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 Young Volcanoes [Isabel]

Isobel LavespèreChargée de vacancesavatar
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14 Août 2009

Comme tous les jours, la grande salle de conférence du service de communication du Ministère accueillait une réunion et toutes les places autour de la grand table de bois étaient occupées. Cette fois-ci le sujet était Leopolgrad et les discussions plutôt animées : la date de rendu approchait à grands pas et le Ministre n'allait pas tolérer de retard, ce qui mettait tout le monde à cran. Les grands acteurs du projets étaient réunis pour un dernier coup de pression par les grands pontes du Ministère et l'ambiance dans la salle n'avait rien de bien agréable. Il fallait dire que beaucoup de choses se compliquaient dans ce dossier : comme tous les chantiers, il risquait de prendre du retard, ce qui n'était pas permis. Les délais étaient drastiques pour la construction et quant à la communication, ce n'était pas des plus simples.

Bien évidemment, le service de com' avait tout fait pour que le projet passe en mettant l'accent sur l'économie et la rayonnance du projet à l'international. Leopoldgrad était un formidable vecteur de créations d'emplois : le chantier en lui-même puis toutes les entreprises qui allaient s'installer, sans parler des nombreux logements et conforts de vie que cela allait apporter à la population. Néanmoins, la dépense était immense, pharaonique même, et cela passait mal auprès des classes les plus populaires qui voyaient beaucoup d'argent dépensé pour un projet qui aurait pu coûter moins cher. L'omniprésence de l'image du Ministre dans la ville, le nom, ne serait-ce que le nom, avait également fait couler beaucoup d'encre et le service de communication peinait à le justifier. Alors ils étaient tous sur le coup : Isobel et son collègue Albert en tête de projet, Anderson au volet économique, tous leurs stagiaires devant trouver des idées nouvelles tous les jours. Hier encore, elle avait passé ses nerfs sur un stagiaire au dossier trop faiblard : ce n'était pas dans ses habitudes mais ces derniers temps, elle avait un peu de mal avec la gestion de la colère.

Assise justement à côté d'Albert, elle écoutait l'un des architectes du projet leur parler détails techniques depuis un bon quart d'heure et il fallait avouer, elle décrochait un peu. Il était dix-huit heures trente, la journée avait été longue et surtout était loin d'être terminée pour elle, elle avait encore beaucoup de boulot. Baissant les yeux sur son bloc-notes, elle posa les mains à plat sur la table pour essayer de se concentrer un peu. Pour ne rien arranger, elle ne se sentait pas bien depuis la nuit dernière et il n'y avait pas besoin d'être Médicomage pour savoir ce qu'il y avait. Des palpitations, les mains qui tremblaient légèrement, des vertiges et de temps à autre un voile noir devant les yeux, sans compter ses accès de colère et surtout de magie spontanée : c'était ses sortilèges qui lui jouaient des tours. Elle savait qu'elle abusait un peu depuis quelques temps, qu'elle en faisait trop, trop souvent, sans prendre de précautions. Moins ça allait dans sa vie, plus elle se réfugiait dans la magie et le résultat n'était pas glorieux. Oh, ses sortilèges étaient excellents, de plus en plus, ce n'était pas ça le problème mais plutôt les effets que cela avait sur elle. Elle l'avait toujours su, sa mère l'avait prévenue, mais elle s'était toujours dit qu'elle contrôlerait les effets secondaires. Et bien... Elle ne contrôlait pas vraiment. Elle sentait ses pouvoirs lui échapper régulièrement et mourrait de peur que quelqu'un s'en rende compte. Elle faisait d'horribles cauchemars la nuit, des cauchemars de ses ancêtres, de sa grand-mère, de la Nouvelle-Orléans, des rêves où elle se noyait, où elle sentait les doigts glacés d'un visage inconnu se refermer sur sa gorge jusqu'à ce que l'air lui échappe. Et elle avait beau se débattre de toutes ses forces, lancer tous les sorts qu'elle connaissait, elle perdait conscience dans un silence assourdissant... pour se réveiller dans sa chambre, les draps défaits, sa lampe de chevet brisée au au sol et le miroir de sa coiffeuse fissuré d'un sort qu'elle avait lancé sans même s'en rendre compte.

Le miroir brisé était arrivé il y a quelques jours et depuis, elle avait n'avait plus touché à son autel ou son grimoire, de peur d'aggraver les choses. Elle essayait de rester le plus calme possible, prenait des potions pour dormir et éviter de détruire son appartement à cause d'un cauchemar mais cela ne semblait pas très efficace. Ele vivait surtout dans la peur que quelqu'un se rende compte de ces pouvoirs qui lui échappaient, parce que ce n'était pas normal : c'était de la magie noire à leurs yeux. A chaque accès de colère, de plus en plus nombreux, elle sentait les fourmillements familiers dans ses doigts et devait serrer les poings très fort pour qu'un pauvre collègue ne soit pas victime d'une sorcière vaudou qui partait très légèrement en vrille. Ses vacances en septembre lui ferait du bien, elle trouverait à ce moment-là un moyen de gérer ce problème et en attendant, elle devait juste éviter d'accidentellement tuer quelqu'un en public. Facile. Les yeux baissés sur ses notes, Isy avait complètement perdu le fil de la réunion et ce fut la main d'Albert sur son poignet qui lui fit relever la tête, constatant que l'attention de tout le monde était tournée vers elle et que le silence s'était fait. Elle évita les yeux gris d'Abel et sourit machinalement, jetant un infime coup d’œil à Albert, assez pour qu'il comprenne qu'il devait reprendre la main.

- Quelque chose à ajouter ? Je pense que cela rejoint ce qui avait été convenu avec le niveau 2 il y a deux semaines, lança-t-il avec conviction.
- Je pense aussi, répondit-elle, c'est très bien comme ça.

Son assentiment permit à Albert de prendre le contrôle de la réunion et Isy lui en fut infiniment reconnaissante. Elle retint un soupir, prit une gorgée du verre d'eau devant elle et essaya de reprendre le fil de la conversation jusqu'à ce qu'arrive dix-neuf-heures et la fin de la journée. Remerciant tout le monde d'être venu, Albert sonna le glas de la conférence, libérant tous les présents. Isobel se leva en même temps que lui, rassemblant ses notes, échangeant quelques mots avec certains de ses collègues, raccompagnant tout le monde jusqu'à la porte de la conférence. Albert resta un peu plus longtemps, posant les mains sur le dossier d'une chaise.

- Tout va bien ? Tu m'as l'air préoccupée...
- Ça va, assura-t-elle rapidement en chassant une mèche de cheveux de son visage.
- T'es sûre ? On pourrait aller en parler, prendre un verre si tu veux que l'on...
- Ca va, Albert, coupa-t-elle en domptant l'agacement illégitime qui était né en elle. C'est gentil, ajouta-t-elle plus doucement. J'ai juste beaucoup de boulot en ce moment.
- D'accord, répondit-il, visiblement déçu, mais n'hésite pas.
- Promis.

Il quitta la salle, laissant Isobel seule debout dans la pièce, ce qui lui fit pousser un soupir de soulagement. Croisant ses bras sur sa poitrine, elle ferma les yeux quelques secondes avant de fermer la porte de la salle de conférence, glissant une main sur sa nuque. Elle avait encore des dossiers à traiter et elle étoufferait moins ici que dans son bureau. Se détournant, elle se dirigea vers la petite armoire pour en sortir une tasse et une théière du service - elle voulait dormir ce soir donc pas de café - qu'elle posa sur la table le temps de fouiller pour trouver autre chose que du thé à la menthe. La tête dans l'armoire, elle n'avait pas entendit la porte de la salle s'ouvrir, au moment où elle trouvait un peu de thé à l'orange. Ce ne fut que lorsqu'elle se retourna qu'elle posa les yeux sur une silhouette, ce qui la fit brusquement sursauter, lâchant au passage la boîte de thé et surtout, faisant exploser avec violence la tasse qu'elle avait posé sur la table quelques secondes auparavant.  

Le cœur battant, elle avait sursauté une deuxième fois en voyant la tasse exploser - elle était vraiment  sur les nerfs - mais ressentit un infime soulagement en reconnaissant Abel. Bien, au moins, ce n'était pas l'un de ses collègues à qui elle devait expliquer pourquoi elle faisait exploser des objets sans baguette magique même si cela apportait d'autres problèmes.

- Tu m'as fait peur ! lui reprocha-t-elle brusquement.

Les jambes un peu tremblantes, elle s'assit sur l'une des chaises, ses yeux se posant sur les éclats de porcelaine au sol. Le voilà donc le deuxième problème : Abel savait très bien que, vaudou ou pas, on ne faisait normalement pas exploser des objets lorsque l'on avait peur, à moins que l'on ait sept ans et que l'on découvre ses pouvoirs. Fuyant légèrement son regard, elle passa une main sur son visage, cherchant une bonne explication à cela... qui ne vint pas.

- Je suis fatiguée, se contenta-t-elle de dire comme si le manque de sommeil expliquait sa faculté à violenter le matériel du Ministère. Tu as oublié quelque chose ?

C'était tout récent de lui parler poliment, depuis qu'il était venu la voir à son bureau le mois dernier mais elle n'avait même pas pensé à le faire, elle ne s'était pas forcée à le faire : c'était venu naturellement, elle était trop fatiguée pour partir à la guerre. Le boulot la fatiguait, ses cauchemars la fatiguait, sa magie l'épuisait, sa vie tout entière l'épuisait.



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La pression ne cessait de s’intensifier, comme toujours lors de l’approche d’une fin de projet. "Fin" était un bien grand mot d’ailleurs, Leopoldgrad serait bientôt ouvert au public, mais ce serait seulement une sorte de premier jet, habitable, qu’Abel allait livrer à cette date. Les travaux ne s’arrêteraient pas pour autant après, bien au contraire. Cependant, il pourrait relâcher un peu la pression et profiter de quelques vacances méritées, et rien que pour ça, il avait hâte que l’échéance arrive. Ils commençaient à entrer sur les phases délicates de finalisation, où il fallait courir après tout le monde, rappeler l’emploi du temps, hausser le ton, secouer les fainéants, se prendre la tête avec la moitié des employés, tout vérifier et re-vérifier… Abel adorait ce métier, mais il lui donnait presque autant envie de s’arracher les cheveux, et ce n’était pas peu dire lorsqu’on connaissait le personnage indémontable.

Il donnait tout ce qu’il pouvait, sans rechigner, toutefois. Même si cela lui coûtait quelques nuits courtes, quelques cafés en trop, Abel aimait ce projet et voulait le mener à bout le mieux possible. Perfectionniste, il était parfois même le responsable de certains retards, à trop vouloir que tout soit impeccable, mais il s’en était toujours sorti jusque là, dans ses projets. Il gardait confiance, et c’était ce qui l’aidait à se motiver et à tenir, d’ailleurs. Ce qui n’était pas forcément le cas de tout le monde…

Personne ne devait l’avoir remarqué, personne à part lui. Ce n’était même pas parce qu’il avait particulièrement observé la gestuelle d’Isobel, ou scruté son regard jusqu’à se rendre compte qu’elle était inattentive, non : c’était surtout que son aura envoyait des signaux qu’il était difficile de ne pas voir. Il avait déjà eu cette impression, qu’elle dégageait quelque chose d’anormal, quelques temps auparavant. Presque au moment où il l’avait revue, en vérité, mais il n’était pas sûr de lui, à ce moment-là. Ses capacités en lecture d’aura étaient assez basiques et possibles à berner pour quelqu’un qui les maîtrisait bien : ce qu’Isobel était. Qu’il soit donc capable d’avoir des indices à l’heure actuelle le renseignait sur deux choses : d’abord, il ne s’était pas trompé, et ensuite, elle était assez fragile et troublée pour ne plus contrôler ce qu’elle pouvait dévoiler.

C’était simple, l’aura d’Isobel ressemblait à un fatras de forces conflictuelles qui donnait presque mal à la tête, juste à essayer d’analyser. Sur le temps de la fin de la réunion, ce constat occupait presque autant Abel que le contenu de la réunion elle-même. Il parvint toutefois à rester attentif jusqu’à la fin, jusqu’au moment de remercier tout le monde et ramasser ses affaires. Lançant de temps à autres quelques coups d’oeil discrets à Isobel, il prit toutefois la décision de ne pas traîner dans le bureau. Du moins, pas d’une façon aussi visible…

Laissant délibérément un plan sur la table, il se faufila jusqu’à la sortie puis s’appuya contre un mur à l’écart, dans les couloirs. Une fois qu’il fut certain que tout le monde avait quitté la salle de réunion, Abel revint sur ses pas, se composant la mine la plus normale possible de celui qui avait simplement oublié des affaires dans la pièce. Il hésita à s’annoncer en ouvrant la porte. Il hésita un instant de trop, car Isobel finit par se rendre compte de sa présence, et les faire sursauter tous les deux avec l’explosion d’une tasse.

Les deux sourcils d’Abel haussés, dans une attitude qui était un mélange entre la surprise et la perplexité, il fit glisser son regard des débris et verre à la sorcière, tremblante, dans un état de fébrilité évident. Bon. Il ne commenta pas l’excuse d’Isobel -lui aussi il était fatigué, il ne faisait pas exploser des tasses pour autant dans des actes de magie incontrôlés- et se contenta de répondre d’abord à sa question :

« Juste ce plan. » désigna t-il en faisant un pas vers la table pour saisir son bien.

Il examina le papier puis ouvrit sa pochette dans des gestes lents, autant pour gagner du temps que pour voir si Isobel allait dire ou faire quelque chose. Mais elle semblait juste attendre qu’il ait fini et s’en aille. Sa pochette à nouveau coincée sous le bras, Abel décida d’arrêter de faire semblant et scruta de haut en bas la sorcière assise.

« Tu n’as pas l’air juste fatiguée. Volontairement, son ton sonnait plus de la constatation que de la question. Il s’efforça de l’adoucir un peu sur la suite, toutefois, pour ne pas avoir l’air de l’agresser. Je suis pas un maître dans la lecture des auras pourtant, mais… Là, c’est difficile d’ignorer la tienne.»


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Évidemment, qu'il avait oublié quelque chose. Abel était tête en l'air et cela pouvait sembler trancher de premier abord avec son caractère mais elle l'avait connu assez bien pour savoir qu'il était la moitié du temps dans la lune ou du moins, dans son monde. Alors qu'il revienne pour chercher quelque chose ne la surprit pas même si elle aurait aimé pouvoir l'éviter. Elle l'observa ranger lentement son papier, priant tous les ancêtres pour qu'il s'en aille au plus vite. Elle voulait être seule, calmer les battements de son cœur, le tremblement de ses mains, respirer un bon coup, ramasser cette tasse et s'abrutir dans ses dossiers pour s'apaiser un peu. Mais Abel restait là, à la regarder et elle savait pertinemment ce qu'il allait lui dire. Elle le savait et elle n'en n'avait pas envie. Lorsqu'il décréta qu'elle n'était pas juste fatiguée, elle secoua la tête. Non, elle ne voulait vraiment pas parler de cela. Tout simplement parce que c'était comme avec sa mère, Abel savait parfaitement de quoi il en retournait. Ils avaient grandi avec les mêmes légendes, de ces sorcières qui étaient allées trop loin, de Marie Laveau et de sa mort mystérieuse.

Elle préférait se dire qu'elle allait arriver à calmer les choses, c'était une petite tempête dans ses pouvoirs, juste ça. Ça arrivait à tout le monde, non ? Lorsqu'il affirma qu'il était difficile d'ignorer son aura, elle ne put s'empêcher de lever des yeux un peu perturbés vers lui, parce que c'était aussi ce que sa mère lui avait dit. Et parce qu'elle savait également pertinemment qu'il avait raison. C'était à croire qu'ils continuaient de parler dans son dos, ces deux-là, songea-t-elle avec une pointe d'énervement. Est-ce que c'était le cas ? Ils parlaient d'elle ? Est-ce que sa mère était encore en Angleterre ? Elle n'avait plus de nouvelles d'elles mais si elle était en contact avec Abel... Il lui cachait des choses ? Il la surveillait ? Son esprit s'emballait déjà, poussé par la paranoïa qui allait avec sa pratique de la magie. Elle se força à respirer pour se calmer, songeant que sa mère était bien trop fière pour continuer de prendre ses informations du fils d'Adeline Laveau, comme elle aurait dit avec mépris. Elle commençait à voir le mal partout, encore plus qu'avant.

- Je sais, répondit-elle sombrement après un silence quand Abel lui dit que son aura était difficile à ignorer. Après tout, pourquoi le nier ? Il l'avait remarqué. Mais comment l'expliquer ? C'était une autre question.

Elle resta un instant silencieuse, ses yeux baissés sur les éclats de porcelaine au sol. Et puis pourquoi s'expliquer ? Ils n'étaient pas amis. Ils n'étaient plus amis et à tous les coups, il la jugerait.

- Ça m'arrive un peu ces derniers temps, ça va se calmer.

Ou du moins, elle l'espérait très fort. Peut-être que si elle ressortait l'amulette de sa mère, qu'elle ne portait plus ? Cela pourrait peut-être aider. Mal à l'aise sur le sujet, elle choisit de reprendre la main de la conversation en faisant ce qu'elle savait faire le mieux : de la provocation.

- Mais c'est pas la peine de t'inquiéter pour moi, lança-t-elle avec une ironie mordante. Je sais à quel point ça t'importe.



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Plutôt contrarié de la façon dont Isobel prenait les choses, Abel haussa les épaules, les sourcils un peu trop froncés pour que ce qu’il déclara soit tout à fait sincère :

« Tu fais ce que tu veux, Isobel. » Avant d’ajouter après un petit temps de silence : « J’espère juste que tu sais ce que tu fais, justement. »

C’était surtout ça le problème, si Isobel ne contrôlait plus sa magie, les possibilités n’étaient pas multiples. Abel connaissait les règles de leur magie, elle ne venait pas de nulle part, et surtout elle avait un prix. Isobel commençait visiblement à le payer, elle avait donc dû faire des excès, d’une nature ou d’une autre. Elle n’était pas la première sorcière à tomber dans ce cercle vicieux, elle ne serait pas la dernière non plus.

Avec un petit soupir, Abel sortit sa baguette pour la pointer vers les débris de tasse étalés au sol. Il reconstitua l’objet d’une petite formule puis la fit léviter sur la table. Il avait envie d’ajouter autre chose. Il avait envie de demander à Isobel ce qu’elle avait fait exactement pour en arriver là, quel sort dangereux et mauvais elle avait lancé. Avait t-elle maudi quelqu’un ? Blessé ? Ou même… tué ? Ces pensées lui laissaient une sensation dérangeante, il ne parvenait pas à se figurer Isobel, celle qu’il avait connue, lancer de telles malédictions à autrui. Mais après tout, loin de son coven pour la surveiller, livrée à elle-même, et peut-être menacée par quelqu’un d’extérieur, il était possible qu’elle se soit laissée tenter. L’aura qu’elle dégageait ne trompait pas, elle s’était élevée à un autre niveau de magie, et ce tout récemment, déduisait Abel, sinon elle se serait habituée aux tourments que cela lui procurait, et en laisserait moins paraître.

Mais la question ne parvenait pas à sortir, autant parce qu’il n’était pas sûr de vouloir savoir que parce qu’il savait qu’elle l’enverrait probablement balader. Il pressentait que jouer les enquêteurs maintenant n’était pas la bonne approche : Isobel était déjà bien sur la défensive, et risquait de se braquer davantage. Alors il se contenta de dire, en vrillant son regard métallique dans celui de la sorcière, parce que malgré tout il ne pouvait pas se taire, et que le sort d’Isobel ne le laissait pas indifférent :

« On a eu trop d’exemples de personnes qui se sont laissées tomber là-dedans… »

Il ne donnait pas les noms, il n’y en avait pas besoin, l’exemple le plus célèbre et le plus explicite concernait une ancêtre qu’ils avaient en commun tous les deux, et qui portait le même nom qu’Abel… L’histoire de Marie Laveau était celle que l’on racontait à tous les enfants, autant pour leur inspirer le respect que la crainte face à cette reine du vaudou qui avait fait des exploits, avant de se laisser déchoir. Les covens avaient une discipline plus ou moins stricte concernant les maléfices de grande envergure, ils devaient rester exceptionnels, et surtout émaner d’une décision de groupe. Et Abel savait que ni les Laveau, ni les Lavespère approuveraient ce qu’Isobel avait fait, surtout parce qu’elle l’avait fait seule et s’était ainsi exposée à un impitoyable retour de bâton. Son regard silencieux restait posé sur elle, sans parvenir complètement à cacher qu’il était préoccupé. Il ne cherchait pas à faire la morale à la sorcière, mais simplement tirer la sonnette d’alarme, et si elle décidait de s’obstiner malgré tout… Eh bien, il l’aurait au moins prévenue.

« Ca a l’air de faire un moment que ça dure. Tu sais que tu ne vas pas pouvoir tenir longtemps toute seule ? »


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Abel s'inquiétait, réalisa Isobel avec une certaine surprise. Elle le distinguait dans sa gestuelle, ses traits tendus, ses sourcils froncés et surtout dans son ton de voix. Cette constatation l'étonna tellement qu'elle en garda le silence un moment tandis qu'il déclarait qu'elle faisait ce qu'elle voulait, si seulement elle savait quoi. Elle le fixa avec intensité mais pas tant pour lire l'expression de sa figure que pour distinguer son aura, les détails de cette dernière, les halos de sensations qu'elle pouvait percevoir. Elle ne chercha même pas à cacher ce qu'elle était en train de réaliser et se doutait bien qu'il devait s'en douter au regard pénétrant qu'elle posait sur lui mais elle n'en n'avait cure. L'idée pouvait sembler drôle pour les gens de l'extérieur, qui avaient perdu le contact avec ce type de magie, mais lire l'aura de quelqu'un n'était pas très poli en Louisiane. C'était une intrusion dans l'intimité, dans les espaces éphémères de la conscience et permanents de la personnalité, et les bonnes manières stipulaient qu'il fallait le faire avec plus de discrétion possible. Isobel n'avait jamais été très portée sur les bonnes manières et ce n'était certainement pas le plus grand reproche qu'il puisse lui faire. Après tout, ils n'étaient plus amis, pourquoi se priver ? Elle finit par cesser son analyse, battant imperceptiblement des cils avant de poser sur lui un regard plus neutre, cet intermède intrusif ayant au moins eu le mérite de détourner un peu son esprit agité de ses préoccupations.

C'était un peu étrange de se dire qu'il s'inquiétait pour elle, c'était une information presque en inadéquation avec l'idée qu'elle se faisait de leur relation, si on pouvait vraiment parler de relation. Isobel ne savait pas comment se situer par rapport à Abel, c'était étrange et plutôt désagréable. Déjà le fait de se retrouver face à lui seize ans après, ensuite tout ce qui avait pu se passer entre eux, tous les reproches qu'ils avaient échangé, les mots durs, la violence. Après tout cela, on aurait pu croire que cela serait fini, qu'ils ne s'adresseraient plus la parole, surtout avec leur discussion qui avait fini de manière si étrange, encore une fois, lorsqu'elle était venue frapper chez lui en pleine nuit (et le frapper lui, d'ailleurs aussi). Mais Abel était venu la voir à son bureau, avec ses cafés, ses souvenirs et ils avaient discuté et voilà que là, il s'inquiétait du fait qu'il puisse lui arriver quelque chose à cause de la magie. Elle n'arrivait pas à cerner ce qu'il voulait : il débarquait dans sa vie seize ans après en réclamant des comptes à corps et à cri, en la traitant de peste calculatrice et égoïste, en faisant venir sa mère dans son dos et ensuite, il lui apportait des cafés, parlait de leurs souvenirs communs et s'inquiétait pour elle ? Elle ne suivait pas la logique. Elle avait presque envie de lui rappeler leurs disputes, leur passif commun, le fait qu'elle lui ait envoyé Roy pour le faire fuir, juste pour le provoquer et essayer de casser cette façade de verre qui la questionnait tant. Encore quelque chose qui la préoccupait et à quoi elle ne pouvait apporter de réponse pour le moment, songea-t-elle. Elle finit par sortir de ses pensées en le voyant sortir sa baguette magique, baissant les yeux sur les éclats de porcelaine blanche qui ornaient désormais le sol.

Elle l'observa réparer la tasse brisée d'un sortilège sans pour autant répondre à sa question implicite, taisant ses pensées  profondes. Est-ce qu'elle savait ce qu'elle faisait ? D'un éclat de voix spontané, elle aurait pu jurer que oui. Les sortilèges qu'elle lançait étaient très maîtrisés en eux-même, d'une précision et d'une efficacité de plus en plus redoutable. Depuis qu'elle avait repris la magie à un niveau intensif depuis la mort de Bill Griggs, c'était comme si elle affûtait un poignard qui devenait alors aussi aiguisé et dangereux. Le pire – ou le mieux – étant qu'elle arrive à atteindre ce niveau de magie avec une relative facilité. La contrepartie qu'elle payait était lourde mais ce genre de choses n'était pas sous sa préhension personnelle, c'était dans le fonctionnement intrinsèque de sa magie. Mais les sortilèges qu'elle lançait parfois pouvaient nécessiter des années d'entraînement, voire d'échecs, pour certaines sorcières et ils lui venaient avec un naturel inquiétant, une réussite presque immédiate qui flattait autant son ego autant qu'elle la questionnait. Jusqu'où pouvait-elle aller ? Elle avait pour cette interrogation une curiosité presque morbide, une inclination insidieuse qui la poussait au delà de toute raison à y chercher une réponse...

La seule chose qui la retenait donc était la manière dont elle sentait sa magie lui échapper, ses pouvoirs la dépasser dans un ironique paradoxe qui tranchait avec le moment où elle lançait ses enchantements et où elle contrôlait tout. La balance des choses semblait s'équilibrer ainsi, lui assurer la plus grande des maîtrises un jour pour qu'elle lui échappe avec traîtrise le lendemain. Voilà le moment où elle nuançait sa première réponse, l'endroit où son instinct premier de jurer que tout allait bien faiblissait. Elle savait qu'elle commettait une erreur en pratiquant cette magie seule, elle connaissait la théorie du prix à payer mais sa réalité pouvait être tout autre. Et si tout cela n'était que le commencement ? Tout comme elle ne savait pas jusqu'où ses pouvoirs pouvaient aller, elle ne savait pas jusqu'où le prix à payer pouvait aller également... La voix d'Abel sembla faire écho à ses pensées lorsqu'il affirma que trop de personnes étaient tombées dans cela. Il n'eut même pas besoin d'invoquer son nom pour qu'elle sente l'ombre de Marie Laveau planer sur la pièce. Fronçant les sourcils, Isobel jeta machinalement un regard autour d'elle, dans un réflexe que l'on pourrait qualifier de superstitieux.

- Ne dis pas des choses comme ça, répliqua-t-elle. Ça porte malheur, ajouta-t-elle en français.

Comme toutes les sorcières vaudous, Isobel croyait en les pouvoirs de l'invocation et dans la force des mots. Il y avait des choses que l'on ne pouvait prononcer à voix haute de peur des conséquences et des noms comme celui de Marie Laveau, leur illustre et sombre ancêtre, étaient entourés de mysticisme et d'une craintive révérence. Reprenant un peu ses esprits depuis l'explosion de la tasse, elle se leva de la chaise où elle s'était assisse pour aller verrouiller la porte, peu désireuse que l'on surprenne leur conversation. Il commençait à se faire tard mais il était loin d'être rare que des employés travaillent tard le soir au niveau un et il était hors de question que l'un de ses collègues entende parler de magie problématique voire pire, de vaudou. Une fois le battant refermé, Isobel y appuya son dos, ses yeux sombres soutenant le regard clair d'Abel. Sa dernière remarque lui tira un profond soupir mais qui était plus las qu'agacé : elle savait bien qu'il avait raison, mais que pouvait-elle y faire ?

- Je le sais, je ne suis pas naïve.

Et après tout, c'était elle, la sorcière, pas Abel, songea-t-elle avec une pointe d'agressivité – ce n'est pas parce qu'ils parlaient qu'elle lui avait tout pardonné – et elle avait été au courant de ce genre de choses bien avant lui, pire encore ! Elle en connaissait bien plus les détails et ils n'étaient pas très reluisants. Sans se détacher de la porte, elle croisa ses bras sur sa poitrine autant dans un geste défensif que pour occuper ses mains nerveuses qui ne pouvaient se porter à son médaillon comme elle l'aurait habituellement fait. Elle ne le portait plus et avait presque l'impression que son cou était nu sans la chaîne en argent qui l'ornait depuis toujours.

- Mais cela ne dure pas depuis si longtemps que ça, c'est juste... Une phase, ce sont des choses qui arrivent. Je n'ai juste pas eu le temps de me pencher sur la résolution du problème ces derniers temps. Je force les gens à aimer ta ville, rappelle-toi, ajouta-t-elle avec un certain cynisme.

C'était un léger mensonge : Isobel avait cherché des solutions dans son grimoire sans en trouver, avait tenté des choses sans succès mais il est vrai que le travail lui prenait tellement de temps qu'elle n'avait pas eu la possibilité de se consacrer entièrement à cette recherche, chose qu'elle devrait pourtant faire au plus vite si elle voulait que les choses s'améliorent et arrêter de manquer de tout faire exploser à chaque émotion forte...

- Je me pencherai sur la question quand j'aurai des vacances, c'est tout. Ce n'est qu'une tasse, Abel.

Elle passait évidemment sous silence les autres destructions, les cauchemars, les picotements dans ses doigts, les images qui s'imposaient à son esprit, les palpitations de son cœur et tous ces autres détails anodins.

- De toute manière, je n'ai pas le choix de me débrouiller seule, reprit-elle vivement, et je n'ai clairement pas l'intention de finir décapitée quelque part ou que sais-je. Mais au pire, si je meurs dans d'atroces circonstances, ajouta-t-elle en faisant mine de réfléchir, au moins ma mère sera prévenue.

Cela lui avait échappé, ou presque. Le sarcasme, comme défense, c'était vieux comme le monde mais parfois très efficace.



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Abel mit un petit temps à se rendre compte de ce qu’Isobel était en train de faire, un temps de trop. Les sourcils froncés en signe de désapprobation, il lui lança un regard perçant, qui semblait lui dire d’arrêter. Oh, il avait lu son aura lui aussi, mais il ne s’était pas permis de le faire en la regardant dans les yeux, et surtout, il ne l’aurait pas fait si elle ne sautait pas aux yeux de la sorte. C’était la différence entre laisser une porte grande ouverte et l’enfoncer brutalement d’un coup de pied. Mais c’était trop tard, Isobel avait visiblement fini de le sonder, et elle préféra ne pas faire de commentaires, ce qui laissa Abel dans l’expectative. Elle avait sûrement lu qu’il n’était pas aussi détaché qu’il le disait, et c’était vrai. Il ne se penchait pas sur ce sentiment, toutefois, peu désireux de s’introspecter. Il ne savait pas ce qu’il attendait d’Isobel, de leur relation, de leur ancienne amitié, il n’avait pas envie de réfléchir au fait qu’il était sensé se moquer de tout ça, ce n’était pas le cas. Son sort ne le laissait pas indifférent, et ce que vivait Isobel lui paraissait assez grave pour qu’il cherche à y mettre son grain de sel, qu’il essaye au moins, c’était tout ce qu’il avait besoin de savoir. Mais si elle l’envoyait balader, eh bien, il s’écarterait, c’était aussi simple que cela.

Elle ne semblait pas vouloir le faire, pourtant. Si elle lui rétorqua de ne pas invoquer des souvenirs hantés, elle ne se ferma pas pour autant à la discussion, et commença même à se livrer. Abel prit plutôt pour un bon signe le fait qu’elle prenne le soin de verrouiller la porte : c’est qu’elle était prête à discuter réellement. Pour autant, ce qu’elle dit ne le satisfit pas vraiment, Isobel avait tout l’air de se chercher des excuses… Une phase ? Cela semblait un peu trop sérieux pour qu’elle puisse qualifier cette mauvaise passe d’une simple « phase », comme on pouvait avoir sa phase roman policier ou thé au citron tous les matins.

« Ce n’est qu’une tasse pour le moment, tu veux dire. » ne put t-il s’empêcher d’objecter.

Abel était un homme trop raisonnable pour ne pas songer aux conséquences, et il avait tout l’impression qu’Isobel se lançait dans quelque chose qui la dépassait. Que ferait t-elle si elle se rendait compte qu’elle ne parvenait pas à résoudre le problème ? Si cela empirait ? Et à côté, elle disait qu’elle n’était pas naïve, qu’elle savait qu’elle ne pouvait s’en sortir seule. Alors qu’attendait t-elle ? Qu’attendait t-elle pour chercher de l’aide ?

Evidemment, les choses n’étaient pas si simples, comme le sous-entendit Isobel, dans toute son ironie mordante. Le regard d’Abel se posa sur elle, immobile un petit temps, se faisant la réflexion que décidément, il y avait certaines choses qui ne changeaient pas… C’était rassurant, quelque part. Il secoua la tête, prononçant une phrase qu’il lui avait dite bien souvent lorsqu’ils étaient jeunes :

« Ne sois pas si cynique. »

Avant, cela le faisait doucement sourire, et ils s’amusaient bien tous les deux, d’ailleurs, à surenchérir de sarcasmes. Mais Abel savait encore reconnaitre les moments où Isobel plaisantait réellement et ceux où elle ne faisait que rétorquer de façon provocatrice pour échapper au débat. Elle savait qu’elle ne pouvait pas se débrouiller seule et elle n’envisageait pas de demander de l’aide aux seules personnes qui pouvaient la sortir de là, pour des raisons qu’Abel pouvait facilement s’imaginer, et même comprendre. Isobel n’était plus la bienvenue chez les siens. Et pourtant… Quelque chose en Abel était persuadé que si elle demandait sincèrement de l’aide, son coven serait prêt à le lui accorder. Il y avait quelque chose qui cimentait profondément les membres d’un même coven entre eux, au-delà de toute explication. Qu’elle le veuille ou non, et que sa famille lui en veuille ou non, elle restait Isobel Lavespère, descendante d’une lignée d’esprits puissants, et liée à ses consoeurs sorcières. N’était t-il pas temps qu’elle se souvienne de tout cela ? Abel fit un pas vers elle, puis un deuxième, alors qu’il déclarait de son ton calme :

« Tu as peut être fui la Louisiane, mais ta magie est toujours en toi et tu l’as même entretenue. A partir de là… Son regard métallique perça celui de la sorcière. Tu y es toujours attachée, Isobel. A ton coven, à la Nouvelle-Orléans… Ca finira forcément par se rappeler à toi, un jour ou l’autre. Ca commence déjà. »

Et Abel n’était pas le seul responsable de ce passé qui resurgissait à Isobel. Que ce soit lui ou quelqu’un d’autre, il était persuadé que quelque chose aurait fini par refaire le lien. Si ce n’était pas une personne de son passé, cela aurait été sa magie, qu’elle pratiquait toujours et qui commençait à l’engloutir, de toute évidence. Son regard insistant sondant celui de la sorcière, Abel ajouta avec conviction :

« Tu sais qu’elles peuvent t’aider. »


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- Si tu ne t'approches pas trop près, cela ne devrait pas être ton crâne, normalement, répliqua Isobel avec une certaine agressivité qu'elle ne parvenait pas à contenir.

C'était en partie à cause des débordement de sa magie qui la mettaient plus facilement en colère mais être face à Abel ne l'aidait pas vraiment à se contenir. Elle lui en voulait encore, elle était encore en colère contre lui et même si leur discussion de la dernière fois s'était bien passée - de manière étonnante d'ailleurs - ce n'était pas pour autant que tout était arrangé et que tout se passait bien. Isobel venait de passer les six derniers mois à cultiver une rancœur monstre contre Abel, une animosité puissante sans oublier une angoisse récurrente et elle ne parvenait pas à s'en défaire. Elle n'avait même pas tellement essayé en fait, elle se contentait de laisser le temps passer et les choses s'apaiser d'elle-même maintenant qu'ils avaient pu à peu près mettre les choses au clair. Sans oublier que le plus grand des griefs qu'elle avait contre lui concernait sa mère et ça, elle l'avait encore en travers de la gorge. Qu'il ait osé passer par dessus tout ce qu'il savait de leur relation conflictuelle pour faire venir Sophie en Angleterre... Non, elle n'était pas prête de lui pardonner. C'était à ses yeux la plus grande des trahisons, c'était comme si elle avait utilisé sa plus grande faiblesse à lui pour lui faire volontairement du mal, comme si là, pour lui faire payer la venue de Sophie, elle s'en prenait de nouveau à lui.

- Quoi ? répondit-elle quand il lui dit de ne pas être si cynique, phrase qui renvoyait à beaucoup d'échos - qu'elle fit taire - en elle. Tu n'aimes pas que je parle de ça ? Ça serait une fin mémorable, non ? Regarde comme on se rappelle de Marie... A coup sûr, ça ferait bien plaisir à ma famille aussi, non ? A toi ?

Elle ne l'avait pas lâché du regard en prononçant ces mots d'une voix glacée. Elle le provoquait, bien évidemment. Elle savait bien que sa mort ne lui ferait pas bien plaisir et si elle avait un doute pour sa famille, elle n'en n'avait pas pour Abel. Elle ne savait même pas pourquoi elle se montrait si détestable avec lui alors qu'il faisait des efforts depuis le début de la conversation et qu'elle savait en plus qu'il s'inquiétait. Isobel était sans cesse dans le rapport de force, c'était le cas avec tout le monde mais cela semblait être encore plus prononcé avec Abel. C'était comme si elle ne pouvait pas s'empêcher de le faire sortir de se retranchements, de le pousser à bout, de le faire exploser, sans même savoir ce qu'elle attendait de cela. C'était inutile en plus : elle n'attendait plus rien d'Abel et elle n'attendait plus rien d'eux deux depuis bien longtemps. Soupirant, elle détourna les yeux et passa une main sur son visage histoire de se calmer un peu. Cela ne servait à rien d'être aussi agressive, elle le savait pourtant. Il n'était pas là en ennemi et elle n'aurait pas dû agir comme cela avec lui, c'est juste que... C'était plus fort qu'elle.

Elle ne retourna la tête vers lui que lorsqu'elle entendit ses pas sur le sol alors qu'il avançait vers elle. Tout ce qu'il disait était véritable, elle le savait malheureusement. Bien sûr que oui, elle était toujours ancrée dans sa magie, encore plus ces derniers temps. Elle pratiquait les cultes usuels, célébrait les fêtes... Elle n'en n'avait jamais rien cessé, cela faisait partie de ce qu'elle était, c'était une part d'elle qu'elle n'aurait pas pu renié même si elle avait voulu. C'était des pouvoirs qu'elle aurait toujours en elle et qui prendraient toujours le pas sur ce qu'elle avait pu apprendre à Salem. Isobel était une sorcière vaudou avant toute chose, avant d'être une sorcière tout court, avant d'être dans son métier, dans ses études, dans sa personnalité. Cela l'avait forgée, la forgeait encore. Et oui, elle était attachée à la Nouvelle-Orléans même si elle était partie. Elle y était née, c'était sa maison, son foyer, elle y avait aussi des souvenirs merveilleux, elle avait juste tourné la page, voilà tout. Son coven... C'était sa famille, malgré tout. Elle ne leur aurait jamais souhaité du mal par exemple, même si elle était loin d'avoir envie de les revoir. Abel avait raison sur tout cela et cette constatation lui tira un nouveau soupir. Néanmoins, la dernière de ses phrases lui arracha un rire jaune et ce fut à son tour de faire quelques pas vers lui.

- M'aider ? Tu le penses sincèrement ? Et c'est censé se faire comment ?

Elle croisa ses bras sur sa poitrine, haussant les épaules.

- Coucou tout le monde, lança-t-elle en français, ça fait un bail, quoi de neuf ? Oui, je sais, je ne suis pas revenue depuis que j'ai fugué, je ne suis même pas revenue pour l'ouragan Katrina, je ne suis jamais revenue mais y'a un début à tout, non ? Tante Isadora, comment tu vas, toujours aussi radieuse ! Oh, vous avez tous bien grandi, vous m'avez manqué, faut qu'on se fasse un café un de ces jours. Et, pendant que j'y pense, j'ai fais trop de magie sans vous et mes pouvoirs se font la malle, vous me faites une petite cérémonie personnalisée ?

Elle lui adressa un regard désabusé en finissant son petit discours.

- Oui, tu as raison, je sens que ça va bien passer, prenons tout de suite un billet pour la Nouvelle-Orléans !

Secouant légèrement la tête, elle décroisa ses bras pour porter une main à son médaillon... qui n'était plus autour de son cou. Sa main retomba dans le vide, désœuvrée.

- Peu importe les sentiments que j'ai pour la Nouvelle-Orléans, Abel, souffla-t-elle, ou pour la magie, ou pour ma famille ou pour quoi que ce soit de notre passé. Je suis partie. A partir de ce moment-là, j'ai perdu tout droit dessus. Et t'as intérêt à être d'accord, ajouta-t-elle, parce que cette phrase, c'est ma mère qui me l'a sortie.

Elle avait retenu chaque mot de ce discours, notamment les plus violents, et venait sans vraiment de s'en rendre compte d'avouer à Abel qu'elle avait effectivement revu sa mère. C'était tellement ancré dans son esprit qu'elle ne réalisait même pas qu'il n'était pas au courant puisqu'elle était venue demander des comptes avant de revoir Sophie.

- Elles ne m'aideront pas. Même si elles le peuvent, elles ne le feront pas. Et elles auront raison : même moi je ne leur enlèverai pas cela.

Parce qu'elle aurait agi exactement de la même manière que sa famille.

- Regarde : même toi, qui était mon ami, tu penses que je ne suis qu'une femme calculatrice et manipulatrice. Et égoïste. Et je te cite, ajouta-t-elle, parce qu'elle avait aussi retenu chacun de ses mots à lui. Alors ma famille... Laisse tomber.



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L’agressivité évidente d’Isobel fit froncer les sourcils d’Abel. Il était en train de l’acculer, il le savait. Isobel devenait agressive uniquement lorsqu’elle se sentait menacée, comme un réflexe d’auto-défense. Elle pouvait se montrer sarcastique, cassante, le reste du temps, lorsqu’elle maîtrisait la situation, mais si elle commençait à attaquer, c’était qu’elle cherchait une échappatoire. Et le savoir était précisément ce qui maintenait Abel dans sa position. Puisqu’il tenait un morceau, il n’allait pas le lâcher, jusqu’à obtenir le fin mot de l’histoire, peu importe si elle le repoussait. Il fut ferme en répliquant, lorsqu’elle laissa entendre que sa mort lui ferait bien plaisir, refusant d’entrer dans son jeu qui n’était que provocation :

« Ne dis pas de bêtises, ça ne ferait plaisir à personne. »

Et c’était trop facile de répliquer cela, de se placer en tant que victime. Isobel savait au fond d’elle ce qu’il en était vraiment. Elle avait fait une bêtise, des bêtises, visiblement, et au lieu d’assumer et d’accepter les solutions là où elles se trouvaient, elle s’obstinait à fermer les yeux et mordre dès qu’on tentait de l’approcher. Qu’espérait t-elle ? Si elle continuait, elle allait juste s’enfoncer, avec la seule satisfaction de n’avoir quémandé l’aide de personne. Alors ils en étaient là, à une question d’ego, voilà qui n’étonnait pas vraiment Abel…

Pourtant il ne pouvait pas y avoir que cela. Les défenses d’Isobel n’étaient pas aussi fortes qu’elle l’aurait voulu, Abel le voyait dans la pâleur de son visage, dans les soupirs de lassitude qui lui échappaient, comme si elle était en plein débat intérieur. Elle était affaiblie, peut-être même perdue, au fond. Dans sa contemplation silencieuse, Abel tentait de la sonder et démêler le vrai du faux, un jeu auquel il était bon lorsqu’ils étaient adolescents. Mais Isobel avait changé, c’était indéniable, elle avait vécu des choses qu’Abel ignorait, fait des choses dont il ne l’aurait jamais pensée capable…

Et pourtant, il n’avait pas l’impression de faire face à une étrangère, loin de là. Il avait encore l’impression de pouvoir la comprendre. Il la regarda s’époumoner, exprimer des doutes légitimes. Un voile passa fugacement sur son regard lorsqu’elle évoqua l’ouragan Kathrina. Il y avait encore tellement de choses qu’elle ne savait pas, songea t-il en vrillant ses yeux gris dans les siens, tristes, l’espace d’une seconde.

« Isobel… commença t-il, alors qu’elle s’arrêtait momentanément dans son discours. Bien sûr que ça ne se passera pas comme ça, mais… »

Mais la sorcière enchaîna, laissant tomber son ton sarcastique, pour enfin laisser voir ses réelles craintes, révélant au passage qu’elle avait parlé à sa mère. Abel avait supposé que c’était le cas, sans avoir aucun moyen de le vérifier. Il savait simplement que Sophie était arrivée en Angleterre, et qu’elle avait du chercher à revoir sa fille par conséquent. Il ne tombait pas des nues mais cela lui laissait une impression étrange, tout de même. Isobel et Sophie s’étaient donc revues… Voilà qui devait jouer son rôle dans l’état dans lequel Isobel paraissait se trouver : troublée, fragilisée.

Lorsqu’elle cita ses propres mots, Abel cessa de se tenir en observateur extérieur et se sentit mal à l’aise, pour la première fois depuis le début de leur conversation. Evidemment, il avait pensé ses mots lorsqu’il les avait prononcés. Il les pensait toujours, quelque part. Mais est-ce qu’il résumait Isobel à ce qu’il avait pu lui dire, sur le coup de la colère ? Non, évidemment que non.

« Ca ne veut pas dire que c’est tout ce que je pense de toi, rétorqua t-il. Evidemment que ta famille t’en veut, comme moi je t’en veux pour être partie. Mais regarde-moi. Est-ce que je ne suis pas en train d’essayer de t’aider quand même ? »

Ses bras s’étaient légèrement écartés, comme une démonstration de son être, et cette fois Abel n’affichait plus son air indéchiffrable. Son visage montrait qu’il se sentait impliqué, concerné par tout ce que la jeune femme avait balancé dans un élan d’émotion.

« Tu as voulu tout effacer d’un coup de brosse sur ton ardoise pour tout recommencer à zéro, mais ça ne se passe pas comme ça. Les choses restent, elles laissent des traces, toujours. Et ce n’est pas que la rancoeur qui reste, Isobel. C’est aussi tout ce que les gens ont pu ressentir de positif à ton égard. Je… »

Les mots ne sortaient pas aussi facilement que d’habitude parce qu’il touchait là à des choses beaucoup plus difficiles à exprimer que la rancune, toutes ces choses plus profondes et plus troubles qui faisaient qu’il était encore là, à se soucier du cas Isobel Lavespère, alors qu’il était sensé lui avoir réglé son compte. Tout ce qui faisait qu’il essayait encore de lui parler. S’il avait cette sensation que ce n’était pas encore fini, n’était-ce pas que la vague de rancune balayant la plage avait laissé voir tout ce que l’eau drainait d’autre ?

« On a été meilleurs amis pendant des années, tu crois vraiment que j’ai oublié tout ce qu’il y a de bon en toi et que je ne vois que cette femme calculatrice, manipulatrice et égoïste qui s’est enfuie ? Les bons souvenirs, ça reste. »

Son regard vrillé dans celui d’Isobel, à la fois incertain et ferme, Abel guettait ses réactions.

« Tes liens de sang, tes liens avec ton coven. Ca reste. »

Et là était la conclusion de son discours. Abel ne connaissait pas personnellement chaque membre du coven des Lavespère, mais il savait comment leur société fonctionnait à la Nouvelle-Orléans. On pouvait dire ce qu’on voulait des coven vaudou, de leur magie particulière, de leurs règles, de leurs traditions, mais Abel défiait les sociétés magiques du monde d’en trouver une autre qui faisait preuve d’autant de solidarité.

« Tu as revu ta mère, pourtant, tu as bien dû te rendre compte que ce que les ressentis des gens que tu as laissés sont plus complexes que ce que tu t’imagines. Si tu reviens à la Nouvelle-Orléans, je ne dis pas que ta famille va t’ouvrir ses bras comme si de rien n’était. Mais dire qu’ils veulent ta mort, ou qu’il n’y aucune chance pour qu’ils t’apportent de l’aide… C’est juste parce que tu as peur de les revoir. »

Et pour une fois, Abel n'en parlait pas sur un ton dur, mais au contraire, son regard signifiait qu'il n'était plus là pour l'accabler mais pour lui tendre une main : à elle désormais de l'accepter, ou non.


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Fixant Abel de ses yeux noirs, Isobel intégrait les derniers mots qu'il venait de prononcer. Elle n'avait pu s'empêcher d'avoir un brusque instant de flottement lorsqu'il avait annoncé qu'il voulait l'aider. Elle  ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi il s'entêtait ainsi, tout comme elle ne pouvait s'empêcher de se demander ce qu'il avait voulu dire en affirmant que les mots durs qu'elle lui avait rappelé n'était pas tout ce qu'il pensait d'elle. Elle aurait dû s'en ficher, de son opinion profonde sur elle, cela n'aurait même pas dû être un point de questionnement. Et pourtant... Cela la taraudait bien plus qu'elle ne voulait bien – et ne voudrait jamais – l'admettre. C'était idiot pourtant, ils n'avaient plus tellement de lien, ils n'étaient unis que par un passé commun. Elle doutait même du fait qu'ils puissent un jour reconstruire quelque chose s'il leur en venait à tous les deux l'idée saugrenue. Il y avait entre eux beaucoup trop de rancœur et de rigueur, un passé qui était même plus un passif qu'autre chose. Ils s'en voulaient mutuellement et dans tous les cas, cela faisait seize ans. Seize ans qu'ils avaient été proches, qu'ils avaient été amis... C'était révolu désormais et elle doutait qu'ils puissent retrouver la même chose.

Si elle avait été entièrement honnête avec elle-même, Isobel aurait pu reconnaître qu'elle se questionnait sur l'opinion qu'Abel avait d'elle parce qu'elle savait elle-même qu'elle avait changé depuis qu'ils s'étaient connus pour la dernière fois. En bien, en mal, elle ne savait pas mais elle avait changé et c'était indéniable. Elle avait grandi, s'était mille fois endurcie, était passée par des choses qu'elle n'aurait pas pu prévoir.. La vie qu'elle avait choisi en dehors de la Nouvelle-Orléans s'était avérée bien différente de ce qu'elle en avait fantasmé et elle avait dû composer avec, parce qu'elle avait trop de fierté pour rentrer et parce qu'elle était persuadée qu'elle pouvait y arriver. Elle avait effectivement eu plusieurs réussites et elle avait construit une vie que l'on aurait sûrement pas attendu d'elle pour tout ceux qui l'avaient connue enfant. Elle avait fait des études, contre tout attente, avait trouvé un très bon poste, s'était installée dans la vie. Mais malgré tout ces accomplissements dont elle était fière, pour la toute première fois de sa vie, Isobel se demandait si elle avait tant réussi que cela, si la vie qu'elle avait construite était si solide que cela pour être ébranlée par un simple rappel de son passé. Elle avait certes un diplôme, certes un bon travail, certes un nom en Angleterre mais elle qui se sentait si seule et si vulnérable en ce moment n'avait personne vers qui véritablement et entièrement se tourner et n'était-ce pas là la moindre de ses réussites si ce n'est son plus grand échec ?

Alors qu'espérait-elle de cette opinion ? Un assentiment ? Une validation ? Une bénédiction sur le fait que malgré tout, malgré la manière dont elle avait fait les choses, elle avait eu raison de chercher son bonheur ailleurs ?  Elle ne l'obtiendrait certainement pas chez Abel qui ne lui pardonnerait jamais son départ et elle n'avait de toute manière jamais été du genre à chercher l'absolution de qui que ce soit, ou c'est ce qu'elle aimait à se dire, et elle n'avait pas envie de commencer maintenant. Elle n'avait pas besoin de lui. Elle n'avait plus besoin de lui, elle n'était plus une enfant et elle détestait ces questionnements qui s'impulsaient dans son esprit. Alors plutôt que de reconnaître, ce qui aurait impliqué cet étrange sentiment de reconnaissance et de dépendance qu'elle détestait, qu'il voulait effectivement l'aider, elle se contenta de répondre, bras croisés sur sa poitrine, de ce ton indolent qui lui ressemblait tant :

- Mais toi, tu n'es jamais là où l'on t'attend.

En Angleterre, par exemple, à tout hasard. Elle jouait les détachées pour prendre de la distance mais elle était loin d'être indifférente à ce qu'elle entendait. Les bras toujours croisés sur sa poitrine, dans un geste plus défensif qu'agressif pour une fois, elle le fixait, d'un regard un peu trouble. Oui, elle avait voulu tout effacer et débuter une vie qu'elle aurait choisi, une vie d'adulte pour l'adolescente qu'elle était alors. Mais Abel avait raison, cela laissait des traces. Isobel n'avait pas tant pensé à ce que sa famille jugerait de sa fuite, elle savait que cela ne serait pas du bien, au contraire, et s'était contentée de cela. C'était bien plus facile de partir sans se retourner quand les conséquences de nos actes n'étaient pas là pour alourdir nos pas, elle avait choisi de tout laisser derrière elle et surtout, de ne pas questionner une fois que c'était fait. Par la suite, cela avait été mille fois plus facile d'avoir un avis tranché sur la question plutôt que d'avoir des regrets qui lui étreignaient le cœur, regrets qu'elle avait de toute manière fait taire derrière son éternelle maxime : ce qui était fait était fait. Il était plus aisé de se dire que sa famille ne voudrait jamais la revoir, pire encore, qu'ils lui nuiraient s'ils le pouvaient – et elle le pensait encore pour certains d'entre eux – plutôt que d'admettre que la situation puisse avoir des nuances.

C'était aussi plus facile d'ignorer les bons souvenirs qu'elle avait pu avoir à la Nouvelle-Orléans pour ne se concentrer que sur les mauvais, tirant de cette rancœur l'énergie suffisante à la conforter entièrement et pleinement dans sa décision. Cela l'était encore plus d'oublier à quel point Abel et elle avaient pu être proches, inséparables, complices, complémentaires afin de mieux l'éloigner maintenant, de mieux s'éloigner elle-même de tout cela. Est-ce qu'elle y arrivait pour autant ? Pas entièrement puisqu'elle se tenait là à l'écouter alors qu'elle aurait pu partir depuis longtemps, qu'elle se surprenait encore à y songer alors qu'elle ne voulait pas et surtout, que tout cela l'affectait bien trop pour quelqu'un qui aurait aimé se repaître d'une confortable et artificielle indifférence. Sûrement que si la situation avait été inversée, si c'était Abel qui était parti sans qu'elle n'ait plus jamais de nouvelles, elle l'aurait détesté de toutes ses forces, de toute sa colère et de son chagrin. Et elle aurait effacé tous les bons souvenirs qu'il pouvait y avoir entre eux et Dieu savait à quel point ils étaient nombreux. Qu'il fasse de même ne l'aurait pas étonnée, elle l'aurait compris. Elle l'aurait d'ailleurs sûrement plus compris que cette question qu'il lui posa, lorsqu'il lui demanda si elle pensait vraiment qu'il avait tout oublié.

- C'est à toi de me le dire, murmura-t-elle en réponse.

Qu'il la déteste, la méprise, ne veuille plus la voir, elle l'aurait compris. Elle était même étonnée du fait que ce ne soit pas le cas. Elle aurait aimé affirmer que cela ne lui aurait rien fait mais ce n'était pas entièrement vrai, même si elle ne voulait pas s'appesantir sur cette sensation-là. Mais cet espèce d'entre-deux étrange, cette manière qu'il avait d'être encore dans sa vie sans qu'elle ne sache pourquoi, sans qu'elle ne sache définir la nature des conversations qu'ils avaient, sans qu'elle ne sache où ça les emmènerait et encore ! Si cela les emmenait quelque part, ce dont elle doutait. Alors quoi ? Quel intérêt de cet étrange flottement entre eux, à part les embarrasser et la préoccuper plus que de raison ? Que voulait-il, à la fin ? Si elle n'attendait plus rien d'eux, de lui, qu'attendait-il d'elle ?

La nouvelle mention de sa famille lui fit détourner les yeux, avec un désagréablement pincement au cœur. Les liens du sang étaient sacrés chez eux, c'est ce qui faisait d'ailleurs leurs covens. La filiation, la transmission, l'héritage primaire qu'était la famille : c'était sur cela que reposait leur entière société. On était membre d'un coven par une mère ou une grand-mère, par une aïeule sorcière qui avait transmis son sang, sang qui était affilié à une seule famille. On ne devenait pas sorcière vaudou, on le naissait. Isobel l'était par qu'elle avait une lignée derrière elle, une lignée qui la rattachait à chacune de ses consœurs,  qu'elles soient cousines ou tantes. Mais derrière le sang, deux autres choses étaient essentielles aux covens : la loyauté et la fidélité. Isobel se targuait d'avoir la première même si certains trouveraient cela contestable. Elle n'avait jamais rien fait pour nuire directement à sa famille, n'avait jamais porté atteinte aux règles qui régissaient leur manière de vivre et surtout pas la plus importante : l'art du secret. Mais la fidélité... Elle était une traîtresse, à leurs yeux, et qui plus est une voleuse. Rien de bien fameux en somme et elle n'était pas certaine que ces liens du sang qu'elle avait piétiné suffisent à lui arranger les choses. Auprès de sa mère, peut-être bien, admettons. Auprès du reste de sa famille... Elle secoua la tête lorsque Abel affirma qu'elle avait peur, avant de laisser planer un silence. Bien sûr que oui, elle avait peur. Elle avait fui le plus loin possible et le plus silencieusement possible parce qu'elle avait peur. Et il le savait. Alors pourquoi le nier, s'enfoncer encore un peu plus dans une mauvaise foi qui était de toute manière percée à jour ? Elle pouvait jouer à ce petit jeu avec beaucoup de monde et elle y était douée mais face à lui, les choses finissaient toujours par revêtir l'aspect le moins reluisant : celui de la vérité.

- Peut-être bien. Mais il y a un fond de justesse là-dedans, que tu ne peux pas nier. Tu penses sincèrement que ma tante Isadora serait ravie de me revoir ? Tu sais ce que je représente pour eux ? L'une des choses qu'ils détestent le plus au monde : les traîtresses. Tu sais bien comme nous sommes élevés, c'est un vase clos et tout est fait pour que nous, en tout cas les filles, n'en sortions jamais ! Nous n'avons pas de diplôme d'ailleurs, pas de connaissance du reste du monde magique... Moi, tout ça, je l'ai eu. Me laisser revenir peut vouloir dire deux choses : que les liens du sang permettent à n'importe qui de faire n'importe quoi sans être inquiétés – et ce serait alors la fin de notre merveilleux petit système sectaire... Ou bien que l'on peut être à la fois en dehors et en dedans du coven.

Les bras toujours croisés, elle le fixait avec intensité.

- Et tu sais bien que ce n'est pas possible. Les prêtresses ne peuvent pas se le permettre.

Parce que leur puissance reposait sur cette force familiale, sur ces héritières qui marchaient dans les pas de leurs mères sans poser de questions et entretenaient les traditions, entretenaient la domination sur la ville de la Nouvelle-Orléans. Et cela faisait longtemps que Isobel ne faisait plus partie de celles-là... Elle avait toujours aspiré à plus, dès qu'elle avait été en mesure de comprendre que le monde ne se limitait pas aux Lavespère, aux Laveau ou à tous les autres sorciers vaudous qui peuplaient le monde.

- Certains sentiments sont peut-être plus nuancés. Ma mère, parce que... Elle secoua la tête. Ma mère. Toi, parce que nous étions amis mais... Mes cousines sont passées à autre chose depuis longtemps et les prêtresses sont certes, de ma famille, mais le coven, ce n'est pas que de la famille. C'est aussi une question de pouvoir et tu le sais bien, n'aie pas la naïveté de prétendre le contraire.

Surtout dans les temps difficiles et même si Isy avait quitté la Louisiane, elle sentait les agitations qui concernaient sa famille.

- Si, tiens, ajouta-t-elle avec un rire jaune. Michelle sera sûrement heureuse de me revoir, je monte donc à un total de trois, avec dedans, un homme Laveau. Une vraie armée, lança-t-elle avec causticité.

Michelle était l'une de ses cousines germaines, la fille de sa tante Isadora. Elles avaient moins d'un an de différence, avaient grandi ensemble de manière assez étroite puisque Isobel avait vécu chez elle au décès de sa grand-mère et qu'elles étaient logées ensemble à Bâton-Rouge. Elles étaient pourtant loin d'avoir le même caractère et c'était bien pour cela qu'Isy comptait sur son pardon ou son soutien : Michelle avait toujours eu le cœur mille fois plus tendre qu'elle.



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Au ton moins combatif d’Isobel, Abel sut qu’il parvenait à la faire réfléchir et re-questionner les choses, comme le suggérait d’ailleurs ses questions ouvertes. A lui de lui dire ? Eh bien, il le lui disait déjà. Abel n’était pas le genre à mentir, lorsqu’on lui posait une question, il répondait avec franchise et sans tergiverser. En revanche, il ne parlait pas beaucoup, mais lorsqu’il avait décidé de délier sa langue, comme c’était le cas maintenant, il levait le voile sur ce qu’il gardait jusque là pour lui, sans autre forme de faux-semblants. Et, après des mois de tension, après des conversations explosives, après les reproches, les accusations, c’était la première fois qu’il disait à Isobel qu’il avait aussi gardé du positif d’elle. C’était quelque chose qu’il aurait pu dire bien plus tôt, se rendit-il compte face à Isobel qui l’évaluait du regard, comme si elle tentait de voir où était l’entourloupe.

Mais il n’y en avait pas, il n’y en avait jamais avec Abel, pas taillé pour les jeux de dupe. A défaut d’exprimer ce qu’il pensait sur son visage, ce qui sortait de sa bouche sortait sans filtre. Il en avait toujours été ainsi, et c’était pourquoi il donnait cette impression parfois d’être intimidant. A l’inverse, Isobel tenait sa force de cette capacité qu’elle avait à s’adapter et ruser, et à une époque, ils se complétaient si bien tous les deux. Mais ils avaient tous une limite, et Abel savait que ce soir, concernant celle d’Isobel, il était en train de l’effleurer, car il faisait enfin sortir ce qu’elle tenait scellé dans son coeur : la vérité.

Cette fois, les mots d’Isobel sonnèrent plus justes, ses inquiétudes plus réelles, cette fois Abel sentit que la mauvaise foi cessait de freiner le débat. Comme s’il en était soulagé, soulagé qu’Isobel s’ouvre un peu à lui, son expression s’adoucit, même si la tension était toujours palpable. Soutenant le regard d’Isobel, il argumenta à son tour :

« Mais on pourrait prendre le problème à l’envers, aussi. Te laisser revenir ne signifie pas deux choses seulement, il y a plein d’interprétations possibles. C’est toi qui fais de la communication. Tu sais qu’il est toujours possible de tourner une situation à son avantage, selon la façon dont on la présente. Si ton coven choisit de t’aider, il envoie aussi le message que le troupeau finit toujours par rattraper celles qui s’égarent. Par fatalité, par nécessité. Parfois, ce n’est pas la mesure punitive qui marque le plus les esprits. »

Abel n’était pas naïf, il savait que si les Lavespère choisissaient de porter secours à une des leurs qui les avaient trahies, elles feraient en sorte d’apparaître comme les gagnantes. Parce qu’effectivement, il y avait toujours des questions de pouvoir au sein d’un coven. Abel imaginait bien qu’une femme telle qu’Isadora Lavespère ne laisserait pas sa nièce retrouver le contrôle de sa magie sans bien lui faire sentir que c’était grâce à son coven, et qu’elle leur était par conséquent toujours attachée, et même, redevable… Qu’importe de savoir comment chacun réagirait à la Nouvelle-Orléans, qui seraient ses soutiens ou non, l’ego d’Isobel prendrait forcément un coup, car comme l’avait dit Sophie Lavespère, avec une sagesse qui ne lui était pas coutume : en fuyant les siens, elle avait perdu le droit de protester.

La question pour Abel était plutôt : quels autres choix Isobel avait t-elle ? Aucun. Aucun qui ne soit réellement efficace à long terme, il en était persuadé, et Isobel devait le savoir aussi, au fond d’elle. Décidé à le marteler il répondit aux objections de la jeune femme :

« Ton cas va faire débat, c’est sûr, mais tu ne peux pas savoir à l’avance quel sera le résultat. Pas si tu n’y vas pas toi-même. Et tu sais au fond de toi que c’est la seule solution. »

Il en était convaincu, ce qui se lisait dans son expression… jusqu’à un certain point seulement. Là où le regard d’Abel vacilla réellement, pour la première fois depuis le début de la conversation, fut l’instant où Isobel prononça le nom de Michelle. Ce qu’elle avait lancé comme une plaisanterie cynique porta un coup à Abel, qui se sentit momentanément sans voix. Evidemment, Isobel ne pouvait pas être au courant. Comment aurait t-elle pu ? Il était stupide de penser qu’elle l’aurait senti, à des milliers de kilomètres, comme si un fil rouge continuait de connecter les deux cousines qui s’étaient tant aimé… Les choses ne se passaient pas ainsi. Elles s’étaient perdues de vue des années, et ce qu’Isobel ignorait pour le moment, c’était qu’elles s’étaient perdues pour toujours.

« Ca… Je ne crois pas que ça sera le cas. »

La voix de l’archimage avait indubitablement changé de tonalité. Hésitant, Abel fit un nouveau pas vers Isobel, la mine désormais grave. Comment annoncer ce genre de choses ? Il ne s’était pas préparé du tout à le lui dire lui-même. Voilà encore une chose qui aurait pu faire partie des premières choses à annoncer à la jeune femme… Ou plutôt, à ne jamais lui dire. Maintenant, c’était trop tard pour reculer. Abel eut l’impression que c’était quelqu’un d’autre qui prononçait ces mots, tant il se sentait sonné à cet instant :

« Je suis désolé, Isobel, mais… Michelle n’est plus là. Elle n'a pas survécu à l’ouragan Katrina. »


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- Chez vous peut-être, répliqua immédiatement Isobel lorsque Abel lui affirma que la mesure punitive n'était pas forcément celle qui restait le plus dans les esprits, mais dans ma famille... Tu te rappelles en 1991, quand il y a eu des agitations chez certains garçons ? Certains y ont laissé leurs mains. Et encore, c'était juste leurs mains, par respect pour leurs mères.

Encore une idée de sa tante Isadora, elle aurait pu en parier, qui avait toujours eu un faible pour les démonstrations de force un peu extrêmes. Mais dans les faits, Abel avait raison, il y avait toujours un moyen de retourner une situation, Isobel savait très bien le faire en temps normal mais cette fois-ci, les choses étaient différentes. Elle avait peur, tout simplement, était loin d'avoir sa maîtrise habituelle et surtout, elle n'avait pas confiance en sa famille. Oui, les sept prêtresses de son coven pouvait très bien présenter les choses de manière à montrer qu'on ne pouvait pas fuir éternellement – et elle n'aurait pas tort – mais c'était dans l'optique où, par un étrange miracle, elles acceptaient de l'aider.

- Mon cas va faire débat... répéta-t-elle lentement. Mon cas, Abel ? Mon cas, c'est ma vie toute entière. Tu te rends compte de ce que tu me proposes ? Aller à la Nouvelle-Orléans pour gagner auprès de ma famille le droit de vivre ? Les regarder débattre tranquillement du fait ou pas de m'aider, pour au final, être soit redevable à vie de leur décision, soit savoir que ma famille a tranquillement décidé que je pouvais aller mourir ailleurs ?

Elle ne savait même pas ce qui était le pire, en somme. Avoir la confirmation de cette conviction qui avait hanté son adolescence, du fait qu'elle n'avait aucun intérêt pour eux ? Ou bien leur être redevable, devoir s'écraser devant eux, devoir retomber dans les travers qu'elle avait fui il y a seize ans, renoncer à cette indépendance qu'elle avait arraché ? Isobel avait gagné sa liberté, elle avait construit une vie loin de sa famille. Il n'était jamais bon de devoir un service à un sorcier vaudou, la sagesse populaire des contrées habituées à leur magie le savait, mais alors lui devoir la vie... Accepter l'aide de sa famille, non, pire, quémander l'aide de sa famille, c'était remettre le doigt dans l'engrenage et elle ne voulait pas. Elle ne voulait pas avoir de comptes à leur rendre, elle ne voulait pas se retrouver jugée par ses pairs, tout simplement.

Isobel avait fait des choses dans sa vie dont elle n'était pas fière, alors elle leur avait tout simplement tourné le dos, elles étaient bien enfouies. Faire face de nouveau à sa famille, c'était déterrer tous ces secrets, tout simplement parce que les prêtresses semblaient toujours tout savoir. Son aura était marquée par les événements de sa vie et tout cela serait exposé au grand jour devant elles. Il avait suffit de quelques minutes à sa mère pour évaluer sa pratique magique, quelques minutes pour se rendre compte du fait qu'elle avait tué quelqu'un, même si elle ne l'avait pas dit au grand jour. On lui demanderait des comptes et elle n'avait pas envie d'en rendre. Elle n'avait pas envie que cela se sache. C'était une chose, de l'avoir fait pour Roy, une autre, d'en parler face aux femmes qui l'avaient vu grandir. Que cela se sache à la Nouvelle-Orléans, que ses cousines le sachent. Que Abel le sache. N'était-ce pas leur donner la confirmation de tout ce qu'on avait toujours dit sur elle ? Qu'elle filait un mauvais coton, qu'elle allait dans le mur, qu'elle finirait comme sa mère ? De son parcours, ils ne retiendraient que les aléas. Toutes ses réussites, à leurs yeux, elles ne valaient rien. Elle n'aurait rien pour se défendre, rien pour être estimée. Elle serait de nouveau cette gamine qui était partie et qui revenait la tête basse parce qu'elle avait des problèmes. Et Isobel n'était plus cette personne, elle ne voulait plus être cette personne.

Abel ne réalisait sûrement pas tout cela, parce qu'elle ne lui en avait vraiment jamais parlé lorsque son malaise à la Nouvelle-Orléans était devenu trop présent. Il savait qu'elle était préoccupée, n'avait jamais su à quel point, n'avait jamais connu les détails des tourments qui l'agitaient. C'était pour cela qu'il semblait si convaincu qu'un retour à la maison était la seule solution, c'était pour cela qu'il le lui assénait en la regardant dans les yeux. Et elle n'avait pas le courage de lui expliquer à quel point il se trompait, à quel point elle vivrait cela comme un retour en arrière. Cela dépassait même des questions d'égo, bien que ce dernier élément soit également très présent, c'était juste des plaies qui ne s'étaient jamais vraiment refermées, alors qu'elle prétendait le contraire. Elle se contenta donc de secouer la tête doucement, ses bras croisés sur sa poitrine.

- Non.

Non, elle n'y retournerait pas, peu importe à quel point il était convaincu du bien-fondé de la solution. Elle trouverait autre chose, elle irait dans les Caraïbes, elle trouverait d'autres covens s'il le fallait. Elle s'arrangerait, elle s'arrangeait toujours. Elle n'avait pas eu besoin d'eux durant seize ans, elle refusait d'y remettre un pied, peu importe sa mère, peu importe Abel, peu importe Michelle. Tout cela, c'était fini.

Et elle venait à peine de terminer cette assertion dans son esprit qu'elle vit le regard d'Abel changer alors qu'il faisait un pas vers elle. Elle fronça les sourcils alors que l'atmosphère de la pièce se tendait et qu'un étrange pressentiment l'animait. Je crois que cela ne sera pas le cas, avait-il dit. Comme si Michelle ne la soutiendrait pas. Il ne pouvait pas en être autrement, c'était Michelle, elle avait toujours pu compter sur son soutien inconditionnellement, Abel le savait, il ne pouvait pas prétendre le contraire. Alors les mots qu'il prononça, Isobel aurait pu les voir venir. Elle aurait pu comprendre avant qu'il ne le prononce, qu'il n'évoque l'ouragan. A son ton hésitant, à son visage troublé. Elle aurait même pu les croire. Mais quelque chose en elle rejeta si violemment cette idée qu'elle en fit un pas en avant, portée par un brusque refus, une écrasante certitude.

- Non, répéta-t-elle encore une fois. Tu mens.

Pourquoi lui mentirait-il ? Elle n'en savait rien, elle ne voulait pas le savoir. A cet instant précis, elle était absolument convaincue de cet état de faits, sa certitude était telle que sa voix avait retrouvé un aplomb qu'on ne lui connaissait plus depuis quelques jours.

- Je l'aurai su, affirma-t-elle, je l'aurai appris. J'ai lu chaque nom de la liste des victimes des dizaines de fois, je sais qui sont les sorcières qui sont mortes lors de l'ouragan. J'ai lu tout ce que j'ai pu trouver sur le sujet, je suis même allée à l'ambassade des États-Unis et Michelle n'y était pas. Delphine y était, Marie y était, Camille, Aaron, Laura, Angélique, Solange y étaient. J'ai identifié tous les gens que je connaissais et qui étaient morts. Des Michelle, il y en avait. Mais pas de Michelle Lavespère.

Et elle avait affirmé cet état de faits avec un aplomb inqualifiable, comme si elle défiait Abel de la contredire. L'ouragan Katrina était quelque chose de compliqué pour elle et même si elle ne l'avait pas vécu sur place, elle en avait ressenti la brûlure. Durant des mois, elle avait suivi la moindre information qu'elle avait pu trouver, elle était restée aux aguets devant la radio, elle avait pleuré devant les images de la ville ravagée. Elle avait presque failli rentrer, en 2005. Mais elle n'avait pas pu, elle avait fait son deuil à distance, en silence, elle avait pleuré les gens qu'elle avait connu. Mais pas Michelle. Parce qu'elle n'y était pas.



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Abel ne pouvait pas écarter le ressenti d’Isobel, en clamant que sa solution était la bonne, surtout quand son argumentation se tenait. Oh il continuait de croire qu’elle devait retourner à la Nouvelle-Orléans, mais il remettait un peu mieux les choses en perspective, avec un peu plus de compassion, à la lunette de ce qu’elle finissait par lui confier. Isobel devait se sentir étouffer, face à des perspectives qui ne faisaient que resserrer l’étau autour d’elle. Non, Abel n’aurait pas aimé être à sa place… Il était clair que ce qu’il l’attendait n’avait rien de reluisant, et il comprenait qu’elle cherche à le fuir. Pour autant, Abel était plutôt d’avis que c’était inévitable, et qu’il valait mieux par conséquent aller au devant et anticiper, plutôt que d’attendre que les choses empirent et deviennent réellement irrémédiables.

Irrémédiable, comme pouvait l’être une autre situation. Suivant de son regard silencieux les réactions d’Isobel, alors qu’il venait de lui annoncer la mort de sa cousine, Abel sentait quelque chose tomber dans sa poitrine, comme à chaque fois que le sujet venait sur le tapis. Il avait toujours beaucoup aimé Michelle, même s’il n’avait jamais été proche d’elle comme Isobel avait pu l’être autrefois. Mais en son absence, elle avait été un bon soutien à l’époque, Abel s’en souvenait encore. Que n’aurait t-il fait sans la sagesse de Michelle pour le tempérer, ses paroles justes et ses conseils avisés ? Ils avaient été les personnes les plus proches d’Isobel, cela leur avait fait mutuellement du bien de pouvoir en parler, et se soutenir l’un l’autre, après son départ. Puis ils avaient grandi, chacun avaient fait sa vie de son côté, mais Abel avait toujours pris soin à passer saluer Michelle lorsqu’il revenait à la Nouvelle Orléans pour quelques jours de congé. Alors évidemment, son décès l’avait secoué, pas seulement lui d’ailleurs. Michelle était ce genre de personne qui se faisait apprécier de tout le monde, sa disparition avait fait l’effet d’une massue à énormément de personnes, à commencer par sa mère. Isadora Lavespère n’était déjà pas la personne la plus équilibrée au monde, mais la mort de sa fille si douce avait certainement changé quelque chose en elle…

Mais avec le temps, les émotions s’atténuaient, au fur et à mesure que chacun faisait son deuil. Il était donc plus que troublant pour Abel d’y refaire face, en l’annonçant à la dernière personne qui avait aimé Michelle, et qui n’était pas encore au courant. Il garda le silence lorsqu’Isobel rétorqua « Non » avec brutalité, se contentant de la regarder avec tristesse. Ils avaient tous dit ce « Non », ce refus total, cette contestation qui venait du coeur. Qu’il aurait aimé mentir, mais il ne se serait pas permis de faire des plaisanteries sur un sujet qui avait fait des morts chez les Laveau aussi…

Là où Abel fut surpris, ce fut lorsque Isobel déballa toute une série d’arguments, et surtout de noms pour le démentir. L’Abel de l’an dernier, plein de rancoeur, aurait rétorqué avec cynisme « Ah tu te souviens encore de leurs noms, tiens ». Aujourd’hui, c’était la stupéfaction face aux démarches qu’elle avait fait pour prendre de leurs nouvelles, comme s’il avait du mal à y croire. Une stupéfaction contrebalancée par la déception de voir qu’elle n’était pas allée jusqu’au bout, et qu’il ne put s’empêcher d’exprimer, instinctivement :

« Et tu n’es pas venue faire le deuil… »

Abel n’avait pas compté sur la présence d’Isobel après l’ouragan : après tout, il n’était même pas sûr qu’elle était encore en vie, à ce moment-là, et si elle l’était, elle avait choisi de disparaître dans la nature, signe qu’elle se fichait bien d’eux, pourquoi referait t-elle surface ? Apprendre qu’elle s’était précipitée pour avoir des informations de son côté le stupéfiait, alors qu’il suffisait juste de prendre du recul pour comprendre que c’était normal : ces personnes avaient fait partie de sa vie, au moins les seize premières années. Mais voilà, c’était humaniser une figure qu’il avait désincarnée et caricaturée pendant longtemps, celle de cette Isobel qui les avait abandonnés, et qui était forcément égoïste et sans coeur.

Ce sentiment de surprise dura quelques secondes seulement, le temps qu’Abel se rende compte qu’il était stupide. Il était plus facile de faire ce recul, maintenant qu’Isobel avait repris chair et profondeur humaine, face à lui. Cela n’effaça pas pour autant son désappointement. Isobel savait qui était mort, cela l’avait forcément touchée, étant donné la façon dont elle le racontait. Mais il n’était pas venue. Elle n’était pas venue pour les rites, pour la cérémonie, pour toutes leurs traditions qui accompagnaient le départ des morts, et qui étaient cruciales dans leur culture. Abel aurait pu se trouver en plein milieu de la Papouasie, et tout de même faire le déplacement, pour ce drame qui en avait coûté à la Nouvelle-Orléans, ce drame qui avait secoué tous les covens, qui était encore brûlant dans les esprits. Il l’aurait fait, parce que la mort représentait quelque chose de particulier pour eux, encore plus dans ces circonstances qui avaient douloureusement résonné comme un violent retour de bâton pour leur société qui partait dans tous les excès. Cette année était marquée au fer rouge pour chacun d’entre eux, car elle avait soldé la fin d’un conflit démesuré entre leurs covens. Combien de cérémonies destinées à apaiser les esprits s’en étaient suivies ? Abel avait un oeil relativement extérieur face à tout ça, et il se souvenait avoir rarement vu sa mère aussi agitée et troublée que cette année-là.

Isobel ne savait t-elle donc pas ? Jusqu’à quel point s’était t-elle informée ? Savait t-elle seulement que leurs familles avaient traversé une crise à cette période ? Non, elle ne devait pas savoir tout cela, comment aurait t-elle pu ? Ce n’était pas des choses que l’ambassade américaine aurait pu lui apprendre… Après un certain silence, Abel finit par reprendre la parole, la mine grave :

« Je ne sais pas si tu es au courant de ça, mais à ce moment-là, les covens étaient en guerre. Tu citais 1991, eh bien, c’était le même genre. C’était encore pire, même les Laveau et les Lavespère étaient désunis, précisa t-il, car mine de rien, c’était une chose qui n’était jamais arrivé de leur vivant avant cela. C’est l’ouragan qui y a mis fin, ça a secoué toute la ville, des morts dans tous les camps… C’était une énorme claque, oui. Mais ce n’était pas là par hasard. »

Son regard était vrillé dans celui de la jeune femme, un peu plus agité par les messages qu’il tentait de lui faire passer. Mais il gardait encore la maîtrise de sa voix, qui sortit à peu près claire, malgré ce qu'il avait à dire de difficile :

« Ce que je veux dire c’est que notre magie a des règles, c’est comme ça. Je me dis… Peut-être que tu payes les pots cassés de ton départ aussi, pas seulement des sortilèges que tu lances. Tu pratiques alors que tu n’es même plus avec les autres. Que tu ne visites même pas tes morts, ajouta t-il, fixant Isobel avec intensité. Les esprits savent et se souviennent toujours, surtout si tu maintiens un contact avec eux. Ce qui t’arrive, c’est leur réponse : tu ne peux pas échapper aux règles du jeu éternellement. Tu dois revenir. »

Prenant une inspiration, Abel s'avança de quelques pas vers elle encore, jusqu'à être vraiment à sa hauteur. Il hésita intérieurement à avoir un geste vers elle, mais se résigna pour le moment, et se contenta de maintenir, d’un ton plus doux :

« Au moins pour Michelle… Elle est sur les listes. Elle n’était pas sur les premières, parce qu’on n’a pas retrouvé son corps tout de suite. »

Telle était la triste réalité. Les listes avaient été re-publiées tardivement, après même l’enterrement des derniers corps retrouvés. Il était tout à fait probable qu’Isobel ait par conséquent raté l’information, et Merlin, comme Abel aurait préféré que cela ne soit pas le cas. C’était dur d’être celui qui devait annoncer la mauvaise nouvelle.

« Je suis désolé. »


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La manière dont Abel la fixait, avec une tristesse qu'Isobel prit pour de la pitié, lui donna envie de le secouer. C'était faux. Elle le savait, elle en avait la puissante et inébranlable conviction et elle ne laisserait personne lui prendre cela. Elle ne savait pas ce qu'il cherchait à obtenir en lui disant cela, en lui mentant de la sorte. A la faire culpabiliser ? Si c'était sa technique pour la faire revenir à la Nouvelle-Orléans, elle n'en comprenait pas vraiment les aboutissants, cela lui donnait plutôt envie de fuir très loin. Pensait-il qu'elle avait l'esprit de contradiction au point de courir en Louisiane s'assurer de la bonne santé de Michelle ? Elle n'était pas si butée. Ombrageuse, elle fixait Abel, ses bras croisés sur sa poitrine, le défiant d'ajouter quoi que ce soit d'autre à ce sujet. Michelle n'était pas morte, elle s'en serait rendue compte, elle l'aurait senti. Elle l'aurait senti dans les esprits qu'elle honorait, elle en était persuadée. D'une façon ou d'une autre, en quatre ans, elle s'en serait rendue compte. Sa mère lui aurait forcément dit lorsqu'elles s'étaient vues. Il n'y avait pas d'autres possibilités.

- Et tu m'annoncerais ça maintenant ? attaqua-t-elle avec brusquerie. Je n'y crois pas.

Il n'était pas si cruel, pas sur ce genre de choses. Il lui aurait dit, ils avaient parlé calmement il y a un mois dans son bureau, ils avaient échangé de manière normale, il lui aurait dit. Il n'avait pas pu attendre six mois pour lui dire quelque chose comme cela, pas quand on connaissait la relation que les deux jeunes filles avaient pu entretenir et Abel était parfaitement au courant de cet état de faits. Mais... Au fur et à mesure qu'elle le fixait, qu'elle fixait son ancien ami dans les yeux, un horrible doute s'emparait d'elle et lui glaçait le sang au fil des veines. Il était au courant de sa relation avec sa mère et pourtant, il s'en était servi contre elle quand il avait pu... Non, il ne l'aurait pas fait. Elle ne voulait pas y croire, penser qu'il avait gardé cette information de côté - si seulement elle était vraie et Isobel refusait encore de l'entendre - pour l'utiliser au moment le plus opportun. Ce n'était pas Abel, cela, ce n'était pas l'ami qu'elle avait connu, la personne qu'elle avait aimée. Mais n'avaient-ils pas prouvé cette année qu'ils n'étaient plus les personnes qu'ils avaient connus.

La phrase qu'il prononça au sujet du deuil lui donna un léger vertige et son regard se fit plus colérique, tout simplement parce qu'elle se sentait coupable. Elle savait qu'elle aurait dû et qu'elle avait été lâche de ne pas revenir à la Nouvelle-Orléans ne serait-ce que pour rendre hommage aux gens de sa famille et aux autres sorcières des covens qui avaient péri. Pour rendre hommage à sa ville d'ailleurs, à toutes ces personnes qui étaient mortes dans cette catastrophe. Elle avait failli le faire, véritablement. Mais elle avait surtout failli à son devoir en ne le faisant pas et cela, elle savait que ce n'était pas pardonnable et que toutes les excuses qu'elle se donnait n'étaient justement que des excuses. Alors comme toutes les choses qu'elle ne voulait pas gérer, Isobel avait fait du mieux qu'elle pouvait pour l'occulter, marquant dans son esprit la date qu'elle veillait chaque été, chaque année. Elle avait eu peur et elle avait eu honte, comme toujours au sujet de sa famille, et avait préféré ne pas quitter sa zone de confort, se fondre dans l'ombre. Le reproche d'Abel était légitime. Il n'en n'était pas moins douloureux.

- Je ne suis pas venue, répondit-elle simplement, comme une simple constatation, d'un ton apparemment calme qui pourtant dissimulait bien plus que cela.

Elle ne voulait pas en parler, elle ne voulait pas subir son ton accusateur, son regard blessé. Elle ne voulait pas faire face à ses propres regrets, encore une fois. Elle ne voulait pas épiloguer sur le sujet, c'était déjà bien assez compliqué de l'aborder et Isobel n'en n'avait pas envie. Ils avaient déjà bien assez échangé sur le sujet et elle ne voyait pas ce qu'elle pourrait rajouter de plus à cet instant précis. Dans les faits, elle aurait encore sûrement beaucoup à dire : elle aurait pu lui parler de ses regrets, de ses hésitations, de tous ces moments où elle avait failli leur revenir. Mais c'était des faiblesses qu'elle ne voulait pas évoquer, des vulnérabilités qu'elle gardait au plus profond d'elle-même et auxquelles Abel n'avait plus accès. Qu'ils en viennent à ce sujet moins glissant, et pourtant tout aussi délicat, fut presque un soulagement.

Les bras croisés sur sa poitrine, elle l'écoutait lui parler de l'année 2005 avec les sourcils froncés. Que les covens aient été en guerre à cet moment-là ne l'étonnait qu'à moitié : la Nouvelle-Orléans était le théâtre privilégié de nombreux conflits entre familles qui voulaient prendre l'ascendant sur la Louisiane. Mais le plus étonnant dans les propos d'Abel, c'était la mention de leurs familles respectives désunies. Les covens Laveau et Lavespère entretenaient une relation particulière : issus des deux filles aînées de Marie Laveau, ils régnaient sur la Louisiane et plus spécifiquement la Nouvelle-Orléans depuis plus de cent cinquante ans. Ils étaient deux familles distinctes, avaient leurs propres tensions, leur propre compétition mais ils avaient toujours su s'allier contre les covens extérieurs. Leur proximité variait au fil des années, en fonction des liens qu'entretenaient les prêtresses des différentes familles. Certaines générations avaient été étroitement liées, d'autres plus distantes mais ils avaient toujours été unis dans l'adversité. Apprendre qu'ils avaient perdu ça était plus qu'étonnant et Isobel ne pouvait s'empêcher de se demander ce qui avait pu se passer pour qu'ils en viennent là. Du temps où sa grand-mère était prêtresse, leurs familles étaient proches et cela expliquait d'ailleurs qu'elle soit devenue si amie avec Abel. Au décès de cette dernière, les choses avaient été plus compliquées, Isadora avait pris la place de sa mère et avait eu beaucoup d'influence sur les six autres prêtresses et elle ne s'entendait pas avec les Laveau, trop mesurés à son goût. Les choses s'étaient-elles dégradées jusqu'à aller au point de rupture ?

Les choses étaient-elles allées jusqu'à une punition de la nature elle-même ? Isobel aurait aimé ne pas y croire mais elle connaissait la façon dont fonctionnaient ce genre de choses et elle savait à quel point les covens pouvaient aller loin. Ils jouaient avec des choses dangereuses, avec des équilibres délicats et lorsqu'ils étaient trop perturbés, le couperet tombait. Cela serait mentir que de dire qu'elle n'y avait pas pensé lorsqu'elle avait appris la nouvelle de l'ouragan, à la une du journal le lendemain matin. Mais elle pensait encore avec l'état dans lequel elle avait connu la Nouvelle-Orléans lorsqu'elle était partie et à cette époque-à, leur monde entrait dans une période de paix. Elle avait du mal à croire que les quatorze prêtresses qui régnaient sur leurs familles respectives aient pu laisser les choses aller aussi loin. Isadora, pourquoi pas, mais des femmes comme sa grande-tante Agnès ou des personnalités comme Adeline Laveau... C'était difficile à envisager.

Elle soutint le regard d'Abel, une nouvelle fois, tandis qu'il affirmait que ce n'était pas là par hasard. Il avait raison lorsqu'il disait que leur magie avait des règles, des règles bien définies d'ailleurs, et elle voulait bien entendre le fait que Katrina soit une punition même si cela pouvait passer pour une superstition aux yeux des profanes. Mais la suite de ses propos... C'était plus problématique à assimiler. Elle payerait maintenant son départ ? Pourquoi donc ? En quittant la Nouvelle-Orléans, Isobel avait continué d'honorer les esprits et ses ancêtres, même si elle le faisait évidemment moins qu'au sein de son coven. Elle n'avait pas eu l'impression d'être abandonnée d'eux, plutôt d'être accompagnée dans sa vie et n'avait jamais eu l'impression de les contrarier en partant. Les esprits étaient au dessus des règles humaines et tant qu'on les honorait... Mais plus Abel parlait, plus elle sentait son cœur qui accélérait. Parce que cela se tenait. Tout ce qu'il disait, cela se tenait. Elle n'avait pas rendu hommage comme elle aurait dû à ses morts, elle avait tourné le dos à sa famille mais surtout, elle n'était pas revenue lorsqu'ils auraient pu avoir besoin d'elle. L'idée que ses ancêtres la repoussent vers son coven lui donnait la nausée et elle serra ses mains un peu plus fort autour de ses bras. Elle ne pouvait pas imaginer sa grand-mère lui souhaitait de revenir vers leur famille, tout simplement parce qu'ils étaient censés être omniscients et bienveillants lorsqu'ils étaient honorés. Tu dois revenir

Une réalité qu'elle ne voulait pas affronter. Elle ne voulait pas revenir à la Nouvelle-Orléans, elle ne voulait pas revoir sa famille. Elle ne voulait pas leur rendre des comptes, les affronter, placer son devenir entre leurs mains. Elle vit Abel faire un pas vers elle mais elle ne recula pas, bien qu'elle eut toute envie d'être le plus loin d'ici possible. Elle avait l'impression de sentir les murs du monde se refermer sur elle. Petit à petit, elle sentait ses défenses céder, toutes ses digues, toutes ses retenues, tous les cloisonnements qu'elle avait pu instaurer, tout s'effondrait sous l'assaut d'une immense vague de détresse. La mention du corps de Michelle fut le dernier coup qu'elle put endurer et Isobel ferma les yeux brusquement, comme pour endiguer l'image du cadavre de sa cousine qui s'imposait à son esprit. Elle entendit à peine les condoléances d'Abel, le sang bourdonnant à ses oreilles, éprise d'un immense vertige, les mains glacées et les joues brûlantes. Elle n'eut même pas la force de retenir la première larme qui dévala sur sa joue, bientôt suivie par le reste de ses pleurs.

Et tant pis pour sa volonté de ne pas être atteinte par cela, et tant pis pour ses années de mépris, ses années de déni, tant pis pour tout, tant pis. Parce que tout cédait, tout perdait de son sens, tout s'imposait à elle et Isobel ne pouvait plus lutter. Alors tant pis, tant pis, parce qu'à cet instant précis, plus rien n'avait vraiment d'importance, de prise, si ce n'est l'immense chagrin qui l'avait étreinte.



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Après une brusquerie, une défiance et un déni qu’Abel pouvait comprendre, quelque chose sembla céder en Isobel. Alors qu’elle était en proie à un immense chagrin, ce fut une vague de peine qui s’empara de l’archimage face à Isobel pleurant une personne qu’ils avaient tous les deux appréciée. Il se sentit gauche, dans ce silence entrecoupé de sanglots à peine audibles, puis il finit par se décider à faire la seule chose qui lui venait en tête. D’un pas il franchit la distance qui les séparait encore, et entoura doucement de ses bras la jeune femme.

« Je suis désolé de ne le dire que maintenant, je ne pensais pas forcément que tu n’étais pas au courant, et je… ne savais pas comment t’annoncer ça. »

A vrai dire, ce n’était pas un sujet qui lui venait automatiquement en tête, quatre ans après une mort dont il avait déjà fait le deuil. Isobel aurait très bien pu déjà savoir ce qu’il en était, et avoir fait son deuil elle aussi. S’il lui faisait cette révélation maintenant, c’était uniquement parce qu’ils n’en avaient jamais parlé auparavant. Touché par la détresse qui avait fait tomber toutes les défenses d’Isobel -et Merlin savait qu’elles étaient nombreuses- Abel mit complètement de côté tous les griefs qu’il pouvait avoir à son encontre, rien de cela n’avait d’importance, à cet instant précis. C’était une bulle dans le temps, qui les ramenait à quelques années plus tôt, à un moment qu’ils auraient du partager ensemble, pour Michelle. Il étreignit Isobel autant de temps qu’elle le lui permit, sans un mot de plus, se contentant de lui apporter une présence, ce qui était à peu près tout ce qu’il pouvait faire pour elle, puisque personne ne ramènerait jamais Michelle. Il pouvait faire ça, et… peut-être lui parler de la femme qu’elle était devenue, avant de s’éteindre.

Sa voix finit par s’élever à nouveau, le ton bas :

« Elle habitait à Trémé, un des quartiers les plus touchés, avec sa famille. Elle a épousé un moldu, un boulanger, un brave homme, très gentil, ils ont eu une belle histoire tous les deux, et deux beaux enfants. Elle avait une vie plutôt tranquille, Michelle, puisqu’elle n’était pas dans le Carré même, et qu’elle se rendait au coven principalement pour enseigner aux enfants, elle n’était pas directement impliquée dans tous les conflits. Et pourtant, c’était des personnes innocentes comme elles qui s’étaient retrouvées frappées de plein fouet… Ca a mis un coup à tout le monde, c’était Michelle, elle était appréciée par tellement de personnes… Il s’écarta d’Isobel, pour pouvoir la voir, de son regard grave. On s’est pas mal rapprochés elle et moi quand tu es partie, elle était décidée à te rechercher au départ. Elle pensait qu’il t’était arrivé quelque chose, moi aussi d’ailleurs. Elle a fini par comprendre ce qu’il en était réellement, mais… »

Un petit temps de silence coupa Abel, comme s’il cherchait ses mots, comme s’il puisait dans ses souvenirs lointains pour se souvenir de l’attitude de cette jeune femme, ses gestes, ses derniers mots et tout ce qu’il en avait récolté parfois immédiatement, parfois après plusieurs années en y repensant, comme maintenant.

« Je crois qu’elle ne t’en a jamais vraiment voulu, et qu’elle a compris mieux que moi pourquoi tu étais partie. Elle me disait parfois qu’elle savait que tu t’en sortais. Même si elle priait régulièrement les esprits pour te protéger, elle savait que tu étais quelque part, sans doute plus heureuse, et ça l’avait apaisée. »

Abel se tut sur cette révélation, la gorge désormais nouée à force de réveiller ces souvenirs. Michelle l’avait aidé à sa manière à passer à autre chose, lui aussi, même si cela s’était fait d’une toute autre manière.


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Le premier réflexe d'Isobel fut de repousser Abel l'espace d'une seconde avant de se laisser aller dans ses bras, gagnée par les sanglots. L'idée de la mort de Michelle envahissait chaque parcelle de sa peau et elle en sentait presque ses jambes se dérober sous elle. Elle n'aurait jamais pu soupçonner la mort de sa cousine tout comme elle avait du mal à se figurer la ville de la Nouvelle-Orléans après l'ouragan Katrina ou la Louisiane après 1992 : c'est comme si tout était figé dans le souvenir qu'elle en avait, dans cette fresque de son esprit où tout était encore bien sauf elle. C'était aussi pour cela qu'elle avait vécu le retour d'Abel de manière si brusque, c'était comme une incursion de son passé dans le présent, un passé qui avait changé. Seize ans s'étaient écoulés, seize années que Isobel refusait de voir, bercée par des souvenirs qu'elle pensait éternels. Le retour d'Abel redonnait chair à tout cela, refaisait surgir tout ce qu'elle avait enterré, de ses angoisses à ses failles, de ses chagrins à ses espoirs. Et tout cela se mélangeait, explosait : elle ne l'avait jamais réglé même si elle aimait à le penser. Et Michelle, Michelle, c'était la quintessence de tout cela. C'était le sourire de sa cousine assise sur son lit dans le petit appartement de sa mère, c'était sa main dans la sienne alors qu'elles étaient obligées de quitter la Nouvelle-Orléans, à l'âge de douze ans, et dont on avait presque dû arracher Isobel à ces rues qu'elle avait tant aimé.

Dans son esprit, Michelle avait encore leurs seize ans, sa manière de tresser ses cheveux indisciplinés, de la prendre par la main, de toujours l'inviter à dîner, de dormir avec elle lorsqu'elles revenaient du Bayou, coincées toutes les deux dans son lit un peu rouillé. Michelle était encore là-bas, dans un temps qui s'était presque arrêté, avec ses pas de danse, son rire, ses bracelets de perles qu'elle offrait à tout le monde, sa grimace lorsqu'elles utilisaient des insectes en magie, ses jupes de coton, sa manière d'écouter sérieusement à l’Église, sa jolie robe du dimanche et ses boites à secrets que Isobel finissait toujours par ouvrir sous ses cris outrés. Et tout ça l'envahissait tellement brusquement qu'elle avait le souffle coupé, le soleil de la Nouvelle-Orléans presque sous les paupières et le cœur brisé, dans les bras d'Abel sans pouvoir retenir ses larmes, bercée par une immense tristesse. Parce que cela n'aurait pas dû arriver, parce que c'était Michelle, et qu'elle aurait toujours dû être là, quelque part, avec son sourire, sa façon de rire, ses yeux pétillants. Isobel avait toujours pensé que c'était le cas. Cela aurait dû être le cas. Et c'était rassurant de se dire cela, que rien n'avait changé, que tout allait bien, qu'ils allaient bien. Comme si son départ n'avait rien affecté et que la vie avait continué, comme toujours à la Nouvelle-Orléans et que si un jour elle devait y retourner, tout serait comme avant. C'était stupide, évidemment, mais tellement réconfortant, tellement plus simple et Isy sentait tout cela lui échapper comme de l'eau glacée entre ses doigts, à la simple pensée du corps de Michelle.

Elle secoua la tête contre le torse d'Abel quand il commença à lui parler de la vie de Michelle, parce qu'elle ne voulait pas savoir. Elle ne voulait pas affronter le temps qui avait passé et tout ce qu'elle avait raté. Elle ne voulait pas entendre que Michelle avait été heureuse : elle voulait qu'elle le soit. A cet instant précis, elle aurait donné toute sa magie, toutes les ressources de ses pouvoirs, toutes les connaissances jamais récoltées par son coven pour pouvoir y faire quelque chose, pour changer cette horrible situation, pour chasser ce chagrin qui avait envahi chaque centimètre de son corps. Mais c'était trop tard. Trop tard pour tout, trop tard pour faire quelque chose pour Michelle. Peut-être que si elle avait été là, cela aurait pu changer quelque chose. Peut-être que si elles avaient été ensemble, peut-être que si elle n'était pas partie, les choses se seraient passées autrement. Pourquoi est-ce qu'elle n'avait rien su ? Pourquoi est-ce qu'elle ne l'avait pas compris, senti, pourquoi est-ce que Michelle ne lui était jamais apparue alors qu'elle priait les esprits ? Toutes ces questions sans réponses se bousculaient dans sa tête et elle sentit les larmes l'étreindre un peu plus quand Abel l'écarta d'elle pour la voir et elle secoua la tête pour qu'il arrête de parler. Elle ne voulait pas de tout cela, elle voulait que tout cela s'arrête, que rien ne soit jamais arrivé. Qu'elle ne soit jamais partie, qu'il ne soit jamais venu, elle n'en savait même plus rien. Les larmes toujours sur ses joues, elle détourna la tête durant le silence, la gorge nouée, incapable de prononcer le moindre son. Elle ne sait même pas ce qu'elle aurait pu dire à part s'effondrer un peu plus, la moindre de ses barrières piétinées par le chagrin.

Qu'Abel dise qu'elle ne lui en avait jamais vraiment voulu fut plus que ce qu'elle ne pouvait encaisser et elle ferma les yeux brusquement pour endiguer ses nouveaux pleurs, incapable de se maîtriser. Elle ne voulait pas entendre parler de Michelle comme cela, pas au passé, pas de ce ton que l'on réserve à ceux qui ne sont plus là. Elle ne voulait pas affronter cette réalité, elle voulait juste dormir et tout oublier, partir et tout rejeter. Mais à quoi bon ? Peu importaient les kilomètres, ce chagrin serait toujours là, cette immense tristesse dans son cœur, cette douleur dans tout son être. C'était un démon qu'elle ne pourrait pas fuir, elle allait devoir faire avec, continuer avec ou tout arrêter. Mais rien n'y ferait : tout la rattrapait toujours. Et c'était là, à cet instant précis, que Isobel sentait le dur impact de tout ce qu'elle avait fui. Tout la submergeait violemment, la laissant pantelante, incapable de trouver son air, au milieu d'une stupide salle de réunion en plein milieu de l'Angleterre. Ses doigts se refermèrent sur le bord de la table tandis qu'un vertige l'envahissait, tapissant sa vision de noir. La fatigue, le stress, l'angoisse, la culpabilité, le chagrin, tout explosait dans sa poitrine et oppressait son cœur. Elle ne sut même pas comment elle trouva la chaise sur laquelle elle fut soudain assise, elle ne sut même pas si c'est elle qui la fit venir. Les yeux toujours fermés, elle cherchait son souffle dans cette pièce qui semblait s'être refermée sur elle, les doigts crispés sur le rebord de la table, l'une de ses mains tâtonnant pour trouver son amulette, en vain. Ses doigts retombèrent sur ses genoux, pressèrent le tissu de sa jupe et elle resta ainsi quelques instants, à tenter de respirer, à tenter de sortir de cela.

- Je viendrais avec toi, je rentrerai.

C'était même plus un souffle qu'un murmure, qu'elle émit sans savoir comment, sans comprendre pourquoi, tout son esprit hanté de Michelle, hanté du deuil qui se profilait. Et de sentir de nouveau les larmes l'envahir, plaquant sa main sur sa bouche pour taire ses sanglots, se détournant à moitié pour cacher, vainement, sa peine.



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Le chagrin presque désespéré d’Isobel se lut malgré toute la retenue qu’elle s’imposait et si elle n’avait pas été du genre à répugner de laisser éclater ses émotions, peut-être aurait t-elle crié ou cassé quelque chose. Touché par sa détresse, Abel ne sut quoi faire de plus que la serrer dans ses bras et lui parler de Michelle. Ses propres mots et les pleurs d’Isobel l’émurent comme s’il revivait à nouveau ce deuil difficile, et lui-même sentit son coeur se serrer avec force. La catastrophe de l’ouragan avait marqué leur ville au fer rouge, et la mort de Michelle faisait partie de celles qui avaient le plus choqué. Pas même à ses pires ennemis, Abel ne souhaitait une mort aussi violente et des pertes aussi ravageuses que celles survenant à une catastrophe naturelle, alors qu’une âme aussi belle et douce que celle de Michelle se trouve balayée si jeune ne pouvait apparaître que comme une terrible injustice.

Katrina avait aussi emporté des membres de sa propre famille, et en songeant à Michelle, Abel songea aussi à ses cousins plus ou moins éloignés qui avaient péri, aux orphelins démunis qu’on avait confiés aux femmes du coven. Des années plus tard, la vie avait repris son cours normal mais les esprits étaient encore très marqués par ces gigantesques pertes humaines. Katrina avait été la gifle suffisamment violente pour tasser tous les conflits qui s’attisaient entre les covens, et désormais, tous faisaient profil bas et chacun s’était replié sur lui-même, avec l’unique priorité d’assurer la subsistance et la continuité de sa famille. L’atmosphère à la Nouvelle-Orléans en avait forcément changé, Abel pouvait presque en établir des périodes depuis sa naissance. A une ère de paix prospère dans sa tendre enfance avait succédé un temps de violence et de déchirements à son adolescence, qui s’était accentuée jusqu’à la date fatidique de l’ouragan Katrina. Après ce jour, la reconstruction matérielle et personnelle avait balayé toute autre question. Aujourd’hui, l’instinct de conservation avait pris la place des instincts guerriers, et nul coven ne se mettait à prendre des risques inutiles. S’ils n’attaquaient pas, ils construisaient en revanche une farouche défense de leurs propres intérêts et leurs membres, si bien que la prudence était devenue méfiance et repli. Ainsi, l’alliance légendaire des Laveau et des Lavespère s’étaient ténue, chacun veillant à sauvegarder ses biens, à remplacer les sorcières perdues, et à reconstruire leur puissance.

Tout à ses pensées, Abel suivit des yeux Isobel sans rien dire, la voyant trembler et chanceler. Il fit un pas vers elle lorsqu’il eut l’impression qu’elle allait perdre connaissance, mais elle s’assit simplement sur une chaise. C’était sans doute la première fois qu’il la voyait autant pleurer, et cette pensée lui serra le coeur. Etrangement, l’annonce qu’elle lui fit de revenir à la Nouvelle-Orléans le plomba presque autant qu’elle le soulagea. C’était ce qu’il fallait faire, Abel en était persuadé, mais face à Isobel abattue et en larmes, il craignait de la mener vers davantage de chagrin. Qui pouvait être sûr de la façon dont elle serait accueillie ? Il avait l’impression d’assister en direct à une difficile remise en question d’Isobel, qui avait laissé s’effondrer toutes ses défenses, et il se demandait jusqu’à quel point elle était ébranlée. A la voir ainsi, elle ne pouvait sans doute pas l’être davantage. Abel s’était montré dur envers elle, souvent consciemment, mais désormais, il n’en avait plus aucune envie. Il n’avait pas non plus un coeur de pierre. A cet instant, il ne ressentait qu’empathie et tristesse pour elle et il s’approcha de quelques pas.

« On ira ensemble » assura t-il, d’un souffle.

Par cette déclaration, Abel lui faisait aussi la promesse de l’aider une fois sur place. Isobel ne s’en rendait sans doute pas compte, mais cette volonté qui avait succédé à l’ouragan de rassembler sa famille, de se rappeler et s’accrocher aux choses les plus essentielles, pourrait bien être son alliée à son retour. Son départ avait déclenché le choc, l’indignation et la colère, mais il n’empêchait qu’elle était une enfant du coven, une femme Lavespère, une sorcière qui plus est puissante, alors il était tout à fait possible que dans ce contexte, sa famille songe à en refaire son alliée. En tout cas, Abel voulait y croire.

FIN DU RP


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Young Volcanoes [Isabel]

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