AccueilAccueil  FAQFAQ  Où trouver...?  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | .
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 

 "We keep this love in this photograph" [Abel]

Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
Messages : 661

Voir le profil de l'utilisateur
10 septembre 2009 - La Nouvelle-Orléans, Louisiane, USA

Une chaleur torve baignait les rues de la Nouvelle-Orléans tandis que le soleil d'après-midi s'alanguissait jusque dans les maisons. Isobel avait perdu l'habitude de ce genre de températures, aussi préférait-elle rester au frais dans sa chambre d'hôtel climatisée ou dans la maison étonnamment fraiche de son grand-père. Il fallait également avouer qu'elle n'avait pas très envie de croiser des membres de sa famille. Ses tantes lui étaient tombées dessus le soir même de son arrivée et sa tante Isadora avait particulièrement marqué son esprit. Elle avait été convoquée dès le lendemain au temple afin que les prêtresses discutent de son cas. Encore quelque chose qu'elle aurait préféré éviter mais elle n'avait pas vraiment eu le choix une fois que la mâchoire du coven s'était refermée sur elle. Mais depuis... Plus rien. Elle attendait que le conseil revienne vers elle pour connaître son sort mais elle n'aurait pas pensé qu'il la laisserait autant tranquille. Elle voyait son retour beaucoup plus violent.

Mais depuis trois jours qu'elle était là, personne n'était venu frapper à sa porte avec des torches. Tout le monde était au courant pourtant, avant même que la première nuit ne tombe. Isy Louise Lavespère était revenue au bercail et elle était avec les prêtresses ! Ces dernières lui avaient formellement interdit d'utiliser la magie dans les murs de la ville jusqu'à ce qu'elles prennent une décision et lui avaient également bien fait comprendre qu'elle ne pouvait pas entrer dans les Institutions du coven. Le temple lui était ainsi interdit, ainsi que le Chaudron, la cour magique de la Nouvelle-Orléans et les cimetières Saint-Louis et Lafayette. Sa présence était tolérée dans le Carré jusqu'à nouvel ordre. Dans un sens, cela avait permis à Isobel de se livrer à son nouveau jeu préféré : se cacher. Sa rencontre avec ses tantes et surtout Isadora lui avait suffit pour le moment, elle n'avait plus envie de croiser qui que ce soit, du moins pas tant que son statut restait dans l'expectative. Alors elle restait chez son grand-père, ne sortait que pour rejoindre sa chambre d'hôtel ou tout simplement quitter la ville pour se promener dans le reste des États-Unis, loin de l'atmosphère étouffante de la ville.

Pourtant, des visages familiers, elle en avait croisé. Mais elle avait pressé le pas pour ne pas les affronter. Lâche ? Le mot n'était pas mieux défini. Mais elle n'avait pas encore la force de faire face au reste du coven. Pourtant, ses cousines venaient souvent frapper à la porte de son grand-père mais André prétendait toujours qu'elle n'était pas là. Isy lui était très reconnaissante. Elle savait très bien qu'elle devrait faire face à tout le monde mais repoussait l'échéance. Elle n'avait pas l'impression d'être légitime sans l'appui des prêtresses, ce qui était très ironique. Soit ces dernières la chassaient, elle et ses problèmes de magie, et dans ce cas, elle refusait de revoir sa famille dans cet état soit elles acceptaient de l'aider et dans ce cas, elle affronterait le reste du coven avec une place à part entière. Quitte à se jeter à l'eau, autant ne pas faire dans la demi-mesure. Elle n'avait pas non plus revu Abel depuis le lendemain de son arrivée, sûrement parce qu'elle était plutôt difficile à attraper. Isobel ne s'était jamais faite aussi discrète de sa vie.

Aujourd'hui encore, elle avait frappé à la porte de son grand-père à six heures du matin - quand le Carré était encore endormi, lui permettant ainsi de se promener dans les rues sans croiser personne - et ce dernier lui avait ouvert la porte avec un grand sourire, comme tous les jours depuis son retour. Elle avait un peu l'impression de redevenir une petite fille, à se cacher dans les jupes de son grand-père, dans la maison de son enfance. Ils parlaient beaucoup, elle lui racontait sa vie. Ils jouaient au scrabble, elle l'aidait avec la maison - il se faisait un peu vieux - ils cuisinaient et ils parlaient de Michelle, de sa grand-mère. Assise à la table de la cuisine, Isy épluchait des carottes, ses cheveux relevés sur sa tête. Elle entendit le pas lent de son grand-père se diriger vers la pièce et ouvrir la petite porte grinçante. Il était tout apprêté, en costume de lin, avec un petit chapeau sur la tête, avec un mouchoir dans la poche de sa veste.

- Tu es bien élégant, dis donc, fit remarquer Isy en reposant sa carotte.
- Je vais au club, répondit André en retirant son chapeau.
- Au club ?
- Le club des retraités, j'y vais toutes les semaines. On fait de la danse de salon et des sorties.
- Et c'est pour danser le jazz que tu te fais si beau ? Et bah, siffla-t-elle en français.

Son grand-père s'approcha et posa la main sur sa tête, dans un geste tendre dont elle avait depuis longtemps perdu l'habitude.

- Ça ira pour l'après-midi, mon petit ?
- Ça ira, assura-t-elle. Je vais rester là.
Il hocha la tête, lui tapota le crâne un peu maladroitement ce qui fit sourire Isobel, avant de remettre son chapeau.

- Tu dois en avoir du succès, au club, le taquina-t-elle.

André secoua légèrement la tête mais elle arrivait à percevoir son amusement.

- Ma petite-fille, sache que ton joli minois te vient pas de nul part, répliqua-t-il en ajustant le mouchoir dans sa poche.
- Je ne te savais pas du genre à courir la damoiselle !
- Un peu de respect, la sermonna-t-elle. D'ailleurs, je voulais te le dire, j'ai plein d'affaires qui t'appartiennent au grenier. Ta maman ne les voulait plus chez elle. Si tu veux en récupérer...

Isobel haussa les épaules mais le remercia quand même. Elle reprit son épluchage en entendant la porte de la maison se refermer. Le temps s'écoulait lentement ici, elle entendait le déroulé familier de la pendule. La maison n'avait pas changée en seize ans. La cuisine était toujours du même jaune, le jardin qu'elle voyait d'ici, toujours aussi fouillis. Revenir aussi bouleversait complètement ses habitudes, elle qui ne menait pas vraiment le même genre de vie en Angleterre... Une fois ses carottes coupées, elle les versa dans un bol qui servirait au repas du soir avant de se laver les mains. Sortant de la pièce, elle monta jusqu'à l'étage et son couloir étroit, où l'air était déjà plus chaud. Le grenier était accessible par une petite trappe d'où se déroulait une échelle. Son grand-père ne devait plus y aller du tout, lui qui se déplaçait parfois avec un peu de difficulté.

La pièce était grande et poussiéreuse et ses tennis laissaient des traces dans la poussière à chaque pas. Quelques ouvertures dans le toit l'éclairait et laissait apparaître le bric-à-brac qu'il contenait. Des cartons partout, une chaise cassée, deux chaudrons percés, plusieurs malles, des vieilles robes de soirées sur un portant, un miroir brisé. Quand ils étaient enfants, Abel et elle jouaient ici parfois, même si c'était interdit. Ils avaient l'impression de découvrir un trésor à chaque fois. Un peu nostalgique, Isobel caressa du doigt les robes des années soixante de sa grand-mère, un peu mangées par les mites à certain endroit. Son grand-père n'avait jamais mis de côté toutes ses affaires, il n'en n'avait jamais eu la force. La plupart se trouvait encore dans la maison, comme si elle était encore là, comme si la maison était figée dans le passé. Derrière une coiffeuse au pied brisé, elle trouva une série de cartons siglés de son prénom. Elle repoussa le meuble qui racla sur le sol et attrapa un vieux châle qui traînait par terre. Elle ne portait qu'un short et une blouse, loin de ses ensembles habituels, mais n'avait quand même pas envie de s'assoir dans la poussière. Elle défit la pile de cartons pour mieux les étaler devant elle.

Elle ouvrit le premier un peu au hasard. Il contenait de vieux vêtements à elle, rien de bien intéressant. Le second était un peu mieux. Il était plein de papiers et de vieux objets de sa chambre. Sa mère avait vraiment fait un ménage complet. Elle en sortit un poster de Madonna - les années 80 -  un peu déchiré, des cahiers d'école gondolés qu'elle feuilleta rapidement un léger sourire aux lèvres. Une série de photographies entourées d'un élastique trônait au milieu de peluches poussiéreuses et elle l'extirpa. Sur la première, Michelle et elle devaient avoir quatre ans, à peine, et souriaient de toutes leurs dents à l'objectif. Nostalgique, Isy la mit de coté. Elle avait oublié tout cela et en ramènerait bien un peu en Angleterre. Un bruit de pas dans le couloir en contrebas attira son attention et elle reposa son paquet de photo alors qu'on montait l'échelle. La tête d'Abel finit par apparaître et elle relâcha sa brusque inquiétude : ce n'était que lui. C'était bien l'une des seules personnes qu'elle ne craignait pas de voir ici.

- Salut, lança-t-elle. Comment est-ce que tu m'as trouvée ?

Son grand-père avait dû laisser la porte ouverte. Isobel ne comprenait vraiment pas. Elle entendait bien que les sorciers vivaient ici comme dans un village et étaient en famille mais il n'y avait pas que des sorciers ici. Elle avait râlé sur André mais rien n'y changeait : il avait toujours laissé sa porte ouverte et rien ne le ferait changer d'avis.

- Regarde comme tu étais absolument trop mignon, ajouta-t-elle avec un grand sourire un peu moqueur, en montrant la nouvelle photo qu'elle avait entre les mains. Il devait avoir huit ans, cela devait être l'anniversaire de quelqu'un, et avait une montagne de chocolat autour de la bouche. Je devrais la mettre sur le chantier de Leopoldgrad, je suis sûre que les ouvriers seraient de meilleure humeur !


Isobel Lavespère
I am a villain, a hero, no more and no less, an awful disaster, a beautiful mess. @ ALASKA.

Avatar par foolish blondie.
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
Messages : 207

Voir le profil de l'utilisateur
Le tintement de deux assiettes dans l’évier coupa le silence qui s’était installé dans la grande cuisine. Abel ouvrit l’eau, prêt à attraper l’éponge, mais la main légèrement hâlée de sa mère le devança et le fit se décaler sur le côté.

« Laisse, je vais m’en occuper. Tu as prévu quelque chose, non ? »

Parce que cela faisait un moment qu’il n’avait pas rendu visite à sa mère, Abel eut ce micro-instant de surprise, comme pris en flagrant délit alors qu’il avait l’impression de n’avoir rien laissé transparaître. Mais il n’avait pas tellement besoin d’annoncer ses intentions à Adeline Laveau pour qu’elle en devine la teneur, et c’était une chose qu’il avait appris dès son plus jeune âge. Sans rien dire, il s’écarta de l’évier et salua sa mère, ce à quoi elle lui répondit laconiquement :

« Ne t’attarde pas trop. »

Abel sortit de chez lui avec cette étrange impression d’avoir encore seize ans, à se faire surveiller par sa mère, mais il chassa rapidement de sa tête ses dernières paroles. Il se mit à marcher sans empressement, vers un chemin qu’il connaissait bien, et se laissa emporter par ses propres pensées. Cela faisait trois jours depuis qu’Isobel avait officiellement rencontré son coven, l’annonce ayant fait le tour du quartier presque aussitôt. Abel n’avait qu’à tendre un peu l’oreille pour apprendre qu’elle était en sursis. Il n’était pas venu la voir entre temps, il avait fait le choix de lui laisser de l’espace. Dans une telle situation, il avait cru bon de la laisser retrouver quelques marques et se ressourcer auprès de son grand-père, avant de revenir la voir, plutôt que de se précipiter chez elle pour l’assommer de questions. Lui-même avait retrouvé les siens et profité de la présence de sa famille, ce dont il avait grandement besoin après l’année follement chargée qu’il venait de passer en Angleterre.

Le temps était venu de prendre de ses nouvelles, et accessoirement, vérifier qu’Isobel n’avait pas pris la fuite, même s’il savait déjà que non : des personnes disaient régulièrement l’avoir vue à tel ou tel endroit. C’était fou comme chacun y allait de son petit commentaire, comme si tout le quartier avait décidé de la surveiller. Les hypothèses sur le sort que lui réserveraient les prêtresses allaient bon train. Abel avait préféré ne pas trop prêter oreille à ces dernières, car certains avaient un peu trop d’imagination… Il ne tenait pas trop à connaître tous les racontars qui circulaient dans la ville et s’inquiétait plutôt de savoir ce qu’Isobel pensait de tout cela. Comme elle semblait ne parler à personne d’autre que son grand-père, il n’avait guère d’autre choix qu’aller cueillir les informations à leur source.

Une fois devant la charmante maison familiale, Abel annonça sa présence en appuyant sur la sonnette mais il remarqua au bout de quelques secondes que la porte était légèrement entrouverte, comme si quelqu’un l’avait mal claquée derrière lui. A moins qu’André Lavespère avait l’habitude de faire confiance à son voisinage et ne pas être très regardant là-dessus. Un peu hésitant, Abel pénétra dans l’entrée en poussant la porte.

« André ? Vous êtes là ? »

La maison semblait tout à fait silencieuse et pourtant, il restait des assiettes pleines dans la cuisine, nota l’archimage. Il devait y avoir au moins une personne ici. Il fit le tour de toutes les pièces du rez-de-chaussée en appelant :

« André ? Isobel ? Il y a quelqu’un ? »

Un instant, il se demanda s’il ne valait pas mieux faire demi-tour puisque personne ne répondait, mais il se ravisa. Il allait regarder en haut, s’il n’y avait effectivement personne eh bien, il repartirait comme il était venu. Les pièces le long du couloir de l’escalier étaient fermées, il n’osa pas entrer et se contenta de donner un coup aux portes. L’échelle au fond du couloir attira son attention, il s’approcha juste assez pour remarquer que la trappe était ouverte. Lorsqu’il crut entendre un craquement là-haut, il se décida à grimper et émergea à la surface du parquet.

« Salut. Bah… J’ai fait le tour, j’ai même appelé. On n'entend rien du tout depuis ici ? »

Il se hissa hors de l’échelle pour se tenir debout et avancer vers Isobel. Des cartons étaient répartis autour d’elle, il lui sembla reconnaître quelques objets mais il porta assez vite son attention sur la sorcière. Il était difficile de juger de son état quand on savait qu’Isobel était assez douée pour masquer ce qu’elle ressentait. Mais elle avait l’air dans une meilleure forme que le jour où elle était arrivée et qu’Abel l’avait laissée chez son grand-père.

La photo qu’elle lui tendit le tira de ses observations silencieuses. Il ressentit une certaine surprise en reconnaissant l’image -comment cette photo avait t-elle atterri ici ?- mais ne put retenir un petit sourire en se rappelant les circonstances dans laquelle elle avait été prise.

« N’y pense même pas, Isobel, ne crois pas que tu es la seule à avoir des dossiers sur l’autre »  répliqua t-il tranquillement en s’approchant d’elle.

Il prit place en tailleur face à elle, et saisit au hasard une autre photo dans le carton le plus proche de lui. Un sourire s’insinua sur ses lèvres.

« Il y a plus de photos de toi que de moi, ici, fit t-il remarquer. Il lui tendit celle qu’il tenait entre les doigts et la montrait toute petite, en train d’enfouir ses mains dans la terre du jardin. Je ne sais pas ce que tu étais en train d’enterrer mais tu étais précoce comme sorcière vaudou… » La photo suivante qu’il attrapa retint son attention quelques secondes de plus, une certaine nostalgie passa brièvement dans son regard. Bras-dessus, bras-dessous, Isobel et Abel à six et huit ans à peine avaient les pieds dans l’eau d’une mare, avec ces sourires gigantesques dont les enfants avaient le secret et qui leur donnait des airs de grimace. « Elle est sympa celle-là. J’imagine que c’est André qui l’avait prise. »


Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
Messages : 661

Voir le profil de l'utilisateur
Isobel secoua la tête lorsque Abel précisa qu'il avait appelé. Elle était pourtant plutôt aux aguets ces derniers temps - à la Nouvelle-Orléans, les visites surprises étaient un art quotidien - mais elle n'avait rien entendu. Peut-être était-elle trop plongée dans ses découvertes pour tendre l'oreille mais elle soupçonnait plutôt la légère aura de magie qu'elle sentait flotter dans les airs.

- Rien du tout. Je pense que ma grand-mère y faisait de la magie et qu'il doit être encore un peu protégé.

Elle revoyait Anne faire de la magie partout dans la maison mais elle devait avoir un lieu spécial pour cela, pour stocker et pratiquer des sortilèges de plus grande ampleur. Lorsqu'elle était enfant, elle ne s'était jamais vraiment posé la question mais cela expliquerait pourquoi Abel et elle n'avaient pas le droit de venir dans ce lieu, même s'ils le faisaient quand même, gamins indisciplinés qu'ils pouvaient être parfois. Sa grand-mère avait beau être morte voilà vingt-cinq ans, son énergie magique arrivait encore à rayonner en ces lieux, ce qui tira un léger sourire à Isy tandis qu'elle observait la pièce. C'était le propre du vaudou de laisser autant de traces, sur des décennies parfois, surtout lorsque la magie venait de sorcières aussi puissantes que Anne Lavespère, qui avait été la grande prêtresse de leur coven. Elle abandonna ses pensées pour adresser un léger sourire moqueur à Abel, qui affirmait qu'il avait autant de dossiers sur elle qu'elle en avait sur lui.

- Certes, admit-elle, mais moi, les gens m'ont déjà vue sourire ! Ils seraient vraiment choqués, lança-t-elle en reprenant la photo. Tu comprends, le fait que tu aies été enfant...

État de fait qu'elle connaissait très bien puisqu'ils avaient grandi ensemble. Elle ne se rappelait même plus de leur première rencontre tant ils étaient jeunes, ils s'étaient vraiment connus au berceau. Mais Abel dégageait une telle impression de sérieux et de distance, encore plus que lorsqu'ils étaient jeunes, que cela ne pouvait être qu'un sujet de plaisanterie pour ceux qui le connaissaient. Lorsqu'ils étaient adolescents, elle avait l'impression qu'il était plus enclin à sourire, maintenant, moins. Elle l'avait observé pourtant, discrètement, comme pour mieux analyser la nouvelle personne à qui elle faisait face. Il s'était endurci, tout comme elle, mais c'était le lot des années pour de nombreuses personnes. Il fallait aussi ajouter le fait qu'ils s'étaient connus en étant les meilleurs amis du monde, ce qui n'était plus le cas et leurs relations actuelles ne les poussaient pas vraiment à être détendus en la présence de l'autre. A vrai dire, c'était inédit de se trouver face à lui et de plaisanter, comme s'ils étaient en bons termes. Isy ne pouvait même pas dire les liens qui les unissaient : elle conservait des rancœurs à son égard, lui aussi sûrement, mais elle ne pouvait pas nier qu'Abel avait été très présent pour elle ces dernières semaines, depuis qu'il lui avait appris la mort de Michelle et s'était inquiété pour ses pouvoirs. Il l'avait accompagnée jusque ici, avait été attentif, et elle n'avait plus envie de se battre contre lui, surtout pas à la Nouvelle-Orléans, tant marquée par leur amitié.

Elle farfouilla de nouveau dans les cartons lorsqu'il s'assit en face d'elle, comme s'ils étaient revenus des années en arrière et qu'ils se cachaient encore dans ce même grenier. C'était tellement particulier de revenir ici, elle n'aurait pas pu décrire cette sensation malgré tous ses efforts. C'était comme de faire un voyage dans le temps, un incongru voyage dans ses souvenirs, tout en étant ancrée dans le présent de son retour. Isobel se sentait à la fois nostalgique et angoissée, elle était partagée entre son affection de cet endroit et le regard doux de son grand-père et l'envie de fuir très loin de ce qui avait été sa cage et de la vision terrible des prêtresses en colère. Tout était bouleversé en ce moment, à commencer par elle, et elle ne savait pas quoi en penser. Être ici était à mille lieux de sa vie en Angleterre, où elle vivait à cent à l'heure entre le travail et son temps libre, la vie qu'elle brûlait par les deux bouts, portée par l'ivresse de la magie, de ses soirées, de ses amis, de sa carrière prometteuse. Le temps semblait ralentir sous le soleil pesant de la Nouvelle-Orléans. Elle n'avait rien à faire de ses journées, elle ne sortait pas, elle était de nouveau et pour la première fois depuis des années, livrée à la vérité du temps et de la vie. C'était particulier, déroutant mais il y avait malgré tout quelque chose d'étrangement plaisant.

- C'est bien normal, cingla-t-elle, c'est chez moi. Je sais bien que mes grands-parents t'adoraient, mais pas au point d'avoir un album photo de toi. Quel narcissisme, franchement, le taquina-t-elle avec un sourire en coin. Elle observa la photo qu'il lui tendait, sans arriver à replacer la scène. Sa remarque lui fit hausser les épaules et elle ne put s'empêcher de renchérir. Que veux-tu ? Un talent naturel qui devait s'exprimer... Et puis il fallait bien que je t'apprenne des trucs, tu étais tout triste sinon.

Leur pacte de connaissances : sûrement le plus grand ciment de leur amitié. Isy lui apprenait en secret un peu de vaudou, puisque les garçons n'y avaient pas accès, et en échange, il lui apprenait ce qu'il étudiait à Salem. Ils avaient fait cela durant des années et elle avait beaucoup retiré de cela : c'est ce qui lui avait permis de réussir si bien lorsqu'elle avait quitté la Louisiane. Quant à Abel, il ne pratiquait sûrement pas le vaudou mais avait pu être un peu immergé dans ce monde qui lui était refusé. C'était leur secret à tous les deux, un pacte d'enfants comme il y en avait tant mais qu'ils avaient tenu avec ferveur. La photographie suivante lui tira le même sourire qu'à Abel et elle la fixa quelques secondes.

- Sûrement... Ce sont mes affaires, expliqua-t-elle. Ma mère a fait le ménage après mon départ et mon grand-père a tout récupéré. J'avais tout ça au mur et dans des albums, mais elle a dû tout mélanger.

Comme de nombreuses adolescentes, Isobel affichait au mur à l'époque sur le vieux papier peint toutes les choses importantes de sa vie et Abel était sûrement la plus importante, depuis qu'elle était enfant. Ouvrant un carton un peu plus gros, elle en tira une vieille couverture qui était sur son lit - pourquoi est-ce que sa mère avait gardé tout ça au juste ? - avant de regarder en dessous. Des crayons à paillettes, une brosse à cheveux, des bracelets en perles cassés... Et un gros pull gris aux couleurs de Salisbury avec flanqué en gros "École d'Archimagie de Salisbury". Sa mère avait donc gardé absolument tout ce que contenait sa chambre à l'époque. Elle l'extirpa dans un nuage de poussière avant de le lancer à Abel.

- Tiens, c'est à toi ça.

Comme tous les étudiants américains, il devait en avoir d'autres et il n'avait pas dû lui manquer mais tout de même.

- J'avais dû l'emprunter et oublier de te le rendre. Volontairement.

Elle pouvait le dire maintenant, elle avait trente-deux ans, plus seize.


Isobel Lavespère
I am a villain, a hero, no more and no less, an awful disaster, a beautiful mess. @ ALASKA.

Avatar par foolish blondie.
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
Messages : 207

Voir le profil de l'utilisateur
Abel secoua la tête face au sourire moqueur d’Isobel, qui semblait tirer du plaisir à l’idée de le ridiculiser au bureau. Il haussa les épaules avec cette placidité qui était la sienne.

« Oh bah fais donc, mon ego saura se remettre de quelques couches-culotte. Isaac a été étudiant avec moi… Tu ne peux pas rivaliser avec lui en matière de photos compromettantes. Mais comme c’est réciproque, il se tient à carreau, vois-tu. »


C’était même plus que réciproque, Abel avait un petit avantage, considérant qu’il ne s’était pas tant que ça mis dans des situations discutables, quand Isaac avait connu de sérieuses cuites plus ou moins étranges, entre autres. Quant à Isobel, Abel était certain qu’elle avait tout de même sa petite image bien faite au bureau, il l’avait observée : jamais rien de travers dans sa mise, tout pour montrer qu’elle était efficace, organisée, compétente. Il était certain qu’une ou deux petits photos d’elle bébé avec du chocolat plein la figure, de la boue plein les mains ou une pose un peu ridicule ferait gentiment sourire ses collègues… Mais bon, il ne versait pas dans ce genre de mesquineries, et puis, ces photos étaient très bien là où elles étaient, dans ces vieux albums. Il en prit distraitement un et sourit aux paroles d’Isobel sur ses grands-parents :

« Ils m’adoraient ? J’étais leur deuxième petit-fils tu veux dire ! Puisqu’ils étaient dans la lancée des provocations et des plaisanteries, Abel renchérit alors qu’elle le tannait sur le vaudou. Hé. Moi je t’ai appris à faire correctement des châteaux de sable, respecte un peu. Si ça c’était pas du talent précoce d’archimage, je sais pas ce que c’est. »

Il ne s’aperçut même pas avec quelle facilité il était en train de revenir à un réflexe d’adolescent, à lui répondre au tac au tac, dans son humour de pince-sans-rire, sans même y réfléchir. Comme si tout cela était parfaitement naturel, et aussi fluide que le reste de leur conversation. Il remit en place la photo d’eux deux là où il l’avait trouvée, car visiblement, Isobel comptait tout débroussailler. Il releva la tête lorqu’elle lui tendit un sweat gris en l’interpellant et Abel mit bien quelques secondes à reconnaître son pull de promo qu’il pensait égaré depuis bien longtemps.

« C’était toi qui l’avais ? Bon sang, j’avais retourné tout mon appartement puis la maison de ma mère, j’avais pas pensé à chez toi… Il en avait eu d’autres pour le remplacer, mais celui-ci était son tout premier alors il avait tout de même une valeur particulière. Il le déplia sur ses genoux, ressentit une pincée de nostalgie en laissant son regard se promener sur le blason de l’école. Et alors… C’est quoi ton excuse ? »

Sa question sortit sur un ton presque doux, sans qu’il ne lève le regard sur elle. S’il devait être tout à fait honnête avec lui-même, cela lui faisait un effet étrange, même aujourd’hui, de savoir qu’elle avait gardé ce sweat pour elle, et qu’elle l’avait fait en toute connaissance de cause. S’approprier son pull de promo, qui était comme un bout de lui-même, quand il venait la voir trop peu souvent à son goût, et à leurs âges, quand on connaissait leur attirance respective, voilà qui ne pouvait pas être un geste anodin. Ne lui avait t-elle pas sous-entendu un soir, chez lui, qu’elle ne le voyait pas tout à fait comme un simple ami à l’époque ? Ils n’en avaient jamais reparlé, et Abel, aujourd’hui, trente-quatre ans, était toujours incapable d’aborder le sujet frontalement.

« Il t’a été utile ? »


Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
Messages : 661

Voir le profil de l'utilisateur
Elle n'aurait pas dû se sentir intéressée lorsque Abel laissa échapper que Isaac Wells, son collègue qu'elle connaissait de Cosmos et Leopoldgrad, avait été étudiant avec lui. Maintenant qu'il le mentionnait... Elle se souvenait bien d'un Isaac, quand Abel était à Salisbury. Dans les amis qu'il lui citait, ceux envers qui elle entretenait une rancune sans même les avoir rencontrés, parce qu'elle était très jalouse. Elle n'avait pas fait le lien, Isaac était un prénom répandu et elle ne s'était pas attardée sur lui, même si elle sentait qu'il n'était pas vraiment indifférent à elle, il la draguait gentiment. Cette information apportait un éclairage nouveau sur l'archimage, surtout l'idée qu'il possédait des informations sur Abel, des informations compromettantes qu'elle ne détenait pas. Elle n'aurait dû avoir aucun intérêt pour des anecdotes concernant la vie étudiante de son ancien ami et pourtant... Elle était déjà en train de calculer dans sa tête comment elle pourrait les avoir. Elle plaisait à Isaac, quelques sourires, l'écouter parler de joint creux comme la dernière fois et cela devrait pas être très difficile... Elle était certaine qu'elle pourrait utiliser ces informations. Après tout, Abel et elle étaient dans un équilibre bizarre, elle ne savait pas ce qu'était leur relation. Rassembler des faits sur lui était forcément utile... Et toujours drôle.

- Tu n'aurais pas dû me dire ça... lança-t-elle avec un sourire en coin.

Elle n'irait pas les balancer sur le chantier, comme elle l'avait dit. Elle préférait garder cela pour elle et s'en sortir exactement au moment précis. Parfois, Isobel fonctionnait dans ses relations personnelles comme dans son travail : elle accumulait les informations pour avoir toujours l'argument qui faisait mouche. Elle avait bonne mémoire, retenait tout et ressortait au moment opportun. Elle estimait que c'était comme cela qu'on remportait un débat... ou une dispute. C'était étrange de parler à Abel de manière si légère, comme s'ils ne traînaient pas de lourd passif, comme si le poids des années n'était pas présent entre eux. C'était étrange mais étonnamment, pas désagréable. C'était conforme aux sensations qu'elle ressentait ici, portée par une étrange nostalgie. Comme avec son grand-père, avec qui rien n'avait changé. Elle n'avait pas envie d'aller contre cela, même face à Abel, même si elle restait méfiante au fond d'elle. Alors qu'ils parlaient, badinaient presque, elle se disait qu'ils pourraient presque renouer quelque chose. Bien sûr, ils ne retrouveraient jamais ce qu'ils avaient mais ils avaient l'air de bien s'entendre encore, quand ils ne se hurlaient pas dessus. Peut-être qu'ils pourraient retrouver des liens cordiaux. Peut-être même qu'ils pourraient redevenir un peu amis s'ils laissaient s'en aller leurs rancœurs. Elle ne savait pas si cela lui plairait mais... Abel avait été un très bon ami. Ils étaient à des années-lumières l'un de l'autre désormais mais peut-être qu'ils pourraient renouer quelque chose.

- Leur deuxième petit-fils ? releva-t-elle. Merci pour Antoine et Marius ! Ses deux cousins, respectivement le fils de sa tante Isadora, le petit frère de Michelle, et le fils de son oncle Paul. Elle ne les avait pas encore vus depuis son arrivée, elle avait pourtant beaucoup fréquenté Antoine. Elle aurait bien aimé le revoir. Et puis quand même pas, tu étais juste le meilleur ami qui devait avoir une bonne influence sur moi. Ne te gargarise pas trop, répliqua-t-elle narquoisement. Elle n'était pas la plus sage des enfants quand Abel était... trop sage, justement. J'aurai trouvé comment faire des château de sable toute seule, merci bien. Je t'accorde par contre que tes bouquins de cours m'étaient très utiles. Et du talent d'archimage... Cette halle de marché, à Cosmos, sérieusement ?

Une halle qui avait fait couler beaucoup d'encre, d'ailleurs, comme quoi, elle n'était pas la seule. Elle ne dirait évidemment pas qu'elle trouvait que Leopoldgrad était une réalisation magnifique, c'était trop facile. Si Abel n'avait pas été à l'origine du projet, elle y aurait pris un appartement. Mais puisqu'elle était trop fière et bien, elle restait dans le Oxford magique. Elle y était très bien de toute manière et les loyers de Leopoldgrad étaient exorbitants. Elle pouvait s'y payer quelque chose normalement avec son salaire, mais comme elle dépensait beaucoup, elle préférait rester avec un petit loyer. C'était aussi pour cela qu'elle ne vivait pas à Londres : entre ses ingrédients, ses voyages et ses habits, Isobel exploitait tout son salaire, elle ne pouvait rien mettre de côté. Elle s'en sortait parce qu'elle était vigilante mais tout de même. Elle ne pouvait pas se permettre de vivre seule à Leopoldgrad... A moins qu'elle commence à faire payer ses services vaudous, tiens. Roy allait en avoir pour son argent si elle faisait ça !

- C'était chez moi, confirma-t-elle quand elle lui rendit son vieux pull. Mais ma mère ne te l'aurait sûrement pas donné après mon départ. Ou même avant. Ou même jamais.

Sophie avait beaucoup de mal avec la mère d'Abel et donc avec Abel. Isy ne savait même pas pourquoi, cela avait toujours été ainsi. Des histoires de jeunesse, sûrement, elles n'avaient que quelques années de différences et dans des communautés comme le Carré Français, tout le monde avait toujours de vieilles histoires. Quand il lui demanda d'un ton presque doux quelle était son excuse, Isobel le regarda mais il avait les yeux baissés sur le pull. Elle ne s'était pas attendue à ce qu'il demande, la réponse lui semblait plutôt évidente. Ils s'étaient dit des choses le soir où elle avait débarqué chez lui en rage, suite à l'arrivée de sa mère en Angleterre. Elle lui avait confessé à demi-mots qu'elle avait été amoureuse de lui lorsqu'ils étaient adolescents, il avait répondu en insinuant que c'était réciproque. Moment d'ailleurs hautement gênant. A la hauteur de ces explications, il n'était pas bien difficile de comprendre pourquoi elle avait gardé ce pull à l'époque.

- Tu connais mon excuse, répliqua-t-elle un peu vivement. Cela restait un sujet sensible. Baissant les yeux quelques instants, elle se rendit compte que ce n'était pas la peine de lui sauter à la gorge comme cela : ce n'était pas sa faute. Aussi, s'adoucit-elle légèrement. Tu me manquais, à l'époque, marmonna-t-elle.

Elle n'aurait pas dû trouver ça gênant, surtout que c'était elle qui avait abordé le sujet. Cela faisait seize ans, elle était remise de ce béguin d'adolescente depuis longtemps. Néanmoins, quand il demanda si le pull lui avait été utile, cela lui fit un peu chaud au cœur, malgré elle et elle se sentit sourire. Elle avait trouvé la question... mignonne. Et elle eut envie de se donner une claque, tiens.

- On va dire que oui, répondit-elle. Ça compensait tes absences de trois semaines, ajouta-t-elle avec un sourire en coin.

Elle pouvait le dire sans rancune maintenant mais à l'époque, cela lui avait fait énormément de mal. Elle se rappelait de vendredi soirs à attendre Abel pour qu'il annule finalement. Le pire étant le soir de son anniversaire, de ses dix-huit ans. Il devait rentrer, elle avait acheté un cadeau et fait un gâteau, un peu raté mais bon, et elle l'avait attendu littéralement deux heures, dans son salon, avant qu'il n'annule. Il était sincèrement désolé, elle l'avait compris, quelque chose qu'il devait absolument boucler mais elle en avait été tellement blessée qu'elle en avait jeté le gâteau à la poubelle, d'un geste rageur. Mettant de côté ces vieux et mauvais souvenirs, elle continua de fouiller dans les cartons, ressortant une peluche en forme de lion qui lui tira un sourire.

- Sérieux ? Je n'aurai jamais pensé revoir ça.

C'était son doudou d'enfance, tout abîmé, sans fourrure à des endroits. Elle l'observa un instant avant de le poser à côté d'elle - si Roy le Gryffondor savait qu'elle avait eu une peluche lion - pour ressortir d'autres objets. Un vieux réveil, des livres, des crayons, encore des photos... Elle tira une boite à bijoux en bois qu'elle ouvrit, pour en tirer des bijoux breloques d'adolescente. Elle en sortit aussi un livre épais sur la magie occidentale, un peu poussiéreux.

- Tiens, tu me l'as offert celui-là, constata-t-elle en le feuilletant. Je le connaissais par coeur, je pouvais le citer. Je crois que ça faisait rire ton père. Au fait ! lança-t-elle en relevant ses yeux sombres vers lui. Comment va ton père ? André m'a dit que ta mère était toujours dans le coin, mais il ne m'a pas parlé de lui !

Elle avait toujours adoré le père d'Abel, un homme adorable. Il était un peu le papa de rêve qu'elle voulait avoir enfant, elle avait même des fois rêvé que c'était lui quand elle était petite et que du coup, Abel et elle étaient de la même famille et pourraient rester ensemble toute la vie. Même adolescente, quand elle avait du mal avec le monde entier, il avait toujours su lui tirer un sourire quand elle frappait à la porte de la grande maison blanche des Laveau.


Isobel Lavespère
I am a villain, a hero, no more and no less, an awful disaster, a beautiful mess. @ ALASKA.

Avatar par foolish blondie.
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
Messages : 207

Voir le profil de l'utilisateur
« Le meilleur ami indispensable pour veiller sur toi donc, vu la terreur des bacs à sables que tu étais, énonça tranquillement Abel. Un petit sourire fendit ses lèvres à la mention de Cosmos. Oh, je ne pensais pas que tu étais du genre à répéter les critiques rapides de journalistes polémiqueux. »

Cette halle entièrement faite de métal et de verre dans un paysage de brique avait fait couler de l’encre, et pourtant l’architecture d’acier faisait partie du patrimoine anglais. Mais bon, s’il commençait à se décourager à chaque papier sur ses projets… Il n’avait pas fini, il y avait à peu près autant de gens pour détester Leopoldgrad que pour la fantasmer. Au fond, peu importait : dans tous les cas, elle marquerait les esprits, tout comme cette halle.

Le pull entre les mains, Abel hocha la tête alors qu’Isobel déclarait que sa mère ne lui aurait probablement pas rendu. Pour cela, il aurait fallu qu’elle soit capable de venir le chercher et lui adresser la parole de son propre chef, et demander à Sophie Lavespère de se rendre dans les environs de la maison d’Adeline Laveau c’était se faire beaucoup d’espoirs. De toutes les personnes de la famille d’Isobel que l’archimage avait pu rencontrer, Sophie était de loin celle dont il ressentait la plus sourde animosité. Elle le regardait et lui parlait sans même cacher sa méfiance, et Abel se souvenait s’être souvent senti mal à l’aise en sa présence, plus jeune. Seul le fait qu’il soit ami avec Isobel semblait la retenir de lui témoigner la plus complète indifférence, alors quand elle était partie, Abel n’avait plus jamais recroisé Sophie, et vice versa. Ce n’était pas pour une histoire de pull oublié que les choses auraient changé.

La suite de la conversation capta son attention toute entière et lorsqu’elle avoua qu’il lui manquait à l’époque, il ne put résister à l’envie d’observer la posture d’Isobel. Elle le disait sincèrement, et le sujet était à peu près autant sensible pour elle que pour lui, visiblement. Abel ne savait pas trop pourquoi il s’était lancé dans cette voie de creuser le sujet, alors qu’il se sentait peu à l’aise avec, mais quelque chose l’avait poussé. La curiosité. L’atmosphère de ce grenier. Inconsciemment, il répondit au sourire esquissé par Isobel, se laissant transporter par les souvenirs de l’époque. Cette demi-année, entre le retour de Bâton-Rouge et son départ définitif. Ils avaient passé un été parfait ensemble, puis il lui avait fallu rentrer à Salisbury pour la rentrée. Et les choses s’étaient corsées. Il n’avait pas eu de vacances avant Noël donc les seuls moments où il pouvait revenir à la Nouvelle-Orléans était sur les week-ends, ce qui représentait peu, quand on savait qu’il n’avait pas la possibilité de tous les réserver non plus. Il lui écrivait autant que possible mais ce n’était pas suffisant : il lui manquait, elle-même lui manquait, même s’il ne lui en avait jamais tenu rigueur. Ce n’était pas le cas d’Isobel, il avait beaucoup ressassé ses aveux, ce fameux soir chez lui. Elle en était arrivée au point d’estimer que son départ ne serait pas si grave, puisqu’elle ne manquerait suffisamment à personne, et là-dessus, Abel avait une part de responsabilité même s’il n’en avait pas pris conscience.

« Désolé… Pour ça, répondit t-il au sujet de ses absences. Avec seize ans de retard, ajouta t-il en haussant les épaules avec impuissance, avant de s’apercevoir de quelque chose qui le fit sourire. En trois semaines, je te manquais assez pour que ça te marque, alors. »

Il n’avait pu retenir le commentaire mais il n’en ajouta pas plus, peu désireux de la mettre mal à l’aise. C’était étrange de revenir sur ce sujet, pas foncièrement désagréable, mais étrange. Abel en ressentait un mélange de nostalgie, de chaleur, de frustration et de regrets. Ils auraient pu refaire l’histoire avec des « et si », et dans ce cas de figure, particulièrement : et s’ils avaient su, l’un pour l’autre, à l’époque ? Cette pensée donnait presque le tournis à Abel, tant elle renversait toutes les autres, comme une hypothèse qui aurait pu faire absolument tout faire basculer. Après tout, n’avait t-elle pas dit qu’il aurait été capable de la retenir ? C’était simplement qu’elle ne lui avait pas laissé cette chance.

Encore plongé dans ses pensées, il ne réagit pas lorsqu’elle retrouva l’une de ses vieilles peluches d’enfance et ne se réveilla qu’en voyant un vieux cadeau entre ses mains. Il avait pris l’habitude dès qu’il avait eu assez d’argent de poche pour pouvoir faire ce genre de cadeau de lui offrir tout types d’ouvrages ou objets sur la magie occidentale, car il savait que cela la fascinait à l’époque. Et c’était facilement accessible pour lui, qui étudiait à Salem.

« Mon père ? » releva Abel, presque avec surprise.

Son père… Merlin, c’est vrai, il ne lui avait jamais dit. Fouillant dans ses souvenirs à la recherche d’un moment où cette information aurait pu lui échapper, il ne trouva pas. Il n’avait pas eu l’occasion de lui annoncer ce fait.

« Mon père va bien, commença t-il, mais… Il n’habite plus ici. Il vit dans la banlieue new-yorkaise. Lui et ma mère ont divorcé depuis à peu près douze ans, maintenant. »

Et il haussa les épaules d’un air plus indifférent que désolé, sans quitter Isobel des yeux, car quelque chose lui disait que cette nouvelle lui ferait un choc.


Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
Messages : 661

Voir le profil de l'utilisateur
Terreur des bacs à sable... Quand même. Isy voulait bien admettre qu'elle n'avait pas été la plus sage des enfants, surtout à partir du moment où elle était retournée chez sa mère mais elle n'avait pas non plus une terreur. Ou du moins, elle ne le voyait pas comme cela. C'est juste qu'elle avait toujours eu l'impression de devoir se battre pour exister à la Nouvelle-Orléans. Elle n'avait pas non plus grandi dans l'endroit le plus équilibré du monde, il fallait l'admettre, mais certains, comme Abel, s'en sortaient très bien. C'était plus une question d'équilibre familial proche : même en étant élevée par ses grands-parents, elle voyait sa mère régulièrement et cela ne se passait pas toujours bien. Pendant longtemps, elle n'avait eu de cesse de demander à tout le monde qui était son père et personne n'avait pu lui répondre. Alors elle avait cessé d'aborder le sujet, elle n'en n'avait pas besoin de toute manière. Mais au moment où elle était retournée chez Sophie, cela avait été le début de la fin : sa mère ne l'élevait pas, sa mère ne la cadrait même pas. C'était violent de vivre avec une personne telle que sa mère, dans un environnement comme celui-là, avec le reste du coven qui fermait les yeux parce que personne n'avait envie d'avoir à élever un enfant supplémentaire, dans des familles parfois déjà en difficulté. Isobel était petite, souvent laissée à elle-même et en avait développé de sacrés réflexes d'agressivité pour quiconque lui posait problème : c'était la seule réponse qu'elle connaissait alors.

- J'ai jamais eu besoin de toi pour me défendre, rappela-t-elle. En fait, j'ai jamais eu besoin de personne pour ça, on apprend très vite très le coin.

Elle mettait un point d'honneur à continuer à appliquer cela. Sa seule exception avait été l'aide qu'elle avait demandé à Roy face à Abel, mais la situation l'avait submergée. Mais en soi, elle était clairement efficace pour se défendre, pas forcément de la manière la plus droite ou légale possible mais elle avait toujours su s'en sortir et rares étaient désormais les gens qui osaient s'en prendre à elle... Si ce n'est sa famille, encore une fois. Parce que, contrairement aux autres personnes à qui elle avait fait face depuis qu'elle était partie, ils se battaient avec les mêmes armes... Enfin, ce n'était pas le moment de penser à cela tant que les prêtresses ne la convoqueraient pas de nouveau et elles ne semblaient pas très pressées, sans doute pour le plaisir de bien lui faire comprendre qu'elles étaient seules maîtresses de son sort ici. Chassant ces pensées de son esprit, Isobel haussa les épaules quand Abel s'excusa pour ses absences, il y a seize ans. C'était un peu inutile mais elle appréciait le geste. Il faut dire aussi, qu'en soi, il n'y avait rien de bien dramatique. Il vivait dans une autre ville pour ses études, ne revenait pas chez sa mère tous les week-end, rien de bien surprenant pour un étudiant. Mais à l'époque, Isy le vivait comme un véritable drame pour l'adolescente qu'elle était. Ils venaient de se retrouver après avoir été injustement séparés par la guerre et il devait déjà repartir après un été dont elle se souvenait encore nettement comme l'été préféré de sa vie.

- Hé, ne prends pas la grosse tête, lança-t-elle immédiatement lorsqu'il fit remarquer qu'il lui manquait en trois semaines. Je m’ennuyais à mourir. J'y arrivais facilement en classe donc je m'ennuyais là-bas, je connais le quartier et les environs par cœur donc j'étouffais puis à cette époque, Michelle craquait sur son loup-garou, là, donc impossible de passer du temps avec elle. J'étais désœuvrée. Mon seul plaisir était de rendre dingue le monde autour, mais tu vois, même ça, ça lasse, ajouta-t-elle avec insolence.

Cela avait été une période charnière de sa vie. Enfermée à la Nouvelle-Orléans comme un lion en cage, elle tournait en rond dans les rues ivres de soleil et de chaleur, cherchant quelque chose pour s'occuper. Elle faisait de la magie avec une facilité désarmante, jouant un peu avec les limites de ses pouvoirs incomplets à l'époque. Elle jouait de toute manière avec toutes les limites à l'époque, surtout celle de l'autorité. Elle avait eu une sacrée crise d'adolescence et elle en avait fait des bêtises, à en faire s'arracher les cheveux des prêtresses. Sa grand-mère avait dû s'en retourner dans sa tombe. Elle préférait ne pas penser à l'opinion qu'elle aurait de tout cela, de sa fuite également. Anne était très attachée au coven, à ses traditions et elle n'aurait pas cautionné ce qu'elle avait fait. Néanmoins, Isobel n'avait jamais eu de signes contraires et elle priait cette dernière très régulièrement, comme elle priait Michelle désormais.

- Oui, ton père, répéta Isobel quand elle sentit Abel s'en étonner. Il va bien au moins ?

C'était un décès qu'elle n'avait pas envie d'apprendre. En arrivant ici, Isobel avait dû actualiser ses données sur toute sa famille : qui était décédé, qui s'était marié, qui avait eu des enfants... Les choses avaient beaucoup changé, comme le lui disait son grand-père. Certaines des prêtresses de son époque étaient mortes de vieillesse, avaient été remplacées par des femmes qu'Isy connaissait. Elle connaissait la majorité des victimes de Katrina mais en avait également appris d'autres. Il y avait eu aussi de nombreuses naissances, de nombreuses cousines de sa tranche d'âge, et même en dessous, étaient devenues mères, s'étaient mariées, divorcées, remariées parfois... Son grand-père avait pas mal de photographies et surtout, une bonne mémoire pour connaître ce genre de choses. Sa cousine Joséphine, par exemple, avait trois enfants. Son autre cousine Lenny avait eu un enfant l'année suivant son départ, alors qu'elles avaient le même âge. Plein de choses de ce genre qui avaient autant surpris Isobel que parfois, fait sourire. Elle fut rassurée d'apprendre que le père d'Abel allait bien, mais fronça des sourcils en entendant la suite. Quand le mot divorce fut prononcé, elle ne put retenir une exclamation.

- Sérieusement ? Mais pourquoi ?

Lorsqu'elle était enfant, la famille d'Abel lui apparaissait comme la famille parfaite. Ils avaient cette grande maison blanche, typique des maisons coloniales du Carré, une grande et belle maison avec un jardin immense. Elle n'avait de cesse de comparer tout ça à sa propre vie et avait été très jalouse d'Abel. Sa mère était grande, belle, élégante, le contraire de la sienne qui rentrait ivre à la maison. Son père était gentil, jouait du saxophone et lui montrait parfois comment faire. Chez Abel, c'était toujours propre et les placards étaient toujours bien remplis, son père leur préparait des goûters. Et puis il avait une grande chambre, plein de jouets et ses deux parents. Ils partaient en vacances l'été et Isy l'enviait énormément. Ses parents étaient là le soir, lui demandait comment s'était passée la journée d'école, l'aidait avec ses devoirs parfois, jouait avec lui. C'était la famille à laquelle elle aspirait, à l'époque. Désormais, elle avait juste du mal avec le concept de famille. Apprendre que son idéal familial s'était brisé lui faisait honnêtement très étrange, comme une désillusion d'enfance.

- Mais tu l'as pris comment ? Je suis désolée. Avec douze ans de retard.


Isobel Lavespère
I am a villain, a hero, no more and no less, an awful disaster, a beautiful mess. @ ALASKA.

Avatar par foolish blondie.
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
Messages : 207

Voir le profil de l'utilisateur
La répartie d’Isobel tira un sourire à Abel, qui eut plus que jamais la sensation de retrouver le ton de leurs discussions d’adolescents, à se charrier et se provoquer. Revenir sur cette époque où elle lui en voulait beaucoup sans jamais lui avoir dit à quel point, et parvenir à plaisanter dessus avait quelque chose de réparateur. Son regard posé sur les cartons se releva vers la sorcière alors qu’elle déclarait qu’elle n’avait pas eu d’autre occupation que de faire tourner en bourrique son monde.

« Tu y arrivais plutôt bien pourtant » répliqua t-il pour la taquiner.

D’ailleurs, il avait été relativement surpris de découvrir qu’Isobel s’était assagie dans son attitude, ce qui était stupide : ils changeaient tous de personnalité en grandissant et en prenant des responsabilités. Mais pour quelqu’un qui avait connu la jeune fille taquine, joyeuse et bavarde qu’elle avait été, c’était un peu étrange de la voir au Ministère anglais, si sérieuse, secrète et très professionnelle. Lui-même devait avoir un peu changé, il ne s’en rendait pas bien compte, mais il s’amusait de retrouver quelques traits de personnalité de son ancienne meilleure amie.

La conversation dériva sur le divorce de ses propres parents, sans qu’Abel ne s’y attende. Il n’avait effectivement pas eu l’occasion d’en parler avant ce jour, il n’y avait même pas songé d’ailleurs, tant cet état de fait lui paraissait aujourd’hui établi. Il s’y était fait assez rapidement, ce qui était sans doute aidé par le fait qu’à ce moment-là, il rentrait rarement à la Nouvelle-Orléans, pris par son entrée dans le monde du travail. Il se souvenait toutefois que la nouvelle du divorce l’avait un peu surpris : il s’était rendu compte que cela faisait quelques années que le couple de ses parents s’étiolait mais, éloigné d’eux, il n’avait pas mesuré à quel point.

La réaction d’Isobel n’avait rien d’inattendu, après tout, la dernière fois qu’elle avait vu ses parents, ils formaient un couple équilibré et amoureux. Abel n’avait pas à se plaindre, il avait connu une enfance heureuse et stable, élevé par des parents aimants, qui s’étaient séparés à un âge où il avait suffisamment de maturité pour accepter leur décision. Il y avait eu toute une période qu’Isobel n’avait pas pu voir, celle où Edgar et Adeline, autrefois si complices, se rendaient peu à peu compte qu’ils ne se comprenaient plus, jusqu’à en arriver à la difficile conclusion. Pour toute réponse à l’étonnement d’Isobel, Abel haussa les épaules, comme pour relativiser cette situation qu’il avait depuis longtemps acceptée.

« Bah, je m’y suis fait, depuis le temps, déclara t-il. Sur le coup, je n’étais même pas tant surpris, je m’y attendais en quelque sorte. J’espérais qu’ils n’en arrivent pas jusque là, mais bon… Je crois que c’était un peu inévitable. Tu sais, mon père n’a jamais vraiment réussi à se faire à la vie du coven. Il le cachait bien, ou plutôt, il prenait sur lui et tout avait l’air de très bien fonctionner un long moment. Mais à la Nouvelle-Orléans, beaucoup de choses sont différentes, voire inversées par rapport à tout ce qu’il a connu avant de s’y installer. Surtout que ma mère n’est pas n’importe qui, elle a une position de prêtresse dans un des covens les plus importants de la ville, et lui qu’était t-il ? Un petit musicien, effacé derrière sa femme dont il avait gentiment adopté toute la culture. »

Son père n’avait que peu parlé de ses choses avec lui, mais Abel connaissait sa personnalité, ce qui l’avait aidé à construire ses propres hypothèses. Ses forts sentiments pour Adeline et son caractère romantique l’avait rapidement poussé, peut-être précipité, à s’installer avec elle, dans une ville qu’il connaissait mal, voyant leurs différences de culture comme le challenge de leur couple. Cependant, en tant que prêtresse, sa femme appartenait autant, si ce n’était plus, à son coven qu’à lui, ce qu’Edgar n’avait jamais réussi à complètement accepter. Les années passant, sa relation avec sa femme s’éloignait inévitablement de la passion des premiers jours et devenait une sorte de routine dans laquelle il n’avait pas toujours sa place. Et surtout, il s’était aperçu que plus les années passaient, plus Adeline s’investissait dans son coven, car certaines anciennes partaient, et elle-même gagnait en crédit avec l’expérience et l’âge, jusqu’à faire partie des prêtresses les plus respectées.

« Parfois je me demande si les choses se seraient passées autrement si j’étais resté à la Nouvelle-Orléans, avoua Abel, après un certain temps de silence. J’ai l’impression qu’à certains moments, mon père se sentait désoeuvré, ou pas tout à fait à sa place, même après toutes ces années. Quand j’étais là, il s’occupait de moi, plus que ma mère d’ailleurs. Puis je suis parti de chez moi, je revenais seulement quelques week-ends dans l’année et pour les fêtes. Et quelques années plus tard, lui et ma mère divorçaient. J’imagine que… -prenant quelques secondes pour formuler ce qu’il n’avait jamais vraiment exprimé à voix haute, il poursuivit sur un ton hésitant- en quelque sorte, mon départ a exacerbé un sentiment d’exclusion qu’il avait déjà, depuis longtemps. »

Abel avait attrapé une peluche sur le carton le plus proche de lui, pour se mettre à jouer distraitement avec pendant qu’il parlait. S’arrêtant de discourir, il s’arrêta aussi dans ses gestes et releva simplement la tête pour observer la réaction d’Isobel. Il se souvenait qu’elle avait particulièrement apprécié et respecté son père, quand ils étaient plus jeunes, car ce dernier l’accueillait toujours très bien lorsqu’elle venait leur rendre visite. Aussi ajouta t-il, à la fois pour la taquiner et pour finir sur une note rassurante :

« Alors, grosse désillusion d’enfance ? Cela dit, mes parents se sont séparés sans coup d’éclat, et ça leur arrive d’échanger des nouvelles aujourd’hui. Ils font simplement leur vie chacun de leur côté. Ils ont l’air plus heureux comme ça. » Au moins son père. Sa mère, en revanche, il n’était pas bien sûr… Mais il ne précisa pas.


Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
Messages : 661

Voir le profil de l'utilisateur
- C'est parce que je suis douée dans tout ce que je fais, répondit Isobel avec aplomb.

Surtout lorsqu'il s'agissait d'embêter le monde. Elle avait toujours eu un étonnant et précoce talent dans ce domaine : déjà enfant, après la mort de sa grand-mère, elle avait commencé à être intenable. Les germes étaient déjà peut-être là avant mais Anne Lavespère était une femme stricte qui élevait sa petite-fille dans l'angoisse de refaire les mêmes erreurs qu'avec ses propres filles. Isobel se retrouvait punie à la moindre bêtise, dans un coin de la cuisine, elle arrivait encore à s'en souvenir. Les choses avaient été plus compliquées après, quand elle avait compris à quel point il était simple - et drôle - de faire hurler les adultes quand elle-même était fâchée. Mais elle n'était pas une enfant méchante, juste un peu agitée, un peu malicieuse, un peu difficile à tenir mais pleine de bonne volonté. En revanche, elle avait été une adolescente exécrable, véritablement. Si elle se retrouvait en face d'elle-même à cette époque, elle se serait donné des claques. Avec un recul d'adulte, elle comprenait ses tantes qui ne voulaient plus la voir : Isobel cultivait l'art et la manière d'être insupportable. Elle n'était pas heureuse donc avait décidé de rendre la vie aussi pénible qu'elle l'était pour elle, et cela, à tous les représentants d'une quelconque autorité, qu'elle soit parentale ou hiérarchique. Il n'y avait qu'avec ses amis qu'elle retrouvait un peu de douceur et de gentillesse, Abel en avait été la preuve. Elle avait vite abandonné cette attitude en quittant la Nouvelle-Orléans, tout simplement parce qu'elle avait dû arrêter d'être une adolescente pleine de caprice. Plusieurs évènement l'avaient fait rentrer dans l'âge adulte avec brusquerie et Isy avait juste pris sur elle, avait continué à avancer. Elle en gardait des traces encore aujourd'hui : cette fugue et ses conséquence avaient modelé sa vie et son caractère.

C'est aussi pour cela que c'était si étrange de revenir ici : elle avait l'impression de faire face à une autre elle, comme dans une autre vie. Tout ici était à la fois un souvenir qu'elle avait chéri et quelque chose qu'elle avait voulu fuir, dans une ambivalence qu'elle ne parvenait pas toujours à gérer. Ce qui lui faisait du bien, autant que cela lui faisait étrange, c'était d'apprendre de nouvelles choses sur ce lieu familier. Il y avait eu les tragiques nouvelles des décès qui l'avaient peinée bien plus que ce qu'elle n'aurait pu penser mais il y avait aussi des choses plus joyeuses, des bonnes nouvelles. Et les évènements dont elle ne savait que penser mais qui la laissait assez interloquée, à l'image du divorce des parents d'Abel. Elle l'écouta en parler avec attention, ses mains posées sur ses genoux découverts. Elle fut un peu surprise d'entendre que Edgar Grant n'avait jamais réussi à se faire à la vie du coven, tant ses souvenirs lui donnaient l'impression du contraire. Il faut dire aussi qu'elle ne l'avait pas vraiment connu en soi, comment aurait-elle pu ? C'était le papa d'Abel, c'était tout un symbole dans son esprit d'enfant et ce simple titre lui suffisait pour affirmer qu'elle le connaissait. C'était le papa d'Abel, celui qui lui donnait toujours un gâteau quand elle venait chez eux et qui la ramenait parfois chez son grand-père quand il la trouvait en train de jouer dans la rue le soir, toute seule. Elle ne put s'empêcher de trouver cela triste, la manière dont Abel exposa le couple de ses parents : son père écrasé derrière sa mère, sans jamais réussir à se faire à tout ce qui composait leur monde. C'était sûrement pour cela que la plupart des gens se mariaient avec des personnes rencontrées ici, qu'elles soient d'un autre coven ou tout simplement familières avec leur monde. C'était difficile d'être un étranger en Louisiane. Ils avaient un tel culte de la famille et de la terre ici, qu'il fallait être né ici pour y appartenir. Peu importait combien de temps et comment Isobel Lavespère était partie : elle était d'ici, personne ne le renierait. Mais peu importait aussi depuis combien de temps une personne vivait loyalement sur leurs terres et ce qu'elle y faisait pour leur communauté : elle resterait toujours dans le fond une pièce rapportée. Des zears, disait son grand-père en vieux créole du Sud.

Elle fit tourner sa bague autour de son index quand Abel reprit la parole après un silence, se demandant si les choses auraient été différentes s'il était resté à la Nouvelle-Orléans. Elle ne put s'empêcher de se poser la même question, mais pas concernant Edgar, non, les concernant. Isobel avait vécu ses dernières mois ici avec énormément de difficultés car elle avait eu l'impression d'être abandonnée, d'être laissée en arrière par Abel qui partait faire ses études au loin et n'était plus là tous les soirs comme avant. Cela avait joué énormément dans sa décision, même si d'autres facteurs entraient en compte, il n'aurait pas été juste d'imputer cela uniquement au fait que son meilleur ami d'alors mène sa propre vie. Mais Isy avait tellement mal vécu ce départ, elle se souvenait encore de tout ce que cela lui faisait ressentir, même si elle n'aimait pas y penser. Évidemment qu'elle s'était déjà posé la question de savoir si cela aurait fait une différence et elle pensait en toute sincérité que oui. S'il était resté, elle ne serait pas partie... Mais cela n'aurait pas été une bonne chose. Abel ne pouvait pas passer à côté de sa vie pour son père ou pour elle, il méritait bien mieux que les garçons qui n'avaient pas le choix de s'enterrer à la Nouvelle-Orléans, n'ayant pas la possibilité de construire quelque chose ailleurs. Il valait mieux pour elle qu'elle soit partie, elle en avait l'intime conviction. Quant à Edgar... S'il n'était pas heureux, se rattacher à la présence de son fils pour supporter la situation n'aurait sûrement pas arrangé les choses au fil des années. Elle regarda ses mains qui jouaient avec une vieille peluche poussiéreuse, finissant par secouer légèrement la tête à sa conclusion, un léger sourire s'épanouissant sur ses lèvres.

- C'est comme ne plus croire au Père Noël.

Si même son modèle de famille idéale volait finalement en éclats, elle allait vraiment finir par se dire que toute cette histoire, de parents, d'enfants, de pelouse verte et de dîners ensemble le soir n'était qu'une belle connerie, pardonnez le mot. C'était artificiel, c'était pour les gens qui se sentaient trop seuls pour continuer à rentrer dans un appartement vide le soir. Elle, elle s'en accommodait très bien.

- Mais ce n'est pas ta faute, tu sais. Si vraiment, comme tu le dis, ton père n'était pas bien ici, cela aurait fini par éclater, que tu sois là ou non. C'est difficile de vivre dans ces rues, il faut vraiment le vouloir. Disons que ton départ a peut-être accéléré les choses... Mais les dés étaient jetés bien avant. Il n'était tout simplement pas fait pour tout cela. Je doute que quelqu'un soit vraiment fait pour tout cela d'ailleurs mais... Qui suis-je pour critiquer ? ajouta-t-elle en haussant les épaules. Une odieuse traîtresse dirait sûrement Denise. Ils n'avaient qu'à faire six enfants, conclut-elle, un peu malicieuse. Peut-être qu'il aurait ainsi eu le cerveau suffisamment occupé !

Abel et elle étaient deux enfants uniques, ce qui était rare dans le coin. C'était peut-être pour cela qu'ils étaient devenus si amis, à l'époque. Les familles des covens aimaient faire de nombreux enfants, cela leur permettait de se renforcer : de nombreuses filles voulait dire de nombreuses sorcières tandis que les garçons venaient grossir la communauté, leur permettait aussi de s'étendre et de faire tourner le coven. Beaucoup de femmes faisaient des enfants jusqu'à avoir au moins une fille, aussi. Contrairement à certaines parties du monde, n'avoir que des garçons n'était pas quelque chose de bien : c'était de la magie qui se perdait.

- Ou alors, ton père et moi aurions dû former un club de soutien pour cause de Abel partant égoïstement faire des études au Nord. On aurait eu du succès peut-être. Tu veux que je lui écrive pour lui proposer l'idée ? lança-t-elle malicieusement.

Elle ouvrit un nouveau carton et le nuage de poussière qui s'en échappa la fit tousser un peu. Elle trouva d'autres vêtements et surtout, une belle boîte en bois sombre, gravée de vévés. Elle ne put s'empêcher de sourire, quelques étoiles dans les yeux.

- Ma boite à magie ! Je n'ai pas pu l'emporter quand je suis partie, elle était trop lourde ! Je pensais que ma mère l'aurait rendue aux prêtresses, j'étais persuadée qu'elle la fouillerait... C'était à ma grand-mère.

Elle y était très attachée et cela avait été un crève-cœur de la laisser en arrière. Elle avait pris les choses les plus importantes dedans mais avait juste deux sac à dos et avait dû faire un choix, son grimoire et ses deux dagues prenant déjà beaucoup de place. Elle avait pris ses papiers, de l'argent, autant de vêtements qu'elle pouvait et quelques objets à valeur sentimentale ou magique : les lettres d'Abel, quelques bijoux de sa grand-mère, quelques artefacts vaudous, des ingrédients, sa baguette magique et une petite peluche offerte par son grand-père, un pélican miniature. Sorbier lui avait grignoté le bec il y a quelques années, elle avait failli en pleurer. Mais elle avait dû laisser sa boite à magie derrière et l'avait longtemps regretté, ce qui expliquait la précaution avec laquelle elle la maniait. Elle écarta le carton du coude pour la poser sur le sol, caressant le bois du bout des doigts. Elle l'ouvrit, le couvercle grinçant légèrement, dévoilant des sachets d'herbes rabougries, voire disparues, des grigris dans leur petit sac de velours, quelques notes à moitié effacées sur des feuilles volantes. Elle sortit les petits sacs, les tâta mais ne sentit aucune magie qui s'en dégageait. Ils n'étaient pas très puissants, ce qui n'était pas étonnant : elle était toute jeune. Elle les posa sur le sol poussiéreux, ainsi que les feuilles, après avoir parcouru son écriture alors ronde du regard. Dans le fond de la boite, il y avait un petit carnet, des aiguilles, des chutes d'ingrédients, de tissus, et une petite poupée vaudou, presque mignonne, qu'elle saisit avec un rire.

- Oh non, regarde ça ! J'avais fais une poupée, je ne me souviens même plus pour qui ! Elle la considéra avec attention quelques secondes, la pressant légèrement. Cela fait des années que je n'en n'ai pas fais, je devrais peut-être, ajouta-t-elle en songeant à Mildred Magpie. Elle saisit une aiguille du bout des doigts, l'approchant de la petite poupée, hésitant quelques secondes avant de la reposer. Les prêtresses m'ont interdit de faire de la magie, si elle est encore reliée à quelqu'un et qu'elles l'apprennent, elles vont faire une poupée Isobel et m'enfoncer une aiguille entre les deux yeux, expliqua-t-elle, presque déçue. Elle leva les yeux vers Abel et lança la poupée sur ses genoux. Mais vas-y toi, amuse-toi !

Elle prit le petit carnet et le feuilleta. Il était rédigé d'une écriture grossière, enfantine et elle prit quelques secondes pour reconnaître ce que c'était.

- C'est notre carnet quand je t'apprenais la magie, réalisa-t-elle. Il y a les dates et les sorts, constata-t-elle en souriant, absorbée par les pages. 14 novembre 1984. Sortilège de la fleur - j'ai fait une faute à fleur - sur un bourgeon - et une à bourgeon, c'est du propre. "Abel a pas réussi." Elle tapota la ligne en riant. Regarde, je tenais la liste de tes progrès, comme c'est mignon. Ah, tu as en revanche réussi le sortilège de changement de couleur sur un petit caillou le 16 janvier 1985. Impressionnant ! C'est pour ça que tu es devenu archimage ? lança-t-elle, taquine.


Isobel Lavespère
I am a villain, a hero, no more and no less, an awful disaster, a beautiful mess. @ ALASKA.

Avatar par foolish blondie.
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
Messages : 207

Voir le profil de l'utilisateur
Abel se rendit compte à la façon dont Isobel lui donna un avis rassurant qu’il venait tout simplement de se confier spontanément à elle, d’un sujet dont il ne parlait pas à tout le monde, qui plus est. Sans doute parce qu’Isobel avait bien connu sa famille, il ne se sentait pas dérangé à l’idée de lui parler des problèmes qui l’avaient secouée. Ce qu’elle lui disait faisait sens, en tout cas, il savait au fond de lui qu’il n’aurait rien pu faire et que l’histoire était surtout entre son père et sa mère, mais comme tout enfant de parent divorcés, il avait eu quelques moments de doute sur sa propre culpabilité.

« Tu as raison, reconnut t-il, cela faisait un moment qu’il ne se sentait plus trop à sa place, de toute façon. Le commentaire d’Isobel le fit secouer la tête, amusé. Six enfants ! Non merci, je suis bien en fils unique, moi. »

Adeline était la seule de sa génération à n’avoir eu qu’un fils, d’ailleurs, et Abel s’était toujours senti un peu différent de ce point de vue là. En grandissant, il s’y était fait et en avait vu les avantages, mais quand il était petit, il le regrettait, sans oser en parler à ses parents. Tous ses cousins avaient des frères et soeurs, même Alexandre avait une petite soeur, Marine. La plus prolifique était sa tante Ariane, qui avait fait cinq enfants. Abel avait donc un certain nombre de cousins, dont il était plus ou moins proche selon leur âge, mais il n’avait jamais connu une vraie relation fraternelle. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il s’était rapproché si vite d’Isobel, fille unique comme lui, qui était devenue une meilleure amie, une sorte de soeur, avant que leur relation n’évolue vers d’autres chemins.

« Ah, ça, c’est trop tard, je suis déjà diplômé et résident du Nord, répliqua t-il en insistant sur le mot d’un ton grave, comme s’il s’agissait là d’un endroit très mystérieux et fourbe. Mais si tu veux tenter, tu auras peut-être une chance de le croiser au Pays de Galles, tiens. Il se rend là-bas parfois pour voir de la famille. Encore un autre endroit où on aurait pu se croiser par hasard. »

Ce qui était assez ironique d’ailleurs, car ce pays faisait partie du Royaume Uni où travaillait Isobel tout ce temps là. Abel se souvenait avoir passé un Noël quelques années plus tôt chez sa grand-mère paternelle, fièrement galloise, revenue sur sa terre d’origine pour y écouler sa retraite. A ce moment-là il s’était peut-être trouvé très proche d’Isobel, sans le savoir…

Il remarqua qu’elle s’était emparée d’une petite boîte, qu’il reconnut assez vite pour l’avoir vue la manipuler lorsqu’ils étaient enfants. Il savait que cet objet avait une certaine valeur pour Isobel et il fut assez étonné de voir qu’elle ne l’avait pas emporté avec elle. Manque de place, ou refus d’emporter un objet si symbolique avec elle ? Il n’en savait trop rien, mais il savait qu’elle avait continué de pratiquer la magie, même en dehors de la Nouvelle-Orléans, alors il supposait que c’était plutôt qu’elle n’avait pas eu le choix.

« Je crois que ta mère a plutôt tout empaqueté sans faire de différence, pour tout ramener là. »  

Cela se voyait dans la façon dont elle avait entassé les choses dans les cartons, il n’y avait aucune espèce d’ordre ou de logique. Sans toucher aux objets, il les regarda dans leur boîte et il la regarda elle, visiblement ravie de retrouver ces souvenirs. Il se prit à ressentir un certain attendrissement, surtout lorsqu’elle découvrit la petite poupée qu’elle avait confectionnée, dont Abel ne se rappelait plus vraiment mais il émit tout de même son hypothèse :

« C’est pour Denise très certainement. Regarde ces yeux, c’est vraiment tout elle. Une lueur moqueuse s’alluma dans son regard, vieille habitude qu’il avait lorsqu’il parlait d’elle avec Isobel, autrefois. Il attrapa la poupée lorsqu’elle la lui lança, levant les yeux au ciel à son commentaire. « Toujours le mot pour me rappeler que moi, je ne peux pas faire de vaudou, de toute façon, hein. »

Il la taquinait derrière son air sérieux, d’ailleurs ils en arrivèrent justement à son apprentissage en la matière. Cette fois il reconnut aussitôt le petit carnet qu’ils avaient tous les deux partagé dans leur enfance. Il eut un véritable rire, quand elle lui lut ce qu’elle avait écrit alors qu’ils avaient à peine dix et huit ans, et rentra volontiers dans son jeu :

« Hé, j’avais des prédispositions, en fait ! Tu écrivais tout le temps des remarques, tu aimais bien jouer les maîtresses, rappela t-il d’un ton narquois. D’un geste rapide, il lui piqua le carnet pour le feuilleter à son tour, emporté par la curiosité. Moi aussi je notais des choses sur toi. 2 février 1985. Isobel a cramé quelques mèches de mes cheveux en voulant exécuter un sortilège avec ma baguette. Elève dangereuse et intenable. Je me souviens ! s’exclama t-il en riant à nouveau. Tu m’avais piqué ma baguette pendant que je révisais mes cours à mon bureau. Tsss, j’ai dû trouver une excuse pour expliquer ça à ma mère après, déclara t-il en secouant la tête de désapprobation. Le problème avec les baguettes, c’est qu’elles choisissent leur sorcier, et toi tu avais une relation un peu… explosive avec la mienne. Et leurs mésaventures à ce propos ne manquaient pas. Je ne sais pas si je serai toujours capable de faire changer des cailloux de couleur, tiens, ça fait une éternité que je n’ai pas essayé de faire de magie. »

Isobel avait toujours été son seul véritable lien avec la magie vaudou, alors quand elle était partie, ce lien s’était délité, et puis, il s’était trouvé un autre domaine de prédilection entre temps. Il releva la tête vers Isobel, qui riait aussi à l’évocation de tous ses souvenirs, et il se prit à la regarder un instant. Il eut un sourire, s’évanouissant légèrement, tandis qu’il déclarait en baissant les yeux vers le carnet :

« On était mignons à l’époque. »

Il n’avait pas tout à fait dit ce qu’il pensait vraiment, mais il n’allait quand même pas avouer qu’il venait de la trouver toute mignonne, n’est-ce-pas ?


Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
Messages : 661

Voir le profil de l'utilisateur
- Oh, tout le monde le sait ça ! Abel Laveau, partager ? Étrange idée !

Elle était néanmoins elle-même fille unique, peut-être avait-elle aussi du mal à se montrer prêteuse. Abel et elle n'avaient pas eu la même enfance, malgré leurs statuts identiques : elle avait eu beaucoup moins et souvent en commun avec des cousines. Elle récupérait les vêtements trop petits des grandes, elle partageait ses jouets avec Michelle, qui était aussi un peu plus gâtée. Elle avait beaucoup grandi avec cette dernière de toute manière, ne serait-ce que durant les deux ans passés à Bâton-Rouge. Abel, lui, c'était le fils unique de cette grande maison blanche à la limite entre le Carré et Garden District, qui avait cette grande chambre et ce grand jardin pour lui tout seul, avec ses jouets et ses affaires. Elle se rappelait notamment de ses legos de construction, où ils jouaient des heures. Mais malgré toute sa vie en communauté, Isy était une fille unique : le seul enfant de sa mère. C'était bien sûrement pour cela qu'Abel et elle étaient devenus amis, parce qu'ils étaient tous les deux ceux qui étaient seuls le soir chez eux, sans personne avec qui jouer en plus.

- Tu vis où au Nord, d'ailleurs ? fit-elle en souriant légèrement à son air grave. Je ne t'ai jamais demandé. Attends, laisse-moi deviner ! s'exclama-t-elle en levant une main. En Virginie ! Non, non, dans le New-Jersey ! Le Maine !

Elle le voyait bien dans le Maine, tiens, lointains cousins de la Louisiane à l'époque des colonies. Puis bon, cela lui correspondait bien, le Maine. C'était grand, calme, pas trop pluvieux. Oui, elle aimait l'embêter à ce sujet mais elle l'avait toujours fait, c'était facile de taquiner Abel sur son caractère si différent du sien. C'était à se demander comment ils avaient pu être si amis à une époque... Pour eux, ce n'était pas du "qui se ressemble s'assemble", plutôt du "qui se dissemble se complète". Elle le taquinait parce qu'il était toujours pondéré et raisonnable quand elle se laissait beaucoup plus facile emporter, Isy était sensible à ses émotions, même si elle essayait de se défaire de ce défaut au quotidien, il revenait au galop parfois. Abel, lui, semblait parfois intouchable, elle n'avait pu que le remarquer ces derniers mois, alors qu'elle était au bord de l'explosion, il semblait peu touché par ces basses agitations. Il n'y avait bien que lors de leur première confrontation, au Nouvel An, qu'elle avait réussi à le secouer véritablement, elle s'en rappelait encore. Mais elle avait dû utiliser toute la bassesse dont elle était capable et piétiner ce qui aurait pu rester alors entre eux. Mais cela commençait à dater, songea-t-elle le regardant. Un an dans quelques mois que cette histoire avait refait surface. Désormais, ils semblaient avoir dépasser cela et retrouver une relation plus apaisée, ce qui n'était pas déplaisant, au contraire.

- Ah oui, j'avais oublié ça ! fit-elle quand il mentionna qu'elle pourrait croiser son père au Pays de Galles. Tu es britannique. C'est drôle, j'avais oublié ! Cela te va bien, tu vas me dire, très flegmatique. Tu dois te sentir tout à ton aise parmi les sujets de sa Majesté !

Qu'il aurait étrange de croiser Abel au Pays de Galles ! Pas qu'elle aille au Pays de Galles. Quoi qu'en dise Roy, il n'y avait pas grand-chose à faire là-bas et Isobel vivait déjà en Angleterre, elle n'allait pas non plus aller dans la campagne anglaise. Elle aimait bien l'idée de revoir le père d'Abel, même si elle ne savait pas trop si c'était faisable. Après tout, pour Edgar Grant, elle était juste une amie d'enfance de son fils. Il ne devait se rappeler d'elle que vaguement, surtout s'il avait déménagé. Peut-être même qu'il avait oublié son prénom. Elle se souvenait de lui parce qu'elle était une petite fille impressionnable, à l'époque, et qu'il faisait tellement papa. Cela l'avait beaucoup marquée.

De toute manière, revenir ici faisait remonter tant de souvenir qu'il était difficile de faire le tri parmi les émotions que cela faisait naître chez elle, il suffisait de voir le plaisir qu'elle avait à retrouver sa boîte à magie, un objet pourtant anodin chez une jeune sorcière. Ses cousines ne devaient pas faire grand cas de la leur mais pour Isy, la tenir entre ses mains était source de nostalgie. Elle était heureuse que sa mère ait gardé tout cela, même si elle n'avait sûrement pas dû réaliser tout ce qu'elle gardait. Elle était peut-être ivre, quand elle s'était décidée à le faire, à arracher ses affaires de leurs places et à tout mettre dans des cartons pour qu'ils finissent ici, dans le grenier d'André. Comment expliquer sinon qu'elle retrouve mêlés vêtements, vieux posters décolorés et affaires de magie ? Sa mère n'avait pas fait le tri, Isobel ne savait pas pourquoi. Elle n'en n'avait pas envie, sûrement. C'était affronter encore plus son départ, que de vider sa chambre. Elle ne pouvait pas s'empêcher de se demander quand est-ce qu'elle l'avait fait. Quelques jours après ? Quelques semaines ? Mois ? Une année ? Combien de temps est-ce que sa chambre était restée figée dans le temps, comme si elle allait revenir, comme si elle était juste partie vadrouiller dans les rues du Carré, comme elle le faisait tout le temps ? Elle n'oserait jamais lui demander. Sophie l'enverrait sur les roses.

- Qu'elle ne t'entende pas dire ça ! fit Isobel en riant aux éclats quand Abel prédit que la poupée était Denise, avec ses yeux sombres et irréguliers. C'est une grande prêtresse désormais, pas juste l'ado pénible qui nous jetait du pain le midi. Un peu de respect, Monsieur Laveau !

Il y avait en réalité peu de chances que Denise trouve cette poupée et encore moins qu'elle s'en formalise : Isobel était certaine de ne pas avoir été la seule à en réaliser. Peut-être même que les poupées Denise s'échangeaient sous le manteau... Profondément amusée par cette idée, elle fit mine de s'offusquer lorsque Abel pointa du doigt le fait qu'il lui rappelle qu'il ne pouvait pas faire de vaudou.

- Oh, je t'en prie, c'est une poupée, c'est à la portée du premier moldu venu ! Tu prends l'aiguille et tu vises ! C'est juste que t'as la trouille, t'as peur qu'elle te tombe dessus la nuit et vienne te traquer jusque dans ta chambre ! J'en ferai des cauchemars moi aussi, je te comprends !

Mais c'était bien connu, pour faire fuir les démons et les Denise, il fallait placer du sel sur le seuil des entrées d'une pièce. Magie vaudou basique ! C'était fou de constater à quel point une complicité s'était reformée entre eux, à la simple évocation de leurs liens communs et de leur passé. Ils étaient là, à rire et à plaisanter comme si rien ne s'était passé depuis seize ans, comme si c'était normal de se retrouver ici. Cette constatation frappa Isobel brusquement, en voyant Abel lui reprendre le carnet des mains, comme si de rien n'était, comme s'ils étaient encore les meilleurs amis du monde. Néanmoins, elle ne fit rien pour faire cesser ce moment, pour remettre les choses à leur place. Elle se contenta de profiter du moment et de rire de bon cœur à leur conversation, parce que c'était agréable et lui faisait chaud au cœur, de retrouver un peu Abel après l'année qu'ils venaient de passer. Après les seize années qui venaient de passer.

- Je prenais les choses au sérieux, nuance ! Et elle aimait bien marquer le fait que Abel, deux ans de plus qu'elle - âge important quand on était petit - n'était pas toujours meilleur qu'elle. Élève dangereuse et intenable... On dirait vraiment ce que Delphine mettait sur mes cahiers à l'école ! Je préfère dire que j'étais vive et curieuse, ce n'est pas la même chose ! Et surtout passionnée par la magie occidentale. Et elle s'ennuyait quand Abel faisait ses devoirs, aussi, elle restait allongée sur un coin du tapis à bouquiner en attendant qu'il ait fini de jouer au bon élève. Le voir rire de bon coeur lui tira un sourire et elle continua de renchérir. Comme si tu pouvais cacher des choses à ta mère, elle savait très bien que tu n'étais pas assez stupide pour faire du feu dans ta chambre. Ça fait quoi de savoir qu'elle sait absolument tout de toi, hein ? le chambra-t-elle. Moi, j'aimerais clairement pas. Et c'était bien pour cela qu'elle n'avait jamais fréquenté assidument sa tante Agnès, qui avait les mêmes facultés qu'Adeline Laveau. J'ai une relation explosive à la magie de toute manière, rappelle-toi la tasse. Tu aurais dû me voir apprendre la magie occidentale pratique pour rentrer à Salem... Ma caution d'appartement s'en souvient. Je ne sais pas pourquoi mais soit ça explose, soit ça prend feu. Ou les deux à la fois.

Il suffisait de voir ses manifestations de colère : quelque chose de brisait ou bien elle mettait le feu aux cheveux de Denise, au choix. Heureusement que cela s'était calmé avec les années... Sauf depuis quelques mois, avec ses problèmes de magie. Elle avait cassé plusieurs meubles dans son sommeil et avait un peu peur de faire vraiment une grosse bêtise, du style casser quelqu'un. Un stagiaire du Ministère. Mildred Magpie.

- Tu veux des cours particuliers ? Pour changer les couleurs de tes bâtiments ? Avoue, ça en boucherait un coin à ton chef de chantier !

En réalité, si Abel se mettait à faire de la magie vaudou, il était plus probable qu'il termine à Azkaban... Mais il pourrait ainsi arranger la décoration intérieure de sa cellule avec beaucoup de classe architecturale, elle en était certaine. Elle croisa son regard sur elle et lui adressa un sourire avant qu'il ne rebaisse les yeux sur son carnet, déclarant qu'ils était mignons à l'époque.

- Ah mais moi je suis toujours mignonne, affirma Isobel. Je mets mes appréciations sur mes collaborateurs dans un petit carnet, faut pas croire. T'en as une très mauvaise d'ailleurs, tes dossiers sont vraiment mal rangés. Tout le monde me trouve adorable. Sauf ici. Mais ici ça compte pas !

Comment ça, ce n'était pas la pure vérité ? Elle était sûre que Roy validerait avec enthousiasme.

- Je vais garder ça, lança-t-elle en levant le petit carnet. Et les photos, et la boite... C'était déjà compliqué de fermer ma valise mais là... Mais ça me fera mes petits souvenirs de mes supers vacances, on va dire ! Il y avait un peu d'ironie dans ces mots. Elle baissa les yeux sur ses genoux où reposaient les paquets de photo, calant derrière son oreille une mèche qui glissait. Au fait, je voulais te dire... Merci, au moins pour mon grand-père. Pour le reste, je sais pas, mais... Pour lui, oui. Cela faisait longtemps que je n'avais plus personne.


Isobel Lavespère
I am a villain, a hero, no more and no less, an awful disaster, a beautiful mess. @ ALASKA.

Avatar par foolish blondie.
Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
Messages : 207

Voir le profil de l'utilisateur
« Pas du tout ! protesta Abel, faisant mine d’être outré alors qu’Isobel tentait de deviner son lieu de résidence, et citait à peu près tous les endroits réputés pourris des Etats Unis. Je suis resté à Salisbury, si tu veux savoir. Ne fais pas cette tête, c’est un coin très bien. »

Il s’y était plu durant ses années d’étude et avait décidé d’y rester pour ses premiers emplois. La concurrence pour les architectes y était moins rude que dans d’autres grandes villes du pays, alors c’était parfait pour se lancer. Puis à l’époque, il sortait avec une femme qui avait étudié à la même université que lui, et qui avait trouvé un travail dans la ville aussi, ce qui avait participé à sa décision, pour ne rien cacher. Mais il ne précisa pas ce point à Isobel.

Levant les yeux au ciel alors qu’Isobel le taquinait sur ses origines britanniques, Abel n’eut pas à réfléchir longtemps avant de répondre, en secouant la tête :

« Mouais, tu es quand même beaucoup plus britannique que moi, vu le temps que tu y as passé, dit t-il, sans se montrer accusateur toutefois. Moi je m’y rendais exceptionnellement pour les fêtes, du temps où mes parents étaient mariés, pour voir mes grands-parents, c’est tout. Et puisque tu es fonctionnaire en Angleterre… J’imagine que tu es vraiment britannique, même sur tes papiers. » ajouta t-il, se mettant à son tour dans la position de celui qui se moquait.

Une grande plaisanterie pour eux les américains très patriotes face à ces charmants anglais buveurs de thé, pour faire dans le plus cliché. Abel ne faisait qu’une supposition, n’étant pas plus au fait du droit anglais que cela, mais il ne serait pas étonné qu’Isobel ait acquis la double nationalité, depuis le temps qu’elle s’était installée en Angleterre, pour obtenir le poste qu’elle avait actuellement.

Evoquer Denise en se moquant allègrement d’elle procura à Abel un certain nombre de sensations qu’il n’avait plus connues avec Isobel depuis des années, et parmi elles, un sentiment de complicité. A cette époque où ils refaisaient le monde ensemble, Denise était la méchante rivale qui concentrait toutes leurs critiques et régulièrement, ils s’étaient confrontés à elle. Dans des gentilles batailles d’enfants. Quoique, il y avait quelques véritables bagarres entre elle et Isobel qui étaient restées dans les annales, et les choses ne s’étaient pas tellement améliorées une fois adolescentes. Quant à Abel, son arme préférée avait toujours été soit la superbe ignorance froide, soit la pique bien envoyée, et il ne s’en était jamais privé face à Denise, par soutien envers sa meilleure amie.

« Bof, j’en connais d’autres des grandes prêtresses, plus talentueuses qu’elle, commença t-il par répondre, avant qu’Isobel ne le charrie, sur sa prétendue peur de s’attaquer à Denise. Du tout, si je crains quelque chose, c’est plutôt que cette poupée faite quand tu avais quoi, huit ans, ne soit plus… très opérationnelle aujourd’hui. »

Avec un sourire moqueur, il reposa la poupée dans son carton, puis promena son regard sur le reste des souvenirs. Il n’avait pas fini de la taquiner -cela faisait si longtemps après tout, il fallait bien en profiter- car il enchaîna à l’évocation de son apprentissage au temple :

« Vive et curieuse, tu veux dire surexcitée et fouineuse ? Il la charriait gentiment, Isobel avait la réputation d’une élève certes pleine d’énergie, mais aussi assez douée, et lui-même s’en était rendue compte en lui enseignant quelques rudiments de la magie occidentale qu’elle apprenait très vite. Il rentra en revanche volontiers dans son jeu quand elle le charria sur sa mère, grimaçant sans feindre. « Oh ne m’en parle pas, je faisais assez attention à ce que je pensais en sa présence à l’époque. Même maintenant, d’ailleurs. »

De la pratique d’avoir une mère qui possédait le don convoité de la clairvoyance, dans leur communauté. Heureusement, Adeline n’avait jamais fait usage de sa magie abusivement, en clamant tout ce qu’elle pouvait savoir ou deviner sur les personnes qu’elle croisait -ce qui serait hautement gênant dans certains cas-, elle était au contraire très discrète. Mais son don était de toute façon connu alors chacun faisait plus ou moins consciemment attention à dresser ses barrières en l’approchant.

« Non, ça je sais déjà le faire, je ne serais pas archimage digne de ce nom, sinon. C’est pas mal de pouvoir tester des couleurs d’enduit différentes simultanément sur son bâtiment, pour voir laquelle colle mieux. Et je préfère largement le faire avec ma baguette plutôt qu’avec des charmes vaudou qui risque de faire tout exploser, surtout si j’apprends avec toi. »

Une dernière taquinerie pour la forme. Abel se surprit à se sentir réellement à l’aise, à cet instant, à discuter de tout et de rien avec Isobel et rire avec elle. Il ne s’attendait pas forcément à ce que leur voyage prenne cette tournure, il avait surtout envisagé les complications. La voir prendre goût à retrouver ses souvenirs ici le soulageait et le réchauffait d’un certain espoir que, peut-être, elle reviendrait de son plein gré à la Nouvelle-Orléans, désormais. Ce qui était une chose qu’il envisageait à peine quelques jours plus tôt. Il aurait déjà pris comme une victoire le simple fait qu’elle parvienne à revoir son coven et trouver une entente pour régler son problème.

Abel ne s’attendait pas non plus aux sincères remerciements qu’elle lui adressa assez pudiquement, ni à ce qu’elle lui avoue à demi-mot qu’elle avait pu se sentir seule, éloignée de sa famille. Isobel avait tant pris soin à se couper des siens qu’il était facile de croire qu’elle avait perdu son affection pour eux, et qu’elle se satisfaisait de son sort actuel. Ce qui était faux, elle avait forcément du faire des sacrifices et prendre des décisions qui ne lui avaient pas fait plaisir, pour aller au bout de son objectif. Abel le voyait, désormais, même s’il pouvait se dire qu’il aurait agi autrement, il comprenait mieux la logique par laquelle Isobel était passée.

Il répondit avec la même sincérité qu’elle, sans grand discours, mais avec une certaine douceur sur son expression :

« Ca m’a fait plaisir que vous puissiez vous retrouver. Tu lui manquais, beaucoup. Mais il t’avait quand même comprise et pardonnée. » Ce qui n’était pas du tout le cas d’Abel, qui avait passé ces années à en vouloir à Isobel. Un instant d’hésitation le prit avant qu’il n’ajoute, en attrapant la main d’Isobel dans la sienne : « Et je crois que Michelle aussi. »

Ils les avaient sentis plus apaisés que lui face au départ d’Isobel. S’ils avaient tous ressenti une réelle tristesse, André et Michelle avaient gardé l’attitude d’espérer qu’elle se trouvait mieux là où elle avait décidé de partir. Abel ne serra que quelques secondes la main d’Isobel dans la sienne, comme un soutien muet, puis la retira, un peu déstabilisé par ce geste de tendresse qui lui était venu spontanément. Il ressentit le besoin de changer de sujet, et se redressa pour désigner le rai de lumière qui perçait à travers le velux.

« Il fait un peu trop beau pour rester tout l’après-midi ici, ça te dit de sortir ? Je sais pas si tu as eu le temps de passer au bayou depuis que tu es arrivée, mais il y a quelques… créatures là-bas qui seraient contentes aussi de te revoir. »


Il adressa un sourire mystérieux à Isobel, pour la convaincre.



FIN DU RP



Contenu sponsorisé


Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 

"We keep this love in this photograph" [Abel]

Page 1 sur 1

 Sujets similaires

-
» we keep this love in a photograph | lyham
» Absolarion Love.
» Love me now or hate me forever!
» « CENTRAL PARK » New York i love you .
» Mangas-Love RPG ♥

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Aresto Momentum :: Autres Horizons :: Ailleurs,-