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 |Passé| A long time ago, we used to be friends [Abel]

Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
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1 Juillet 1992 - Nouvelle-Orléans, Louisiane, USA.

Depuis quelques heures, une lourde chaleur pesait sur les rues vides de la Nouvelle-Orléans. Les touristes se terraient dans leurs hôtels climatisés tandis que les locaux prenaient l'ombre sous les colonnades des immeubles. Le temple des Lavespère était animé de cette douce lassitude propre aux après-midi d'été et la petite dizaine de jeunes filles qui travaillait en silence sur des tables de bois lustré n'y échappait pas, fixant mornement des pages abîmés de vieux grimoires. Installée dans le fond de la classe, ses cheveux bruns épars sur ses épaules nues, Isobel avait appuyé sa tête sur son menton et sentait le sommeil la gagner, bercée par le rayon du soleil qui tombait sur son visage. Son esprit était bien loin de la leçon du jour des prêtresses, rêvassant à des choses autrement plus passionnantes que la composition parfaite de l'Essence de Circée. Un claquement soudain la fit sursauter et elle rouvrit les yeux brusquement, réveillant par là sa cousine Michelle qui somnolait également à ses cotés. Une des prêtresses du coven, Tabatha venait de rentrer dans la salle de classe avec brusquerie, marmonnant des paroles en créole que personne ne put saisir. Elle avait les bras chargés de plantes diverses et vrilla ses yeux sombres sur elles en les apercevant, faisant claquer sa langue d'agacement.

- Il est plus de quinze heures, vous devriez déjà être parties ! Filez-donc !

Aucune des filles présentes ne se fit prier et la quiétude qui régnait sur la classe s'évanouit en l'espace de quelques secondes, repoussée par le bruit des chaises qui raclent sur le sol et les conversations vives qui reprenaient de plus belle. Indifférente à la soudaine agitation de ses pairs, Isobel s'étira paresseusement avant de rassembler lentement ses affaires, secouant la tête lorsque Michelle lui proposa de l'attendre pour qu'elles rentrent ensemble. Entre temps, Tabatha avait déposé ses plantes dans un coin de la salle et était repartie comme elle était venue : en marmonnant en créole. Sans se presser, Isy se leva et alla ranger son grimoire dans une armoire dans un coin de la salle, à côté de tous les autres. Elle n'aurait seize ans que dans quelques mois et ne possédait donc pas encore ses propres affaires de magie, si ce n'est une baguette qu'elle ne sortait que pour les cours d'enchantements approfondis. Elle était désormais seule dans la vieille salle de classe embaumée d'encens, emplie de bureaux clairs rafistolés ici et là, quelques grains de poussière tournoyant dans les rayons du soleil qui plongeaient dans la pièce. Elle allait refermer l'antique armoire aux lourdes portes quand son regard fut attiré par un grimoire qui trônait sur l'étagère du haut, entouré de fioles diverses remplies de mixtures peu attirantes pour le commun des mortels.

Elle avait déjà vu cet ouvrage plusieurs fois, dans les mains des prêtresses. Il n'aurait pas dû être rangé là, c'était sûrement une erreur des garçons qui n'étaient même pas doués dans les simples tâches de rangement qu'on leur attribuait. Isobel savait qu'elle aurait juste dû refermer les portes de l'armoire et partir sans demander son reste, elle savait pertinemment qu'elle n'avait pas encore le droit d'approcher de grimoires aussi puissants qui contenaient les sorts les plus violents mais... Elle n'arrivait pas à détacher son regard de ce dernier, son cœur battant à toute allure dans sa poitrine. Elle vérifia de nouveau qu'elle était seule avant de se hisser sur la pointe des pieds, ses doigts venant effleurer le vieux cuir du livre de magie, l'attirant peu à peu vers elle.

- Isy Louise !

Elle sursauta brusquement une nouvelle fois et l'ouvrage vint s'écraser à ses pieds dans un nuage de poussière tandis que Isobel se retournait pour faire face à sa tante Isadora qui la fixait avec intensité. Cette dernière fit venir le grimoire à elle d'un claquement de doigts sans quitter sa nièce du regard, les deux femmes se tenant d'un bout à l'autre de la pièce.

- Pourrais-je savoir ce que tu fais ? lança-t-elle en français, sa voix rauque rendue glaciale par la colère.
-Rien, mentit effrontément Isy en redressant le menton.

On disait qu'Isadora n'avait pas son pareil pour lire dans l'avenir mais Isobel se rassurait en se disant qu'elle ne pouvait pas lire son esprit. Si c'était le cas, voilà bien longtemps qu'elle aurait découvert des choses qui lui aurait sûrement déplu... Contrairement à ses cousines et aux autres filles du coven, la jeune Isobel n'avait déjà rien d'une âme docile. Impertinente, insolente, exigeante... Elle avait toujours donné du fil à retordre aux prêtresses, adolescente pleine de défi qu'elle était alors. On lui passait néanmoins tous ses caprices, ce qui rendait folles de jalousies certaines de ses consœurs qui n'y voyaient là que du favoritisme mal placée. Mais le fait était qu'Isobel était douée et c'était aux yeux des prêtresses une excuse tout à fait valable à son mauvais caractère. Elle pouvait relever le menton tant qu'elle voulait tant qu'elle offrait sa magie à son coven et à cette époque, elle le faisait encore sagement. La seule exception à cela était malheureusement sa tante Isadora, qui n'avait de cesse de la fixer avec suspicion depuis qu'elle était revenue de Bâton Rouge, quelques mois plus tôt.

Que pouvait-elle voir dans son avenir qui la rende si défiante ? songeait Isy à chaque fois qu'elle croisait le regard de son aînée. Voyait-elle la réussite de son plan ? Car depuis des mois, la jeune adolescente préparait soigneusement son départ, sa fuite, de la Nouvelle-Orléans. Exilée à Bâton Rouge durant deux ans en raison d'une guerre entre coven, Isobel avait découvert ce que c'était d'avoir une vie à peu près normale et ne rêvait que d'y retourner. Elle avait failli fuir juste après son retour auprès de sa mère mais Trinity Laveau, qui avait pris soin des jeunes filles exilées, l'avait convaincue d'attendre ses seize ans et son intronisation au sein du coven avant de claquer la porte. Devenir une sorcière à part entière au sein de sa famille lui permettrait d'avoir la totalité de ses pouvoirs - selon les anciennes coutumes - et ses artefacts magiques, qu'elle ne pourrait trouver ailleurs. Alors Isobel s'était résignée et patientait jusqu'à son seizième anniversaire, à la fois angoissée et excitée de son projet. A vrai dire, l'idée de partir et de quitter tout ce qu'elle avait toujours connu l'angoissait au plus haut point. Et si la vie n'était pas comme elle se l'imaginait ? Ou pire : et si elle n'arrivait pas à partir ou était rattrapée par les Lavespère ? Elle se doutait bien que les prêtresses n'apprécieraient pas de perdre ainsi l'une de leurs sorcières... Dans un certain sens, la méfiance d'Isadora à son égard la rassurait quelque peu : peut-être se doutait-elle que quelque chose allait arriver, ce qui signifiait qu'elle parviendrait à réaliser ses projets.

- Ne me mens pas, Isy Louise !
- C'est tombé, c'est tout ! se défendit Isobel avec ferveur. Je ne l'ai pas fais exprès.

Isadora la fixa encore quelques instants avec l'air de celle qui n'en croyait pas un mot tandis que la jeune fille n'avait pas détourné le regard des yeux coléreux de sa tante. Après des secondes qui parurent durer des heures, cette dernière eut un claquement de langue agacé et fit un mouvement de la main pour dire à sa nièce de filer.

- Rentre-donc, ta mère va s'inquiéter ! Et que je ne t'y reprenne plus !

Filant sans demander son reste - courageuse mais pas téméraire - Isobel franchit la porte rouge de la salle de classe et se retrouva dans la rue Toulouse, plongée en plein soleil. Mettant sa main en visière le temps de se faire à la forte luminosité, Isobel commença à marcher en direction de la rue Dauphine, croisant ici et là quelques touristes aventureux qui bravaient les heures les plus chaudes de l'après-midi pour faire leurs visites. Tournant à l'angle de la rue Bourbon pour rejoindre son immeuble, elle poussa la porte d'un geste assuré pour se retrouver dans un petit hall sombre où une odeur de javel se mêlait à celle des gambas qui étaient en train de frire. Quelques rires lui parvenaient de l'appartement du rez-de-chaussée tandis qu'elle montait les marches d'un pas vif, ses sandales claquant sur le carrelage jaune de l'escalier. Sophie et Isy vivaient au même endroit depuis des années et des années, le même petit appartement biscornu qui donnait sur les artères animées de la ville. Il y faisait toujours trop chaud et les clameurs festives l'empêchaient souvent de dormir mais c'était surtout désespérément familier.

La porte aux carreaux colorés s'ouvrit dans un grincement tandis qu'elle pénétrait dans le salon encore plongé dans l'obscurité. Poussant un soupir, Isy se dirigea vers les persiennes pour les relever, révélant ainsi les multiples papiers qui trônaient sur la table basse, les restes de vaisselle sur le comptoir de la cuisine et le panier de linge propre renversé dans un coin. Elle colla une oreille contre le battant qui menait à la chambre de sa mère mais aucun bruit ne lui parvenait aussi poussa-t-elle la porte. La pièce était plongée dans le noir complet mais Isobel distinguait la silhouette de sa mère allongée sous les draps fins. Marchant à tâtons pour éviter les divers objets posés en vrac sur le sol - boite de gâteaux, cendrier rempli, paquet de cigarettes - elle se hissa sur le matelas, secouant sa mère par l'épaule.

- Maman ? Maman, il est quinze heures.

Sophie ne répondit que par des grognements mais sa fille perçut nettement un « Dégage » qui lui fit un coup au cœur malgré elle. Elle était habituée, à force, mais ne pouvait s'empêcher de ressentir ce pincement à chaque mouvement d'humeur de sa mère. Soupirant, Isy tendit le bras au dessus de la tête de lit pour tirer les rideaux, laissant la lumière vive de l'après-midi envahir la petite chambre dérangée. Sophie enfouit la tête sous les oreillers en marmonnant de plus belle mais cette fois-ci, Isobel n'y fit pas attention. Abandonnant sa mère à son réveil, elle descendit du lit pour se diriger vers l'autel installé au dessus de la commode. Sophie avait essayé de jeter un sort toute la nuit - leurs chambres étaient voisines - et avait fini par abandonner sur les coups de cinq heures, avec un hurlement de rage qui aurait pu réveiller les morts. Les bougies de la cérémonie étaient renversées et une dague sacrificielle trônait au milieu de tout cela, encore imbibée de sang.

- Tu voulais faire quoi ?
- 'te regarde pas, grommela Sophie de sous les oreillers.
- Ca a l'air compliqué en tout cas, poursuivit Isobel sans se soucier de sa mère.
- Pas pour une Lavespère, répliqua cette dernière d'une voix plus claire après s'être redressée dans les draps froissés.
- Ou pas pour une vraie sorcière, persiffla Isobel à voix basse, sans se retourner.
- T'as dit quoi ? aboya Sophie, sa voix éraillée par le tabac.

Une odeur âcre de cigarette envahissait désormais la pièce, signe qu'elle venait de sortir son tabac pour la première - mais pas la dernière - fois de la journée.

- Rien. T'as fais les courses ?
- Pas eu le temps.

Reposant la dague ensanglantée, Isy finit par se retourner, évaluant Sophie du regard.

- Faudrait y aller. Y'a plus rien à manger.
- Me prends pas la tête avec ça, Is, pas dès le matin.
- Comme si t'avais déjà vu un matin dans ta vie, cracha Isobel avec mépris avant de sortir de la pièce.

Sans écouter les cris de sa mère, elle abandonna son idée première - à savoir rentrer pour faire un peu de ménage - et claqua la porte de l'appartement avant de dévaler les escaliers de l'immeuble à vive allure, ressortant de nouveau sous le soleil qui tapait. Elle traversa le Carré Français sans vraiment faire attention à ce qui l'entourait tant elle le connaissait par cœur, se dirigeant vers le quartier des Laveau. Une fois arrivée devant la maison qui l'intéressait, elle se hissa sur un muret en face de celle-ci, comme elle l'avait fait des centaines de fois. Ainsi installée, elle ferma les yeux, renversant la tête en arrière sous le soleil, le laissant courir sur sa peau. Elle ne sut pas combien de temps se passa avant qu'une ombre ne passe sur son visage, la faisant rouvrit les yeux pour faire face à un visage familier. Un sourire en coin naquit sur ses lèvres tandis qu'elle faisait face à Abel, l'évaluant un instant du regard avant de prendre la parole.

- Alors, déserteur, enfin de retour à la maison ?


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Ce fut bien une Lavespère qui lui ouvrit la porte, mais pas celle qu’Abel attendait. Tâchant de ne rien laisser paraître de sa déception, il arbora son air poli de garçon bien élevé, celui qu’il soignait tout particulièrement face à Sophie Lavespère, car il sentait bien qu’elle ne l’appréciait pas. Appréciait-elle le moindre garçon, de façon générale ? Surtout ceux qui passaient leur temps avec sa fille ? Elle devait le considérer comme un bon à rien sauf à distraire Isobel, même si elle ne l’exprimait pas à voix haute, sa méfiance et sa condescendance le faisaient pour elle : Abel n’était jamais le bienvenu. Ne parlons pas du fait qu’il n’était même pas un garçon de leur coven, mais d’un autre, qui avait longtemps été leur rival. Les Laveau et les Lavespère avaient beau entretenir officiellement des relations cordiales, il y avait toujours des femmes pour déprécier voir leurs progénitures se rapprocher un peu trop de ces gens-là.  

« Bonjour, est-ce qu’Isobel est là ? »

Sophie le jaugea de haut en bas, sans bouger la tête, simplement d’un glissement de regard qui mit quelque peu mal à l’aise le garçon. Abel avait toujours trouvé chez cette femme quelque chose d’à la fois intimidant et de paradoxalement pathétique. Elle avait quelque chose dans son regard perçant, fardé de khôl, qui pouvait vous clouer de respect, ce devait être sa part génétique, celle qu’on ne lui déniait pas, car Sophie avait à côté de cela la malheureuse réputation d’être une médiocre sorcière, indigne du coven des Lavespère, et c’était là qu’intervenait sa part de pitoyable. De mémoire, Abel ne se souvenait pas avoir un jour vu cette femme dans une autre tenue que sa robe de chambre, avec une meilleure mise que ses cheveux hirsutes et cette fragrance entêtante de tabac froid.

« Sortie. » lâcha t-elle enfin, de sa voix éraillée, en retirant sa main du chambranle.

Abel eut seulement le temps de marmonner un « Tant pis, merci », que Sophie ne dut pas entendre puisqu’elle referma la porte sans plus de cérémonie. Il tourna les talons, les mains fourrées dans les poches de son short. Il n’avait plus qu’à composer tout seul avec sa déception et son impatience, car il savait très bien ce que « sortie » voulait dire, à cette heure de la journée. Isobel devait avoir cours au temple, ce lieu auquel il n’avait pas accès. Il avait déjà essayé, mais les prêtresses de sa famille gardaient soigneusement -jalousement- le lieu, et il n’était plus assez petit pour se faufiler dans des recoins du jardin et s’introduire en douce à l’intérieur, en espérant surprendre son amie Isobel. Il avait déjà fait le coup deux ou trois fois, des années en arrière, cela lui paraissait si loin maintenant, songea t-il, un sourire nostalgique aux lèvres. Lorsqu’il releva la tête, il était devant le temple en question, car ses pas l’y avaient machinalement guidé. Abel s’arrêta dans sa marche, pour observer les contours de cette architecture si familière de son regard pensif. Isobel était à l’intérieur. Elle était là, elle était revenue, enfin ! La veille au soir, il était rentré de son école, en apportant l’heureuse nouvelle d’une première année d'études validée haut la main. Il ne s’attendait pas à apprendre que toutes les jeunes sorcières qui avaient été envoyées à Bâton Rouge étaient revenues quelques jours plus tôt. On avait voulu lui faire la surprise, soutenait son cousin en souriant avec espièglerie. Sa mère, Adeline, avait conservé le silence. Elle s’était toujours montrée si indifférente aux relations que pouvait nouer son fils. Peut-être bien que son amitié avec Isobel ne lui plaisait pas, Abel n’en avait jamais rien su. Mais on le laissait tranquille. C’était un garçon, c’était bien là le seul avantage de l’être.

Abel frappa dans un caillou, plein d’hésitations. Attendre qu’Isobel sorte ? Il en aurait pour un moment, l’après-midi était à peine entamé, et puis… Ah, était-il impatient de la revoir au point que l’idée de faire le pied de grue à son temple ne le dérangeait pas tant que cela ? Comme piqué par sa propre réflexion, Abel finit par tourner le dos et reprendre sa marche vers chez lui. Il reviendrait plus tard, il pouvait bien survivre quelques heures de plus sans elle et trouver de quoi s’occuper. Il avait plein de choses à faire, vraiment plein de choses. Il y avait plein de bouquins qui l’attendaient, il s’était promis de profiter de ses vacances pour se cultiver un peu avant la rentrée. Oui, voilà ce qu’il allait faire, c’était un très bon programme.

Une heure plus tard, allongé sur une chaise longue à l’arrière de son jardin, c’était bien un livre qu’Abel avait avec lui, mais pour cacher son visage du soleil. La sieste avait été plus tentatrice que tout le reste. D’un oeil, seulement, il dormait. Inconsciemment, son oreille guettait les sons, désespérément habituels, autour de lui. Le souffle d’une brise passagère, un claquement de porte quelque part dans la maison, le chant d’un grillon, puis… le silence. Des pas légers sur le trottoir. Des froissements de vêtements. Encore le silence. Abel ouvrit un oeil, retira le livre de son visage, fit la grimace le temps de s’accommoder à la luminosité soudaine. Il se sentait tout de même engourdi comme s’il avait vraiment dormi.

Avec un léger soupir, Abel rentra par la terrasse à l’intérieur de la cuisine, décidé à se désaltérer avant de remonter dans sa chambre qui avait le mérite de contenir un vrai lit et un taux d’UV décent pour sa pauvre peau désespérément blanche. Au moment de reposer la bouteille d’eau, son regard attrapa une silhouette derrière la fenêtre de la cuisine qui le fit ouvrir rond les yeux -mais pas cracher l’eau, il avait plus de retenue que cela. Avec un certain empressement, il sortit de la maison pour retrouver sa meilleure amie à l’extérieur, à l’endroit où elle avait gardé cette habitude de petite fille de se percher au muret pour l’attendre. Sauf qu’elle n’avait plus rien d’une petite fille.

Isobel… Isobel à treize ans ne ressemblait pas à cette jeune fille de quinze. Enfin, si, mais… Ou alors, il n’avait jamais bien fait attention au fait que le soleil faisait ressortir de petites tâches de rousseur sur ses joues. Il n’avait jamais remarqué que sa peau était si dorée, que le vent pouvait avoir cet effet délicat sur ses cheveux ou cette petite blouse blanche sans manches. Il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait bien d’Isobel, et pourtant Abel eut un premier mouvement de recul, à la regarder avec suspicion et à ne pas comprendre pourquoi il se sentait si fébrile tout à coup. Avant de se ressaisir très vite et de ranger cette impression sous l’effet de la lumière, de la chaleur, des étoiles ou ce que vous voulez, mais il laissait cette énigme pour plus tard. Il avança d’un pas pour signaler sa présence, puis sourit à la façon qu’eut la jeune fille de le saluer. Ses sourcils se haussèrent, moqueurs.

« Déserteur ? Je te retourne le compliment ! »

Il ne l’avait pas vue pendant deux ans ! C’était lui qui rentrait chaque vacances en espérant que les covens avaient rapatrié leurs jeunes filles, mais chaque fois, il s’était heurté à une déception, puis l’espoir que la prochaine fois serait la bonne. Son air moqueur fit place à un léger rire qui exprimait une joie simple et sincère de retrouver son amie. Abel n’était pas quelqu’un d’expansif, mais Isy était bien l’une des rares personnes de son entourage avec qui il se laissait parfois montrer son affection. Sans réfléchir, il fit un pas de plus pour la serrer brièvement dans ses bras. Elle lui avait manqué, il lui semblait même à cet instant plus qu’il ne le pensait.

« Je commençais à croire qu’elles allaient vous garder éternellement, là-bas, plaisanta t-il en se détachant d’elle. Tu aurais pu me dire dans ta dernière lettre que tu rentrais cet été ! » fit-il remarquer, sans perdre son sourire, parce qu’il était malgré tout plus que content de la revoir.

Il avait l’impression qu’ils avaient manqué tellement de choses ! Lui, en tout cas, avait beaucoup de choses à lui raconter, et il avait envie d’avoir plus de détails de son expérience à elle aussi, à Bâton Rouge. Il y avait des choses difficiles à coucher sur papier, lui-même avait ressenti plusieurs fois la frustration de ne pas réussir à exprimer ce qu’il voulait, car il venait certainement de vivre les deux années les plus déterminantes de sa vie. Il avait pris plusieurs décisions qu’il ne se voyait pas faire part à Isobel autrement que de vive voix.

Retrouvant vite leurs automatismes, Abel tendit la main vers Isobel pour l’inviter à descendre du muret et lui proposer l’une des escapades dont ils avaient le secret :

« On marche ? »

Car ils ne restaient jamais ensemble près de chez eux. Là où ils étaient le mieux, c’était là où ils étaient plus libres, là où ils pouvaient jouer les aventuriers, là où ils pouvaient rêver en arpentant les rues d’une ville chère qu’ils avaient fini par connaître par coeur.
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Un sourire impertinent naquit sur les lèvres d'Isobel à la remarque d'Abel et elle haussa les épaules comme si ses deux ans à Bâton Rouge avaient été une simple bagatelle. Elle était effectivement partie mais elle était passée d'un coven à un autre, pas grand-chose de nouveau officiellement. Vivre à Bâton Rouge lui avait certes permis de découvrir ce que c'était d'avoir une vie à peu près normale, loin de la présence étouffante des Lavespère et de sa mère mais certaines choses restaient les mêmes. Abel, lui, était véritablement parti. Un autre monde, une autre école, un autre endroit... C'était lui qui connaissait le monde, le véritable monde. Elle l'enviait de manière démesurée, cultivant à son égard une certaine jalousie - si ce n'était rancœur dans les moments les plus difficiles de sa vie au coven - qu'elle lui dissimulait, ne souhaitant pas entacher leur amitié ainsi.

- Ce n'est pas pareil, répondit-elle simplement.

Elle lui rendit son étreinte lorsqu'il la serra dans ses bras et elle ferma les yeux un bref instant, savourant la présence de son ami. Abel lui avait manqué, encore une fois plus qu'elle ne le dirait. Ils s'étaient écrit pendant deux ans mais... Ce n'était pas pareil. Elle avait l'impression d'avoir tant changé durant ces deux années, toujours plus qu'elle n'osait l'avouer. En quittant la Nouvelle-Orléans pour échapper aux guerres entre les coven, Isobel vivait déjà quelques tensions avec la magie et les pratiques de sa famille, repoussant déjà de toutes ses forces cet environnement étouffant mais elle n'envisageait pas de le quitter. Pas encore, du moins. Elle n'en n'avait pas soufflé mot, comme à son habitude. Elle parlait peu, Isy, dans les faits. Elle conservait beaucoup de secrets, de ressentis, se contentant d'afficher son éternel sourire insolent comme si une tempête ne couvait pas déjà dans son esprit. Qu'est-ce que Abel songerait de cela, s'il savait ? Rien de bon, sûrement... Son ami était bien plus attaché à leurs familles qu'elle. Il avait eu plus de chance, aussi. Né garçon. Et surtout né d'une mère qui semblait le chérir plus que ne le faisait Sophie avec elle, bien que cela ne soit pas difficile. Lorsque les deux amis se séparèrent, les yeux sombres d'Isy croisèrent ceux gris d'Abel et elle lui adressa un sourire, comme si elle ne songeait à rien d'autre qu'à l'après-midi qu'ils allaient pouvoir passer ensemble.

- Ce n'était pas sûr, répondit-elle en glissant une mèche de cheveux bruns derrière son oreille, plissant légèrement le nez et les yeux face à un rayon de soleil qui se réfléchissait dans le carreau de la vitre qu'elle apercevait derrière l'épaule d'Abel.

Ce n'était pas tout à fait vrai. En effet, Isobel faisait partie des dernières à être rentrée tout simplement parce qu'elle avait trainé des pieds pour revenir. La guerre était finie depuis des mois déjà et la vie avait repris son cours : il était évident que toutes les jeunes filles exilées pour leur sûreté allaient pouvoir revenir. Ce qui n'était pas certain en revanche, c'est qu'Isy revienne elle. Trinity Laveau, la sorcière qui les avait hébergées sa cousine Michelle et elle, connaissait ses plans et ses velléités d'indépendance. C'est elle qui lui avait prouvé qu'elle n'était pas obligée de vivre engoncée dans le carcan du coven, qu'elle pouvait tout à fait faire sa vie ailleurs, à son image. Un temps, Isobel avait envisagé de se sauver de Bâton Rouge mais les choses s'avéraient compliquées. Étonnamment, il était plus simple pour elle de partir de la Nouvelle-Orléans, qu'elle connaissait beaucoup mieux. Et puis de toute manière, Trinity l'avait convaincue d'attendre son seizième anniversaire avant de s'installer ailleurs. Ce que la sorcière Laveau ne savait pas, c'est que les envies d'indépendances d'Isobel allaient bien plus loin que la simple volonté de s'installer dans une autre ville de Louisiane, restant sagement sous la surveillance lointaine de sa famille. Isy avait une vision bien plus extrême des choses mais ça, encore une fois, elle ne le disait pas.

Elle glissa sa main fine dans celle d'Abel lorsqu'il lui proposa de marcher et sauta en contrebas du muret, son short en jean un peu égratigné par la pierre poussiéreuse. Gracile et rapide, elle se hissa sur la pointe des pieds, déposa un baiser sur sa joue - il lui avait manqué - et s'éloigna à reculons avec un sourire en coin.

- Ne traîne pas, après je vais encore devoir t'attendre !  

Elle prit la direction du fleuve d'un pas léger en passant par la rue de Chartres, remplie de terrasses de cafés traditionnels et de bistrots, commençait à s'animer et les touristes redescendaient dans les rues pour profiter de la soirée festive qui s'annonçait, comme toujours à la Nouvelle-Orléans. Tournant pour rejoindre la promenade de Bienville Saint-Wharf, elle posa le regard sur le fleuve qui étincelait sous le soleil. Élevant un peu la voix à cause du vent, qui faisait au passage voler quelques mèches de cheveux dans ses yeux, cheveux qu'elle écarta du bout des doigts, elle adapta son pas sur celui d'Abel, relevant le regard vers lui.

- Comment c'est, Salisbury ? Et le Maryland ? Comment c'est vraiment de vivre-là bas ?

Son ton envieux était assez équivoque : ils avaient beau arpenter des paysages qu'ils connaissaient par cœur tant la Nouvelle-Orléans leur était familière, Isobel voulait entendre parler d'ailleurs, de quelque chose qui changerait un peu de ces rues qu'ils connaissaient justement un peu trop à son goût.  


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Abel ne se formalisa pas plus longtemps des explications d’Isobel, trop heureux de la surprise pour songer à protester davantage. Elle était revenue, c’était l’essentiel. En soit, cet exil temporaire aurait pu durer bien plus longtemps, car la situation avec les autres covens était loin d’être réglée… Enfin, les Lavespère avaient pris la sage décision de réunir leurs forces, ces jeunes filles n’étaient plus des enfants, comme Abel en faisait très justement la découverte à travers Isobel. Ce n’était pas seulement pour les quinze centimètres qu’elle avait pris entre temps, Abel avait l’impression qu’elle n’était plus tout à fait la même, sans parvenir à poser des mots précis sur ce sentiment. C’était assez irrationnel de constater que deux ans plus tôt, se faire traîner par la main par Isobel ne provoquait rien de particulier en lui, et que maintenant, il se sentait un peu trop… conscient de ce geste, et pour être honnête, le petit baiser sur sa joue n’arrangea rien. Perturbé, tout ce qu’Abel trouva à répliquer fut un vague « Je traîne pas » alors qu’Isobel le pressait. Décidant de reléguer cette sensation au fait qu’il ne l’avait pas vue depuis longtemps -il avait juste perdu quelques habitudes, voilà tout, ce genre de geste ne l’avait jamais dérangé avant- Abel suivit son amie dans les rues de la Nouvelle-Orléans, retrouvant le sourire au fur et à mesure de leur marche. ll n’y avait pas à dire, ces petits excursions dans la ville avec elle lui avait manqué. Cela n’avait pas tout à fait la même saveur que lorsqu’il sortait avec un de ses amis, ou un cousin, pour la simple et bonne raison que sa complicité avec Isobel était unique en son genre.

La question de son amie le tira de ses réflexions, pour le concentrer enfin vers l’un des sujets qu’il avait le plus envie d’aborder avec elle. Se laissant une seconde pour contempler le fleuve, il finit par prendre la parole :  

« C’est… très différent d’ici » commença t-il, un sourire presque invisible aux lèvres.

Abel n’était pas un garçon qui s’ouvrait facilement aux autres, loin de là, et en quelque sorte, sa relation avec la jeune fille était une exception : il n’y avait qu’à elle qu’il se sentait l’envie de tout raconter. Tout ce qu’il avait appris, vécu ces derniers mois, c’était un trop plein d’informations qui bouillonnait en lui depuis un certain temps, et c’était entre autre pour cela qu’il avait attendu si impatiemment le retour d’Isobel : il avait tellement de choses à lui dire ! Des choses impossibles à coucher correctement sur papier. Abel reprit son discours avec ce ton calme et ce soin des mots qui lui était familier :

« C’est assez drôle de voir qu’il suffit de monter un peu au Nord pour avoir l’impression d’avoir changé de pays, poursuivit t-il avec un léger rire. Les gens sont… complètement individualistes là-bas. Tu peux fréquenter le même endroit pendant des mois, personne ne te reconnaîtra, il n’y a pas cette présence constante de gens qui te connaissent, comme ici. Quand tu sors, tu es un parfait inconnu, la ville ne te connaît pas et n’a même pas besoin de toi, mais en quelque sorte, c’est… libérateur ? C’était le mot, si Abel devait retenir une sensation de cette année passée loin de chez lui, c’était bien cette quantité d’air frais qui avait empli ses poumons. Tu es comme un électron libre qui doit évoluer dans un espace qui change sans cesse, c’est une sensation complètement différente que celle de vivre ici. On s’y attend pas à première vue, mais en quelque sorte, c’est… un peu plus sauvage. Mais pas déplaisant. »

Abel adorait la Louisiane, qu’on se le dise, quitter la Nouvelle-Orléans ne faisait pas partie de ses projets, mais il la voyait plus comme le cocon familial rassurant et protecteur. Ses derniers voyages dans le large territoire des Etats-Unis lui avait ouvert un champ des possibles qu’il n’avait jamais perçu avant. Les circonstances avaient beaucoup joué, si Abel ne s’était pas senti inutile à la Nouvelle Orléans, pendant que les covens bataillaient une guerre sourde, qu’Isobel s’exilait bien loin, il n’aurait peut être jamais pensé à sortir de sa petite ville familière et rassurante. Il ne regrettait pas, ce qu’il avait découvert et expérimenté le laissait dans un état d’excitation qu’il avait du mal à contenir et que toute personne le connaissant un tant soit peu pouvait lire dans l’éclat de ses prunelles.

« Bon, après, le mot sauvage est à prendre avec des pincettes. L’ambiance est complètement différente. Il n’y a pas de bayou rempli de vampires et de loups-garou pour faire la fête, mais ça m’a pas tant manqué que ça de me faire traîner à trois heures du matin dans des endroits sordides. »

C’est qu’il était même taquin, le Abel, quand il était de bonne humeur.


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Assise sur un des bancs qui donnaient sur la jetée du Mississippi, Isobel n'avait pourtant pas la tête à admirer cette vue qu'elle connaissait par cœur. Toute son attention était concentrée sur le récit d'Abel qui avait commencé à parler, un léger sourire aux lèvres. De toute sa vie, elle n'avait jamais connu que la Louisiane, la Nouvelle-Orléans - et encore, principalement le Vieux Carré et le bayou - Bâton Rouge et sa connaissance du monde s'arrêtait là, elle n'avait jamais dépassé les frontières de l’État contrairement à Abel qui avait eu la chance de pouvoir visiter le Nord du pays. Elle aurait seize ans dans six mois et ne connaissait du monde que ce que les autres pouvaient en dire, elle n'avait même jamais connu le lycée ou n'importe quelle chose banale et ordinaire qui aurait pu lui montrer autre chose que ce que lui offrait le coven et sa famille. Au travers des mots d'Abel, c'était une toute nouvelle perspective qui lui apparaissait, la perspective d'une vie complètement différente, une vie de liberté, loin du carcan dans lequel ils évoluaient. Être un inconnu dans une foule immense, être autre chose que la fille de Sophie, la petite-fille d'Anne, être autre chose qu'Isy Louise, être ce qu'elle voulait.

Ici, sa vie était toute tracée, elle suivrait les pas de sa mère, de ses tantes, de sa grand-mère, de toutes les femmes de sa famille qui l'avait précédée, elle marquerait le chemin pour toutes celles qui suivraient. Il n'y avait pas d'autre alternative, les filles étaient faites pour servir le coven, elles y grandissaient, en prenaient les leçons et y menaient leur vie d'adulte, surveillée en permanence par le reste de la communauté. Aucune échappatoire et d'ailleurs, aucune ne leur était proposée puisqu'elles ne suivaient pas d'enseignement ailleurs ce qui aurait pu leur permettre d'avoir un diplôme et de choisir quoi faire de leur vie. Il fallait suivre les règles, encore et toujours, et obéir bien sagement, ce qu'elle peinait de plus en plus en faire. Elle se sentait enfermée ici, encore plus depuis qu'elle était revenue, elle supportait tout cela de moins en moins, le poids des regards de la communauté sur elle en permanence, les devoirs, les règles, les choses à faire. Isy, elle, elle voulait vivre librement. Elle ne savait pas encore comment ni pour faire quoi au final mais elle aspirait à mille fois plus que cela, qu'une vie morne et sans remous, la même ville, les mêmes gens, les mêmes choses pour toujours. Elle voulait découvrir le monde, les gens, les autres cultures. Elle voulait faire ce que toutes les autres sorcières américaines faisaient, elle voulait ce qu'on leur cachait. Tout ce que l'on leur interdisait, tout ce qui était pointé du doigt par le coven, les autres, le monde extérieur, elle voulait le vivre. Expérimenter, tester, échouer, détester ou aimer, elle voulait faire tout cela à la fois. C'était ça la vie, non ? C'était comme ça, qu'on vivait et elle aussi elle voulait essayer.

- T'as de la chance... soupira-t-elle profondément. Je voudrais tant être à ta place !

C'était des mots qui revenaient souvent dans sa bouche, de plus en plus fréquemment au fil des années. Abel pouvait faire tout cela, lui, il avait la vie et le monde devant lui quand Isobel se sentait désespérément enfermée dans une bulle qui devenait bien trop étroite pour elle au fil des jours. Elle était jalouse de lui, jalouse de ses études, jalouse de ses choix. Elle-même n'avait aucune idée de ce qu'elle ferait si elle parvenait à jour à quitter la Nouvelle-Orléans mais elle sentait cette envie qui la poussait de plus en plus souvent depuis deux ans. Son coven ne lui donnerait pas la possibilité de partir, comme l'avait Abel, ce qu'elle voulait obtenir, il faudrait le prendre de force. Il était là son projet de fuite et elle le couvait patiemment, partagée entre l'appréhension et l'envie et éternellement guidée par cette envie de liberté et d'indépendance. Elle fixa Abel un long instant, comme si elle cherchait à lire quelque chose dans ses yeux. Qu'est-ce qu'il dirait s'il savait ? Qu'elle faisait une erreur ? Qu'elle avait tort ? Que dans le fond, on était jamais mieux qu'ici ? Comment pourrait-elle le savoir, elle qui n'avait connu que cela ? Elle aurait pu lui en parler à ce moment, de ce projet de départ. Lui raconter tout ce qu'elle voulait voir, les villes qu'elle comptait visiter, les choses qu'elle ferait. Elle aurait pu lui dire qu'elle cachait au fond de son armoire tous les dollars qu'elle pouvait trouver pour acheter un billet de car, elle aurait pu lui dire qu'un jour, elle s'en irait. Mais elle restait là, silencieuse, à le fixer comme si rien n'agitait son esprit comme si elle ne préparait pas jour après jour le plus grand bouleversement de sa vie. Mais Isobel gardait le silence, incapable de prononcer le moindre mot, le cœur battant et l'esprit en pagaille derrière ses grands yeux noirs et elle finit par détourner la tête, laissant le silence l'emporter encore une fois. Elle lui dirait, un jour. Elle avait juste besoin de temps pour se préparer et pour être certaine que rien ni personne ne la ferait changer d'avis, même pas Abel. Lorsqu'elle serait prête, le jour où elle serait certaine qu'il n'aurait aucune influence sur son choix, alors elle lui dirait.

- Sordide, tout de suite ! ricana-t-elle lorsqu'il affirma que se faire traîner dehors au milieu de la nuit ne lui avait pas manqué. Aie un peu plus de respect pour le lieu de vie des autres communautés magiques, Abel Laveau ! C'est fou ce que vous êtes intolérants, chez toi, ajouta-t-elle avec un sourire insolent. Bourgeois, persiffla-t-elle en français, sans se départir de ton sourire.

Le bayou n'avait rien de sordide, c'était un endroit tout à fait bucolique et assidûment fréquenté par la jeunesse magique de la Nouvelle-Orléans qui voyait dans cet espace un endroit idéal pour échapper aux regards inquisiteurs de leurs aînés. Toutes les fêtes un tant soi peu amusantes avaient lieu là-bas et Isobel avait vite pris l'habitude de s'y glisser, accompagnée de quelques aventureux. Ce n'était sûrement pas très raisonnable mais ce n'était pas sa mère qui allait s'inquiéter de ce qu'elle faisait la nuit : elle ne faisait même pas le mur, elle sortait directement par la grande porte. Évidemment, sa tante Isadora appréciait beaucoup moins - surtout lorsqu'elle entraînait sa cousine Michelle dans ses sorties - et on commençait à persiffler que la jeune Isobel Lavespère filait un mauvais coton. A défaut de pouvoir découvrir le monde pour le moment, Isy testait les limites et enfreignait les règles ici, profitant de l'absence de surveillance de sa mère et le pire était sûrement que tout cela l'amusait beaucoup. Elle trouvait dans le regard flamboyant d'Isadora une étrange satisfaction, son sourire impertinent n'ayant de cesse de grandir au fil des disputes. Plus on resserrait la laisse et plus elle tirait sur la corde pour le simple plaisir de les mettre en colère, pour le simple plaisir de les contrarier autant qu'elle se sentait contrariée, enfermée ici.

- Et puis ne me dis pas que tu n'as pas découvert d'endroits sordides de ton côté ! Sérieusement Abel, t'es devenu étudiant, tu es censé sortir la nuit et t'amuser. C'est quasiment un rite de passage. T'étais perdu sans moi ? glissa-t-elle avec un grand sourire innocent qui dissimulait mal sa malice.


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Ce qu’Isobel lui répliqua, Abel s’y était attendu et cela lui tira une sorte de sourire d’excuse. Ce n’était pas la première fois qu’elle déclarait qu’elle l’enviait. Elle avait toujours voulu faire des études comme lui, Abel le savait car c’était l’une des choses qui les avaient rapprochés, quand ils étaient encore de jeunes enfants. Leur deal était simple : il lui apprenait les petites choses qu’il voyait à l’école, pendant qu’elle lui enseignait ce qu’elle pratiquait au coven. Leur relation, faite d’abord de petites jalousies mutuelles, avait vite trouvé son équilibre dans le partage et l’échange de bons procédés. Toutefois, ces deux dernières années, seul Abel semblait avoir décollé, se consacrant entièrement à des études qui lui plaisaient totalement et qui lui apparaissaient comme sa nouvelle voie à lui… Leur équilibre s’était t-il perturbé, pendant ce temps de silence entre eux ? se prit à se demander Abel, avant de chasser momentanément cette question délicate de ses pensées.

Il sentait sans trop savoir pourquoi ni comment une tension entre eux, à cet instant. Son attention fixée sur le Mississippi, il jetait des regards en coin à son amie, presque convaincu qu’elle était sur le point de lui dire quelque chose mais rien ne vint. Bon. Le silence s’obstina un petit temps, avant que la conversation ne dérive sur autre chose. Un bref sourire s’insinua sur ses lèvres à la réplique cinglante d’Isobel, et il leva les yeux au ciel quand elle le qualifia de bourgeois de ce petit ton moqueur, comme elle aimait tant le faire.

« Tsss, ça n’a rien à voir, reconnais que des marécages en pleine nuit, bondés de vampires et de loups, ce n’est pas exactement l’endroit le plus accueillant de cette ville. »

D’accord, les trois quarts de la jeunesse de la Nouvelle-Orléans n’étaient pas d’accord avec lui, et s’il fallait être tout à fait honnête, il y avait un peu de mauvaise foi dans ce que disait Abel. Ce qui l’ennuyait surtout dans ces petites virées, c’était plutôt qu’elles aient lieu à des heures où il préférait hiberner sous sa couette. Le traitait de petit vieux qui voulait, il s’en moquait bien. Isobel ne s’en priva pas d’ailleurs, sous ses petites remarques condescendantes. Sa dernière question le fit tourner la tête vers elle. Décelant la malice qui luisait dans ses prunelles, il répliqua d’un air provocateur :

« Tu aimerais bien, hein ? Désolé de te décevoir, mais j’ai parfaitement trouvé tout seul le chemin des boîtes nord-américaines. Mais ce n’est pas si sordide… Enfin, sauf les toilettes passé une heure du matin. A ce niveau-là, je veux bien reconnaître que l’eau du bayou est carrément plus propre. »

Il s’était laissé entraîné par ses amis étudiants, forcément, de toute manière, qu’y avait t-il d’autre à faire pour un étudiant déraciné de chez lui que de participer à la vie sociale de ses nouvelles fréquentations ? S’il s’était amusé ? La plupart du temps, oui, même si Abel râlait toujours sur les détails car c’était dans son caractère. Mais au fond, il avait beau taquiner Isobel sur le sujet, il savait bien qu’elle touchait du doigt quelque chose de juste. Il ne s’amusait pas autant là-bas qu’il avait pu le faire ici avec elle… Oh ses études le passionnaient, la ville de Salisbury était pleine d’intérêts, son nouveau cercle d’amis le divertissait beaucoup. Mais s’il devait être honnête avec lui-même, rien ne l’avait autant enthousiasmé dans l’année que la perspective de revoir Isobel, après deux ans d’absence, et il était revenu à la Nouvelle-Orléans cet été avec un sourire large comme jamais. De là à ce qu’il le dise à haute voix… Il allait plutôt garder ça pour lui, cela irait très bien, se dit t-il en détournant le regard, après s’être rendu compte qu’il la fixait depuis un moment. Il se racla la gorge et demanda à son tour :

« Et toi alors, Bâton Rouge, c’était comment ? Raconte, tu donnais pas tellement de détails dans tes lettres. »


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- C'est ce qui fait tout le charme de cette ville en tout cas ! répliqua Isobel en faisant mine d'être outrée lorsque Abel critiqua le bayou. Se levant du banc, elle se planta face à lui, les mains sur les hanches, retrouvant dans sa verve son français maternel. Le bayou est un constituant historique de la Lousiane ! Il est partout, dans tout l’État, il relie toutes les villes, d'ici à Bâton-Rouge ou Lafayette ! Nos familles y ont vécu lorsqu'elles ont eu besoin de se cacher, c'est historique ! C'est le symbole d'une communauté magique qui vit en harmonie, les loups nous accueillent sur leur territoire comme nous les accueillons en ville ! Critiquer le bayou, décréta-t-elle, c'est critiquer tout ce qui fait la Louisiane !   

Elle allait peut-être un peu loin, il est vrai. Leur État était bien plus que de simples marécages et elle était mille fois plus attachée au Carré Français qu'au bayou mais elle ne résistait pas à l'envie d'embêter Abel, juste par principe et parce qu'elle trouvait ça très amusant. Toujours plantée face à lui, elle cessa néanmoins sa posture indignée pour éclater de rire lorsqu'il lui relata ses péripéties dans les boites de nuit du Maryland. Elle l'écouta avec amusement avant de hausser un sourcil, se mordillant la lèvre pour ne pas rire.

- Toi, en boîte de nuit ? Vraiment ? Laisse-moi juste imaginer ça... Et tu dansais ? Sur une piste de danse ?

Elle s'approcha vivement de lui pour lui poser une main sur le front, comme pour vérifier qu'il n'avait pas de fièvre.

- Tu m'as l'air en bonne santé pourtant... Mon Dieu, Abel, fit-elle mine de s'émouvoir, qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?

La Nouvelle-Orléans était la ville de la fête, il y avait ici plus de festivals que de jours dans l'année ! Un pouvait commencer le matin tandis qu'un autre ne commencerait que le soir, c'était unique dans tout le pays. La musique était en permanence dans les rues, toutes les terrasses se transformaient en dancing à la nuit tombée et il était impossible de circuler facilement dans les rues du Quartier Français le soir à cause de tous les fêtards. Tous les habitants grandissaient à ce rythme et les adolescents ne faisaient pas exception : ils sortaient souvent, se mêlaient aux touristes pour profiter de la nuit. Les enfants des covens faisaient de même et profitaient des fêtes pour échapper un peu aux surveillances parentales. Isobel aimait danser, elle le faisait beaucoup, que ce soit avec ses cousines lorsqu'elles sortaient ou même sur son temps libre : elle avait fait de la danse classique pendant des années, inscrite par sa grand-mère Anne, et avait repris en revenant à la Nouvelle-Orléans voilà quelques semaines. Malheureusement, ce n'était pas vraiment le cas d'Abel et même en soirée, il était plus du genre à rester sur le côté de la piste avec ceux qui discutaient, bien qu'elle ait plusieurs fois essayé de le traîner, sans grand succès. Elle soutint son regard lorsqu'il la fixa - oui, bon, elle ne devrait pas se moquer comme ça, c'était mal, elle irait se confesser - avant d'esquisser un sourire à son égard, jusqu'à ce qu'il tourne la tête pour reprendre la conversation. La mention de Bâton-Rouge lui fit hausser les épaules et elle dessina un demi-cercle dans la terre du bout de la semelle de sa sandale.

- Ce n'était pas tellement différent. Un peu comme ici, mais en moins bien ! Je sais que c'est la capitale et tout mais... Ici, on est mieux, ajouta-t-elle avec un sourire. C'est moins joli, plus industrialisé, il y a moins de charme. Et puis ils parlent quasiment tous anglais, précisa-t-elle en levant les yeux au ciel.

Tandis qu'à la Nouvelle-Orléans, le Carré Français s'était battu pour conserver ses origines face à son acquisition par les américains. La Louisiane était le seul État bilingue du pays mais le français survivait surtout à Lafayette et à la Nouvelle-Orléans, qui transmettaient cet héritage à leurs enfants. Les Lavespère - et les Laveau d'ailleurs - faisaient partie de ces familles encore profondément marquées par leurs origines et cela se voyait à tous les étages de leurs vies. Isobel avait appris le français presque avant l'anglais, pratiquait les deux au quotidien dans un étrange mélange qui allait d'une langue à l'autre comme seuls les bilingues savaient le faire, et elle honorait les origines de sa famille au quotidien, dans la cuisine, ses prénoms ou dans sa manière de défendre son quartier. Bâton-Rouge, elle, était une capitale américaine malgré son nom et cela se ressentait. Même les covens parlaient moins français et ne cherchaient pas forcément à le pratiquer autant que l'anglais. C'était d'ailleurs là-bas que l'on retrouvait les sorciers de Louisiane qui ne pratiquaient pas le vaudou, ces derniers ne parvenant pas à s'implanter à la Nouvelle-Orléans, bien trop marquée par les covens.

- Mais sinon, la vie n'était pas tellement différente... J'allais en cours la moitié de la journée, puis je rentrais avec Michelle. Je suis restée avec mes cousines ou les tiennes, un peu les filles des autres covens mais... Tu sais comment ça marche.

Les Laveau et les Lavespère avaient des liens mais sinon, les covens étaient assez refermés sur eux-même. En partant pour Bâton-Rouge, Isobel avait espéré mener une vie tout à fait différente. Elle se voyait déjà aller au lycée, même moldu, ou bien rencontrer des sorciers qui n'étaient pas vaudou. En réalité, elle était juste passée du coven principal à une branche secondaire Lavespère, bien qu'elle soit hébergée par une Laveau. Elle avait retrouvé des cousines de sa mère, des filles de sa famille éloignée et était restée parmi elles, comme il se devait.

- Néanmoins, avec Michelle, la dernière année, on a fait des trucs cools ! reprit-elle avec enthousiasme. Comme nous n'étions pas forcément très surveillées... On est allées à des concerts en douce ! Les Guns n'roses et je te jure que voir notre Michelle à un concert de rock vaut le coup, commenta-t-elle en riant. Disons qu'on en a profité pour faire ce que nous n'avons pas vraiment le temps de faire ici - ou ce que sa mère ne la laisse pas faire - mais ce n'était pas tellement différent, dans le fond. C'était un coven, conclut-elle en haussant les épaules.

Et au ton qu'elle employa, il n'était pas difficile de comprendre que cela voulait tout dire. Un peu contrariée, elle prit néanmoins sur elle pour adresser un sourire à Abel. Elle irait ailleurs, un jour, elle l'espérait. Elle le savait.

- Et quitte à être dans un coven, autant l'être ici. Au moins, t'es là toi !

Et même s'ils se parlaient presque quotidiennement, ces deux ans sans se voir en personne avaient semblé très longs. N'ayant pas envie de s'attarder sur des sujets qui fâchent, elle détourna la tête vers la jetée avant de regarder de l'autre côté vers le Carré.

- On continue ? J'ai envie d'un beignet !

Mais attention, quand elle disait un beignet, elle parlait d'un vrai beignet ! D'un beignet de la Nouvelle-Orléans, pas l'un de ces horribles trucs sans goût que l'on trouvait sur le reste du territoire. C'était l'une des spécialités de la ville, ces petites pâtisseries fondantes, pas grasses pour un sou, saupoudrées de sucre qui restait sur les doigts après. Reprenant sa marche aux côtés d'Abel, elle finit par passer son bras sous le sien, le pas vif.

- Tu sais quoi ? Un jour, quand j'aurai passé mes seize ans, on visitera ensemble le reste du pays. J'ai envie de voir New-York, Washington et San Francisco ! Et le reste du monde, aussi. Je me demande comment c'est l'Europe ! Ou l'Amérique du Sud. Quand je serai majeure, elles me laisseront bien tranquilles le temps de faire ça...

Ce "elles", c'était les prêtresses qui n'appréciaient pas tellement de voir leurs petites élèves s'éloigner bien loin, de peur qu'elles ne reviennent pas. Son possible plan lui vint à l'esprit mais elle le repoussa bien loin : elle n'avait pas envie d'y penser alors qu'elle était avec Abel.

- Enfin, ajouta-t-elle malicieuse, si ton école te laisse du temps... Je parlais à Alexandre avant-hier, il m'a dit que tu étais toujours très occupé !



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La petite scène d’indignation d’Isobel fit doucement rigoler Abel, plus parce qu’il était content de la voir presque inchangée depuis ces années de séparation. Elle avait grandi physiquement, elle n’avait plus ces traits d’enfant, mais il y avait quelque chose dans son expression et sa façon de répondre qui n’avait pas changé, et cela rassurait profondément Abel. Il avait ressenti beaucoup d’inquiétude pour elle, selon le ton de ses lettres, parfois elle lui décrivait son ennui, sa frustration, combien le Carré Français lui manquait. Et puis, il arrivait que certaines lettres lui dépeignent une Isobel réellement abattue et Abel s’était à chaque fois senti impuissant et tout aussi triste. Si les choses avaient été plus simples, si les femmes qui tenaient les coven de Bâton-Rouge avaient autorisé les visites, il aurait pu se débrouiller pour venir la voir mais cela n’avait pu se faire. Et pourtant, comme il en avait eu envie ! Venir pour la rassurer, l’occuper, lui rapporter des nouvelles de vive voix, la serrer dans ses bras. Ah, comme il avait eu envie d’absorber toute sa tristesse en la serrant dans ses bras…

Se sentant rosir à ces pensées, Abel baissa les yeux et fit mine de s’intéresser à un tas de cailloux qui roulaient sous son pied. Il ne releva la tête que lorsque Isobel le força à le faire en faisant mine de prendre sa température, pour se moquer de lui. Il repoussa sa main, à la fois amusé et piqué, comme toujours lorsqu’elle lui cherchait la petite bête :

« Oh mais arrête, je te ramènerai des photos la prochaine fois, si tu y tiens ! Ou des témoins, si tu préfères. »

Oui, il avait dansé, et il avait même dansé avec des filles, en sincère innocence, mais sans trop savoir pourquoi, il se retint de livrer cette information, comme s’il en avait honte face à Isobel. C’était stupide pourtant, il s’était laissé entraîné par des amis, pas parce qu’il s’amusait plus avec eux qu’avec Isobel, mais parce que c’était plus difficile de refuser quelque chose à un groupe dans lequel il tentait de s’intégrer, qu’à sa meilleure amie qu’il connaissait depuis toujours. Il avait dansé avec d’autres personnes, avec des filles, et il n’y avait rien eu de déplacé là-dedans, mais tout à coup, ce qui lui paraissait anodin prenait presque un sens de trahison par rapport à la jeune fille qui se tenait devant lui, alors il se tut. Et il préféra reporter la discussion sur elle.

Elle lui évoqua Bâton-Rouge en des termes qu’elle utilisait parfois dans ses lettres. Assez comparable à la Nouvelle-Orléans, mais moins bien. Abel voulait bien la croire : rien ne valait la ville où il avait grandi ! Et pourtant, il avait davantage de références, il avait fait un petit tour des états de la côte Est, avant de remonter jusqu’au nord où se trouvait son école. Il avait vu de belles choses, mais rien ne lui avait semblé aussi fort que l’endroit de son enfance, et c’était probablement parce qu’il ne pouvait pas être objectif. Tout comme Isobel, même si elle se montrait assez critique sur le Carré Français et sur le fonctionnement des coven, notamment. Il hocha d’ailleurs la tête lorsqu’elle lui dit qu’elle devait rester avec les filles, sans trop s’égarer du troupeau : c’était le destin de toute sorcière d’un coven, surtout celles qui étaient en formation. Lorsque Isobel deviendrait une prêtresse à part entière, elle pourrait prendre quelques libertés, et Abel avait hâte que ce jour arrive. Combien de fois il avait regretté qu’Isobel ne soit pas avec lui pour apprécier le paysage, lorsqu’il avait fait son petit périple l’été dernier ! Cela arriverait un jour, très bientôt, il s’accrochait à cette idée, il leur suffirait d’être patients.

« Michelle à un concert de rock ! Seigneur, voilà qui ferait plisser les lèvres de ta tante, ricana Abel, en songeant à la caractérielle Isadora. Même si elle avait probablement deviné les frasques de sa fille, avant même qu’elle ne les accomplisse.

Il perçut le ton un peu amer d’Isobel, alors qu’elle arrivait à sa conclusion, et se tourna vers elle pour l’examiner du regard. Il lui semblait qu’elle tenait un discours de plus en plus accusateur sur les coven, depuis quelques temps, il l’avait un peu perçu dans ses lettres, et désormais, cela lui sautait aux yeux dans le ton qu’elle employait. C’était sans doute une période, se dit t-il, elle en arrivait à un âge où la tentation grandissait de rejeter l’autorité, et en l’occurrence, elle était particulièrement étouffante dans leur société de sorcières… Abel fut beaucoup plus marqué parce qu’elle lui dit ensuite et il dut s’empêcher de montrer combien cela lui faisait plaisir. Il eut d’ailleurs une espèce de commentaire un peu marmonné, comme pour rationnaliser les choses et cacher que son coeur venait de gonfler :

« Je suis là, mais pas toute l’année… »

Il la suivit sans broncher vers la quête d’un beignet, soulagé que cela lui fasse une distraction. Il avait chaud soudainement, mais cela devait être le soleil cuisant de l’après-midi. Sortant sa casquette de sa poche, il l’abattit sur son crâne, tel l’arme du vampire qu’il était et se laissa attraper le bras. Ce geste qui était auparavant tellement normal entre eux lui parut tout à coup beaucoup plus fort, mais il s’efforça de ne pas trop se focaliser dessus… ce qui était dur à faire, quand Isobel le faisait rêver en lui parlant voyage à deux.

« Euh, oui, c’est vrai, j’ai pas beaucoup de temps pour moi pendant l’année scolaire, se ressaisit t-il. Nos professeurs nous demandent beaucoup de travail, ça m’arrive souvent de travailler sur tout un week-end et de ne pas dormir les derniers jours avant de rendre un projet… Mais on trouvera bien le temps de se voir quand même, assura t-il, presque autant pour lui-même que pour elle. Il en avait vraiment envie, cela avait été dur pour lui aussi de ne pas la voir sur un temps si long. Quand tu seras majeure de toute façon, officiellement, tu fais ce que tu veux ! Elles ne pourront pas te garder sous la même emprise tout le temps non plus… Et si elles sont pas contentes, eh bien, on le fait quand même, s’obstina le jeune homme, on sera tous les deux majeurs, on a besoin juste d’un passeport américain, d’un sac à dos et le tour est joué. Je suis sûr que tu adorerais New York, c’est super animé, mais d’une façon complètement différente de la Nouvelle-Orléans. C’est très actif, presque jusqu’à l’étouffement parfois, mais c’est une expérience à vivre. Quand tu passes par là-bas, ça… te donne envie de te surpasser, en quelque sorte. Par contre, je n’ai jamais été en Europe ou en Amérique Latine, pour le moment, mais j’aimerais carrément y faire un tour aussi. La France, commença t-il, avec une excitation qui se lisait dans le fond de son regard. L’Angleterre, les pays nordiques, l’Italie, la Grèce. Tu sais, quand on nous parle de grands architectes en cours de théorie, à l’école, j’ai l’impression qu’ils sont tous passés par un voyage révélateur soit à Rome, soit en Grèce. Il faut que j’aille voir à quoi ça ressemble, toutes ces ruines, sinon on ne pourra pas parler de moi en cours d’histoire, j’aurai raté une étape. » plaisanta t-il.

Il se rendit compte qu’il avait beaucoup parlé et que cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas enthousiasmé de la sorte. N’y avait t-il qu’Isobel pour avoir cet effet-là ?


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- Je veux photos et témoins ! lança-t-elle. Les photos, comme ça, je pourrais les montrer à tout le monde et tu seras obligé de danser à nos fêtes à nous plutôt que de tenir le buffet. Et les témoins pour les trucs que tu ne veux pas raconter. Ton camarade de chambre, là, Isaac. Je suis sûre qu'il a plein de choses à dire !

Isobel était très curieuse de ce monde auquel elle n'avait pas accès, le monde d'Abel. Aller à l'Université, rencontrer des gens qui n'étaient pas des gens qu'on connaissait depuis des années ou des membres, même lointain de la famille. Aller en classe, une vraie classe d'université, vivre en résidence universitaire... C'était pourtant banal pour la plupart des gens mais elle trouvait cela absolument fascinant. Elle se passionnait pour les existences normales, ou du moins, ce qu'elle considérait comme les existences normales. Car la normalité à la Nouvelle-Orléans, c'était sa vie actuelle : y naître, y grandir, y être éduquée, être une part de cette grande famille et de traditions millénaires. Certaines filles s'en accommodaient très bien, étaient même très heureuses. Michelle, par exemple, tiens. Elle était très bien dans le coven, n'avait pas envie d'aller voir ailleurs. On était bien à la maison avec toute la famille, dans leur jolie ville, avec un avenir tranquille, sans besoin de s'inquiéter. Elle cherchait déjà les tâches qu'elle voudrait faire pour le coven, elle voulait développer un nouveau jardin d'herbes magiques ou peut-être enseigner aux plus jeunes ou faire de la guérison. Isy, elle, relisait sans cesse les brochures pour les universités qu'Abel lui avait ramené un jour, lorsqu'il cherchait quoi faire après ses études. Soupirant légèrement, elle essaya de chasser ces pensées de sa tête : elle les ressassait déjà beaucoup trop et elle n'avait pas envie de se gâcher son premier moment avec Abel, de vive voix, depuis très, trop longtemps ! Recouvrant le sourire, elle participa à la conversation avec plaisir, bavardant gaiement comme à son habitude. Lorsqu'il lui rappela néanmoins qu'il n'était pas là toute l'année, elle leva les yeux au ciel.

- Je sais bien, n'enfonce pas le clou ! Quelle idée aussi d'aller vivre là-bas. Tu aurais pu faire le chemin tous les jours, le transplanage, il te sert à quoi ? le taquina-t-elle. Vous, les garçons, vous n'êtes vraiment pas débrouillards !

En réalité, elle comprenait : si elle-même avait eu la chance de faire des études, elle ne serait pas restée chez sa mère. D'abord, on disait que le transplanage quotidien était fatiguant. Et tout simplement, pour le plaisir de ne plus vivre ici, de faire comme les autres étudiants, de participer à la vie du campus... C'était une expérience aussi et, même si l'idée l'attristait, elle comprenait qu'Abel ne vive plus chez ses parents. Il était majeur aussi, contrairement à elle, il n'allait pas rester là toute sa vie...  Encore une idée qu'elle n'avait pas envie d'avoir non plus, tiens ! Elle songeait à en faire une liste. Alors qu'ils avançaient pour aller chercher un beignet – elle hésitait entre le Café du monde et la petite boulangerie d'un de ses vagues cousins à Trémé (le premier allait être bondé de touristes, comme toujours, mais ceux du second étaient moins bons) – elle l'écouta parler attentivement du déroulé de ses années, récupérant chaque miette d'information.

- Toi, pas dormir ? releva-t-elle en riant. Mais tu ne survivras pas à ces études ! Tu devrais arrêter, faire quelque chose de normal. Où on dort ! Bon, là, tout de suite, je n'ai pas d'idées, mais on va y réfléchir ensemble !

Elle le taquinait souvent sur cela, il est vrai, elle le taquinait sur beaucoup de choses de toute manière, mais Abel était un gros dormeur, tout le monde le savait. Contrairement à elle d'ailleurs, qui se réveillait tôt même lorsqu'elle était fatiguée. Elle avait souvent l'impression que le sommeil était une perte de temps monumentale : des heures à ne rien faire ! Et même pas « ne rien faire » comme elle aimait bien, c'est-à-dire à traîner à Jackson Square, allongée dans l'herbe. Non, c'était vraiment... Rien. Le vide. Alors pour elle, qui aimait bien faire mille choses à la fois... C'était compliqué. La vie était trop courte pour dormir ! C'était pour ça qu'elle allait toujours frapper chez ses amis à huit heures le matin, même le dimanche. Sauf chez Abel. Parce qu'elle voulait que ses parents l'aiment bien. Même si parfois, quand elle traînait dans les rues tôt le matin, désœuvrée en attendant que les gens se lèvent, elle croisait Adeline Laveau. Elle n'osait pourtant jamais aller vers elle, elle l'impressionnait. Elle était impressionnante pour plein de choses, la mère d'Abel. D'abord parce que c'était une prêtresse et qu'on grandissait ici en craignait et respectant ces grandes sorcières, surtout celles qui étaient aussi estimées que Adeline. Aussi parce qu'elle avait cet air indéchiffrable, difficilement ébranlable et qu'on savait rarement ce qu'elle pensait, tout en sachant qu'elle savait tout sur vous, comme toutes ces sorcières clairvoyantes avec les auras. Isy n'avait jamais su dire si elle l'appréciait ou pas, en seize ans d'amitié avec Abel. Elle avait plutôt l'impression qu'elle ne l'aimait pas, en fait, mais n'avait jamais eu aucun indice en ce sens, ni aucun dans l'autre. C'était plutôt une impression diffuse. Peut-être était-ce parce qu'elle était la fille de sa mère et tout le monde ici savait qu'elles se méprisaient. Surtout parce que Sophie passait son temps à cracher sur Adeline plutôt que l'inverse d'ailleurs. C'était aussi les désavantages des petites communautés : chaque génération grandissait ensemble et avait son passif. Peut-être aussi parce qu'elle avait l'impression qu'elle avait une mauvaise influence sur son fils unique et, en écoutant Abel parler de rébellion contre les prêtresses, Isy se disait avec un petit sourire qu'elle n'avait presque pas tort.

- Hé bien, siffla-t-elle, c'est la fac qui te donne des ailes ? Bien sûr qu'on le fera, de toute manière, c'est bien connu qu'à partir de seize ans, tu es bien plus tranquille, ça me semble juste dans longtemps !

Mais elle devait avouer qu'elle aimait bien quand Abel parlait comme cela, elle avait l'impression que c'était possible de sortir d'ici, véritablement, alors qu'elle était plus pessimiste la plupart du temps. Surtout s'il s'agissait de sortir pour voyager tous les deux, alors là, elle était encore plus pour ! De toute manière, elle ne se voyait pas voyager avec une autre personne que Abel. Elle avait d'autres amis pourtant, des garçons, des filles, elle avait Michelle qui était un peu sa cousine-soeur mais c'était Abel qu'elle préférait entre tous et sans hésiter. Ils étaient amis depuis tellement longtemps – depuis littéralement toute leur vie – qu'il était difficile de concevoir les choses autrement que tous les deux, même adultes.

- J'ai le droit à un passeport américain, je suis déclarée à l'état civil, elle baissa la voix, moldu. Mais je ne sais pas trop comment on fait, je suppose qu'il faut des papiers de parents... Va savoir où ma mère met ses papiers. Peut-être chez son père.

Elle trouverait bien, elle était très débrouillarde dès qu'elle en avait envie. De toute manière, c'était elle qui gérait l'appartement plutôt que Sophie. Elles le louaient à un membre du coven Lavespère qui vivait désormais à Lafayette et qui râlait toujours pour le loyer en retard. Isobel songeait souvent qu'elles avaient beaucoup de chance que le système de logement pour les membres des covens soit bien rôdé. Ils possédaient des maisons et des appartements depuis parfois des siècles, comme pour les temples, achetés du temps de Marie Laveau elle-même. Il avait été une époque où le Carré Français et ses horizons étaient plutôt pauvres, principalement habités par des esclaves ou des gens libres. A cette époque, leurs ancêtres qui le pouvaient avaient acheté des propriétés, encore au début du siècle où c'était très accessible, les plus riches se regroupant dans des quartiers plus chers. Puis, en quelques années, le Carré Français était devenu un lieu à la mode, extrêmement cher et pris d'assaut par des familles aisées. Les covens avaient reçu beaucoup de pression pour vendre le patrimoine qu'ils avaient obtenu au fil des siècles, parfois cinq ou six maisons dans une seule rue mais c'était très important pour eux de conserver le patrimoine de leurs familles et de leurs ancêtres. Alors ils se passaient les maisons entre génération, s'arrangeaient entre eux, faisaient des dons du vivant (parce que les héritages coûtaient chers). Les loyers étaient modérés entre eux et ainsi, ils pouvaient encore vivre, malgré leurs moyens, dans un quartier au prix très cher. Évidemment, certains avaient des demeures bien plus belles que les autres mais... Isy s'estimait déjà heureuse de pouvoir avoir un appartement ici, même s'il était petit et mal insonorisé. Elle ne savait pas où est-ce que sa mère aurait pu vivre sinon, à part dans le fin fond du bayou, elle qui ne pouvait pas garder un  travail longtemps. Quoi qu'il en soit, puisqu'elle gérait cette histoire d'appartement – elle payait les factures et s'assurait que sa mère verse plus ou moins le loyer – elle devrait bien trouver les papiers nécessaires à un passeport. Elle verrait cela plus tard. Pour l'instant, elle préférait se concentrer sur les propos d'Abel.

- New York me dit tellement... Toutes les séries se passent à New-York ! Ou en Californie... Mais New-York a l'air si bien ! J'aimerais bien. Tu y étais resté longtemps ? interrogea-t-elle, sachant qu'il était passé par la ville lors de ses pérégrinations d'été. En Amérique Latine, je veux aller au Brésil ! Et en Argentine ! Mais ça coûte cher... Il faut que je me trouve un métier qui me rapporte beaucoup d'argent tout en ayant le temps de voyager beaucoup, on va y réfléchir aussi ! En France, pour Paris ? Comme ça, on verra si on a un accent ou pas. Je suis certaine que non, le français d'ici est plutôt bon. Oooh, je ne sais pas si tu as croisé Alexandre d'ailleurs, enchaîna-t-elle machinalement dans la langue de sa famille, mais il y a un nouveau loup-garou qui est arrivé au Bayou, il l'a accompagné rencontrer les autres parce qu'il l'a trouvé tout perdu dans la ville. Mais bref, il est Québécois ! Donc il parle français mais il a, à ce qui paraît, un accent trop drôle !

Si, c'était assurément une information passionnante à partager. Elle parlait beaucoup à Alexandre depuis qu'elle était revenue de Bâton-Rouge donc elle avait toujours des choses à dire sur lui !

- Et que fera-t-on si on ne peut pas parler d'Abel Laveau en cours d'Histoire, franchement ! Je pense qu'il faut commencer par Rome, ça a l'air beau et il y a des glaces ! Ça te donnera l'inspiration pour rester dans les annales de l'architecture. Allez, dis-moi tout, qu'est-ce que tu veux construire de grand et de majestueux ? Un gratte-ciel ? Un nouveau Lincoln Center ? Un musée du vaudou ?

Le temps de leur bavardage, ils étaient arrivés devant le Café du Monde – tant pis pour les touristes – et s'étaient placés dans la queue au milieu des bavardages animés des gens autour.

- Ou de nouvelles maisons pour les gens d'ici ! Ça, ça serait bien ! Construis-toi une maison ici, comme ça, tu resteras, ajouta-t-elle avec un sourire innocent.


Isobel Lavespère
I am a villain, a hero, no more and no less, an awful disaster, a beautiful mess. @ ALASKA.

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« Hum… Y a des chances, avoua Abel quand son amie nomma son camarade de chambre qu’il avait évoqué dans certaines de ses lettres. C’est un gars beaucoup trop bavard et trop curieux. En fait, je sais pas encore si je l’apprécie ou s’il m’ennuie, sûrement un peu des deux ! »

Ils avaient noué un lien, du fait qu’ils partageaient la même chambre universitaire, ils ne s’entendaient pas trop mal, mais cela tenait beaucoup plus de la sociabilité et la bonne humeur d’Isaac, que des efforts d’Abel, pour être honnête. Il s’était noué d’amitié avec d’autres personnes, du club de dessin qu’il fréquentait notamment. Mais de temps en temps, Isaac lui proposait de sortir avec d’autres personnes de leur promotion, et Abel acceptait, alors ils pouvaient se considérer comme faisant partie d’une bande d’amis. Il était plutôt content de la façon dont son année s’était déroulée, les cours étaient passionnants, l’ambiance était agréable, il se sentait faire partie d’une promotion plutôt soudée.

Il entendit le reproche moqueur que lui fit Isobel, sur son choix de vivre en résidence universitaire, plutôt que de rester chez ses parents. La question s’était longuement posée pour lui, sauf qu’il n’avait pu passer son permis de transplanage qu’en novembre dernier, donc en plein milieu de son semestre. Il aurait du chercher une autre solution de déplacement en attendant, et il n’en avait pas eu envie. On l’avait averti de la difficulté de ces études, il avait donc jugé préférable de ne pas en rajouter avec des transports éreintants.

« Bah, c’est surtout que j’ai déjà donné à ce niveau-là, je faisais l’aller-retour tous les jours quand j’étais scolarisé à Salem, c’est hyper fatiguant, lui rappela t-il, car il s’en était souvent plaint. Même en bus magique scolaire, cela restait un voyage de plusieurs centaines de kilomètres chaque jour, avec plusieurs arrêts, c’était long. Mais ses parents étaient plus rassurés de la garder chez eux, plutôt que de le laisser en internat, alors il avait obéi. Maintenant qu’il était assez grand pour faire ses choix, il n’avait pas réfléchi longtemps avant de choisir le confort de l’internat. Et c’est pas une partie de plaisir le transplanage tous les jours, non plus. Pour un peu que tu aies un peu mal à la tête dans la journée, tu te retrouves avec une vraie bonne migraine à l’atterrissage. Sans compter les risques de se désartibuler, pour le jeune transplaneur inexpérimenté que je suis ! »

Il pourrait presque travailler dans la prévention des risques des moyens de déplacements sorciers. Pour ne pas l’aider, Abel avait du mal avec tous les transports magiques qui secouaient le corps par les entrailles, ou vous donnait la sensation d’être balancé dans un cyclone maléfique : le Portoloin, le transplanage, même combat.

« Puis… J’avoue que je voulais tester la vie en campus universitaire, c’est un truc chouette à vivre. »

Il se rendit compte une seconde trop tard que ce n’était peut-être pas le commentaire à faire face à Isobel, qui, il le savait, aurait adoré faire des études si on le lui avait permis. Il ne doutait pas qu’elle était contente pour lui qu’il ait trouvé une université où s’épanouir, ils avaient même examiné des brochures ensemble, quand il essayait de fixer son choix. Mais ils parlaient beaucoup de lui depuis tout à l’heure, et il n’avait pas envie de monopoliser la conversation, surtout sur un sujet où il devinait qu’elle l’enviait, un peu.

Ils avaient malgré tout des perspectives réjouissantes qu’ils pouvaient partager tous les deux, l’idée d’un voyage, par exemple. Cela trottait en tête à Abel depuis quelques temps. Ils en avaient rêvés même en étant gosses, mais maintenant qu’il était majeur et qu’elle était tout prêt de l’être aussi, ils pouvaient commencer à s’imaginer le faire, vraiment. Un doux sourire étira ses lèvres quand elle affirma avec aplomb qu’ils le feraient, qu’ils partiraient ensemble, dès qu’ils pourraient. Il avait hâte, il avait envie de lui montrer plein d’endroits qu’il avait découvert l’été dernier.

« Ce n’est pas dans si longtemps, tes seize ans vont arriver à grands pas ! C’est dans quoi, cinq mois, c’est rien du tout, ça va passer à la vitesse de l’éclair. » la rassura t-il.

Puis elle serait sûrement occupée au coven, cela se préparait, une cérémonie de seize ans, cruciale pour une jeune fille dans leur culture. Elle serait reconnue comme sorcière du coven à part entière, et non plus comme une élève du temple. Elle allait devenir adulte, en somme. Abel était persuadé qu’elle ne verrait pas le temps passer. Il hocha la tête quand elle parla des papiers de sa mère, qu’elle devait trouver si elle voulait pouvoir faire les siens. Il ne doutait pas qu’elle allait très bien se débrouiller, elle l’avait toujours fait. Elle était déjà adulte, quelque part, elle n’avait pas besoin d’une cérémonie pour le lui prouver. Elle avait vite muri, trop vite pour une enfant, peut-être, en grande partie à cause de sa mère, incapable de se prendre en charge correctement. Isobel avait commencé à faire des choses autour de ses dix ans, qu’on n’attendait pas d’une gamine de cet âge, normalement : la paperasse, les courses, payer le loyer… Toutes ces choses de la vie courante dont les parents étaient sensés se charger. Alors Abel ne doutait pas que se faire des papiers d’identité n’aurait rien de compliqué ni de bien effrayant pour son amie. Il s’enthousiama avec elle alors qu’elle proposait d’éventuelles destinations :

« J’ai pas encore fait la Californie, ça serait cool d’y aller ! New York, ça te plairait beaucoup, j’y suis resté, euh… quatre jours je crois ? Pas très longtemps, je suis loin d’avoir vu tout ce qu’il y a à voir là-bas. Il sourit davantage en la voyant viser plus loin encore. L’Amérique Latine, il ne disait pas non, au contraire. Ca coûte pas si cher que ça, pas la vie là-bas en tout cas, après c’est sûr qu’il faut économiser pour le Portoloin. Mais si on compare le prix aller et vie sur place entre New York et le Brésil, je pense qu’on peut tomber sur des sommes équivalentes, faut voir. »

Après, il était conscient que « pas si cher » dans sa perception à lui qui avait grandi dans une famille aisée, voire très aisée, ce n’était pas la même que celle de sa meilleure amie… L’anecdote qu’elle lui raconta au détour de la conversation sur ce nouvel arrivant dans la ville, Abel la connaissait déjà car il avait croisé Alexandre le matin même. Il s’amusa de l’air plutôt surexcité de son amie, et sut quoi dire pour la faire rire à son tour :

« Oui, c’est assez particulier l’accent québécois, tu n’as jamais entendu ? Il passa en français, ou plutôt en québécois, en tentant d’imiter au mieux les sonorités, un jeu sur lequel il était plutôt bon. Ils paurlent un peu cainme çeu, en accaintuant vochement les voyelles. »

Il n’était pas mauvais du tout au jeu des imitations, mais attention, il n’acceptait d’en faire qu’auprès des gens dont il était proche. Il était un peu timide, le Abel. Mais avec Isobel, il n’y avait pas de problème.

Il était vraiment content de la retrouver, songea t-il en la regardant avec affection, un sourire serein aux lèvres. Il n’y avait qu’avec qu’elle qu’il s’amusait autant, elle était pleine de fraîcheur, de répartie, d’histoires drôles à raconter, et elle savait le mettre à l’aise, un don qui n’était pas offert à tout le monde. Elle faisait ressortir des côtés de sa personnalité qu’il ne montrait pas à beaucoup de personnes, alors cela lui faisait du bien d’être avec elle. Il avait l’impression d’être entièrement lui-même. Elle lui avait vraiment manqué, et elle lui manquerait probablement beaucoup quand il devrait retourner à l’université. Il voyait bien ce qu’elle essayait sournoisement de faire avec ses petits commentaires taquins, elle cherchait des arguments plus ou moins sérieux de le retenir ici. Il aurait aimé rester là avec elle, comme il regrettait qu’il n’y ait pas d’école d’archimagie en Louisiane ! Mais il devait faire des choix, malheureusement, rien ne l’intéressait en terme de perspective d’avenir ici, alors il était forcé de partir s’il voulait faire des études qu’il aimait, à un niveau qui correspondait au sien. L’Abigail Williams College où il avait fait son secondaire avait cultivé un côté assez élitiste chez lui, il ne se voyait pas échouer dans l’université médiocre d’Albuquerque, pour citer la plus proche…

Cela l’attristait de partir loin d’Isobel, et il supposait que c’était pareil de son côté. Mais il préférait ne pas étaler trop sérieusement ses regrets, c’était plus simple d’en plaisanter avec elle.

« Voyez-vous ça, tu serais pas plutôt en train d’essayer de me retenir par hasard ? Je me voyais plutôt imaginer le futur du gratte-ciel, New York qui déteint sur moi, peut-être… Mais ça ne m’empêchera pas de faire des choses ici aussi, tu veux me commander une maison pour plus tard peut-être ? »


Il était curieux de savoir comment Isobel imaginait son futur intérieur, tiens. Pendant qu’il l’écoutait répondre, il se fit à nouveau la réflexion qu’il était content de la voir, et de retrouver leurs longs bavardages sur tout et rien. Ils s’étaient écrit régulièrement pendant son transfert à Bâton-Rouge, mais ce n’était pas pareil. Ils ne pouvaient pas tout écrire, puis ils n’avaient pas l’autre en face pour apprécier ses réactions, ses sourires, ses modulations de ton. C’était bête, mais le simple fait de réentendre la voix d’Isobel, ce qu’il ne pouvait pas faire par courrier, lui redonnait le sourire. Il se rendit compte qu’en la saluant sur son muret tout à l’heure, ni lui ni elle n’avaient pris le temps de se dire tout ça. Ce n’était sans doute pas nécessaire, ils le savaient, mais Abel eut l’envie irrépressible de le lui dire. Peut-être pour avoir la réaction d’Isobel et se rassurer un peu sur le fait que malgré leur éloignement passé, et à venir, leur lien était toujours aussi fort.

« Hé, Isobel,
lança t-il après un temps de silence, en plantant un regard chaleureux dans le sien. Je suis vraiment content de te revoir, tu m’as manqué. »


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