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 « I feel coming on a strange disease – humility. » [Sofya/Abel]

Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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20 avril 2009, à Serliovka, village russe



Abel avait beaucoup voyagé au cours de sa vie, à vrai dire, dès qu’il s’était libéré du cocon de la Nouvelle-Orléans, il avait vadrouillé un peu partout en Amérique, pendant ses études. Les meilleures années de sa vie, sûrement. C’était d’ailleurs à ce moment là qu’il s’était réconcilié avec sa condition d’homme, qu’il avait tant détesté plus jeune, car il n’y avait pas de place digne de ce nom pour eux à la Nouvelle-Orléans, en tout cas pas du point de vue d’Abel qui aspirait à de grandes choses. Prendre du recul avec les siens lui avait permis de revenir au foyer beaucoup plus sereinement, de se trouver d’autres objectifs, et surtout, de se trouver, lui. Depuis, voyager sonnait comme une grande bouffée d’air frais pour l’archimage, qui ne se lassait pas de découvrir d’autres horizons. Mais il devait le reconnaître : il n’était jamais allé aussi loin. La Russie sonnait comme un pays bien lointain dans son esprit, séparé de l’Amérique par un océan gigantesque, une moitié de globe terrestre, bref, l’antithèse parfaite des Etats-Unis, même, il y avait bien l’Histoire pour le leur rappeler.

Et pourtant, il n’avait pas hésité une seconde lorsque la seule personne russe de son entourage, connaissance toute récente d’ailleurs, lui avait proposé de lui montrer son pays natal. C’était dans le cadre du projet Leopoldgrad, officiellement, et Abel était bien content d’avoir récupéré un tel projet. Une ville itinérante ! Combien d’archimages dans le monde pouvaient se targuer d’en avoir construite une, ou même, vue une ? Le secret de ce village unique en son genre était bien gardé, il fallait en connaître un habitant pour pouvoir y pénétrer. Bien des sorciers étaient d’ailleurs convaincus qu’il ne s’agissait là que d'une légende. Mais Abel allait la voir, en vrai ! Qu’on se le dise, Abel Laveau et l’état de surexcitation n’étaient pas très compatibles, mais à cet instant -bien que sa figure reste relativement neutre- Abel trépignait d’impatience d’arriver à destination. Une ville itinérante !  

Preuve de sa bonne humeur, il fit même la conversation à Sofya au check-point des Portoloins aux frontières de la Russie. Quitte à avoir un guide, autant faire connaissance. Il ne savait pas trop que penser de la jeune femme, au caractère assez particulier, ce qui était très vite ressorti lors de leur première réunion. Elle se montrait charmeuse, volubile, expansive, voire… théâtrale. A priori pas du tout le genre proche du caractère d’Abel, mais en soit, cela lui permettait d’écouter plus que de parler, ce qui lui convenait plutôt bien. Puis, il s’était assez rapidement rendu compte que Sofya ne parlait pas pour brasser de l’air, mais qu’elle tenait des propos intéressants, cela avait l’air d’une banalité dit comme ça, mais c’était le genre de chose auquel Abel prêtait attention, parmi de multiples autres choses. Lorsqu’il eut repris ses esprits après leur transplanage d’escorte, le premier geste qu’eut Abel fut de promener un regard silencieux sur les alentours. Sofya les avait fait atterrir sur une grande place, garnie de commerces et surtout… de neige. De beaucoup de neige.

Resserant légèrement sa cape autour de lui, il fit quelques pas en avant, faillit bousculer une petite dame pressée, manqua de se prendre un lancer de boule de neige de la part de deux gamins qui jouaient dans un coin de trottoir, juste pour s’approcher de la statue de pierre qui en décorait le centre. Machinalement, Abel posa sa main sur le socle, se faisant la réflexion que ce serait sans doute bien le genre de ce ministre anglais mégalomane de souhaiter une statue à son effigie pour la ville qui porterait son nom, mais bon, il n’en était pas encore à ce détail du projet. Appuyé contre la statue, l’archimage poursuivit son observation du lieu encore quelques secondes avant de sortir de son mutisme :

« C’est… très charmant. »

Ce n’était même pas ironique, en plus, Abel le pensait vraiment, son air absorbé par la foultitude de détails sous ses yeux devait parler pour lui. Sofya avait su utiliser les bons mots pour décrire son village, s’apercevait t-il. Il avait eu un tableau assez pittoresque en tête, lorsqu’elle avait parlé de spectacles colorés, de jeux d’enfants, de vieilles bâtisses en pierre, de ruelles étroites et animées. La réalité n’était pas si loin de l’image qu’il s’en était faite, Abel avait l’impression d’avoir été posé dans un lieu qui avait mille habitudes et mille histoires dont il ne savait rien. Il ne put s’empêcher de se faire la réflexion que des étrangers débarquant à la Nouvelle-Orléans devaient sûrement ressentir la même chose.

« On est au coeur du village, ici ? » demanda t-il à Sofya, pour vérifier ses intuitions.


Sofya BelinskiMembre des Veilleursavatar
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De la neige ! De la vraie neige, froide, mouillée, immaculée. A peine cette vision s'offrit-elle à Sofya que la jeune femme se baissa au sol pour saisir quelques flocons entre ses doigts et les faire fondre sur sa peau. Elle se redressa ensuite, entoura son écharpe autour de son cou et regarda autour d'elle, un sourire épanoui sur le visage. Serliovka, elle était à la maison ! Cet endroit avait beau être diablement froid, il y avait toujours ce petit réchauffement en elle lorsqu'elle regagnait cet endroit, qu'elle considérait toujours comme son foyer même si elle n'y vivait plus depuis bien longtemps. C'était ici que s'étaient joué tant de moments importants de sa vie et tant d'aspects déterminants de sa personnalité, et c'était un endroit réellement exceptionnel à ses yeux, qui n'étaient d'ailleurs pas très objectifs. On se sentait plus vivant ici. L'air était plus vif, et transportait cette odeur caractéristique de la neige, la magie était plus intense, la nuit plus noire. Oui, Sofya aimait sa ville, et elle était donc fière de la faire découvrir, à un archimage qui plus est.

Sautillant sur place avec excitation, elle suivit Abel des yeux tandis qu'il examinait les lieux, impatiente d'avoir ses réactions. Elle le vit examiner la statue de Serekima, la sorcière médicomage à qui l'on attribuait la fin d'une épidémie de Marmotteuse qui sévissait à Serliovka il y a trois siècles, plongeant ses habitants dans des crises de sommeil interminables. Tandis qu'Abel observait la place qu'elle connaissait si bien, Sofya le dévisagea lui, dévorée de curiosité à son sujet. Sofya aimait les personnages, les hommes et les femmes dotées d'une personnalité atypique, d'une histoire originale et elle sentait, sans trop s'expliquer pourquoi, que c'était le cas de cet homme. Mille ombres et mystères semblaient danser dans ses yeux limpides, et l'on devinait de nombreuses choses à découvrir derrière cette apparente douceur.

Son sourire s'aggrandit quand il qualifia les lieux de charmant, et elle s'arracha à sa contemplation pour reporter son attention sur la ville.

"Et tu n'as encore rien vu", souffla-t-elle en réponse. "Oui, c'est la place principale, la plus grande de la cité. C'est ici que l'on se réunit pour les évènements officiels, les plus grosses célébrations, et tu peux y voir un certain nombre de commerces. Apothicaire, libraire, chedronnerie, prêt-à-porter... Mais la plupart des bonnes boutiques sont réparties un peu au hasard dans la ville."

Tout en parlant, elle avait commencé à marcher, lui faisant traverser la place. Elle désigna une estrade permanente en bois qui était montée dans un des coins de la place, vide pour l'heure.

"Souvent, une représentation de théâtre ou de danse est donnée ici le soir. Mais ne nous éternisons pas ici, ce n'est pas le véritable coeur du village."

D'un geste de tête, elle lui fit signe de le suivre dans les ruelles qui s'éloignaient de la place, et ils s'enfoncèrent dans les dédales de Serliovka. C'était un peu comme un labyrinthe, ici, pour qui ne connaissait pas son chemin, et il était aisé de s'y perdre. C'était un enchevêtrement de rues étroites aux hautes maisons de pierre, dont la façade était souvent gagnée par la végétation, qui menaient, par des arches ou passages dissimulés, à d'autres passages ou d'autres petites places plus confidentielles. Et c'était là, le véritable coeur de la cité, là où se jouaient les drames et se dénouaient les conflits, là où les jeux et rires retentissaient et où les habitants se retrouvaient. En soit, la ville n'avait rien d'exceptionnel, nulle boutique huppée, nulle banque aux coffres bien garnis, mais elle avait cette architecture et cette organisation si particulières qui la rendaient plus vivante.

Sofya ne suivit pas un itinéraire particulier, mais choisit plutôt de laisser ses pieds l'emmener selon leur bon plaisir, suivant inconsciemment des chemins qui lui rappelaient bon nombre de souvenirs. Cette petite impasse sombre, aux habitations mal entretenues, où elle avait grandi. Cette place où couraient une bande de gamins comme la sienne autrefois, de fausses baguettes en main, qui jouaient aux pirates. Cette bande de jongleurs, de cracheurs de feu et d'acrobates qui s'entraînaient pour le spectacle du soir. Quant au reste, elle laissa la ville se dévoiler toute seule pour les beaux yeux de cet archimage étranger qui venait l'inspecter. En chemin, ils croisèrent une bande de vieilles sorcières en train de jouer aux cartes dans une arrière-cour, leurs visages secs et ridés étant crispés de concentration, tandis qu'un peu plus loin, un groupe de sorciers en robe et cape bleues marines entretenaient la façade de l'école. Un sourire un peu espiègle s'étira sur ses lèvres tandis qu'elle commentait la visite, tout en observant Abel du coin de l'oeil. Voilà ce qu'elle voulait lui montrer, au fond, ce n'était pas tant l'architecture elle-même que la façon dont elle avait réuni les gens et orienté la vie de la cité. C'était cette douceur de vivre qui atténuait tant la dureté du climat et la pauvreté des bourses. Ici, les gens n'avaient pas besoin de grand chose en réalité, car il y avait toujours quelqu'un pour vous aider.

Voilà pourquoi Sofya avait une petite réserve intérieure sur le projet du ministre anglais, bien qu'elle n'en ait parlé à personne. La beauté de Serliovka ne tenait pas tant à son itinérance ou à sa construction qu'aux personnes qui y avaient vécu et lui avaient donné une âme. Leopold Marchebank parviendrait-il à reproduire cela, simplement en le décrétant, en remplissant les poches d'un bel archimage et en bradant les prix pour attirer les foules ? Rien n'était moins sûr... Mais elle voulait bien le voir essayer.

Arrivés dans un petit verger urbain, qui contenait différentes sortes de plantes magiques, Sofya lui présenta les lieux puis s'appuya contre le tronc d'un grand arbre sec.

"Alors, qu'est-ce que tu en penses, jusque-là ?", s'enquit-elle tout en accrochant le regard d'Abel.



Margarita Levieva, kit par Vingounet
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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Abel hocha machinalement la tête à la réponse de Sofya, qui confirmait ses hypothèses. Cette place avait tout d’un centre-village, avec ses nombreux commerces, et sa statue de pierre qui était comme un point de repère. Il suivit les pas de la jeune femme, alors qu’elle lui apprenait que des spectacles de rue se tenaient ici, la nuit, ce qui le fit imperceptiblement sourire. Derrière son allure calme et profondément rationnelle, Abel était un homme qui se sentait chez lui dans des endroits vivants et pétillants, car il avait grandi dans la ville de la fête par excellence : à la Nouvelle-Orléans, les habitants vivaient davantage la nuit, au rythme des concerts improvisés de jazz, sous la lumière des restaurants bariolés. Quand là-bas, c’était le son des grillons qui restait en tête, ici, c’était le son étouffé des pas dans la neige, mais finalement, y avait t-il une grande différence ? Abel pressentait que Serliovka possédait le même genre de charme si particulier, qui faisait que même à des kilomètres loin de leur foyer, ses habitants y restaient profondément attachés.

En suivant Sofya à travers les dédales de rue, l’archimage ne put s’empêcher de penser à Cosmos, ou Nimbus, comme certains s’évertuaient à l’appeler encore. Un schéma similaire de ruelles tarabiscotées, à la différence qu’il n’y avait nul endroit où les maisons se répétaient en bande, à l’identique. Ici, tout avait l’air construit au gré des opportunités, sans règle pré-établie, chaque maison se trouvait son petit recoin et sa petite identité, avec parfois, un petit passage dissimulé sur votre chemin, qui vous donnait la sensation de pouvoir vous perdre plus encore. Tout en marchant, Abel écoutait Sofya lui raconter des détails, principalement sur les habitants et sur la vie ici. Il l’écoutait sans piper mot, parce que Sofya était une conteuse née et qu’elle n’avait pas besoin qu’il la relance pour se faire emporter par son récit, et parce qu’il ne voulait pas lui faire perdre le fil en l’interrompant. Son silence, loin d’être détaché, était plutôt celui d’un élève attentif, s’abreuvant d’un savoir qu’on lui offrait sur un plateau. Lorsqu’elle finit par lui demander son avis, Abel sortit de ses pensées et un bref sourire vint ponctuer sa réponse :

« Qu’il va être difficile d’imiter tout ça. »

Ah ça, Serliovka était loin des schémas contemporains occidentaux, reproductibles à l’envie. Du bout du doigt, Abel vient palper une étrange plante poilue qui l’intriguait -des poils pour mieux résister au froid mordant ?- puis releva la tête, enveloppant de son regard l’ensemble du verger que Sofya avait choisi comme le lieu d’une halte.

« Enfin, la vraie question n’est pas d’imiter, reprit t-il, alors que son doigt se détachait de la plante pour venir remonter les lunettes sur son nez, dans un geste machinal. J’essaye juste de comprendre… Ca a l’air d’être un très vieux village, c’est un schéma typique des villes moyen-âgeuses. Tu disais du XIème siècle, il me semble, autrement dit, ça fait un millénaire… Et pourtant, le charme qui rend cet endroit itinérant n’a pas l’air de s’être écorné d’un pouce. C’est dingue, non ? J’imagine que personne ne le renouvelle, en plus, sinon, vous auriez plus d’informations sur la nature de ce sortilège. On dirait que c’est juste là, depuis ces centaines d’années, et que ça ne bougera jamais. »

La main d’Abel frôla l’un des ouvrages en pierre qui constituaient le verger, comme pour mieux en sentir l’aura magique. Son regard brillait sans qu’il ne le contrôle, car c’était plus fort que lui, il nourrissait un intérêt aussi vorace pour toutes les formes de magie inconnues, que pour les architectures cachées. Serliovka regroupait donc ses deux sujets de prédilection, et encore, il sentait qu’il n’avait fait qu’effleurer les mystères de cet endroit, pour le moment. Prenant appui contre un muret en pierre face à Sofya, il reporta son regard curieux sur elle, bras croisés.

« Parle-moi de comment la ville se déplace. Est-ce qu’elle change en son intérieur, où est-ce que tout est reporté à l’identique, dans un autre endroit ? Est-ce que… vous le sentez, quand elle bouge ? »


Sofya BelinskiMembre des Veilleursavatar
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Sofya dissimula un sourire dans son écharpe. La réponse d'Abel, ses questions, son regard qui pétillait derrière ses lunettes, tout indiquait son intérêt pour les lieux et elle sentit une sorte de petite pression s'envoler de sa poitrine. Elle avait vendu le projet au Ministre anglais en personne, qui avait été plus qu'intéressé, puis à un archimage de renom, alors elle avait été anxieuse de sa réaction. Un oeil extérieur, forcément, ne verrait pas la même chose de ces lieux qu'elle, sans les souvenirs et l'affect lié à l'enfance. Pour autant, Abel semblait réceptif et impressionné, signe que Sofya n'avait pas surévalué l'intérêt exceptionnel de sa cité.

Une petite plante austère, pleine de piquants et de petits fruits ronds et rouges qui tranchaient sur le blanc de la neige, attira son attention. Se baissant vers elle, Sofya cueillit plusieurs baies qu'elle tendit à Abel, avant d'en porter quelques unes à sa propre bouche. C'était de petits fruits, à la peau dure sur laquelle buttait la dent, mais une fois percés, ils libéraient une quantité surprenante d'un jus frais et sucré qui évoquait la pastèque ou la papaye. Sofya reconnut bien là l'oeuvre du vieux Matvei, l'artiste-jardinier qui croisait diverses espèces et tentait de faire pousser des variétés de plantes toujours différentes dans son verger. Reportant son attention sur Abel, Sofya lui répondit, la mine pensive :

"Elle est reportée à l'exacte identique, comme si on l'avait clonée. C'est d'ailleurs ce qui nous permet de nous retrouver, sinon il faudrait se refaire à la configuration des lieux, chaque mois... J'aime bien le côté aventurier mais je ne suis pas sure qu'Agnessa, la doyenne de la cité, apprécierait beaucoup de ne pas trouver son marché à sa place habituelle !", répondit-elle avec un rire affectueux. Agnessa, c'était un sacré personnage à Serliovka. Sa silhouette voutée et ridée arpentait les rues de la cité depuis si longtemps qu'il ne restait plus personne pour se rappeler d'elle jeune, et les conjectures sur son âge allaient bon train. Avec l'âge, Agnessa était devenue caractérielle et routinière, et n'hésitait pas à donner de sa voix tremblotante sur quiconque osait troubler sa vie bien organisée.

"Quand elle bouge, on ne le sent pas physiquement, la terre ne tremble pas d'un millimètre. Bien sûr, certaines choses nous prouvent le changement, comme la température qui chute ou monte brutalement, la pression de l'air qui évolue, la pluie qui s'arrête, la course du soleil ou de la lune dans le ciel qui est différente... C'est grand, la Russie, imaginez une ville qui peut bouger d'un continent à l'autre !"

Elle embrassa l'air d'un geste des bras, comme pour englober la Russie toute entière, avant de poursuivre ses explications :

"Alors le Jour du Voyage, tout le monde reste enfermé chez soi ou dans les maisons de jeunesse. Comme on ne sait jamais où nous allons atterrir, nous préférons rester à l'intérieur où le changement des conditions est moins brutal. C'est donc devenu un jour férié, et un jour de fête, où la famille et les amis se réunissent pour manger, boire, danser, chanter... Le Voyage n'est pas toujours à la même heure. On a coutume de dire que cela dépend de l'humeur de la ville, parfois elle est pressée, parfois paresseuse..."

Sofya haussa les épaules, comme pour souligner la fatalité qui accompagnait les brusques déplacements de la ville.

"On ne le sent pas à l'intérieur de nous, non plus, pas vraiment. Mais au fond de nous, une part de nous sait intuitivement où se trouve la cité et comment la rejoindre. Et cela, que l'on se trouve dans la cité lors du Voyage ou à l'autre bout du monde. Quelqu'un qui a vécu à Serliovka pourra toujours y retourner, quel que soit son âge ou ses puissances magiques - cela vaut pour un cracmol, un peu comme si l'enchantement était plus puissant que sa déficience magique, si l'on peut l'appeler ainsi. On n'a jamais vu un moldu en fouler le sol, en revanche."

Se mordillant la lèvre inférieure, le regard errant sur les toitures des maisons en face d'elle, Sofya hésita à poursuivre son exposé. C'étaient les secrets de sa ville qu'elle était en train de révéler à un étranger, mais cet homme avait la charge de bâtir une soeur à Serliovka et c'était son devoir de l'y aider. Pas son devoir de citoyenne anglaise ni de Veilleuse, mais son devoir de serliovkanaise... Elle sentait au fond d'elle qu'elle pouvait s'exprimer - Abel trouverait un autre moyen de s'informer de toute façon, le cas contraire, il existait de la documentation. Moins vivante et moins complète que ce qu'elle était capable de lui fournir, et cela lui prendrait plus de temps, mais il y arriverait, alors autant éviter le temps perdu. D'autant plus que cela lui faisait plaisir, d'exposer sa ville sous le regard expert et intelligent d'Abel.

"De nombreuses légendes existent au sujet de l'origine de cette magie. Certains disent qu'une créature vit en son sein, véhiculant cette puissance, ou qu'une même famille de serliovkanais est dépositaire d'un enchantement, qu'ils perpétuent au fil des siècles. D'autres mêmes pensent à un artéfact magique, un objet coulé dans ses fondations, dissimulé dans ses murs, ou au fin fond d'un passage oublié... Certains même mettent cela sur le compte d'un Dieu - le concept de religion n'est pas étranger des sorciers de Russie, même si la superstition est plus prégnante."

Sofya glissa son regard dans celui d'Abel, avant de confier : "Quant à moi, la thèse qui m'a toujours séduite... est celle d'une magie quasiment innée, inhérente à la ville, qui la rendrait presque vivante. C'est ainsi que je le ressens, comment expliquer sinon une telle connexion entre la cité et ses habitants, une telle façon de se mouvoir, immuable, au fil des siècles ? Comment expliquer que certaines personnes, après avoir commis un crime au sein de la cité, en soient bannies, incapables d'y revenir, comme déconnectés ? On dirait qu'une anomalie magique a été créée, que quelqu'un a abimé le tissu magique qui tient le monde uni et lui a permis de se déplacer au gré des glissements de l'espace, selon des frontières établies par l'homme. Je pense que l'enchantement est perpétuel, et inhérent même à la cité, et qu'il persistera tant qu'il en restera une pierre. Mais je pense aussi qu'il a été initié par l'homme, volontairement ou non. Par un sorcier terriblement puissant qui est parvenu à modifier la magie dans sa nature même pour l'attacher à une ville dans son entité, dans son unité, dans... et c'est sans doute le plus remarquable, son identité."

Car c'était aussi cela qui était préservée au fil du temps, l'identité de Serliovka. C'était l'entièreté de la cité qui bougeait, de plus en plus étendue au fil des siècles, c'était ses spécificités architecturales préservées, ses grandes familles protégées, ses coutumes qui perduraient. Naître à Serliovka, ce n'était pas s'assurer une vie toujours facile, aisée ou confortable, mais c'était gagner l'assurance d'avoir toujours une patrie, un ange-gardien, un refuge. A moins que l'on fasse quelque chose pour trahir Serliovka, qui n'était fidèle que tant qu'on lui était loyale. Ainsi, Sofya l'espionne, la mafieuse, la tortureuse, la tueuse même, portait toujours en elle ce lien précieux avec la cité. Serliovka n'était pas gardienne de la morale, en revanche, Sofya sentait qu'elle perdrait cette connexion si elle faisait quoi que ce soit pour le malheur au sein de la cité et s'en prendre à ses intérêts. S'il lui prenait l'envie, par exemple, de faire disparaître la vieille Agnessa, personnage emblématique de la ville s'il en était un, alors Sofya était persuadée qu'elle ne pourrait plus jamais revenir s'il lui prenait l'idée de partir. Le ban, voilà l'une des peurs les plus ancrées de la comédienne... Ce serait comme perdre un bout d'elle-même.

"Tout dépend des théories que l'on a de l'origine de la magie et de son fonctionnement. Il s'agit là de physicomagie créative, chacun a sa propre idée sur la question", conclut-elle avec un petit sourire indulgent, consciente qu'il trouverait probablement la sienne farfelue. "Bon courage, quoi qu'il en soit, pour parvenir au même résultat. Je pense, à titre personnel, que vous auriez besoin de l'aide des meilleurs physicomages du monde, mais je suis persuadé que notre cher ministre anglais pourrait vous fournir cela."

Elle termina son exposé d'un petit air innocent, tout en guettant les réactions de son interlocuteur.



Margarita Levieva, kit par Vingounet
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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Ainsi donc le village se déplaçait à l’identique, d’un bout à l’autre du continent, il valait effectivement mieux que ce soit le cas. Changer de cadre tous les mois était déjà conséquent, quand on savait que la Russie concentrait à elle seule tous types de climats. Abel se mit à songer à des situations rocambolesques, un soir on se couchait sous une épaisse couverture pour se protéger du froid, pour se réveiller le lendemain au milieu d’une prairie ensoleillée… Hum, il faudrait qu’il veille à contrôler l’étendue de l’espace pour le projet. Sofya aborda au même moment la question, évoquant des chutes brutales de température, des arrivées d’intempéries soudaines. Voilà qui complexifiait l’architecture, comment la concevoir quand elle n’était pas prévue pour une implantation stable, avec ses contraintes climatiques, ses orientations solaires ? Car s’il y avait une chose qui ne changeait jamais -du moins partout, sauf à Serliovka- c’était le site. L’architecture pouvait veillir, s’abîmer, se rénover, mais elle ne se déplaçait pas.

Tout plein d’interrogations, Abel restait néanmoins attentif à ce que Sofya lui racontait, notamment lorsqu’elle commença à parler du lien magique entre la cité et ses habitants. Il se fit la réflexion que le sortilège ressemblait à celui de Fidelitas, à la différence qu’il n’y avait pas un gardien, mais plusieurs : il fallait être un habitant de Serliovka pour connaître le secret de son emplacement. Mais les choses semblaient encore plus subtiles, c’était d’une magie profondément intelligente et sensible dont Sofya lui parlait. Il l’écouta avec un grand intérêt lui faire part de ses hypothèses sur les origines de la cité, se remémorant lui-même ce qu’il avait lu sur le sujet. A vrai dire, des théories plus farfelues les unes que les autres existaient, celles dont lui parlait Sofya étaient finalement les plus plausibles. La thèse de l’artefact magique, emprisonné dans les fondations de la ville, était celle qu’Abel avait lue le plus souvent. Dans tous les cas, quelque soit l’hypothèse, il y avait toujours une question qui restait sans réponse : qui -ou quoi- avait mis en place le charme ? Et c’était pour Abel une question de la plus haute importance, car on attendait le même travail de lui, désormais. Dans tous les cas, il était certain de ne pas détenir la puissance magique pour réaliser cette tâche. Si le sorcier qui avait créé Serliovka l’avait fait seul, par la force d’un enchantement secret dont lui seul était détenteur, Abel ne se leurrait pas, il ne pourrait pas faire la même chose, il n’était pas le mage du XXIème siècle. Il lui fallait trouver un autre moyen, sa propre réponse, sa propre façon de concevoir une ville itinérante. Dans tous les cas, même s’il avait eu tous les documents nécessaires, il n’aurait pu reproduire Serliovka à l’identique. Ce n’était de toute façon pas le but, ni même l’idéologie d’Abel que d’imiter servilement le passé. Il le respectait, il en tirait humblement des leçons, mais refaire la même chose, dix siècles plus tard ? Cela n’avait pas de sens, même pour un homme comme Abel profondément éduqué dans le respect des traditions. Il voulait faire au moins mieux.

Son regard indéchiffrable suivit celui de Sofya à sa conclusion, encore un peu dans sa bulle de pensées. Il baissa momentanément les yeux vers les baies qu’elle lui avait glissé dans les mains tout à l’heure, sans oser les manger. Refermant son poing, il finit par prendre la parole à son tour après un petit silence qui lui confirma que Sofya avait terminé, car Abel était un homme qui n’interrompait jamais ses interlocuteurs -sauf ceux qui l’agaçaient, mais il fallait le chercher.

« Je crois que ce serait le minimum, en effet. Ce projet va nécessiter énormément de recherches, c’est certain… Mais je pense aussi que l’homme est à l’origine du sortilège qui nourrit cette ville. Je ne me serais pas lancé dans le pari d’être plus fort que la nature » avoua t-il avec un léger sourire.

Il y avait des formes de magie qui dépassaient l’être humain, Abel, digne fils de la culture vaudou, y était sensible. Son avis sur l’origine de la magie ? Il croyait profondément que les sorciers n’étaient que des vecteurs d’une magie qui les surpassait, et ceux qui jouaient trop avec… se faisaient brûler. Le souvenir encore vif de l’ouragan qu’avait subi la Louisiane quatre ans plus tôt passa dans son esprit, ce qu’il chassa presque aussitôt, se refusant à y penser maintenant.  

« C’est incroyable comme cette ville est intelligente, poursuivit t-il, glissant sa main sur la pierre du muret contre lequel il s’était appuyé. Elle distingue les étrangers de vous, les vrais habitants, elle rompt le lien avec ceux qui ne sont plus les bienvenus… C’était peut-être pour construire un refuge sûr qu’elle a été construite à l’origine, ce devait être une véritable forteresse, supposa t-il, le ton pensif. Je suis persuadé que si quelqu’un se mettait à détruire les constructions, ici, le charme serait moins performant. J’imagine que tout comme elle prend soin de vous, vous devez prendre soin d’elle, pour que le lien perdure… Un échange équivalent, en quelque sorte. Ca ressemble à un mélange entre les règles d’alchimie européenne, et la philomagie asiatique. J’ai commencé à lire des choses sur la magie russe, révéla t-il, c’est fascinant, vous êtes au croisement de deux cultures complètement différentes. C’est ce qui produit des résultats aussi singuliers que Serliovka, j’imagine. J’aimerais bien rester quelques jours dans le pays pour me documenter plus précisément. La bibliothèque magique de Londres est très intéressante mais… Un peu trop européano-centrée. »

Son ton légèrement narquois en disait long sur son avis sur cette manie qu’avait les européens de se sentir maîtres de la magie. Il existait tellement d’autres cultures magiques riches, tellement d’autres façons de pratiquer la magie qu’avec une baguette. Il releva la tête, pour avouer à Sofya ses questionnements actuels :

« Serliovka ne s’est pas créée par de la magie traditionnelle, c’est certain. Je pense qu’on peut trouver un moyen de rendre Leopoldgrad mobile sans trop de mal… Mais l’âme que possède cette ville est unique. Leopoldgrad doit trouver son propre vocabulaire. »

Ce qui était son travail de concepteur de l'imaginer, ainsi que celui du ministre de préciser ses volontés. Pensif, il se repassa les paroles de l’espionne, il savait qu’il les retiendrait longtemps. Sofya avait un don pour tenir son auditoire suspendu à ses lèvres, c’était irréfutable. Quelque chose dans son ton, ses tournures de phrases… Son expression, aussi. Indubitablement, elle savait parler, elle jouait savamment sur ses intonations pour conserver l’attention de ses interlocuteurs. Jusque là, Abel avait eu l’impression qu’elle ménageait des effets, tel une comédienne de théâtre face à son public, de façon certes brillante, mais artificielle, quelque part. A l’instant, il ne pouvait plus en jurer. Il s’était senti attrapé d’une façon tout à fait différente, comme si Sofya avait exprimé quelque chose qui la prenait réellement aux tripes. Abel était sensible à cette attitude, car lui-même était quelqu’un de passionné, contrairement à ce que son apparence stoïque pouvait laisser croire.

« Tu devrais écrire, tu sais. Tu as un don pour trouver les bons mots. Attacher la magie à une ville dans son entité, son unité et son identité… C’était bien dit. »

Oui, c’était bien un sourire sur sa figure, pas à demi, pour une fois.


Sofya BelinskiMembre des Veilleursavatar
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L’attention de l’archimage était captée, c’était certain, et Sofya en ressentit une fierté certaine qui tenait plus des qualités de la ville que de ses talents de conteuse. Il est fréquent de rencontrer des personnes très attachées à leur lieu d’origine, mais chez les habitants de cités magiques, il y avait toujours une vanité particulière tirée des particularités de la ville – car elles en avaient toutes, certaines plus spectaculaires que d’autre. Celle de Pré-au-Lard était d’avoir des allures de carte postale, et puis il y avait bien sûr la vue sur Poudlard… Mais cela ne valait pas, aux yeux de la comédienne russe, les charmes de sa propre cité. Non, les anglais n’étaient pas les rois de l’archimagie, mais peut-être que la détermination et la mégalomanie du ministre anglais et le talent de ce louisianais allaient changer cela…

Sofya écouta avec intérêt ce qu’il lui raconta sur la magie de son pays et des influences qu’elle avait connu. Abel était quelqu’un de cultivé et d’intéressé, sa soif de connaissance était lisible sur son regard – il fallait bien cela pour avoir envie de traîner dans de vieilles bibliothèques au fin fond de la Russie. Une petite étincelle de malice brilla au fond de son regard et elle songea intérieurement qu’elle n’aurait rien contre le fait de prolonger le séjour ici. Non seulement cela lui permettrait de profiter de petites vacances aux frais de la princesse, mais en plus cela lui donnerait l’occasion d’apprendre à mieux connaître Abel. L’espionne en elle sentait sa curiosité monter à chaque phrase qu’il prononçait. Ses paroles la flattèrent, Sofya ne s’attendant pas à un compliment de la part d’un homme aussi discret, et elle lui adressa elle aussi un large sourire.

La visite était terminée, décida-t-elle intérieurement, tout en glissant ses mains dans ses poches pour les protéger du froid mordant. Enfin, il y avait bien un dernier endroit qu’elle devait lui montrer… D’un signe de tête, elle lui fit signe de reprendre la route et elle le guida hors du petit verger.

« Je te remercie », souffla-t-elle tout en marchant. « Mais au sujet de Serliovka, les mots me viennent tout seul. Ecrire, c’est vrai que cela me plairait, j’ai déjà écrit de petites pièces de théâtre d’ailleurs, qui n’ont jamais été lues par personne cela dit. C’est une autre des facettes de la ville : les arts du spectacle y sont très développés, et j’ai passé mon enfance à débouler dans ces ruelles avec des artistes en herbe, des comédiens, des chanteurs, des danseurs, des jongleurs, des conteurs… Cela donne le goût des bons mots. »

Sofya jeta un coup d’œil à Abel, avant de proposer :

« Tu sais, on pourrait rester sans trop de problème quelques jours de plus si tu le souhaites. Je pourrais te montrer la bibliothèque et les archives où tu trouveras sans doute de la documentation sur l’histoire de la ville. Je pense aussi qu’un passage à la Bibliothèque nationale russe de St Petersbourg est incontournable… Et le quartier magique vaut vraiment le coup d’œil. »

L’incitant d’un sourire à accepter sa proposition, Sofya se prit à rêver de quelques jours d’escapade loin des planches et de son rôle d’Isadora. Sa doublure pourrait bien la remplacer pour quelques représentations, si elle avait un mot du ministre en personne, et Roy ne râlerait pas – trop – si son espionne disparaissait sur les ordres de son Leopold.

Ils arrivèrent sur une place biscornue. A son centre, une statue représentait le combat légendaire entre l’empereur Palpoutine qui, au XIIe siècle, avait envahi une partie de l’Europe et du Maghreb, et le sphinx qui avait causé sa mort. Tout autour, de hautes maisons aux façades dépareillées témoignaient du passage du temps. L’une d’elle, d’apparence étroite et sombre, n’attirait guère le regard – mais ce fut pourtant là que Sofya attira Abel. Une petite enseigne indiquait un nom en russe, qu’elle prit la peine de traduire à Abel :

« Bienvenue au Délice du Sphinx », lâcha-t-elle avec un sourire énigmatique, avant de pousser la porte rouge sombre et de se baisser pour entrer, précédant Abel. A l’intérieur régnait une atmosphère joyeuse et alcoolisée, et une musique entraînante raisonnait en arrière-plan. Quelques sorciers étaient accoudés au comptoir en bois et riaient bruyamment aux blagues d’une jolie serveuse brune, qui s’interrompit le temps de saluer Sofya d’un sourire éclatant, avant de reprendre son récit.

«Voici Ksénia, une ex copine de Durmstrang. Son bar ne paie pas de mine comme ça, mais on y mange bien et elle sert la meilleure gobière de la ville », expliqua-t-elle à l’intention d’Abel, avant de saisir son bras pour l’entraîner vers l’arrière du bar. Celui-ci donnait au prime abord l’impression d’être minuscule, mais une fois passé le comptoir, il comportait plusieurs boxes agrandis magiquement, avec des banquettes amorties de sortilèges de coussinage. Des petites bougies sur les tables, une déco exotique et une senteur d’orient conféraient à l’endroit des allures d’ailleurs. C’était ici le repaire de Sofya lorsqu’elle était de passage dans la ville ou qu’elle avait besoin de se remonter le moral, car il y avait toujours quelqu’un d’amusant ou d’intéressant avec qui parler ici. Pour l’heure, c’était avec Abel qu’elle avait envie de discuter, aussi ignora-t-elle l’étrange homme au visage dissimulé d’un capuchon qui traînait dans le box voisin, dissimulant quelque chose sous sa cape qui ressemblait à un gros œuf.

Plongeant son regard dans celui d’Abel, Sofya se demanda ce qu’il allait commander – cela en disait généralement long sur un homme.

« Gobière, Whisky Pur Feu, Vodka… Ou peut-être un chocolat chaud pour se réchauffer ? », l’interrogea-t-elle avec un sourire en coin, tout en faisant un petit signe vers la serveuse. Elle-même comptait bien se laisser tenter par un petit Ours Flamboyant, cocktail à base de vodka et de quelques ingrédients magiques inventé par Ksénia. « Je peux te faire tester le cocktail local, si tu te sens aventureux… Mais je te préviens, tu risques d’avoir du mal à lire droit tes manuels d’archimagie après ça. »



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Sofya avait donc grandi dans une ville où les arts du spectacle étaient une façon de vivre. Voilà qui expliquait son talent de conteuse et peut-être même, son intérêt pour le métier de comédienne. Abel était loin de connaître les détails de la vie de Sofya, il avait simplement appris qu’elle avait émigré en Angleterre, qu’elle montait sur les planches depuis déjà plusieurs années et qu’elle commençait à se faire un nom.  Il l’imaginait bien vadrouiller un peu partout dans le continent, à la recherche d’un lieu où se tailler sa place. A l’image de son village d’origine, Sofya ne semblait pas craindre de voyager, Abel l’imaginait volontiers y prendre plaisir, comme elle devait aimer s’installer dans la peau de nouveaux personnages, tous plus différents les uns que les autres, lors de ses représentations. Il cessa bientôt de rêvasser, son attention et son sourire revinrent à la proposition que lui fit Sofya de rester encore quelques jours dans le pays.

« Avec plaisir, répondit t-il aussitôt. En fait, je pensais déjà rester un peu plus, il faut juste que j’envoie un hibou à l’agence pour tenir mes collègues au courant, mais ça devrait se faire sans problème. J’aimerais beaucoup en profiter pour prendre le temps de me documenter, ou même, voir d’autres endroits qui n’ont pas forcément de rapport avec le projet. »

Autant en profiter, tant qu’il était en Russie, il y avait quelques chefs d’oeuvres d’architecture à visiter, et puis, on ne savait jamais, l’inspiration se trouvait parfois dans des lieux où on ne pensait pas en trouver. Il ne pouvait pas dire quand l’occasion de revenir en Russie se présenterait, donc autant en tirer tout ce qu’il pouvait tant qu’il était là.

En attendant, il suivait docilement celle qui était sa guide, vers un endroit dont elle n’avait pas précisé la nature. Occupé à détailler ce qui les entourait au fur et à mesure qu’ils avançaient, Abel ne songea pas à poser de questions, jusqu’à ce que Sofya ne finisse par s’arrêter, lui présentant une porte rouge derrière laquelle devait se trouver un lieu de restauration, devinait t-il, au nom qu’elle lui traduisait. Il la suivit dans un bar confiné, à l’ambiance colorée, un peu étouffante quelque part, mais assez proche de ce qu’on pouvait s’imaginer dans ce genre de petit village où les gens aimaient se regrouper en comités de proximité. Il se contenta de hocher la tête pour saluer la brune que Sofya lui présentait -pas bavard avec les gens qu’il ne connaissait pas, le Abel-  puis de l’accompagner vers une partie un peu plus respirable du bar.

Un peu surpris, mais pas foncièrement mécontent que Sofya l’ait amené ici -c’est que le froid commençait à se sentir, depuis le temps qu’ils marchaient dehors- il retira sa veste en s’asseyant, pendant que Sofya lui commentait les cocktails du coin. Qu’on se le dise, Abel n’était pas un grand buveur. L’alcool avait tendance à le rendre un peu… joyeux et bavard. Après il fallait réparer son image le lendemain, c’était toujours un peu casse-pieds.

« Tu as dit qu’elle servait les meilleures gobières de la ville. Alors je vais commencer par ça, et les mentionner dans mon rapport d’études si elles en valent vraiment la peine. »

Il fallait bien connaître pour savoir quand il plaisantait ou non, tant son ton avait tendance à rester égal en toutes circonstances, ce qui rendait son humour un peu particulier. En l'occurrence, pour ceux qui en doutent, il s’agissait bel et bien d’une petite blaguounette.

Puisqu’ils avaient convenu de prolonger le séjour et qu’il en étaient à discuter autour d’un verre, Abel se fit la réflexion qu’il pouvait écarter le sujet Serliovka pour la soirée et tenter de connaître un peu mieux celle qui avait joué son guide. Elle avait piqué sa curiosité, désormais, il était prêt à parier qu’elle était le genre de personnes qui ne savait pas seulement raconter les histoires, mais qui avait surtout plein d’histoires à raconter. Dans l’attente de leurs boissons, la main posée sur son menton, Abel relança la discussion :

« N’empêche, tu as l’air très attachée à cet endroit… Si ce n’est pas trop indiscret, qu’est-ce qui t’a poussée à le quitter ? »


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Sofya esquissa un sourire amusé à la blague d'Abel. Elle appréciait son humour pince-sans-rire qui n'était pas sans lui rappeler celui de Matthew. Après avoir passé commande auprès de Ksénia, elle s'installa dans la banquette familière de vieux cuir bordeau en poussant un soupir d'aise. Les effluves un peu rance, l'atmosphère calfeutrée et joyeuse, tout cela faisait partie de son quotidien à Serliovka, dans cette ville qu'elle appelait sa maison. La question d'Abel, fin observateur, la ramena à lui et elle tourna vers l'archimage un regard trouble. Curieusement, ce n'était pas une question qu'on lui posait très souvent, en Angleterre. Disons du moins que Sofya était passée maîtresse dans l'art d'éviter les questions, ou de détourner l'attention de son histoire qui comportait bien des zones d'ombre... Mais elle savait que cette ville était sa faiblesse, elle était née ici, avait été enfant dans ces rues, et y était revenu chaque fois qu'elle se sentait vulnérable. Quand la vie mettait des épreuves sur son chemin et que Sofya avait besoin de se ressourcer derrière les murs protecteurs de Serliovka, elle y trouvait refuge. Alors elle savait en emmenant quelqu'un ici qu'elle laisserait forcément entrevoir qui elle était vraiment, derrière ces multiples visages qu'elle arborait d'ordinaire. Comment en aurait-il été autrement ? Elle était une part de la cité, et la cité était une part d'elle...

Sofya prit le temps de jauger son interlocuteur un long instant avant de se décider à lui répondre. Dans son regard se lisait son hésitation : pouvait-elle lui faire confiance ? A moitié, décida-t-elle. Instinctivement, elle sentait qu'elle pouvait se dévoiler encore un peu - après tout, elle était souvent trop occupée pour se faire des amis, et puis ils allaient passer quelques jours ensemble alors autant apprendre à se connaître. Le regard dans le vague, Sofya entortilla distraitement une de ses boucles dorées autour de son doigt, réfléchissant à la façon dont elle allait présenter les choses.

"Ce n'était pas par choix, voilà qui est certain", commença-t-elle d'une voix basse. Elle voulait bien faire profiter Abel de son histoire, mais pas les tables d'à-côté. On murmurait déjà bien assez sur son compte et sur celui de sa famille dans les rues de la cité. Capturant le regard d'Abel du sien, elle ajouta :

"J'ai été conçue en Angleterre, en réalité. Mes parents sont russes d'origine et vivaient à Serliovka, mais mon père... Ce n'était vraiment pas quelqu'un de bien, il traînait toujours dans de drôles d'affaires et il a fini par être menacé par ses créanciers. Alors il a décidé de plier bagage et de faire déménager sa jeune épouse avec lui, direction l'Angleterre le temps que les choses se calment... Malheureusement, c'est là qu'elles se sont gâtées. Vois-tu, à cette époque, un certain Lord Voldemort recrutait des fidèles..."

L'arrivée à point nommé de la serveuse avec leurs boissons interrompit Sofya, qui prit le temps de lui décocher un sourire charmeur et d'échanger quelques nouvelles avec elle, avant de reporter son attention sur Abel. Elle attendit que son amie se soit éloignée pour reprendre le fil de son récit :

"Tu es étranger comme moi et j'imagine que ce nom t'inspire surtout de vagues souvenirs de cours d'histoire et de titres de journaux dans la rubrique internationale. Quand mes parents sont tombés dans sa secte, ils cherchaient surtout un protecteur et le salut financier, car autant te dire qu'ils n'étaient ni anglais, ni de sang-pur, ni aristocrates et se fichaient bien de la politique anglaise... Mais la propagande de cet illuminé était puissante, et ils ont tous les deux été très marqués par cette...expérience. Surtout mon père, qui était un homme profondément mauvais, et qui se complaisait à répandre le malheur et la désolation - peu importait, au fond, l'idéologie à défendre."

Sofya noya son mépris sous une gorge d'alcool, esquissa une grimace puis reprit :

"Ma mère, elle, était un peu dépassée par tout ça. Mon père avait une forte emprise sur elle, mais pas forte au point de lui faire perdre toute raison. Lorsqu'elle est tombée enceinte, elle a décidé de revenir à Serliovka pour l'accouchement, et est rentrée sans mon père. Comme les rats quittent le navire, il est rentré dès que les choses ont commencé à sentir le roussi pour Voldemort... J'ai donc grandi ici, une enfance heureuse car j'aimais follement cet endroit, en dépit de l'étrange famille que j'avais. Ce père trop autoritaire, je le fuyais dès que je pouvais, d'abord je m'éclipsais dans les rues, puis ce fut Durmstrang..."

Un petit sourire inconscient illumina son visage à l'évocation de son ancienne école. Durmstrang, certainement l'une des plus belles époques de sa vie, quoi qu'en pensent les occidentaux effrayés à la pensée de l'école de magie rendue célèbre pour ses cours de magie noire.

"J'étais bien là-bas. Des cours passionnants, une école incroyable, des camarades de caractère, les drames et les joies classiques d'une adolescente, un petit-ami craquant... Bref, j'étais heureuse, aussi heureuse qu'on puisse l'être, mais je te laisse deviner ce qui est arrivé ensuite. J'étais en cinquième année lorsque mes parents ont senti leur Marque des Ténèbres leur brûler le bras..."

Sa machoire se cripsa, ses yeux lancèrent des éclairs, mais elle continua : "J'ai été arrachée de force à mon école par mon père, qui m'a jeté à Poudlard et a sacrifié son mariage sur l'autel des mangemorts. Ces années ne furent pas très drôles, car je sentais confusément que quelque chose se passait, mais à l'époque je n'avais jamais entendu parler de ce Voldemort, la Russie sorcière avait alors d'autres sphynx à fouetter. Le seul à en parler était Harry Potter, il était plus jeune que moi et les journaux le faisaient passer pour un déséquilibré. Moi, au pays, je le connaissais surtout comme celui qui avait gagné le Tournoi des Trois Sorciers dans des circonstances troubles... Donc j'ai mis un certain temps à comprendre dans quoi mes parents s'étaient engagés. Mais c'était très peu pour moi. Quand la guerre a éclaté ouvertement, je n'avais qu'une chose en tête : jouer. M'éloigner de cette famille toxique, me perdre dans une réalité qui n'était pas la mienne et surtout réaliser ce qui avait toujours été mon rêve : devenir comédienne."

Sofya marqua une pause pour laisser Abel assimiler son monologue. Elle qui avait prévu de se révéler le moins possible se retrouvait à lui faire de véritables confidences... Mais elle gardait tout cela enfoui au fond d'elle depuis si longtemps, sans jamais en parler à quiconque, qu'elle ne pouvait s'empêcher de laisser les flots de souvenirs la submerger.

"Or dès ma sortie de Poudlard, j'ai eu une opportunité, un rôle dans une toute petite pièce de quartier, rien d'extraordinaire mais c'était déjà un petit quelque chose, tu vois ? Je n'avais rien à perdre en me lançant, et toute l'expérience du monde à amasser. Je n'avais pas un gallion en poche, alors j'ai dormi sur le canapé d'une amie, et j'ai pris le rôle. Et j'y ai pris goût, Merlin ! J'ai adoré cela, et j'ai adoré aussi découvrir l'Angleterre sorcière que je ne connaissais pas du tout. Oh, la Rusise me manquait au début, et je me promettais toujours d'y revenir plus tard : quand j'aurai accompli tel ou tel but à court terme. Mais bien sûr, je me suis retrouvée engluée dans ma vie ici, j'avais un réseau ici, des amis, quelques opportunités de temps en temps, je tentais de m'y faire un nom. A Serliovka ? Les choses étaient très différentes. Mes parents n'ont pas survécu à la guerre, ce qui..."

Elle tenta de mettre un mot sur les émotions contradictoires qu'elle avait alors ressenti, n'y parvint pas et balaya la question d'un haussement d'épaules.

"Mais leurs frasques, elles, ont bien vécu et ont été connues jusqu'à Serliovka. On me regardait mal au départ, on parlait mal de mon nom, et c'est encore aujourd'hui le cas parfois. Mais je continuais de revenir, car j'ai toujours eu des amis d'enfance ici et des attaches très fortes avec cette ville. J'y possède d'ailleurs le domicile familial. A force, les gens ont fini par oublier peu à peu mes parents pour se concentrer sur ce que moi, je dégage. "Une très gentille petite fille, qu'ils disent, lumineuse et forte, pas comme sa mère !" Mais je ressemble bien plus à ma mère qu'ils ne le soupçonnent. C'était quelqu'un de lumineux et de fort elle aussi, une femme spontanée, drôle et imaginative. Mais elle s'est mariée à un homme qui lui a ôté peu à peu toutes ses couleurs... Je me suis promis de tirer une leçon de ses erreurs et de ne jamais faire comme elle."

Baissant le regard sur la table, elle réalisa que son poing s'était crispé sur son verre, que son corps s'était tendu et elle se força à relâcher la pression. Ce n'était pas le moment de penser à son ex-mari. Il ne fallait pas faire de parallèle ni évoquer le fait qu'elle avait bien failli à cette promesse, un an durant, rendue à l'état de fantôme. Elle n'avait été qu'une pâle copie d'elle-même, bonne qu'à se recroqueviller sur elle-même, le coeur compressé par un chagrin trop grand, trop douloureux et trop intense pour être supporté. Sofya n'était plus cette femme-là, et elle continuerait de faire vivre sa mère à travers sa fière existence.

"J'ai continué à vivre en Angleterre de longues années, pas vraiment parce que le succès professionnel était au rendez-vous mais surtout parce que je me suis mariée. Je ne suis donc retournée vivre en Russie qu'après mon divorce, mais pas ici, non, à Moscou. Quelques années, le temps de me remettre sur mes pieds et surtout de faire décoller ma carrière. A mon retour en Angleterre, les choses ont commencé à me sourire et j'ai notamment décroché le rôle d'Isadora, ma pièce actuelle, qui devrait m'ouvrir bien des portes. Dont celle du bureau du ministre de la magie, comme tu as pu le voir", s'amusa-t-elle, désireuse de détendre l'atmosphère après ce long discours.

"Pardon, c'était une bien longue réponse pour une si petite question", conclut-elle, l'air coupable, les joues un peu rosies sous le coup de l'émotion. "Je ne voulais pas t'assommer avec mon histoire familiale, mais... C'est sorti tout seul. Quoi qu'il en soit, je reste très attachée à Serliovka, mais c'est une ville que j'aime comme on aime un sanctuaire ou un refuge. Je ne voudrais plus y vivre à plein temps, trop de souvenirs hantent ces rues, mais chaque visite me fait un bien fou..."





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Abel crut percevoir dans la réaction de Sofya une forme d’hésitation, il se demanda s’il ne venait pas de toucher un sujet sensible. Ce ne serait guère étonnant, le départ de chez soi n’était pas forcément une chose dont on avait envie de parler avec de vagues connaissances. Abel lui-même évitait de parler de la Nouvelle-Orléans, tout d’abord parce que de façon générale, il ne parlait pas facilement de lui et ensuite parce que la ville de son enfance renfermait beaucoup de secrets sur lesquels il évitait de s’étendre, même si son nom de famille était connu pour les sorciers un peu cultivés.

Sofya commença par lui révéler qu’elle n’avait pas choisi de partir, et à sa posture, Abel devina qu’elle préférait que cette conversation reste entre eux. Il s’appuya un peu plus sur la table pour se pencher vers elle et lui permettre de parler à voix plus basse. Sa gobière en main, il l’écouta lui raconter son histoire. Il ne s’imaginait pas en lui posant la question qu’elle lui fournirait autant de détails, mais il ne s’en plaignait nullement : il était bien connu que les personnes peu bavardes étaient souvent en contrepartie d’attentives oreilles et de fins observateurs. Il était curieux d’en savoir plus sur son parcours, pas seulement parce qu’ils travaillaient ensemble pour un projet, mais aussi parce que sa personnalité titillait son attention. Abel était un grand adepte des secrets et des choses cachées, quant à Sofya, elle jouait habilement de discours et de mystères et soulevait des questions sur son train de vie de vadrouille. Abel l’écouta donc lui parler, hochant de temps en temps la tête, de ses parents, de leur lien avec le Seigneur des Ténèbres, de son adolescence à Durmstrang, une école qui passait pour l’une des meilleures en Amérique, largement moins frileuse avec la question de la magie noire que les européens. Puis elle en vint enfin à son arrivée en Angleterre, lui révélant par la même occasion ce qui l’avait tant poussée à se lancer dans le théâtre : le besoin de s’évader d’un pays en guerre et d’une famille anxiogène. Il ne fit pas de commentaire, encore, méditant sur les paroles de la blonde. Sans l’avoir calculé, elles faisaient largement écho à ce qui avait pu se produire pour Abel, au même âge : la sortie de l’école de Salem, dans un climat tendu de guerre entre covens à laquelle il ne pouvait pas participer, le besoin d’échapper à cette atmosphère étouffante et liberticide, et de là, le début de ses voyages et de son goût pour ses études d’architecture.

Son attention revint sur le récit de Sofya, qui lui expliqua qu’elle était finalement restée en Angleterre par la force des choses : sa vie qui se construisait peu à peu ici, et sa réputation entachée à Serliovka. Il apprit avec un certain étonnement que Sofya avait été mariée, puis presque dans la même phrase qu’elle avait divorcé, sans trop savoir toutefois pourquoi cela l’étonnait. C’était de leur âge après tout, voire même, à la limite de l’âge passé, Abel était d’ailleurs l’un des seuls hommes de sa génération à ne pas être casé. Une vie trop prise par son métier, qui lui prenait tout son temps, son énergie et son intérêt, et puis… La bonne personne ne s’était jamais présentée, et Abel n’avait jamais non plus démarché pour la trouver. Les relations qu’il avait pu avoir s’étaient toujours déclenchées le plus souvent de façon naturelle, sans qu’il n’ait à trop provoquer les choses, avec des femmes qu’il connaissait depuis un certain temps. Durant plus ou moins longtemps, mais finissant toujours par trouver une conclusion. Il était rare qu’une femme lui plaise vraiment, suffisamment profondément pour qu’il accepte de bousculer son train de vie pour elle. C’était ainsi, au fond, Abel aurait aimé qu’il en soit autrement, mais les choses étaient ce qu’elles étaient, et sa vie lui convenait très bien.

Il s’imaginait en voyant Sofya qu’elle n’était pas non plus le genre à se lier à quelqu’un d’une union aussi définitive que le mariage, mais après tout, cela n’était qu’une impression, il était loin de la connaître assez pour fonder son opinion. Elle finit par conclure son récit sur son actuelle réussite, il sourit avec elle à sa remarque sur le ministre, avant de secouer légèrement la main.

« Ne t’excuse pas, c’est moi qui ai posé la question. Ca me plait d’en savoir plus sur toi. »

Et il disait cela en tout bien tout honneur même si la façon dont il avait bu ses paroles pouvait laisser croire autre chose. Mais s’il fallait être totalement honnête… Son ressenti était assez complexe à démêler, au fond. Il était séduit par la personnalité de Sofya, la façon dont elle parlait, tout ce qu’elle avait pu lui montrer d’elle et de sa vie jusqu’ici. Mais séduit jusqu’à où, de quelle façon ? Plus difficile à déterminer pour le moment. Une chose était sûre, ce qui plaisait et apparaissait désormais de plus en plus clairement à Abel, c’était la générosité dont pouvait faire preuve la comédienne : dans ses mots, dans ses confidences, dans son amour pour les lieux qui comptaient dans sa vie. Il n’était pas aussi volubile qu’elle quand il s’agissait de parler de lui, mais il se retrouvait tant dans certains points de son discours qu’il avait envie de lui faire quelques confidences à son tour.

« Je vois parfaitement ce que tu veux dire pour Serliovka, commenta t-il, en posant sa gobière, le menton appuyé sur le plat de sa main. J’ai grandi à la Nouvelle-Orléans, dans le Carré Français. Là-bas aussi, c’est tout un petit monde, avec son propre train de vie, son identité, ses traditions. J’adore cet endroit, vraiment, j’y ai passé toute mon enfance et mon adolescence, j’ai énormément d’attaches et de souvenirs là-bas. J’y reviens à chaque fois que je peux. Mais je ne pourrai plus retourner y vivre non plus. C’est… compliqué à expliquer rationnellement. Peut-être parce que c’est le lieu de mon enfance, j’ai toujours un peu cette impression qu’il est immuable, que certaines choses ne changeront jamais, que je reviendrai toujours avec ce confort de le savoir, et de me sentir chez moi. C’est un ressenti que je ne veux pas perdre, et je crois que si je m’y installais définitivement, je serai forcé de voir et de faire partie de tout ce qui change en mon absence, et ça cesserait d’être ce refuge intemporel, en quelque sorte. Il y a des choses qui se sont produites là-bas dont je ne veux pas me souvenir, le genre de choses qui laissent toujours des traces fantomatiques. Et si je reste trop longtemps… Eh bien, je finis par me le rappeler. »

Et Merlin savait qu’Abel aurait voulu que certaines choses restent enterrées pour toujours. La fuite d’Isobel, les conflits sanglants entre covens, le divorce de ses parents, l’ouragan Kathrina… Tant d’évènements regrettables qui s’étaient succédés après une enfance où tout avait été si parfait. Abel avait préféré s’éloigner du lieu où il avait grandi, avant qu’il ne finisse par l’étouffer complètement. Prendre ses distances avait été salvateur : c’était ce qui lui permettait d’y retourner sereinement, maintenant.

« Il faut dire que je suis parti à un moment où la situation était très compliquée, et je ne pouvais pas faire grand-chose. Moi aussi j’ai ressenti le besoin de prendre mes distances, et aller chercher une nouvelle bouffée d’air frais ailleurs, avoua t-il, avec un bref sourire. C’était la première fois je posais un pied en dehors de la Louisiane, si on excepte mon collège à Salem, parce que je n’y allais que pour les cours, finalement. C’était l’été juste avant ma première année en école d’architecture. Tu sais, cette sensation après avoir eu ton premier diplôme et atteint ta majorité que tu peux faire ce que tu veux de ta vie, maintenant ? C’était exactement ça, et j’en avais tellement assez de la Nouvelle-Orléans que ma réponse à ce moment-là, c’était de m’en aller le plus loin possible, et de voir un maximum de choses différentes. L’architecture, c’était pile ce dont j’avais besoin. Ca ouvre tellement l’esprit, le regard sur les choses, et bien sûr, ça développe l’imaginaire. Je m’étais créé mon nouvel espace, où m’évader, et j’étais libre d’évoluer où je voulais. Depuis, je n’ai pas vraiment arrêté de vadrouiller, même si je ne m’étais jamais aventuré jusqu’en Russie, une moitié de globe, ce n’est pas rien » reconnut t-il sur un ton plus léger.

Ponctuant ses paroles d’une gorgée de gobière, Abel se laissa un petit temps de silence. Il posa son regard sur la jeune femme, se repassant mentalement ses confidences. A leur première rencontre, elle lui avait paru très assurée, presque trop, un peu théâtrale. Maintenant qu’elle lui avait fait part de ce qui avait pu être des craintes et des faiblesses dans sa vie, l’image assez superficielle qu’il avait d’elle avait changé, et il avait l’impression de beaucoup mieux la cerner.

« Tu es la première comédienne que je côtoie, j’imagine que c’est très difficile de percer. C’est impressionnant que tu aies réussi à t’accrocher toutes ces années, pour en arriver jusque là, avec tout ce que tu as vécu. De ce que tu m’en dis, ça m’a l’air très aléatoire, comme métier, ça devait pas être facile au début de joindre les deux bouts. »

Son vrai succès était récent, visiblement, peut être avait t-elle un autre boulot alimentaire à côté qui lui avait permis de vivre correctement jusque là, supposait l'archimage. Sur ces mots, il but encore une gorgée de sa bière, et ce fut l’instant où il s’aperçut qu’il n’en restait plus grand-chose : il en avait vidé une bonne moitié pendant le récit de Sofya. Secouant légèrement la bouteille entre ses doigts, il déclara :

« Tu as raison, au fait, ils font vraiment d’excellentes gobières ici. »


Sofya BelinskiMembre des Veilleursavatar
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Une lueur de surprise passa furtivement dans le regard de Sofya quand Abel écarta ses excuses en affirmant que cela lui plaisait d'en savoir plus sur elle. Oh, ce n'était pas vraiment étonnant en soi, elle avait bien réalisé que son auditoire était attentif, mais... La façon dont il avait dit cela lui laissait à penser qu'il était peut-être tout aussi intéressé par la conteuse que par le conte. Agréablement surprise, Sofya se laissa aller à une contemplation silencieuse de son interlocuteur pendant quelques instants, se prenant à apprécier l'idée. Abel était un homme attirant, elle l'avait pensé dès leur rencontre, avec son air un peu perdu et son regard d'eau dans lequel on avait envie de plonger. En plus de cela, il était cultivé, intéressant, avait de la conversation, un petit humour pince-sans-rire et une attitude réservée qui lui conférait une aura de mystère. Bref, Sofya n'aurait pas été contre le fait de transformer une entrevue professionnelle en quelque chose d'un peu plus personnel...

Son sourire avait subtilement changé, moins courtois, plus séducteur, mais elle se contenta de l'écouter sans piper mot. Son récit l'intéressa beaucoup car il n'était pas le premier à lui parler de la Nouvelle Orléans. En effet, Sofya était proche d'Isobel Lavespère et, en bonne espionne et vadrouilleuse avide de nouveaux savoirs, elle l'avait cuisinée à maintes reprises au sujet de son pays natal. Hélas, son amie n'était pas aussi prolixe qu'Abel à ce sujet et Sofya n'avait jamais pu lui tirer beaucoup d'informations sur le Carré Français. Abel, de son côté, avait abordé le sujet de lui-même et semblait plus apaisé que sa compatriote à ce sujet. L'archimage serait sans doute plus prompt à se laisser questionner...

Des hochements de tête vinrent ponctuer le récit d'Abel, dans lequel Sofya se retrouvait pleinement. En réalité, il semblait exprimer mieux qu'elle ce qu'elle ressentait au sujet de Serliovka, comme quoi les lieux variaient mais les gens étaient les mêmes... Abel et Sofya, en tout cas, et ces points communs étaient plutôt agréables à découvrir considérant qu'ils semblaient avoir, de prime abord, une personnalité très différente.

"Je ne me suis jamais aventurée jusqu'en Amérique non plus, mais il n'est jamais trop tard pour le faire", répliqua-t-elle avec un petit sourire. Ils étaient encore jeunes tous les deux, dans la meilleure décennie aux yeux de Sofya : celles où tout leur était permis, où la vitalité de la jeunesse et où l'expérience du passé se rejoignaient pour faire d'eux des personnes curieuses, avides, dynamiques. La quête éperdue de soi était achevée, mais ils ne s'encroûtaient pas encore dans une vie faite de routine et de maigres attentes... Ce que Sofya espérait connaître le plus tard possible, pour ne pas dire jamais. Elle aimait trop sa vie faite de rebondissements et de surprises, dans laquelle pouvaient débouler tout et n'importe qui à n'importe quel moment - comme un bel archimage américain...

Le compliment d'Abel lui fit plaisir et elle hocha la tête avant de lui répondre, tout en jouant avec son verre à moitié vide.

"Je dois reconnaître que cela n'a pas toujours été facile. On connaît des déceptions, des moments de galère, il ne faut pas avoir peur de l'instabilité, des lendemains imprévisibles et puis de la pauvreté aussi - même si je n'ai plus ce problème aujourd'hui."

Merci la mafia, ajouta-t-elle silencieusement.

"Les jeunes artistes en herbe ne voient que le côté bohème et romantique de la profession, mais ils déchantent vite. C'est du travail, c'est un investissement de ta personne toute entière, il ne faut pas s'épargner ni s'attendre à une vie de gloire et de gallions. Mais quand on est passionné, tout cela n'a pas d'importance. Et puis j'ai grandi ici, dans cette cité qui n'est pas le lieu le plus luxueux ou le plus confortable du monde. Cela ne me dérange pas d'avoir un appartement poussiéreux aux meubles dépareillés, qui n'a pas été refait à neuf depuis la première guerre. Je me moque d'avoir un compte en banque bien garni, et peu importe s'il n'y a que trois spectateurs quand je suis sur scène... Ce n'est pas l'important. Je ne suis pas ambitieuse, je fais ce que j'aime. Mais plus j'avance en âge et moins les gens comprennent. Ils ont l'impression que je vis comme une étudiante. Alors mes amis sont pour la plupart un peu comme moi, artistes ou gens de la rue, pas vraiment le citoyen modèle du FREE avec son emploi de bureau, son mariage et ses deux enfants."

Elle haussa les épaules avec dérision puis but les dernières gorgées de son cocktail, sentant le liquide lui réchauffer la trachée. Abel semblait avoir terminé sa gobière également, à laquelle il rendit honneur, lui tirant une exclamation de victoire.

"Ah ! N'est-ce pas ? Alors... Est-ce que tu as envie de commander quelque chose d'autre ? A moins que tu ne veuilles retourner explorer les lieux, je peux te montrer la bibliothèque, ou bien... On peut rester ici à faire plus ample connaissance, si tu restes on a tout le temps après tout."

Son regard accrocha volontairement le sien, pétillant de malice, semblant l'enjoindre à se laisser aller un peu plus dans ce petit bar du bout du monde.



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Les paroles de Sofya résonnèrent en Abel comme des choses qu’il s’était déjà dites. Il respectait beaucoup les personnes qui s’accrochaient à leurs rêves, aussi difficiles à réaliser soient-ils. Derrière ses airs imperturbables, Abel était quelqu’un de passionné, capable de tout dans ce qui le motivait. Il avait l’air passif, à première vue, mais la vérité était tout le contraire. Simplement, Abel intériorisait énormément de choses, ses ressentis, ses pensées, ses envies, et agissait beaucoup en solitaire. Se méfier de l’eau qui dort ? Un proverbe qui lui seyait à merveille. Abel s’était presque construit un monde à lui, un monde de réflexions et de projets qui n’étaient parfois que des élucubrations, mais comme toutes les personnes qui avaient l’âme d’un concepteur, Abel ne se lassait pas de nourrir ce monde d’évasion. Tout ce qu’il pouvait récolter dans ses voyages, ses lectures, ses rencontres était bon à prendre, et Abel était toujours un fin observateur, lorsqu’il s’agissait d’attraper et d’analyser ce qui l’entourait.

En l’occurrence, le sujet qui l’intéressait était Sofya Belinski. Plus elle parlait, plus Abel avait envie d’en savoir plus, comme s’il était tombé sur un objet d’étude qu’il sentait avoir encore des choses à révéler. La personnalité de Sofya lui plaisait. Il y avait beaucoup de personnes pour lesquelles Abel éprouvait de l’intérêt, contrairement à ce qu’il pouvait laisser voir. Mais la plupart du temps, il se contentait d’observer, plus rares étaient ceux qui lui donnaient envie de parler de lui en retour. C’était assez étonnant, en soi, à première vue, il n’aurait pas parié que la jolie russe ferait partie de cette catégorie, mais pourquoi pas, un peu de surprise ne faisait pas de mal. Si c’était son type de femme ? Abel n’avait pas vraiment de type de femme. Il se laissait porter par les situations, pas du genre à se faire son avis tout de suite, et préférant observer et discuter. Attendre. Car Abel n’aimait pas se précipiter, encore moins lorsqu’il s’agissait de relations humaines. Mais en l'occurrence, il était sensible au fait que le courant passait étonnamment bien, entre eux deux.

« Une étudiante… C’est ce qu’on m’a déjà dit aussi, avoua t-il avec un léger sourire. L’homme toujours dans ses bouquins et ses projets, sans femme à la maison, ni enfants à éduquer. Comme s’il en fallait forcément pour progresser dans la vie. J’ai trente quatre ans, et je n’ai même pas le droit d’être considéré comme un vrai adulte, c’est terrible, non ? »

Il le disait sur le ton de la plaisanterie, mais ce n’était pas si simple au quotidien de n’avoir que des amis et collègues mariés et papas, qui avaient des sujets de discussion auxquels Abel n’avait pas toujours de quoi réagir. Il s’en accommodait, car après tout, sa vie lui convenait très bien, mais c’était parfois fatiguant d’avoir l’impression qu’on attendait qu’une chose de lui : qu’il connaisse cette évolution à son tour, comme s’il s’agissait de l’ordre inévitable de la vie. « Quand est-ce que tu nous présentes quelqu’un ? » le taquinait t-on. Abel ne répondait pas vraiment en général, blasé de devoir expliquer qu’il n’en avait pas forcément besoin, et que sa vie était loin d’être vide pour autant.

« En tout cas, tu as bien raison de faire ce que tu aimes, reprit t-il, pour conclure. Cela demande beaucoup plus de courage que ce que les gens imaginent. Surtout pour un artiste, c’est à peine considéré comme un métier. »

Ce qui était bien triste, songea Abel en avalant sa dernière gorgée. Lui, cela allait encore, il était architecte, disons que c’était une branche mi-artistique mi-plein d’autres choses à la fois qui leur donnait un peu plus de considération publique. Il était plutôt bien loti, mais il connaissait le discours courant. L’art, l’écriture, un métier ? Oh non, un loisir, tout au plus. Les propositions de Sofya chassèrent ses pensées et lui firent lever la tête dans sa direction, puis un petit sourire vint étirer ses lèvres, alors qu’il posait la main sous son menton, faisant mine de réfléchir.

« Je crois aussi qu’on a tout notre temps » répondit t-il finalement en vrillant son regard dans celui de Sofya. Il fit un signe à la serveuse pour obtenir une seconde gobière, avant de reporter son attention sur la comédienne et désigner d’un geste du menton son verre de cocktail. « Ce que tu as pris, ça a l’air bien fort. Serais-tu le genre de russe qui confirme les clichés sur son pays et tient bien l’alcool ? »

Allez une petite boutade pour la route. Cela lui rappela ce qu’elle avait glissé dans leur conversation un peu plus tôt, et il ajouta :

« Au fait, si un jour tu veux t’aventurer en Amérique, je serai ravi de te servir de guide à mon tour. Mais il faut payer mon immense savoir d’architecte. »

Toujours de cet air un peu flou entre le sérieux et la taquinerie, et son regard clair plongé dans celui de Sofya.


Sofya BelinskiMembre des Veilleursavatar
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"Terrible !", répondit Sofya avec amusement. Il était agréable de constater qu'Abel ressentait la même chose qu'elle, cette pointe d'agacement face aux gens qui vous regardaient avec condescendance lorsque, à trente ans passés, aucun bambin ni même conjoint ne pointait le bout de son nez. A ces gens-là, Sofya avait envie de leur rire au nez, et de leur expliquer en quoi elle trouvait leur petite vie ordinaire et routinière proprement ennuyeuse à mourir. Peut-être qu'elle n'avait rien construit matériellement parlant, elle n'avait pas de patrimoine ni d'héritier, mais sa vie avait tout autant de valeur que la leur. Elle créait avec ses spectacles et ses pièces de théâtre, elle apportait du bonheur au sien, et si les siens étaient une bande de mafieux aux poches trop remplies, et de comédiens sans le sou, cela n'en faisait pas moins des humains.

Elle était sans attaches réelles et cela lui permettait aujourd'hui de prendre plusieurs jours à l'autre bout du continent avec un bel inconnu, de passer sa soirée dans un bar à dialoguer jusqu'au bout de la nuit si elle le souhaitait, de ne pas avoir l'impression que chaque seconde de sa vie était planifiée à l'avance. Seigneur ! Ce que les gens devaient se sentir enfermés parfois, par leurs contraintes, leurs projets et ambitions, leurs calendriers, leurs listes et leurs rendez-vous, une longue litanie d'obligations et de passages obligés qui vous ôtaient toute passion et vous privait d'oxygène, dans l'attente d'une mort qui n'arriverait jamais assez vite. A cet instant, Sofya songea à quel point elle aimait sa vie, et un air de ravissement apparut inconsciemment sur son visage tandis qu'elle s'enfonçait un peu plus dans la banquette confortable.

Ils étaient bien ici au chaud, comme coupés du monde par le vague brouhaha du bar, l'air de musique diffus et l'ambiance intimiste. Elle espéra qu'il réponde par la positive à sa proposition et ne fut pas déçue, comme le laissa paraître son sourire victorieux. Tous leur temps, voilà une réponse pleine de promesses, songea-t-elle en lui rendant son regard.

"Ahhh, je vais confirmer les clichés sur mon pays et sur ma profession, je tiens effectivement plutôt bien l'alcool", répondit-elle avec une moue coupable. "Néanmoins, si je prends un ou deux autres de ceux-là, il ne faudra pas s'étonner si je commence à me montrer un peu trop joyeuse."

Sur ce, elle fit elle aussi signe en direction du comptoir pour obtenir un nouveau verre.

"Mais ne t'inquiète pas, je sais me tenir... A peu près", souffla-t-elle malicieusement.

Ils furent interrompus par leurs deux verres qui volèrent jusqu'à leur table sous l'effet d'un sortilège, puis Abel lui fit une proposition qui l'enchanta. Comment ne pas rêver de l'Amérique ? Pour elle qui s'intéressait tant à l'archimagie qu'aux contes et légendes sorcières, il y avait de quoi faire sur le nouveau continent, sans parler des paysages à couper le souffle et des villes monumentales que ces fous de moldus avaient construits là-bas, faisant presque passer Londres pour une bourgade.

"Ce serait avec plaisir, j'ai toujours rêvé de faire un tour aux Etats-Unis", répondit-elle avec un enthousiasme non feint. "Quant à payer ton savoir... Je suis sure qu'on peut s'arranger."

Un clin d'oeil aguicheur ponctua sa réponse, façon de tâter le terrain sans grande subtilité - cela n'était pas son fort. Posant elle aussi son menton sur sa main, elle l'interrogea innocemment :

"Alors, en parlant de l'Amérique, tu as de la famille qui t'attend là-bas, ou une petite-amie peut-être... ?"



Margarita Levieva, kit par Vingounet
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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Répondant en silence à son sourire malicieux, Abel but une gorgée de sa gobière, la tête pleine de réflexions sur la jeune femme qu’il pouvait de moins en moins ignorer, et il fallait reconnaître que la grande chaleur, l’ambiance tamisée du bar ne l’aidaient pas à se concentrer. Se concentrer sur quoi, de toute façon ? La journée de travail était terminée, et si Abel n’était pas vraiment ce qu’on pouvait qualifier de fêtard, il n’empêchait qu’il aimait se détendre, le soir venu. Ce bar était parfait, pour lui, loin de ceux bruyants et grande pompe que l’on pouvait trouver dans les grandes villes américaines, qui avaient tendance à vite lui donner la migraine. Confortable et intimiste, l’endroit mettait l’archimage dans ses aises, et le rendait réceptif à tout ce que pouvait dégager sa charmante interlocutrice. Abel n’avait peut-être ni enfants ni épouse, et passait largement pour un homme uniquement intéressé par sa profession, mais ce serait le juger trop vite. Il avait eu suffisamment de relations dans sa vie pour reconnaître un clin d’oeil aguicheur quand il y en avait un, et attraper les sous-entendus derrière de mots faussement innocents.

Rien de déplaisant dans la façon de faire de Sofya, toutefois, bien au contraire. Abel avait envie de se laisser porter, ce soir. Il était loin de chez lui, dans un pays tout à fait inconnu, plein de l’adrénaline que lui procurait ses découvertes et son projet, et du bien-être d’être au chaud dans un charmant bar, en jolie compagnie. Alors quand Sofya l’interrogea sur les éventuelles relations qu’il avait laissées en Amérique, il y vit volontiers une façon de tâter le terrain, comme on disait dans le jargon.

« J’ai de la famille oui, la quasi totalité de mes proches habitent là-bas. Je n’ai pas vraiment d’attaches ailleurs, en fait, même si je voyage beaucoup, révéla t-il, même son père d’origine galloise était resté en Amérique après son divorce. Attendant volontairement un instant avant de terminer, comme pour mieux guetter les réactions de Sofya, il ajouta : Aucune petite amie en revanche. »

Sa dernière relation sérieuse devait remonter à deux ans, depuis, il lui était arrivé de flirter, mais sans s’engager. Abel était quelqu’un d’assez difficile à cerner, peu de personnes osaient se lancer dans l’entreprise de le conquérir. Et lui-même était plutôt pointilleux et prudent sur ses relations. Solitaire dans l’âme, il lui fallait toujours beaucoup de temps avant d’accepter qu’une autre personne que lui-même prenne de la place dans sa vie quotidienne. C’était un reproche qu’il avait souvent entendu, qui avait souvent été un motif de rupture, d’ailleurs, le fait qu’il soit si peu enclin à se livrer, à partager, à faire confiance. Ajouté à sa tendance à laisser dans l’ombre une bonne partie de son enfance et de son cadre familial, Abel était devenu cet homme de trente-quatre ans définitivement impossible à caser, comme en plaisantaient certains.

Toutefois, l’heure n’était pas aux épanchements sur le passé, mais bel et bien à l’excitation du présent. Nul besoin de s’engager dans quoique ce soit, avec Sofya, si ce n’était dans un flirt gentillet…

« Si j’avais eu une petite amie, je n’aurais pas accepté si facilement de prolonger ce séjour avec toi. » fit-il remarquer, avant d’ajouter, un fond de taquinerie dans la voix. « Même si tu sais te tenir à peu près. »

Et quelque chose dans l’assurance et le regard de biche de Sofya lui soufflait qu’elle n’avait rien d’une femme sage. S’avançant un peu plus sur ses coudes, Abel poursuivit, sourire aux lèvres :

« Je peux te retourner la question ? »


Sofya BelinskiMembre des Veilleursavatar
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La façon dont Abel lui confirma qu'il était célibataire l'enveloppa dans une confortable certitude. L'archimage semblait réceptif à ces petites tentatives de flirt, rendant cette petite virée à l'autre bout du continent encore plus agréable que prévue. Contrairement à Sofya, très expressive, tactile et expansive, Abel était quelqu'un de plus réservé au premier abord, et elle était ravie de le voir s'ouvrir à lui et même lui offrir quelques uns de ses rares sourires, signe qu'il appréciait la soirée sans doute autant qu'elle.

L'air malicieux, Sofya approuva d'un léger hochement de tête la question d'Abel. Elle n'avait jamais été très craintive lorsqu'il s'agissait de séduction, à mille lieues de ces femmes qui n'osaient jamais aborder les personnes qui leurs plaisaient. Sofya aimait le jeu, le flirt, elle vivait pour prendre des risques et n'avait pas peur du rejet. Et si elle se montrait trop entreprenante ? Qu'importe, il la repousserait, elle s'en remettrait. Mais le cas contraire... Alors elle n'aurait plus qu'à profiter.

"Tu peux...", souffla-t-elle, énigmatique, tout en accrochant son regard clair, qui semblait comme perdu, posé là derrière ses lunettes sages. Abel lui-même avait l'air égaré, un peu décalé dans cet endroit du bout du monde, et à la fois terriblement à sa place - lui, l'archimage, l'observateur, l'érudit venu étudier et apprendre tel un biologiste qui étudiait de petits organismes vivants, et elle, l'habitante qui le guidait dans cet univers. Elle se sentait comme dans une bulle, enfermée avec lui le temps d'une parenthèse hors du temps, loin de leur quotidien. Et, par Godric, elle s'y sentait bien, dans cette bulle ! Elle avait simplement envie de se laisser glisser un peu plus dans le confort et la volupté, de se laisser glisser dans ses bras, tout simplement.

Prenant son léger mouvement pour s'avancer comme un signe encourageant, elle décida que l'instant était idéal et s'approcha un peu plus de lui, féline. Sa main vint caresser sa joue rendue rugueuse par une barbe de trois jours, et se nicha sans plus attendre sur sa nuque. Puis elle avança son visage vers le sien pour venir effleurer ses lèvres des siennes, à peine, juste assez pour sentir son coeur battre un peu plus fort et son odeur peu familière emplir ses narines, pour leur donner à tous les deux un aperçu de ce qui pourrait être. Elle mordilla légèrement sa lèvre, tentatrice, puis s'écarta de lui, les joues légèrement rougies. Contente d'elle, du fait qu'il ne s'était pas éloigné et des possibilités que la soirée leur réservait, Sofya repoussa une mèche bouclée qui balayait son visage et s'enfonça de nouveau dans sa banquette.

"Voilà qui devrait répondre à ta question", souffla-t-elle d'un innocent, un sourire assuré aux lèvres, guettant néanmoins ses réactions. Sofya était plus habituée à fréquenter les gros lourdeaux de la Voie des Miracles que les hommes subtils, bien éduqués et réservés tels qu'Abel. Elle espérait simplement ne pas s'être montrée trop audacieuse à son goût. Préférant lui laisser une possible porte de sortie s'il ne désirait pas poursuivre sur cette voie, elle relança la conversation :

"De mon côté, je n'ai pas de famille non plus, seulement des amis. Je suis libre comme l'air, en réalité... Ce qui peut sembler triste mais présente un certain nombre d'avantages. Je suis quelqu'un de très indépendant, il y a une raison pour laquelle je n'ai pas réellement d'attaches, j'aime me dire que je peux partir du jour au lendemain à l'autre bout du monde, avec n'importe qui, sans engagements ni attentes..."

Car elle n'attendait plus la personne de sa vie, et il devait en être conscient - mais quelque chose lui soufflait que ce n'était pas son cas non plus.



Margarita Levieva, kit par Vingounet
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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Il y avait quelque chose dans la façon d’être de Sofya d’indéniablement sensuel. Abel venait enfin de mettre un mot sur ce que dégageait la jeune femme, maintenant qu’elle se mettait volontairement en avant. Elle était sensuelle comme si cela lui glissait naturellement dessus, d’une façon telle qu’Abel cessa de croire qu’elle se complaisait à jouer un rôle : c’était simplement qu’elle ne se prenait pas la tête. Il y avait les gens comme Abel qui avaient besoin d’analyser chaque situation, et de la décortiquer dans tous les sens avant d’y opposer une réaction. Et il y avait les personnes comme Sofya, inévitablement spontanées, qui lançaient l’action, pour en tirer les conclusions.

Ce baiser devait autant lui servir à répondre à la question énoncée qu’à conclure sur celles qu’ils se posaient en filigrane. Surpris, et plutôt troublé par l’approche directe de la jolie blonde, Abel n’eut pas tellement le temps de réagir. Baiser trop fugitif pour qu’il puisse répondre -car c’était ce vers quoi ses réflexes le poussaient- Abel attrapa le regard tentateur et les joues rouges de Sofya, alors qu’elle se rasseyait sur son siège. Ca, pour être clair… Le message était bien passé, et il ne fut que confirmé par la façon dont elle développa sa réponse. Il se rendit compte qu’il n’était plus autant concentré sur ce que pouvait lui raconter Sofya, mais il attrapa tout de même quelques formulations comme « libre comme l’air », « avec n’importe qui », « sans engagements ni attentes »… Pour le coup, après ce baiser, elle ne pouvait pas lui signifier plus clairement que la porte lui était ouverte s’il voulait tenter sa chance.

Et lui, de quoi avait t-il envie ? Séduire une jeune femme de ce genre d’échange impulsif, en une soirée, n’était pas tellement son style d’approche. Il ne s’était jamais lancé dans quoique ce soit avec une presque inconnue, encore moins au milieu de nulle part, dans un pays lointain tout aussi inconnu. Il était plutôt du genre à prendre son temps et passer par toutes les étapes usuelles, avant de s’engager -ou pas. Il n’avait pas forcément construit de relation de couple avec toutes les femmes qu’il avait fréquentées, mais il était toujours resté dans des schémas assez classiques, et surtout, il avait toujours réussi à prévoir les choses. C’était peut être ce qui le déstabilisait actuellement, d’ailleurs. Il n’avait absolument pas prévu d’en arriver là avec Sofya, au moment où il avait pris ce Portoloin avec elle. Il n’aurait jamais deviné qu’il allait jouer à se trouver des points communs avec l'histoire ou la personnalité de la comédienne, qui lui avait pourtant paru bien fantasque, peut-être même fallacieuse quelque part. Il n’avait pas pensé comme ça, à première vue, que Sofya Belinski était une femme qui pourrait lui plaire.

Et pourtant, il en était là, à se demander comment manoeuvrer la suite, puisqu’elle lui laissait les clés en main, à voir son attitude. Mademoiselle l’embrassait du bout des lèvres et poursuivait sa conversation comme si de rien n’était, autrement dit, il était libre de complètement ignorer ce moment si c’était son souhait. Etait-ce ce qu’il souhaitait ? Non, à n’en pas douter, il n’y réfléchirait pas autant, sinon. Mais à trop réfléchir, il allait finir par en oublier de parler, se ressaisit t-il. Sa voix s’éleva de nouveau, un peu plus lente que jusqu’à maintenant :

« Je dois avouer que ce n’est pas trop dans mes habitudes de partir n’importe où avec n’importe qui, sans me soucier de ce qui peut arriver. »

Il rabattit à nouveau ses coudes sur la table, sa décision prise, mais pas moins remué par ce qu’il allait dire. Pourtant, Abel était un homme qui ne manquait pas de courage, surtout lorsqu’il s’agissait d’exprimer sa pensée. Mais il y avait certains sujets avec lesquels il prenait toujours plus de pincettes, celui-là particulièrement, il ne se montrait jamais très volubile.

« Mais ça doit être un peu contagieux, ton truc. »

Sans rien ajouter de plus -pour dire quoi d’autre de toute façon, tout était clair- Abel se pencha à nouveau, juste son buste, jusqu’à ce que son souffle se mêle à celui de Sofya. Doucement, presque précautionneusement, il l’embrassa, découvrant avec délice les sensations qu’ils avaient effleuré tout à l’heure. Sa main finit par se détacher de la table pour venir se perdre dans la chevelure de la comédienne, et il s’offrit tout le loisir d’approfondir leur baiser, tellement bien installé dans leur cocon tamisé et chaleureux, dans ce coin de ce bar perdu, qu’il en oubliait presque qu’ils n'en étaient pas pour autant seuls.


Sofya BelinskiMembre des Veilleursavatar
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Retranchée dans son coin de banquette, Sofya observait son interlocuteur du coin de l'oeil en guettant ses réactions. De toute évidence, elle avait un peu bousculé le sage archimage qu'était Abel Laveau avec ce baiser impromptu. Elle devinait qu'il devait passer bien plus plus de soirées en tête-à-tête avec ses plans, manuels et maquettes qu'avec une jeune femme célibataire dans un bar, et ce n'était certainement pas nouveau - c'était qui il était. Sofya tendait parfois à oublier, à fréquenter des mafieux et des artistes, que certaines personnes avaient des activités plus conventionnelles et que leurs soirées de débauche appartenaient au passé de leur sortie de Poudlard...

Abel avait certainement dû beaucoup travailler pour en arriver où il en était aujourd'hui, l'un des archimages les plus respectés de son pays et même à l'international puisqu'il parvenait à faire une carrière brillante en Angleterre. Les chantiers Cosmos n'étaient qu'une mise-en-bouche à comparer du pharaonique projet de Leopoldgrad. Si Abel réussissait à donner vie au projet imaginé par le ministre, alors sa renommée serait mondiale, durable et il n'avait que la trentaine... Bref, c'était impressionnant et beaucoup de travail l'attendait encore pour rendre cette vision une réalité. La pression sur ses épaules était énorme, Sofya avait entendu la deadline hubuesque imposée par Marchebank à l'archimage, et elle n'était pas contre l'alléger en lui offrant une soirée de détente... Restait à savoir à quel point Abel était sage, car elle sentait bien qu'elle lui plaisait, dans la façon qu'il avait de la regarder. L'inconnue était ailleurs, elle se situait dans sa raison qui devait probablement lui souffler d'aller se coucher tôt avec un bon thé et sa meilleure paire de chaussettes.

Cette image était en train de s'installer dans l'imagination de Sofya lorsqu'Abel sembla prendre sa décision et la dissipa bien vite. Quelque chose bondit en elle lorsqu'elle le vit se pencher vers elle, au moment où elle n'y croyait plus, et elle laissa un sourire ravi gagner ses lèvres juste avant qu'il ne s'en empare en douceur . Sofya savoura sa victoire et ce baiser, d'abord avec délicatesse comme s'il cherchait à l'apprivoiser, puis plus fervent. Un soupir lui échappa quand il glissa sa main dans ses cheveux et elle se laissa glisser sur la banquette pour se trouver plus près de lui. Sofya passa ses bras autour de son cou et l'embrassa de plus belle, découvrant avec plaisir la sensation de son corps contre elle et de son souffle sur sa peau. Bientôt, ils finirent par mettre fin à l'étreinte, mais Sofya ne s'écarta pas vraiment, se trouvant tout-à-fait bien dans ses bras.

"Hum...Très contagieux en effet", commenta-t-elle en coinçant une mèche rebelle derrière son oreille, son regard fiévreux balayant le visage de l'archimage. Un sourire espiègle aux lèvres, elle le taquina :

"Hé bien monsieur Laveau, je trouve que le climat russe vous réussit. Je suis encore plus convaincue de la nécessité de prolonger notre séjour maintenant. Reste à savoir où nous allons loger. Il y a l'auberge principale de la ville, confortable, on y est bien, les prix sont corrects et puis c'est le ministre qui paie. Mais si tu te sens d'humeur aventureuse - comme c'est le cas jusqu'à présent..."

Elle le défia du regard et lâcha, pétillante : "Je peux te montrer la sombre et tortueuse maison de la sombre et tortueuse famille Belinski... Si ça te dit de voir l'habitat traditionnel de Serliovka. Je te préviens, ce n'est pas un palace, et il y a quelques mauvais souvenirs qui rodent, mais j'aime cette maison et je m'emploie à les chasser un peu plus à chacune de mes visites ici pour les remplacer par des meilleurs... "

Se penchant un peu vers son oreille, elle souffla : "Je suis sure que tu peux m'aider à cela..."




Margarita Levieva, kit par Vingounet
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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Prêt à profiter autant que possible de ce petit instant hors du temps, Abel fut ravi de sentir Sofya se rapprocher de lui et approfondir leur baiser. Lui-même enlaça d’un bras sa taille pour l’attirer davantage, jusqu’à ce qu’ils mettent momentanément fin à leur étreinte, pour reprendre leur souffle. Le commentaire de Sofya lui tira un sourire, et il soutint son regard de ses yeux clairs, sans ciller. Son attitude de défi et de séduction le fit sourire un peu plus, tandis que sa main glissait plus bas sur sa taille. La réponse était assez évidente pour lui, surtout si elle présentait les choses de cette façon.

« Je suis un archimage curieux, et des auberges de ville, j’en ai vu des tas. L’habitat traditionnel d’ici, en revanche… Je te suis. »

Il aperçut quelques regards les suivre tandis qu’ils se levaient, ils avaient dû attirer l’attention en s’embrassant de cette façon en plein milieu du bar, mais Abel ne s’en formalisa pas davantage. Il ne connaissait personne ici, et ce n’était pas plus mal. C’était sûrement l’une des choses qui l’aidaient à s’abandonner à ses envies sans se poser de questions, d’ailleurs. Son regard posé sur le dos de Sofya qui payait au comptoir, il se prit à se demander ce qu’il en était pour elle. Elle agissait avec une telle aisance, comme si séduire était une seconde nature, qu’il ne pouvait s’empêcher de se demander combien d’hommes comme lui elle avait pu attraper dans ses filets. Non pas par jalousie ou défiance, mais par pure curiosité. Il n’avait pas l’impression que quelque chose de sérieux allait découler de cette histoire de toute façon, sitôt leur parenthèse à deux dans cette contrée lointaine achevée, ils retourneraient probablement chacun à leur vie habituelle.

Abel n’y songeait pas vraiment pour le moment, en réalité, il était tout à la pensée de ce qu’ils pourraient faire ce soir pour faire de « meilleurs souvenirs » à sa comparse, car tout détaché semblait t-il être, il n’en restait pas moins un homme avec ses désirs et ses fantasmes, comme tout le monde… L’arrivée sur le pas de la maisonnette des Belinski, qu’il distinguait à peine dans la noirceur de la nuit le tira de ses rêveries toutefois. Les flammes magiques que disposa Sofya dans plusieurs directions lui éclairèrent un intérieur énigmatique, confiné. A la lueur des faibles flammes, il aperçut l’escalier biscornu de l’entrée où il s’avança à la suite de la propriétaire des lieux, de quelques pas polis qui craquèrent sur le plancher. Un léger frisson le prit, sans qu’il ne put l’empêcher alors qu’il accomplissait cette entrée dans la maison, et les mots de Sofya lui revinrent en tête. Parce qu’il était plus sensible aux auras que le sorcier moyen, il vit tout de suite que la présence de mauvais souvenirs qu’elle avait évoqué plus tôt n’était pas juste une façon de parler… Cet endroit respirait les secrets et les présences troubles, et maintenant, les paroles que la comédienne avait prononcées pour évoquer son passé et sa famille lui revenaient avec.

Il s’efforça toutefois de mettre son léger malaise de côté, le temps de se débarrasser de sa veste et suivre Sofya un peu plus à l’intérieur, ses yeux se baladant un peu partout sur les objets étranges sur leur chemin.

« Alors c’est ici que tu as passé toute ton enfance ? » Ils arrivaient dans la pièce qui semblait être le salon, et presque aussitôt, son regard attrapa le coin de la pièce qu’Abel pointa instinctivement du doigt, avec le commentaire le plus spontané qui lui venait en tête, sans même laisser le temps à Sofya de répondre à sa précédente question : « Cette cheminée est géniale. »

Il ne demanda pas ses références mais il aurait presque pu. Il s’en approcha pour la voir de plus près. Sa main attrapa l’un des objets à peu près identifiables posé sur le cadre de cheminée, un cadre photo où se mouvait une petite fille qui souriait jusqu’aux oreilles, enfoncée jusqu’aux genoux dans la neige, une touffe de bouclettes blondes sur le crâne. Un petit sourire s’insinua sur les lèvres d’Abel.

« Tu étais mignonne. »


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"Ici même... Même si je passais plus de temps à courir dans les ruelles que chez moi, pour être honnête", répondit-elle avec un sourire nostalgique. A l'époque, elle fuyait chez elle autant par envie d'échapper à sa famille que par goût de l'aventure et envie de passer son temps avec sa bande. Elle s'immobilisa dans le salon à la suite d'Abel, qu'elle observait tandis qu'il détaillait sa maison d'enfance du regard, se sentant étonnamment nerveuse. Cet endroit en révélait bien plus sur ses parents que sur elle, qui n'aurait jamais choisi une telle maison pour vivre, mais elle se sentait malgré tout attachée à ce lieu dans lequel elle avait grandi, et exposée par le regard qu'Abel posait sur les murs, les meubles.

C'était une part d'elle non négligeable qu'elle lui révélait, à cet inconnu, elle qui pouvait se montrer si secrète en temps normal. Mais elle avait envie de révéler à l'archimage l'intérieur d'une maison de Serliovka et de lui faire comprendre, sentir l'essence même de la ville, ce qu'elle ne serait pas capable de faire sans laisser tomber un peu le masque. Et puis elle se sentait plutôt en confiance avec lui, pressentant qu'elle n'avait pas à craindre qu'il lui fasse du mal. Il exhalait une aura de douceur et de respect, et puis il n'avait pas de pouvoir sur elle, de toute façon. Après ces quelques jours, ils iraient chacun de leur côté, c'était certain. Sofya ne pouvait pas rester avec quelqu'un qui la connaissait si bien... Paradoxal, peut-être, mais c'était ainsi. Sofya se sentait bien souvent plus à l'aise avec les inconnus qu'avec les gens qui la connaissaient et disposaient donc du pouvoir de lui nuire.

Elle hocha légèrement la tête quand il évoqua la cheminée, peu surprise et plutôt ravie qu'il ait noté l'endroit, qui était son préféré de la maison, avec sa chambre. Sofya grimaça à l'entente de l'adjectif :

"Ne te fie pas à cette photo, je n'étais pas mignonne. J'étais déjà un petit monstre ! Un garçon sage comme toi... Je t'en aurais fait voir de toutes les couleurs."

Elle lui tira la langue, malicieuse, puis saisit sa main pour l'écarter légèrement de la cheminée. D'un mouvement souple de sa baguette, elle alluma un feu ronflant qui occupa bientôt tout l'âtre, et observa les flammes lécher les bûches en un ballet sensuel.

"Elle est encore plus belle comme ça, tu ne trouves pas ? Je pouvais passer des heures juste ici, assise sur ce coussin, adossée au fauteuil, à lire ou à regarder les flammes danser. J'inventais des tas d'histoire, je devenais sourde et aveugle au monde réel et j'imaginais des personnages qui vivaient des aventures extraordinaires... Je trouvais que la maison devenait vivante quand on allumait cette cheminée, avec les ombres qui dansaient sur les murs et la chaleur qui chassait les fantômes."

Silencieusement, elle s'adossa contre le torse d'Abel et saisit son bras pour qu'il enveloppe sa taille. Elle avait toujours imaginé qu'elle reviendrait ici un jour, accompagnée de son grand amour, pour achever de redonner vie à la maison de son enfance et l'emplir de cris d'enfants et de rires joyeux. Cela ne s'était jamais passé, Ethan n'avait jamais voulu faire tout le trajet jusqu'à Serliovka, car il fallait faire la paperasse et que les portoloins étaient coûteux, eh puis il avait le mal de l'air. Alors ce beau rêve n'arriverait jamais, Sofya ne croyait plus au grand amour. Mais elle avait aussi appris à découvrir la vie, et ses surprises : elle n'était pas venue ici comme elle l'aurait pensé, et avec la personne qu'elle aurait imaginé, mais elle n'en ressentait plus d'amertume. Sofya avait appris à réinventer sa vie et à garder ses rêves où ils devaient être : dans le monde de l'imaginaire et de la fiction...

Après quelques minutes de contemplation silencieuse, Sofya se força à revenir à la réalité. L'espionne poussa un profond soupir de bien-être avant de se retourner pour faire face à Abel, dont le visage semblait encore plus attirant à la lumière des flammes, avec son regard de glace qui tranchait dans le décor. Un sourire enjôleur aux lèvres, elle se coula contre lui et lui donna un baiser languissant.

"Je te montre le reste de la maison ?", proposa-t-elle avant de se détacher de lui.

Elle le précéda le long de l'escalier jusqu'à l'étage supérieur, où se trouvait une unique pièce, le sommet de la maison : sa chambre. Le froid inhérent à la maison l'avait immédiatement saisi en s'éloignant de la cheminée, aussi elle se hâta de secouer sa baguette pour allumer les nombreuses bougies à moitié consumées qui voletaient dans la pièce. Elle projetèrent leur lueur sur la petite chambre au parquet usé, révélant au regard curieux d'Abel la pièce dans laquelle Sofya avait grandi, enfant. L'atmosphère était poussiéreuse et piquante, et elle se hâta d'ouvrir la fenêtre étroite et haute pour laisser entrer un peu d'air frais nocturne. Sofya s'appuya contre le rebord de la fenêtre et laissa Abel examiner les lieux tout son content. Le connaissant, il allait certainement noter les grosses poutres du plafond, ou le bois massif dans lequel les meubles avaient été taillés, plus que les quelques photos jaunies qui étaient accrochées au mur et qui représentaient des enfants des adolescents, parfois Sofya, parfois d'autres, la plupart du temps sur scène ou déguisés. Sofya, elle, voyait le lit de son enfance, au pied duquel trônait une pile de romans aux pages écornées, à même le sol. Elle voyait aussi le bric-à-brac qui reposait sur son bureau et ses étagères, une série d'objets aux origines et à la valeur diverses qu'elle avait amassé, tant pour leur caractère esthétique que pour la fascination qu'ils pouvaient exercer sur elle. Collectionneuse de tout et n'importe quoi, déjà à l'époque...

Elle secoua légèrement la tête, amusée par ses vieux souvenirs, puis finit par se décoller de la fenêtre pour fermer la vitre. Frigorifiée, elle se rapprocha d'Abel et l'interrogea :

"Alors, satisfait par ta visite et ta découverte de l'architecture traditionnelle de Serliovka ?"




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« Un petit monstre, hein ? répéta Abel avec un petit rire. Je t’imagine bien. »

Il reposa le cadre photo, juste avant que Sofya ne l’entraîne un peu en arrière. Son regard fut captivé par les flammes qui se mirent à danser dans la cheminée, avant de se balader un peu autour d’eux tandis que Sofya lui parlait. Il imaginait bien la petite fille de la photo toute emmitouflée dans une couverture, sur ce canapé, les yeux hypnotisés par les flammes et les ombres autour d’elle, à imaginer des histoires, à mimer des personnages et des ombres chinoises sur les murs. Elle le tira de ses visions en se blottissant contre lui, visiblement nostalgique. Un léger sourire se glissa sur ses lèvres, et il entoura sa taille d’une main, caressant son épaule de l’autre.

« C’est là que ton potentiel de comédienne est né, alors. »

Qu’il connaisse désormais une partie de son histoire et de l’environnement qui l’avait élevée rendait Sofya plus plaisante aux yeux d’Abel, qui était un créateur et un rêveur au moins autant qu’elle. Il eut envie l’espace d’un instant de lui demander à quoi elle pensait en contemplant le feu avec insistance, mais elle l’interrompit en tournant le dos pour se trouver face à lui. Ils échangèrent un regard ensorceleur, puis un long baiser qui laissa Abel sur sa faim lorsqu’elle se détacha de lui. Il avait envie de voir le reste de la maison, mais il avait également envie de plein d’autres choses… Il suivit néanmoins Sofya jusqu’en haut, où presque aussitôt une lourde atmosphère lui tomba sur les épaules, la même qu’il avait senti en pénétrant dans la maison. Il ressentait des choses que Sofya ne devait pas forcément sentir, ou de façon plus diffuse. Pénétrer dans une maison abandonnée n’était jamais anodin, il y avait toujours une atmosphère étrange, que certaines personnes étaient plus aptes à décrypter que d’autres. Parce qu’il avait grandi dans une magie qui communiquait avec les esprits, Abel était plus sensible aux présences invisibles, mais il ne dit rien sur ce qui lui semblait cristallisé dans les épais murs de cette maison et se contenta de suivre Sofya jusque sa chambre.

La première chose qu’Abel remarqua furent les poutres brutes de la charpente et le charme rustique qui se dégageait de la pièce. Il avait vu peu de maisons de ce type, l’habitat traditionnel de Louisiane n’était pas du tout comme ça, pour de simples raisons de climat et de ressources naturelles. Les épaisses forêts et le froid rude d’un tel coin de la Russie produisait sans surprise ce genre de maison de pierre massive et de bois fruste destinées à servir de cocon de chaleur, ce qui n’était pas le cas d’une ville à proximité de la mer telle que la Nouvelle-Orléans. Ses pas craquèrent sur le parquet accidenté, et ses mains effleurèrent la charpente qu’il pouvait toucher assez facilement, tant le plafond était bas. Puis son regard curieux fut attiré par la multitude d’objets poussiéreux et d’affaire personnelles qui recouvraient la pièce et qu’il était difficile de manquer. On voyait que c’était un lieu où il y avait eu de la vie, celle d’une jeune fille pleine de personnalité. Sa réponse lui sortit naturellement lorsque Sofya lui demanda ce qu’il ressentait :

« C’est un endroit extraordinaire, ici, je suis content d’avoir vu tout ça, c’est pas forcément ce que j’ai l’habitude de voir. Bon, il n’y aura pas forcément des petites maisons en pierre et en bois à Leopoldgrad, mais ça donne quelques idées, sourit t-il. Des venelles, des petits passages dans la ville… Je vais réfléchir. En tout cas, je suis sous le charme. »

Et pas seulement de Serliovka, disait le regard qu’il reporta sur la comédienne. Il s’avança de quelques pas jusqu’à se retrouver à sa hauteur et attraper ses mains.

« Merci de m’avoir montré tout ça. J’aime en avoir appris un peu plus sur toi aussi. Avant de plaisanter, d’un ton enjôleur. J’avais pas forcément prévu ça mais c’est un bonus très appréciable, je pense que je peux t’élire meilleure guide que j’aie eue. »

Et de loin, songea t-il, sans plus tenir pour voler un nouveau baiser à la jeune femme. Ses mains remontèrent le long de son dos, l’attirant un peu plus contre lui pour approfondir leur étreinte. Il se laissa porter avec délice par cette sensation de chaleur au creux de son ventre, qui ne faisait que faire grandir ses envies. Lorsqu’il se détacha momentanément d’elle, ce fut pour sourire de satisfaction et proposer dans un souffle entre eux deux :

« On revient vers la cheminée ? »

Qui était après tout son endroit préféré, et qui semblait bien plus chaleureux à Abel que cette chambre poussiéreuse.


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Sofya fut ravie de voir que la visite avait plu à Abel, qui semblait y avoir trouvé des idées pour sa future ville. C'était le but du voyage et cela signifiait qu'elle avait bien joué son rôle de guide, mais elle en tirait surtout une sorte de fierté personnelle, tel le propriétaire qui vantait les mérites de sa maison.

Elle aussi était sous le charme, songea-t-elle quand Abel se rapprocha d'elle pour saisir ses mains. Elle noua ses doigts aux siens et lui répondit d'un sourire charmeur, tandis qu'il la complimentait.

"J'aime que tu sois sensible au charme à la russe", souffla-t-elle avant qu'il ne l'embrasse. Sofya s'abandonna au baiser sans plus penser à la maison, à la ville ni à Leopoldgrad. Elle avait le sentiment du devoir accompli, et puis il leur restait encore quelques jours pour découvrir toutes les subtilités archimagiques de la ville et pour décortiquer sa bibliothèque. Pour l'heure, elle ne voulait plus que s'abandonner dans les bras du bel archimage, qui semblait avoir les mêmes envies...

"Allons-y", approuva-t-elle en étouffant un sourire, quand il proposa de revenir vers la cheminée. Le meilleur endroit de la maison. Sa main dans la sienne, elle l'entraîna hors de la chambre, dont elle prit soin de refermer la porte, comme pour y laisser les fantômes d'autrefois. Sofya sentit son coeur s'emballer à la perspective de ce qui allait suivre lorsqu'elle descendit les escaliers, en faisant craquer les marches. Elle non plus ne s'était pas attendue à cela en se portant volontaire pour ce voyage, mais elle n'allait pas s'en plaindre.

Habituellement volubile, Sofya ne se sentait plus d'humeur à parler. Envahie d'une douce volupté, elle se contenta d'entraîner Abel à sa suite sur le canapé face à la cheminée. Elle glissa une main sur sa nuque pour l'attirer vers elle et parcourut son visage de son regard alangui, avant de venir capturer longuement ses lèvres. Entre deux baisers, elle plongea dans son cou pour s'imprégner de son odeur et mordiller sa peau, tandis que ses mains se perdaient en longues caresses sous sa chemise. Absorbés l'un par l'autre, ils partagèrent une longue étreinte enflammée, jusqu'à reposer dans les bras l'un de l'autre en silence.

Le regard plongé dans les flammes de la cheminée, Sofya savourait l'instant, envahie par une certaine sérénité.

"Il faut qu'on explore des villes ensemble plus souvent", plaisanta-t-elle finalement, malicieuse, en faisant courir ses doigts sur le bras d'Abel qui l'enlaçait. "La prochaine fois, c'est toi qui me montreras ton village natal. Je serais curieuse de savoir où tu as grandi ! Et puis, le village qui a vu grandir Isobel Lavespère, ça doit valoir le coup d'oeil !"



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Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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Yeux fermés, Abel profitait de la chaleur que lui procurait le corps de Sofya, tout comme le feu de la cheminée qui crépitait à quelques mètres. Ils reprenaient leur souffle ensemble, savourant la plénitude de l’instant et les dernières sensations de leur étreinte, comme un bien-être coulant dans tous leurs membres. Abel ne ressentait pas forcément le besoin de parler, tout simplement car il se sentait bien. Il lui était arrivé avec certaines femmes de sentir un malaise après l’acte, comme si les questions que chacun se posait venaient se multiplier et charger l’atmosphère, mais avec Sofya, il lui semblait que les choses étaient simples et claires. Détendu, Abel se serait presque laissé happé par le sommeil, si la voix de son amante ne l’avait pas éveillé d’un commentaire malicieux qui le fit riposter :

« Dois-je en déduire que tu as bien aimé ? »

C’était son cas à lui. Depuis qu’il était arrivé en Angleterre, il n’avait guère eu l’occasion de courir la demoiselle, il n’en avait pas forcément ressenti l’envie, non plus. Si certains de ses collègues américains avaient l’air de considérer comme un drame le fait de n’avoir pas partagé une autre couche après plus de trois mois, Abel se tenait loin de ce cliché, de la même façon qu’il ne se laissait pas approcher très facilement. Mais il lui arrivait de tomber parfois sur une femme avec qui des atomes crochus se révélaient rapidement, et en l’occurrence, la personnalité et les conversations stimulantes de Sofya avaient eu raison de son tempérament de glace.

Toutefois, les mots suivants de la comédienne le rendirent moins confiant sur sa répartie verbale. Il garda même le silence, quelques secondes, et il se sentit moins à l’aise qu’il ne l’était jusqu’alors. Il y avait quelque chose… d’un peu dérangeant à évoquer Isobel à cet instant précis et intime qu’il partageait avec Sofya, ce qui se sentit dans un petit geste qu’il eut, comme pour se redresser. Isobel avait signifié beaucoup de choses pour lui et aujourd’hui, il avait du mal à entendre parler d’elle ou à la croiser dans un couloir du Ministère sans se sentir crispé, tant leurs relations étaient devenues tendues. Il n’avait pas très envie de parler de quelqu’un qui lui procurait frustration, incompréhension et rancune, à une autre femme qui ne connaissait pas leur histoire, à qui il ne pouvait de toute façon révéler que la surface des choses. Cela avait toujours été assez délicat de parler de la Nouvelle-Orléans aux femmes qu’il avait fréquentées. D’abord il restait évasif, puis il donnait quelques détails lorsque leur relation s’affermissait, mais jamais il n’avait tout révélé à personne : il y avait maints secrets qui appartenaient à son coven et pas à lui.

Il tenta de se détendre, en se rappelant à quelques arguments rationnels. Il n’avait pas l’intention de nouer une relation de ce genre avec Sofya, et puis, elle ne lui demandait pas grand-chose, il pouvait seulement donner les éléments qu’il choisissait librement.

« J’ai grandi à la Nouvelle-Orléans, comme je t’ai dit tout à l’heure. Elle aussi. C’est un endroit festif et coloré, donc… Pas tellement à mon image, même si j’y ai grandi, plaisanta t-il, comme pour s’aider à se détendre. Si un jour, tu passes par les Etats-Unis, préviens-moi et je te ferai faire un tour de la ville. Je pense que ça te plairait, c’est très animé, très personnalisé, c’est… plein de magie, aussi. Sans détailler, il haussa les épaules. C’est particulier. Il y a une vraie atmosphère. Pour quelqu’un qui conte des histoires, je pense que ça doit donner beaucoup d’inspiration. Notant qu’elle avait paru aussi curieuse par rapport à lui qu’à Isobel, il demanda : Pourquoi cette question ? Tu connais bien… Lavespère ? »

La prudence l’avait repris, comme un réflexe pas vraiment rationnel. Mais il n’avait jamais révélé les vrais liens qui l’avaient unis à Isobel, se contentant de dire aux curieux que oui, ils se connaissaient en ayant grandi au même endroit.


Sofya BelinskiMembre des Veilleursavatar
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"Comment ça, je n'étais pas assez explicite ?", répliqua Sofya d'un ton espiègle lorsque son amant lui demanda si elle avait apprécié leur moment partagé. Sofya était quelqu'un d'expansif qui n'accordait que peu d'importance à la pudeur, alors elle n'hésitait pas à dire très clairement ce qu'elle pensait ou éprouvait. Pourquoi se cacher du fait qu'elle ait apprécié leur étreinte, surtout auprès de quelqu'un d'aussi humble et discret qu'Abel ? Ce n'était pas lui qui irait le crier sur tous les toits, et quand bien même il le ferait, cela ne changerait pas grand chose à sa réputation déjà sulfureuse.

Une atmosphère agréable et sensuelle régnait donc entre eux, jusqu'au moment où Sofya évoqua le prénom d'Isobel. Elle eut alors l'impression de sentir Abel se tendre imperceptiblement, et il ne lui répondit pas immédiatement, comme s'il prenait le temps de peser ses mots. Cette réserve eut le don d'attirer la curiosité de l'espionne, qui ne s'évanouit pas totalement à la réponse de l'archimage. Celui-ci lui sembla presque éluder la question, pour lui peindre à la place un portrait de la Nouvelle Orléans, qui, il fallait bien l'avouer, faisait travailler son imagination. L'idée d'un voyage aux Etats-Unis lui avait plusieurs fois traversé l'esprit, mais elle le repoussait toujours à plus tard, constamment prise par une pièce, un projet ou une mission quelconque. Un jour, peut-être...

"Oui, nous sommes amies, Isy et moi", répondit-elle avec un sourire quand Abel l'interrogea. "Nous tournons un peu dans les mêmes cercles à Bristol."

Se redressant sur un coude pour pouvoir plonger son regard dans les pupilles insondables d'Abel, elle ajouta :

"Merci pour la proposition, en tout cas, j'y penserai. Jusqu'à présent, je dirais que notre petit voyage en Russie est une réussite, alors pourquoi pas la Louisiane..."

Sur ces bonnes paroles, elle captura ses lèvres en un baiser voluptueux, tout en se serrant un peu plus contre lui pour échapper à l'air froid de sa maison. Bientôt, il leur faudrait retrouver le travail et l'Angleterre, mais pour l'heure, ils pouvaient profiter encore un peu de la Russie et de ses charmes.

RP terminé



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« I feel coming on a strange disease – humility. » [Sofya/Abel]

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