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 Dancing with the devil [OS]

Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
Messages : 661

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7 Mai 2009

De Bristol, Isobel ne connaissait finalement que peu de choses. L’avenue des Douze Chênes et ses commerces, la Voie des Miracles et ses marchandises d'un autre type, la Promenade des Marins, ses bars, l'appartement de Roy, les Folies Sorcières, le port. Elle ne s'était jamais aventurée dans le reste de la ville, elle n'était pas d'ici, vivait dans le petit Oxford sorcier, travaillait à Londres, elle n'en n'avait jamais eu ni l'occasion ni l'envie. Pourtant, en cette soirée de Mai, la voilà qui franchissait le canal qui parcourait la ville pour se rendre dans les quartiers plus pauvres de la ville, en direction d'un endroit dans lequel elle n'aurait jamais mis les pieds sans la présence de Sophie Lavespère au Royaume-Uni.

Contrairement au mois de Décembre où Abel était apparu devant ses yeux sans qu'elle ne puisse l'anticiper, elle n'avait pas l'intention de se laisser surprendre par une visite imprévue de sa mère. Grâce aux relations de Roy, elle avait pu obtenir le lieu de résidence de cette dernière en Angleterre, un vieil hôtel un peu miteux au fronton décoloré mais sur lequel on pouvait encore lire « Auberge du Strangulot ». Il n'était pas étonnant que Sophie ait choisi un tel lieu pour son séjour en Europe – en plus du tarif sûrement très bas au vu de l'apparence de l'établissement - : ici, elle était certaine de passer inaperçue, les gens respectables ne devaient pas vraiment s'y presser et personne ne ferait attention à une sorcière américaine un peu trop portée sur l'alcool.
Isy s'était faite discrète elle aussi, dissimulée en grande partie sous une large cape sombre, le capuchon relevé sur ses cheveux autant pour se cacher que pour atténuer la fraîcheur de la nuit qui commençait. Elle n'avait certainement pas envie d'être reconnue par qui que ce soit – bien qu'elle doute croiser quelqu'un de son carnet d'adresse dans ces ruelles – et comptait bien taire sa visite ici. Elle attendit que le gérant derrière son comptoir, qu'elle observait de l'autre côté du trottoir, à travers la vitre, disparaisse dans une pièce à l'arrière pour pousser discrètement la porte de l'auberge et s'engager dans les escaliers, connaissant déjà le numéro de chambre de sa mère grâce aux informations bien fournies de Roy.

Le parquet était abîmé et craquait légèrement sous ses pas, le couloir était sombre et les cris d'une dispute retentissaient derrière l'une des portes des chambres. Elle se glissa jusqu'à la porte numéro sept et tendit l'oreille quelques secondes, ne distinguant aucun bruit. La nuit ne faisait que commencer, sa mère avait dû sortir pour dîner quelque part et finirait par rejoindre sa chambre quelques minutes avant de passer des heures dehors à écumer les bars. Cela avait beau faire seize ans qu'Isobel avait quitté La Nouvelle-Orléans, elle était persuadée que rien n'avait changé dans le rythme de Sophie : après tout, Roy l'avait croisée aux Folies Sorcières. Sortant sa baguette magique de la poche intérieure de sa cape, elle la pointa sur la serrure. Si un simple Alohomora ne suffit pas, quelques sortilèges de niveau supérieur firent céder la porte, la sécurité de ses clients n'étant visiblement pas la priorité de l'Auberge du Strangulot.

Isobel poussa le battant de bois, révélant la chambre vide, mais les draps faits – la femme de ménage, sûrement bien qu'au vu de l'état des lieux, on pouvait se questionner sur l'existence de cette dernière – les affaires de Sophie étalées un peu partout. Refermant la porte derrière elle, elle s'avança dans la pièce, retirant au passage son capuchon. Sur la table de nuit, plusieurs paquets de cigarettes vides, un cendrier plein, un vieux flacon familier de parfum qu'elle effleura du bout des doigts, une vieille croix en or. De l'autre côté de la pièce, sur un fauteuil élimé, Sophie avait abandonné des vêtements tandis qu'une valise usée traînait au pied du lit. Sur le rebord de la commode, sous la fenêtre aux rideaux tirés, trônaient une baguette magique et plusieurs sachets d'ingrédients, qu'elle soupesa légèrement avant de les observer d'un peu plus près. Elle ne savait pas pourquoi sa mère avait jugé utile d'amener tout cela ici – au risque de se faire prendre par la douane du Département des Transports Magiques – ni même quel sort elle voulait – espérait – lancer avec mais il fallait reconnaître que cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas vu des herbes d'aussi bonne qualité, avec tout le respect qu'elle devait à Roy. Les sorcières de la Nouvelle-Orléans avaient toujours eu l'art de remonter à la source pour avoir les meilleures choses et les petites échoppes vaudou qui ponctuaient la rue Bourbon – attrape-touristes à première vue, redoutables réservoirs de magie dans les arrières-boutiques – possédaient des objets et des ingrédients à faire pâlir les Aurors d'ici. Reposant les petits sachets, elle fit glisser la baguette magique de sa mère entre ses doigts, l'observant en détail – ce n'était pas la même que lorsqu'elle était partie – jusqu'au moment où elle entendit la clé qui tournait dans la porte derrière elle. Sans même se retourner ou cesser son petit manège avec la baguette, elle entendit les pas de sa mère sur le parquet branlant, ne laissant rien paraître de son cœur qui avait accéléré, se contentant de relever imperceptiblement la tête. Les pas derrière elle se figèrent tandis que la porte se refermait.

- Toujours pas compris comment frapper ? lança au bout d'un instant la voix rauque de Sophie.
- Ma mère ne m'a jamais appris, répondit Isobel d'un ton faussement tranquille.

Elle reposa la baguette magique sur le rebord de la commode avant de se retourner, ses yeux se posant sur le visage de sa mère pour la première fois depuis seize ans. Elle avait vieilli, songea-t-elle, ce fut la première chose qui la frappa. Ses cheveux sombres s'étaient parsemés de mèches blanches, des rides creusaient son front et les contours de ses yeux. Pourtant, malgré tout cela, ses prunelles étincelaient du même éclat indéfinissable, ses paupières étaient toujours aussi fardées de noir, toujours un peu trop, et un épais médaillon retombait toujours dans le creux de son cou. La mère et la fille se tenaient face à face, s'évaluant du regard, aucune ne reprenant la parole. Sophie fixait Isobel avec intensité et cette dernière faisait de même sans vraiment s'en rendre compte. Ce fut la première qui finit par rompre le silence, se dirigeant vers la table de nuit pour attraper son paquet de cigarettes.

- Qu'est-ce que tu fais là ?
- Cela serait plutôt à moi de te retourner la question, non ? répliqua Isy avec une certaine acidité.

Sophie eut un sourire mauvais tandis qu'elle allumait sa cigarette, l'extrémité ocre s'illuminant dans la lumière trouble de la chambre.

- Visite familiale, annôna-t-elle en français.
- C'est ce que t'as mis sur ta demande de visa ? Joliment formulé.

Sophie s'assit sur le rebord de son lit, tirant une longue bouffée de sa cigarette tandis qu'Isobel restait debout au milieu de la pièce, refusant de faire le moindre pas en direction de sa mère. Qu'était-elle censée faire ? Les traditions auraient voulu qu'une mère et sa fille qui ne s'étaient pas vues depuis seize ans aient l'une envers l'autre un peu plus d'enthousiasme, si ce n'est d'affection. Mais ce genre de tradition n'avait jamais eu cours entre elles et ce n'était pas maintenant que cela allait reprendre. Leur histoire familiale était compliquée et ce, bien avant qu'Isy ne quitte la Louisiane.

Sophie avait à peine dix-neuf ans lorsque sa fille était née et elle n'avait rien d'une adulte, encore moins d'une mère. Elle avait quitté la maison de ses parents quelques années auparavant et vivotait à droite à gauche de la Nouvelle-Orléans, de petits boulots en petits boulots. Sa grossesse n'avait rien de désiré mais dans un coven, l'avortement n'était pas une option : chaque enfant devait venir au monde et servir les ancêtres, c'était ainsi que cela fonctionnait. C'était la grand-mère d'Isobel qui l'avait élevée pendant des années et elle gardait de cette enfance-là un souvenir agréable. Il y avait son grand-père, ses tantes qui passaient régulièrement et si elle voyait peu sa mère – bien qu'Anne obligea Sophie à venir voir sa fille au moins une fois par semaine – elle n'en ressentait pas vraiment de manque, tant sa grand-mère avait pris sa place.
Lorsque cette dernière était morte, Isy avait sept ans et c'était là que les choses s'étaient compliquées. Elle n'avait pas pu rester avec son grand-père – parce qu'un homme n'élevait pas une sorcière – mais on ne savait pas quoi faire vraiment d'elle autrement. Ses tantes avaient leurs enfants et ne semblaient pas très enthousiastes à l'idée de s'occuper d'une nièce et sa mère avait disparu pour deux mois deux jours après l'enterrement d'Anne. A cette époque, elle avait eu l'impression d'être un poids dont personne ne voulait, l'enfant trop encombrant qui restait dans les pieds de tout le monde et dont on ne savait que faire. Finalement, elle avait vécu quelques mois chez sa tante Isadora – avec sa cousine Michelle – avant que sa mère ne refasse surface et clame brusquement ses droits parentaux, sans que personne ne comprenne d'où venait ce soudain instinct. Isobel s'était retrouvée à vivre avec une mère qu'elle connaissait très peu, déménageant dans un nouvel appartement, et comprenant assez vite que Sophie avait peut-être revendiqué sa maternité ans pour autant s'y investir vraiment derrière. Elle continuait de sortir tous les soirs, oubliait de faire les courses, rentrait ivre à la maison et finissait par s'endormir dans la salle de bains. C'était sûrement à ce moment-là que les choses s'étaient compliquées, empirant au fil des années. Elle avait vite appris à prendre son indépendance, ne comptant plus sur sa mère pour l'emmener le matin en classe ou venir la chercher. Elle avait appris à aller sonner chez ses tantes lorsque Sophie disparaissait trop longtemps ou à se faire le dîner seule en voyant qu'elle ne rentrerait pas. Après tout, un sandwich au beurre de cacahuètes, c'était tout aussi bon, non ?

Toute cette fragile relation avait explosé en plein vol à l'adolescence d'Isobel, lorsque tout la rancœur qu'elle avait pu accumulé contre sa mère était ressortie. Elles avaient passé les derniers mois de leur vie commune à se disputer, s'accablant mutuellement l'une et l'autre de mots blessants et de tous les maux de la terre. Sophie était sa mère irresponsable et alcoolique qui décuvait dans la baignoire, Isy cette enfant capricieuse et ingrate qui avait débarqué dans sa vie sans qu'elle le veuille. La veille encore de sa fuite, elles se disputaient sur la cérémonie qui devait avoir lieu le lendemain, Isobel refusant que sa mère y assiste bien qu'elle n'ait pas le choix. C'était les derniers mots qu'elles avaient échangé... Jusqu'à maintenant. A cet instant précis, c'était le silence qui prônait entre elles, la mère et la fille s'évaluant du regard, chacune guettant ce qui allait se passer ensuite. Isy n'avait rien prévu de précis en venant ici, elle avait juste voulu avoir un coup d'avance et au vu du regard surpris de Sophie, elle avait réussi. Soupirant, elle croisa ses bras sur sa poitrine, laissant son regard glisser sur les détails de la chambre auxquels elle n'avait pas encore prêté attention.

- T'as changé.

Sophie avait allumé une deuxième cigarette et tirait frénétiquement dessus.

- A ce qu'on dit.
- Abel Laveau ? s'enquit-elle avec un sourire mauvais.
- Rien qui ne te regarde, répliqua Isobel avec acidité.

Sa mère eut un rire et secoua la tête, s'enfonçant un peu plus dans son fauteuil.

-  Qu'est-ce que tu fais ici ? lança-t-elle pour la seconde fois de la conversation.
- Je te rends visite, répondit Sophie d'un ton d'évidence, pour la seconde fois encore.
- Pourquoi ?
- Pourquoi pas ? Tu aurais pu me manquer.

Cette fois-ci, ce fut au tour d'Isobel d'avoir un rire mauvais.

- Oh, je t'en prie, ne jouons pas à ça. T'es pas venue là pour jouer les mères modèles, t'as raté le coche il y a des années. Qu'est-ce que tu veux vraiment ?
- Qu'est-ce que tu peux être agressive... Et bornée. Je te l'ai dis, je suis là pour te voir. T'étais une gamine la dernière fois. J'ai le droit de me demander ce que t'es devenue.
- Tu pouvais écrire.
- Bah voyons, cingla Sophie. Tu l'as dis toi-même, ne jouons pas à ça. Tu m'aurais pas répondu. Et puis je ne voulais pas t'écrire, je voulais te voir.

Isobel serra les dents, s'appuyant contre le mur.

- Et bien c'est fait. Tu vas pouvoir rentrer l'esprit tranquille.

Sophie souffla une longue bouffée de fumée avant d'écraser sa cigarette encore presque entière dans le cendrier de la table de nuit. Elle se leva et Isy dû lutter contre son réflexe premier qui aurait été de faire un pas en arrière. Sa mère vint se planter devant elle, ses yeux sombres vrillés dans les siens. En temps normal, elle aurait dû être plus grande, juchée sur de hauts talons, mais elle avait abandonné ces derniers pour quelque chose de plus pratique aussi Sophie la dépassait-elle de quelques centimètres. Elles s'affrontèrent du regard quelques secondes avant qu'Isobel ne sursaute brusquement, sentant la main chaude de sa mère sur sa joue. Ce ne fut qu'un effleurement du bout des doigts sur les rondeurs de sa pommette et pourtant, elle en sentit presque la brûlure. Comme si de rien n'était, Sophie recula, s'asseyant sur le bout du lit tandis qu'Isy reculait, le cœur battant, ses bras croisés sur sa poitrine dans un geste défensif plus machinal qu'autre chose. Elle s'appuya contre la commode, baissant les yeux sur les lattes usées du parquet.

- T'es jolie.

Isy ne releva pas les yeux mais Sophie n'en n'avait cure. Si sa fille ne parlait pas, alors elle, elle le ferait. Elle n'avait pourtant jamais été particulièrement bavarde mais elle n'avait pas traversé l'Atlantique pour se voir opposer le même silence que durant seize années. Elle n'avait rien à dire pourtant, ce n'était pas à elle de fournir des explications mais elle savait très bien que sa fille ne céderait pas, accrochée à son fichu caractère comme un marin à sa planche de salut. Dieu qu'elle la connaissait, encore et contre tout, encore et malgré tout. Elle la reconnaissait bien là dans ce silence de plomb qui devait pourtant couvrir bien des Enfers. Elle la reconnaissait après seize années, même si elle avait changé, elle la reconnaissait comme une mère reconnaît son enfant, elle la reconnaissait à la couleur de ses yeux, à la courbe de son visage, aux tâches de rousseurs qui ornaient ses joues mais aussi à sa colère brusque, ses regards rageurs et sa rancœur immuable. Elle la reconnaissait dans sa manière de soutenir son regard puis de le fuir, dans cette alternance entre flammes et glace, dans cet emportement soudain qui faisait place à un tempérament si secret qu'il en devenait parfois impénétrable.

- Tu l'étais avant, continua Sophie sans se soucier du silence d'Isobel, qu'elle savait pourtant particulièrement attentive. Mais c'est drôle maintenant, tu ressembles à ta grand-mère quand elle était jeune. Sur les photographies.
- Où est-ce que tu veux en venir, maman ? soupira-t-elle en glissant une main sur son visage.

Sophie haussa les épaules, peu désireuse de s'interrompre maintenant.

- Tu étais peut-être un peu trop jolie d'ailleurs, continua-t-elle. Ça te rendait insupportable, il n'y avait pas d'autres mots. Je crois que j'ai jamais vu une gamine aussi sûre d'elle, t'étais intenable. Toujours à répondre, jamais d'accord ne serait-ce que par principe, jamais contente, jamais calmée... Ça t'amusait toujours beaucoup. T'étais pas la seule d'ailleurs, ça amusait aussi tes cousines, vous étiez toujours fourrées les unes avec les autres et puis toi avec le fils d'Adeline Laveau...
- Maman...
- Ta grand-mère savait y faire, avec les têtes dures comme la tienne. Elle a élevé ta tante alors c'est pas peu dire... Moi j'ai jamais su. Jamais. J'étais pas faite pour ça. J'étais pas faite pour toi. T'étais trop compliquée, même gamine, ça n'a jamais été facile. J'ai jamais aimé les trucs compliqués, Is. Alors toi...
- Alors tu ne m'aimais pas, c'est ça ?

La question venait de sa fille de plus de trente ans mais elle aurait très bien pu être posée il y a vingt-ans, Sophie était intimement persuadée qu'elle aurait eu la même intonation. Isobel avait relevé la tête et si ses traits étaient durs, il n'était pas difficile pour quelqu'un qui la connaissait bien de remarquer la manière dont elle avait dissimulé ses mains sous sa cape et la façon qu'elle avait de la fixer, si significative aux yeux de Sophie. Cette dernière sourit à demi, l'évaluant du regard.

- J'ai pas dis ça. Puis j'ai pas tellement à me justifier sur ça, non ? interrogea-t-elle lentement. C'est pas moi qui me suis barrée sans me retourner.

Isy eut un rire jaune et secoua doucement la tête ses bras toujours croisés sur sa poitrine.

- J'en ai ras-le-bol. Pourquoi vous débarquez tous pour me dire ça, hein ? Qu'est-ce que ça peut vous foutre à la fin ? Ça fait seize ans ! Seize ans, bordel !
- Et alors ? répliqua Sophie sur le même ton, en se levant du lit. Et alors, Isobel, hein ? Qu'est-ce que ça peut foutre que ça fasse seize ans, deux ou vingt ans ? C'est la même chose ! Le résultat est le même, c'est pas ce que tu dis souvent, hein ? C'est pas ça ?
- Peu importe si...
- Non, tonna Sophie en levant une main rageuse. Non. Tais toi, ma fille, tais-toi et pour une fois, pour une fois dans ta vie tu vas écouter. Peu importe tes raisons, j'ai pas besoin de les savoir, je les connais. Toutes tes justifications, je m'en fous. T'aurais pu partir pour n'importe quelle raison mais à la fin, t'es partie quand même. C'était même pas une fugue ou je-ne-sais-quelle connerie d'adolescence qu'on aurait pu pardonner, n'importe quelle bêtise que tout le monde aurait compris, que tout le monde aurait pu faire. T'es pas seulement allée prendre l'air, Isobel. Tu es devenue quelqu'un d'autre ou c'est ce que tu aimes faire croire au monde, j'sais pas trop. Mais tu ne t'es pas contentée de partir de la maison, non. T'as fais les choses bien, hein ?

Sophie s'interrompit un seul instant, presque essoufflée, les poumons fatigués par des années de tabac.

- T'es partie, répéta-t-elle. T'as disparu. Peu importe comment tu le justifies, peu importe comment tu arrives à dormir le soir, t'as disparu. T'as décidé que t'allais vivre seule, grand bien t'en fasse. T'as décidé qu'on valait rien, que tu serais mieux sans nous, que t'avais besoin de personne, qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Mais le jour où t'as décidé ça, t'as perdu le droit de l'ouvrir. T'as perdu le droit de te plaindre, t'as perdu le droit de piquer ta petite crise d'adolescence, t'as perdu le droit de jouer les petites martyres. Ma chérie, laisse-moi te donner un conseil : tu l'assumes et pour une fois dans ta vie, tu la boucles.

Le silence retomba brusquement sur la petite chambre, Sophie défiant sa fille d'ajouter le moindre mot. Elle ne voulait pas l'entendre. Elle ne voulait pas entendre sa mauvaise foi, ses excuses, elle ne voulait pas encore assister à l'une de ses petites diatribes où elle était certaine d'avoir raison. Elle avait tort, c'était aussi simple que cela et Sophie ne tolérerait aucune protestation. Elle n'était pas venue ici pour débattre ou pour voir sa fille lui tenir tête. Ce n'était pas ce qui l'intéressait en retrouvant Isobel. Et peu importe ce qu'en pensait cette dernière, Sophie s'en fichait. Elle avait l'habitude de cela et seize ans éloignées n'avait pas suffit à lui retirer cette habitude : il y avait une seule personne à qui Isy ne tiendrait pas tête et c'était bien elle. Se détournant de sa fille, elle se dirigea vers sa table de nuit pour attraper son paquet de cigarettes et son briquet, les mains légèrement tremblantes de son accès de rage. Isobel n'avait pas bougé du centre de la pièce, elle ne l'avait même pas vraiment suivie du regard quand elle avait bougé, sûrement encore sous le coup des derniers mots de sa mère.

- Tu fais quoi maintenant ?

Elle mit quelques secondes à répondre, relevant ses yeux sombres vers Sophie, la voix un peu plus tremblante qu'au début de leur conversation.

- Quoi ?
- Dans la vie. Tu fais quoi ?

Isobel secoua la tête, incapable de comprendre comment sa mère passait de mots aussi durs à une conversation aussi banale. Elle venait d'encaisser chaque terme, chaque inflexion, chaque tournure de phrase de la diatribe que venait de lui offrir Sophie. Cela faisait des années qu'on ne lui avait pas parlé ainsi, si un jour on l'avait fait. Même Abel n'avait pas été aussi brusque. Cela faisait des années que personne n'avait remis Isobel en place, tout simplement. Elle avait mené son monde par le bout du nez durant des années et des années, débarrassée sûrement un peu trop tôt d'une autorité qui la cadrait un minimum. Et là, brusquement, sa mère était revenue dans sa vie. Pas comme Sophie Lavespère, pas comme un membre du coven, non, comme sa mère littéralement, cette place qu'elle n'avait jamais vraiment exercé lorsqu'elle était adolescente. Qu'avait-il pu se passer pour que Sophie se découvre brusquement des penchants d'autorité sur son enfant ?

- Tu... Tu me dis tout ça et ensuite tu veux savoir ce que je fais dans la vie ?

Sophie haussa les épaules, comme si elle ne voyait pas la contradiction.

- Je te l'ai dis, je ne suis pas venue ici pour entendre tes raisons, c'est pas de ça dont je veux parler. C'est juste que j'ai jamais supporté quand tu joues les pimbêches, ça n'a pas changé. Et je crois que t'avais besoin qu'on te remette un peu les idées en place, t'as toujours eu la tête un peu trop dure, ma fille. Alors ? Tu fais quoi ?
- T'es malade.
- Telle mère, telle fille, non ? cingla-t-elle. Allez, parle, on va pas y passer mille ans.
- Arrête. Arrête de me parler comme ça, je ne suis plus une enfant.
- Alors arrête d'agir comme si tu l'étais.

Les deux femmes s'affrontèrent du regard une nouvelle fois jusqu'à ce que Isobel cède la première, détournant les yeux en un soupir, secouant la tête avant de se passer une main sur le visage, visiblement très lasse de tout cela, presque fatiguée. Sophie tira une longue bouffée de sa cigarette, sans la quitter des yeux.

- Alors ? relança-t-elle. Tu fais quoi ?

Isy releva la tête, hésitant l'espace d'un instant à envoyer sa mère au diable une nouvelle fois avant d'abandonner. A quoi bon ? Elle semblait visiblement décidée à avoir ce qu'elle voulait. Alors évidemment, elle aurait pu refuser de lui donner, elle aurait pu claquer la porte sans se retourner. Mais elle était épuisée, épuisée de se battre, épuisée de fuir. Cela faisait seize ans qu'elle était partie et elle aurait pu continuer à garder tout cela en dehors de son esprit pendant des années. Malheureusement les ancêtres avaient semblé en décider autrement en remettant Abel et sa mère sur son chemin et visiblement, à ce petit jeu, ils pouvaient se montrer plus forts qu'elle. Alors elle s'appuya contre la commode, les bras toujours croisés sur sa poitrine. Céder, perdre, peu importait le mot, leur donner ce qu'ils voulaient et qu'ils la laissent tranquille. Qu'ils la laissent tout court. Qu'ils s'en aillent et qu'elle puisse reprendre le cours de sa vie, parce que dans le fond, c'était tout ce qu'elle avait.

- Je suis fonctionnaire, finit-elle par souffler.

Sophie eut un rire un peu rauque.

- Fonctionnaire, toi ? Je ne t'imagine pas.
- Et pourtant... rétorqua Isobel avec froideur.
- Fonctionnaire en quoi ? continua Sophie sans se préoccuper du ton glacial de sa fille.
- Communication.
- Ah ça, par contre, ricana-t-elle, ça ne m'étonne pas. T'as toujours su embobiner ton monde.

Isy ne répondit rien, ses yeux sombres vrillés sur sa mère dont la cigarette se consumait doucement dans la semi-pénombre.

- T'es mariée ? finit-elle par reprendre.

Cette fois-ci, ce fut au tour d'Isobel de ricaner.

- Ben voyons.

Sa mère haussa les épaules, un demi-sourire sur les lèvres.

- J'demandais. Des enfants ?
- Sérieusement ?

Sophie leva les deux mains en guise de défense, l'extrémité écarlate du tabac au bout des doigts avant de se replonger dans le silence, sans quitter sa fille des yeux comme si elle gravait chaque détail de cette conversation dans sa mémoire. Pour une fois, ce ne fut pas elle qui rompit la lourde ambiance de la pièce avec une question, ce fut Isobel.

- Tu vas leur dire ?

Elle ne prit même pas la peine de préciser à qui elle faisait référence. Si elle n'était pas effrayée par sa mère même si sa présence réveillait en elle des sentiments aussi violents que contradictoires, ce n'était pas le cas du reste de sa famille et de son coven, de sa tante Isadora en particulier qui avait toujours été particulière pour le dire poliment et elle doutait qu'elle se soit arrangée avec les années. Si le reste du coven venait à apprendre où elle était, elle songeait sérieusement à déménager de nouveau. C'était des gens qu'elle se garderait bien de recroiser tant elle pouvait craindre la rancœur qu'ils avaient pu nourrir à son égard. Si des gens comme Abel, qui avait été la personne la plus importante de sa vie fut un temps, avait un tel ressentiment contre elle, cela serait loin d'être glorieux du côté des gens avec qui elle avait des relations plus lointaines, voire compliquées, adolescence oblige. Sophie finit par répondre, ayant visiblement pris le temps de réfléchir à la question.

- Non.

Isobel ne put retenir le soupir de soulagement qui s'échappa de ses lèvres à l'entente de ce simple mot.

- Ça les regarde pas, marmonna sa mère. Et puis, finit-elle par ajouter avec un sourire mauvais, je sais bien que tu finiras par revenir de toi-même.

Le regard qu'Isy vrilla sur sa mère à ce moment là devait valoir son pesant de gallions tant elle en fut stupéfaite. Le pensait-elle vraiment ? Pensait-elle vraiment qu'après toutes ces années à se construire une autre vie, elle finirait par revenir à son point de départ et qu'elle reviendrait s'enterrer dans sa famille à la Nouvelle-Orléans ? Il aurait fallu qu'elle en ait envie, ce qui n'était pas le cas, et qu'ils veulent encore bien d'elle, ce qui ne serait sûrement pas le cas non plus...

- Ne me regarde pas comme ça, répliqua abruptement Sophie. T'as rien lâché de chez nous, affirma-t-elle en vrillant ses yeux dans les siens. Je l'ai senti à la minute où je t'ai vu.

Isy ne bougea pas, ne laissa rien apparaître sur son visage tandis que sa mère se levait doucement, sa cigarette encore entre les doigts. Elle s'approcha doucereusement de sa fille, jusqu'à être à quelques centimètres de son visage, la fumée venant se glisser insidieusement entre elles deux.

- T'as même pas conscience de l'aura que tu dégages, t'es grillée à dix mètres. Tout empeste la magie, les sorts, la mort.

L'image du soir où elle avait scellé le destin de Bill Griggs passa fugacement dans son esprit mais elle la chassa aussi vite qu'elle était venue, bien consciente que sa mère avait toujours eu un don pour saisir les nuances d'une aura, à défaut de pouvoir pratiquer la magie avec talent. Dans le regard qu'elle posait sur elle, elle sentait qu'elle en analysait chaque détail et elle ne prit même pas la peine d'essayer de la dissimuler comme on pouvait le faire en partie : c'était déjà trop tard, Sophie avait juste attendu le bon moment pour en parler. Elle finit par cesser de la dévisager avec intensité, reculant d'un infime pas.

- Jolis progrès, en tout cas.
- Tu aurais voulu en faire de même, hein ?

Elle n'avait pas résisté à l'envie d'attaquer, comme pour inverser le rapport de force. Une ombre passa sur le visage de Sophie avant qu'elle ne reprenne une bouffée de tabac.

- Beaucoup voudraient. Mais sans prendre les risques que tu prends.
- Je...
- Tu fais ce que tu veux, coupa Sophie en haussant les épaules. Mais crois-moi, sans coven derrière, ça te retombera dessus un jour ou l'autre. Tu sais comment ça marche, une sorcière vaudou n'est pas seule.

Peu désireuse d'argumenter sur cela – parce qu'elle savait pertinemment qu'elle avait raison sur ce point – Isobel préféra faire dériver la conversation sur un autre sujet.

- Pourquoi tu penses que je vais revenir ? T'en as parlé avec Abel ?
- Tu crois vraiment que je me tape la discute avec le fils d'Adeline Laveau ? Merci bien.

Ce fut au tour d'Isobel de hausser les épaules : c'était par lui qu'elle avait obtenu des informations sur elle alors tout était possible.

- Non, reprit Sophie, si je pense que tu vas revenir, c'est parce que dans le fond, tu as besoin de nous. Rien ne pousse bien longtemps sans racines.
- Ça fait seize ans, maman.
- Seize années qui se sont déroulées comment ? Allez, dis-moi tout, Isy Lou. Comment t'as vécu quand t'es partie de Louisiane, hein ? Une gamine, sans argent, sans filet, comment ça s'est passé ?
- Je l'ai fais. Et tu sais quoi ? J'ai pas raté ma vie. Alors ouais, tout ça, je sais, vous vous en fichez, ça n'a pas de valeur pour vous. Mais je me suis débrouillée seule, j'ai fais des études, j'ai trouvé un boulot, un vrai boulot. J'ai pas eu besoin de vous pour grandir. J'ai pas eu besoin de toi. J'ai pas besoin de ta validation sur ma vie.
- Alors pourquoi tu te justifies ? rétorqua Sophie avec un demi-sourire.

La remarqua manqua d'arracher un cri de rage à Isobel qui se détourna brusquement, le cœur brusqué.

- Parce que vous me le demandez tout le temps ! Vous débarquez comme ça, dans ma vie, comme si vous alliez tout piétiner, vous débarquez avec vos jugements, vos leçons de morale, vos exigences ! Tu sais quoi, maman ? J'ai perdu le droit de l'ouvrir quand j'ai quitté la Nouvelle-Orléans ? Bah toi, tu l'as perdu le jour où t'as décidé que courir les bars serait plus important que ta fille, le jour où t'as décidé que t'en avais rien à foutre de rien ! Non, même avant, tiens. Le jour où t'as cru penser que t'avais quelque chose pour élever un gosse !
- Isobel...
- Non. Non, j'en ai marre, t'entends ? J'en ai marre ! De toi, d'Abel, de vos leçons à la con ! Vous voulez quoi, à la fin ? Des excuses ? Allez en Enfer. Tous les deux. Et toi la première. J'te dois rien, j'vous dois rien. Je l'ai fais, c'est tout. Je ne veux pas de vous dans ma vie, d'accord ? C'est fini. C'est le passé ! J'vois pas ce que vous venez chercher ici. Je vois pas ce que t'es venue chercher ici. T'en a jamais rien eu à faire, fais pas semblant. Sinon tu aurais essayé du temps où j'étais encore là. Tu te barrais pendant des mois sans te poser de questions et j'avais même pas dix ans. Alors arrête. Arrête de venir me donner des leçons. Arrête de faire comme si on avait un truc à faire ensemble. Arrête. Tu t'en fous.

Sophie ne répondit rien, se contentant de suivre du regard la tornade qu'était devenue sa fille, qui s'emportait, le regard flamboyant, les mains tremblantes.

- Reste ou casse-toi, je m'en fous. Fais ce que tu veux. Ça ne changera rien de toute manière. Je te dis juste une chose : je ne veux pas entendre parler de toi. Parce que si ça arrive, je te jure que tu le regretteras.
- Tu oses...
- J'ose. J'ai de qui tenir, non ? cingla Isobel. Après tout, comme tu l'as dis, j'ai rien lâché de chez vous, non ?

Elle soutint les yeux sombres de sa mère pendant quelques secondes avant de se détourner de nouveau, cette fois-ci pour de bon. Le battant de bois se referma derrière elle dans un violent claquement tandis que Isobel dévalait les escaliers. Elle ne fit même pas attention au gérant revenu dans son hall et passa la porte de l'hôtel pour se retrouver dans la nuit noire de Bristol. Sans s'arrêter, elle remonta la capuche de sa cape sur ses épaules pour se dissimuler et s'enfonça dans la fraîcheur de l'obscurité, le cœur battant à toute allure. Ses mains n'avaient pas cessé de trembler, elle sentait son ventre se tordre et ses yeux la brûler plus que de raison. Elle venait d'atteindre le pont qui reliait les deux côtés de la ville lorsque les premières larmes dévalèrent ses joues. De rage, ses doigts trouvèrent le chemin de sa gorge et elle arracha le collier de sa mère, se préoccupant peu de la vive douleur qu'elle ressentit à la nuque au moment où le fermoir cassa. Elle ferma les yeux, le médaillon semblait glacé dans la paume de sa main et l'espace d'un instant, elle caressa l'idée de le jeter dans l'Avon. Pourquoi le garder ? Pourquoi l'avait-elle gardé pendant toutes ces années ? Elle-même ne savait plus quelle réponse y apporter. Tout se mélangeait dans sa tête, ses pensées, ses rancœurs, ses peurs, les mots de sa mère, les mots d'Abel, tout cela formait une assourdissante cacophonie qui la laissait pantelante, les larmes ruisselant sur ses joues. Un premier sanglot bruyant lui échappa et elle ferma les yeux avec force, plaquant sa main contre sa bouche. Elle ne voulait pas pleurer. Elle ne voulait pas pleurer pour cela, elle ne voulait pas pleurer pour eux. Mais elle sentait le chagrin et l'angoisse lui étreindre la poitrine, crisper ses mains, enserrer son cœur. Et elle était là, toute seule dans la rue, pathétique. La solitude la heurta de plein fouet à cet instant précis parce qu'elle réalisa brusquement qu'elle n'avait personne. Personne chez qui se réfugier à cet instant précis, personne qui ne comprendrait véritablement sans qu'elle n'ait à s'expliquer. Personne. Parce qu'elle était partie loin d'eux. Et à cet instant précis, Isobel le payait.

Tout se payait. Et c'était ce soir qu'elle en prenait la pleine mesure. Le médaillon glissa de ses doigts pour s'écraser sur les pavés de Bristol, dans un léger bruit métallique. Seize ans après.


Isobel Lavespère
I am a villain, a hero, no more and no less, an awful disaster, a beautiful mess. @ ALASKA.

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