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 This is what you came for [Abel]

Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
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Dernière édition par Isobel Lavespère le Lun 5 Sep 2016 - 1:58, édité 1 fois
24 Septembre 2009 - La Nouvelle-Orléans, Louisiane, USA

La porte rouge du temple se referma derrière Isobel avant même qu'elle ne puisse songer à se retourner. Les prêtresses l'avaient fait venir lorsque la cathédrale Saint-Louis avait sonné les coups de quatre heures. Comme la première fois, des sorcières étaient venues la chercher jusque dans la maison de son grand-père, où elle était pour l'après-midi. Sans un mot, elle avait suivi, devant les yeux d'André dont elle percevait l'inquiétude. Les prêtresses avaient pris tout leur temps pour leur décision, plus de deux semaines  s'étaient écoulées depuis son arrivée et ses vacances touchaient à terme. Dans quelques jours, elle devait repartir en Angleterre, reprendre son travail et le cours normal de sa vie. Que le temps passé ici avait été étrange ! Elle était arrivée angoissée et désœuvrée, paniquée à l'idée de revoir sa famille. Son grand-père avait été le premier contact qu'elle avait eu, il avait été gentil, chaleureux, l'avait accueillie à bras ouverts sans poser de questions, sans reproches, seulement et simplement heureux de la voir. Elle aurait presque pu se contenter de cela, de la chaleur de André qui l'avait élevée comme un père les premières années de sa vie mais elle n'avait pas pu rester cachée durant trois semaines. Au fil des jours, elle avait frappé aux portes des gens dont elle avait été le plus proche. Les résultats étaient mitigés, cela s'était mieux passé avec ses cousins qu'avec ses cousines, qui lui reprochaient sa fuite. Elles ne l'avaient pas dit, elles n'avaient pas eu à le dire elle l'avait compris seule.

Cela avait été d'étranges conversations, emplies de malaises, de silences, de reproches planant dans la pièce. Mais au fil des heures, quelques sourires, quelques souvenirs, quelques photographies. Elle avait rencontré les enfants de ceux qui étaient restés des adolescents dans son esprit, figés par le filtre de son départ. Elle avait retrouvé dans la nouvelle génération, avec une légère nostalgie, ce qu'elle avait vécu elle-même ici quand elle passait son temps dans les rues, à jouer dans le Carré, sous l'égide des deux grands covens. Au fil du séjour, Isy avait retrouvé de la famille. Elle n'aurait jamais pensé, jamais cru, mais elle ranimé de fragiles liens, encore ténus, mais présents. Son grand-père était revenu dans sa vie, il voulait venir la voir au Royaume-Uni, il voulait déjà qu'elle revienne pour Noël ou pour Thanksgiving, qu'elle lui écrive, qu'elle ne reparte pas. Elle avait perdu l'habitude de ce genre de choses. Elle avait perdu l'habitude d'avoir de la famille, depuis seize ans, elle avait renoncé à cela. Elle avait des amis, elle passait du temps avec eux, Isobel n'était pas seule mais quand venait le sujet de la famille, elle se taisait. Elle passait Noël de son côté depuis des années, ne fêtait même plus Thanksgiving. Elle en avait même perdu le réflexe. Mais tout cela, toute cette idée de famille, tout ce qu'elle aurait pu reconstruire, était liée à une seule chose : la décision des prêtresses.

Isobel ne pourrait pas revenir à la Nouvelle-Orléans une seconde fois si les dirigeantes du coven ne cautionnaient pas sa présence et surtout, si elles ne l'aidaient pas avec sa magie perturbée par ses pratiques occultes. Ses problèmes de pouvoirs s'étaient calmés ici, comme apaisés par ce retour aux sources, entourés d'ondes magiques puissantes et anciennes. Pourtant, elle n'était même pas allée dans les Institutions du coven, elle n'était pas entrée dans le Chaudron ou dans les cimetières mais la Nouvelle-Orléans dégageait une telle puissance qu'il suffisait de fouler les rues du Carré Français pour ressentir le ressentir, comme si les pavés étaient marqués par les grandes sorcières qui passaient là depuis des siècles. Malgré cet apaisement temporaire, elle ne doutait pas que cela reviendrait et recommencerait à lui nuire, si elle ne recevait pas d'aide. Les prêtresses le savaient également profondément. Elles l'avaient compris dès qu'elles l'avaient revue, le premier soir de son arrivée. Isy ignorait la teneur de leurs débats, qui avait voté pour son salut, qui avait voté pour qu'elle soit chassée de nouveau, en punition de sa fuite. Mais en tout cas, le vote était fait. La décision était prise, les dés jetés : Isobel pouvait rester.

Il y avait eu un moment de flottement lorsque l'annonce lui avait été faite, face aux sept prêtresses. Elle n'avait pas compris tout de suite. Elle avait été tellement persuadée qu'elle serait chassée, qu'on ne voudrait plus d'elle, qu'elle ne s'attendait pas à cette décision. Elle n'avait même pas osé reconnaître en elle-même que c'était ce qu'elle voulait. Elle n'avait pas envie que sa famille lui tourne le dos alors qu'elle venait leur demander de l'aide, aussi ironique que cela puisse paraître. Pourtant, elle avait donné ses conditions : elle avait prévenu qu'elle ne reviendrait pas vivre à la Nouvelle-Orléans, qu'elle ne reviendrait même pas vivre aux États-Unis. Au regard que lui avait lancé sa tante Isadora alors qu'elle prononçait ces mots, elle avait cru que cela la condamnait. Pour autant, elle ne pouvait renoncer à cela, à la vie qu'elle avait construite, à ce qu'elle avait gagné en fuyant. Isobel aimait sa liberté, aimait sa vie loin de la Nouvelle-Orléans. Elle ne l'abandonnerait pas, elle ne se soumettrait pas à cette règle si dure qui les obligeait à être membre du coven au quotidien ou à ne pas l'être du tout. Elle était prête à faire des concessions, concessions qui lui étaient venues au fil du séjour, au fil des discussions avec ses cousines, quand elle avait enfin admis que tout cela lui manquait un peu. Elle était prête à revenir plusieurs fois dans l'année, à donner un peu de sa magie à la famille, elle était prête à s'engager de nouveau un peu. Mais à ses conditions à elle : elle ne se soumettrait pas de nouveau aveuglément, elle n'était plus une enfant et elle avait appris à négocier.

Elle n'aurait jamais pensé qu'elles accepteraient, elle était persuadée qu'elles l'enverraient au Diable. Il n'en n'avait rien été, les prêtresses acceptaient son retour dans la famille, à condition qu'elle revienne plusieurs fois par an et suive le reste du coven, et elles s'occuperaient des troubles de sa magie. C'était incroyable, c'était la première fois de mémoire d'homme que les prêtresses acceptaient un tel arrangement. Même maintenant, en dehors du temple, Isobel peinait à le croire. Elle ne comprenait presque pas comment la balance avait pu pencher en sa faveur à ce point. Était-ce sa magie ? Les prêtresses avaient mis sur la table tous les sortilèges puissants qui avaient marqué profondément son aura, de la mort de Bill Griggs à la malédiction de Mildred Magpie. On avait toujours su qu'elle avait un don pour manipuler les esprits et les sciences occultes, depuis qu'elle pratiquait, mais cela se vérifiait avec les années. C'était un talent rare, même chez les sorcières vaudous, rare mais utile. C'était une magie lourde et difficile à maîtriser, elle en payait les frais, mais exercée avec un coven derrière, c'était une magie qui pouvait faire beaucoup, les prêtresses en avaient conscience. C'était une chance. Mais on murmurait que la jeune Héloïse, neuf ans à peine, posséderait elle-aussi une inclination pour la magie de la mort, elles auraient pu faire le choix de chasser Isy et d'attendre le développement d'Héloïse. Était-ce aussi parce qu'elle était la petite-fille d'Anne Lavespère et que le coven n'avait pas voulu aller contre sa mémoire en chassant sa petite préférée ? L'esprit de famille ? Ou une raison toute autre, encore inconnue ? Isobel ne le savait pas.

Quoiqu'il en soit, alors qu'elle descendait les quelques marches qui suivaient la porte du temple, un sourire incontrôlable naquit sur ses lèvres. Elle avait l'impression qu'un poids immense s'enlevait de ses épaules, le poids de ses angoisses, de ses regrets, le poids de seize années de fuite. Elle se tenait à la Nouvelle-Orléans, à la fois comme un membre à part entière, comme une vraie Lavespère, amis également comme elle-même, comme Isobel, qui vivait en Angleterre, qui avait étudié à Salem, qui avait fait sa vie comme elle l'entendait. Qui se tenait dans le Carré comme elle avait toujours voulu le faire, alors qu'elle était une adolescente qui rêvait d'évasion. La ville de son enfance lui tendait les bras de nouveau, sa magie, son héritage, sa famille. Et cette sensation la réchauffait de l'intérieur, une sensation qu'elle n'avait jamais pensé ressentir. Qui aurait cru qu'elle serait heureuse de se sentir de nouveau le bienvenue ici ? Elle avait passé tant de temps à se convaincre qu'elle n'avait plus de lien ici qu'elle avait fini par croire en cette idée. Elle fit quelques pas dans la rue, manqua de percuter un groupe de musiciens, tant elle restait perturbée et incrédule. Ainsi, c'était cela. Elle était de nouveau chez elle. Membre du coven. La cérémonie pour sa magie se tiendrait demain matin. Elle avait de nouveau accès à tous les lieux du Carré, elle aurait pu s'y installer si elle le souhaitait, reprendre une activité dans la famille. Tout s'ouvrait de nouveau à elle, tout ce qu'elle avait fui et qu'elle pensait perdu à jamais. C'était si étrange et perturbant qu'elle avait l'impression de rêver.

Elle commença à marcher sous les arcanes de la ville, prenant la direction du Rousseau's,, le bar de son grand-père, principalement tenu désormais par son cousin Marius. Elle ressentait une étrange impression de liberté, à pouvoir de nouveau circuler librement dans les rues de la ville, sans avoir peur de croiser quelqu'un. C'était comme si la décision des prêtresses lui avait redonné toute légitimité pour être là, comme si elle avait de nouveau du poids pour affronter ceux qui voudraient s'en prendre à elle. Depuis son arrivée, elle n'avait pas pu aller au Chaudron, ce lieu magique dans une arrière-cour du Carré, l'endroit où les Lavespère, Laveau et toutes les créatures magiques se réunissaient, où les boutiques les plus mystiques se trouvaient. C'était ce qui lui avait manqué avec les cimetières, puisqu'elle n'avait pas pu se recueillir sur les tombes de sa grand-mère e de Michelle. Elle dépassa les groupes de touristes qui rentraient à leurs hôtels alors que la soirée s'annonçait dans la ville, que les bars ouvraient leurs devantures colorées. Ses pieds trouvèrent seuls le chemin qu'ils avaient fait mille fois pour rejoindre la façade un peu abîmée du bar, cachée par quelques fumeurs. Elle poussa la porte en bois et une clochette retentit, faisant lever les yeux à son cousin Marius, qui se tenait derrière le comptoir. Il lui lança un regard surpris, posant le verre qu'il essuyait.

- Tu sais que tu n'as pas le droit de...
- J'ai le droit, corrigea-t-elle, étonnamment nerveuse. Elles m'ont donné le droit.

Il la regarda quelques instants avant de sourire légèrement, secouant la tête.

- C'est fou ça, hein, comment tu retombes toujours sur tes pattes toi. C'est hallucinant qu'elles aient décidé ça. J'suis content, hein, ajouta-t-il, c'est bien pour toi. Mais crois-moi, Isy Lou, ça va pas plaire à tout le monde. Tu vas pas te faire des amis avec ça, parce que les autres qui sont partis, ils ont pas pu revenir. Pire encore, ils ont eu des ennuis.
- Je le sais bien. Je ne sais pas pourquoi je peux revenir.

Marius secoua la tête.

- Parce que t'es bénie des ancêtres, princesse, crois-moi bien et savoure bien parce que c'est pas l'cas tout l'monde.

La remarque tira un léger sourire à Isobel, qui savait néanmoins très bien qu'il n'avait pas tort. Elle avait une chance incroyable, presque suspecte, sur cette histoire. Elle craignait presque de voir la situation se retourner brusquement.

- Je peux passer ?
- Fais toi plaisir.

Elle remercia son cousin d'un signe de tête et contourna le comptoir pour rejoindre une porte barrée d'un panneau "Privé". Le Chaudron avait plusieurs entrées, dissimulées dans tout le Carré, mais celle-ci était la plus directe puisque le bar avait une terrasse à l'arrière, interdite aux non-magiques. De nombreuses personnes passaient par là pour le rejoindre, s'installant souvent pour commander, faisant les affaires du Rousseau's. Elle hésita un instant, puis poussa le battant qui donnait sur le passage.. Le Chaudron était une grande cour pavée comme il en existait des centaines à la Nouvelle-Orléans, arborée, remplie de petits recoins. Isobel dépassa les tables du Rousseau's, abritées sous une grande arcade, pour arriver dans le cœur de la cour, qui se remplissait à cette heure. En face d'elle, des petites échoppes d'herbes interdites, des bancs, des petites tables en fer forgé. Une sorcière tirait les tarots dans un coin, sous les regards d'une bande de petites filles qui devaient sortir de l'école. Elle reconnut quelques uns de ses cousins, occupés à parler bruyamment sur un banc, invectivant un autre groupe d'hommes un peu plus loin. Une grande porte en bois ne cessait de s'ouvrir, déversant à chaque fois plusieurs sorcières. C'était le lieu le plus communautaire de la ville, tout le monde s'y retrouvait le soir, les nouvelles et les annonces se faisaient ici, c'était le cœur du Carré Magique. Et elle y était de nouveau. Elle resta un instant plantée là, à observer l'agitation, choquée de voir à quel point rien ne semblait avoir changé, c'était comme dans son enfance où c'était son endroit préféré.

- Isobel ?

La voix surprise de sa cousine Joséphine s'éleva derrière elle et Isy se retourna pour lui faire face, alors qu'elle tenait sa plus jeune fille, Agathe, par la main. L'interpellation résonna sous l'arcane, attirant l'attention des gens autour et le silence se fit doucement alors qu'Isobel était reconnue. C'était la première fois qu'elle faisait face à presque l'intégralité de la communauté magique de la ville, à sa famille, au Laveau et son cœur manqua un battement. La situation était relativement délicate et elle resta un instant interdite, elle qui était si douée pour agir en public la plupart du temps. Elle fixa Joséphine quelques secondes avant de se retourner, dans le silence entrecoupé de chuchotis - plutôt facile de deviner leur sujet - qui l'entourait. Elle parcouru les gens du regard avant de croiser ses bras sur sa poitrine, choisissant la voie qui lui réussissait toujours le mieux : le culot.

- Quoi ? On dirait que vous ne m'avez jamais vue. Remettez-vous, sérieux.

Elle entendit Joséphine se racler la gorge mais fit semblant de n'en n'avoir cure et avança, faisant également mine de en pas remarquer les regards posés sur elle. Sa grande-tante Agnès, la soeur de sa grand-mère et prêtresse, venait d'entrer dans le Chaudron par la porte en bois et Isobel se dirigea vers elle, autant pour lui parler que pour montrer à la communauté qu'elle avait l'assentiment des prêtresses. Agnès la regarda approcher avec un léger sourire en coin, prenant la parole au moment où sa petite-nièce arrivait à sa hauteur.

- Ne gâche pas cette seconde chance, Isy Louise.

L'avertissement mit Isobel un peu mal à l'aise, sans qu'elle ne sache pourquoi, mais elle n'en montra rien.

- Je voulais te dire merci, tante Agnès, je...

La vieille femme leva sa main ridée et tâchée pour l'interrompre.

- Ne dis rien. Montre-toi juste digne de ce qui t'es donné, cette fois.

Agnès la fixa quelques longues secondes de son regard brun avant de lui tapoter la main et de s'éloigner, rejoignant sa fille assise un peu plus loin. Isobel sentait que personne n'avait rien manqué de leur échange mais quand elle se retourna, tout le monde fit mine de reprendre leurs activités, même si elle sentait encore les regards sur elle. Relevant le menton et ajustant légèrement la manche dénudée à l'épaule de sa robe blanche, elle fouilla la cour du regard, sans trouver quelqu'un avec qui elle pouvait passer du temps. Elle voulait s'installer un peu ici pour marquer son retour mais sentait qu'elle n'était pas le bienvenue auprès de tout le monde. Si elle pouvait trouver une cousine germaine ou bien... Elle fit quelques pas, dépassant plusieurs grosses plantes en pot hautes de plusieurs mètres et aperçu Abel, assis à une table en fer forgée à l'autre bout de la cour, entouré de plusieurs groupes de Laveau. Elle hésita un instant - elle n'avait pas très envie de croiser sa famille à lui - avant de se résoudre. Elle avait réussi à amadouer les prêtresses, elle n'allait quand même pas se laisser faire par le coven en lui-même, non ? Éprise de sa nouvelle résolution, et détermination, elle traversa la cour, soutenant les regards qu'elle croisa et rejoignit la table d'Abel, tirant une chaise dans un grincement pour s'asseoir, sans demander la permission, évidemment. Elle sentit les regards des Laveau mais les ignora. Il était assis avec un jeune homme qu'elle ne replaça pas, plus jeune qu'eux, mais ne s'en formalisa pas.

- Parle-moi le temps qu'ils regardent tous ailleurs, s'il te plaît, j'ai l'impression d'être une bête de foire, murmura-t-elle pour ne pas être entendue des gens autour.

 


Isobel Lavespère
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Son retour aux Etats-Unis n’était pas uniquement motivé par le besoin de prendre des vacances, car Abel n’avait pas pu s’empêcher d’y caser un petit créneau de travail. Il n’avait pas vraiment le choix, en vérité, s’il voulait que la création de son agence, en collaboration avec Isaac, se finalise. Il avait donc passé cette semaine à New York, à faire en sorte que tous les papiers soient signés, les dernières démarches faites, pour que d’ici octobre, leur bureau soit ouvert et opérationnel. Le pactole qu’ils avaient touché pour ce gargantuesque projet de Leopoldrad lui avait permis à lui et son meilleur ami de réaliser enfin leur ambition commune : ouvrir leur propre agence. Rêve qui s’était ajouté d’un bonus non moins appréciable : ils n’ouvraient pas un bureau, mais deux, l’un à Leopoldgrad et l’autre à New York, ce qui signifiait qu’ils étaient prêts pour faire très vite tourner la roue des millions si leur boîte fonctionnait bien. Et c’était bien parce qu’ils avaient déjà des clients qu’ils s’étaient permis de tenter ce pari osé de s’implanter dans deux villes rayonnantes.

Rien n’aurait pu mieux marcher pour Abel sur ce plan-là. Professionnellement, tout lui réussissait, car il avait réussi à se tailler une véritable réputation dans son milieu, grâce à la presse anglaise et aux projets qu’il avait décrochés. Il se sentait confiant et dans la solide voix de la réussite, même s’il avait bien eu besoin d’une semaine complète de grasses matinées pour se remettre du rush qui avait précédé l’ouverture de Leopoldgrad. Cela dit, l’ambiance n’était pas la plus reposante ici, car il avait décidé de venir avec Isobel et ce retour avait lâché une petite bombe dans leur quartier. Il avait évité les interrogatoires comme il pouvait, car évidemment, le fait qu’il ait accompagné Isobel n’avait échappé à personne et il suffisait de tendre un peu l’oreille au Chaudron pour entendre quelques commentaires bien indiscrets à leur sujet. Alors il avait évité le Chaudron un moment, s’arrangeant pour voir sa famille autrement et trouvant toujours une pirouette pour ne pas trop parler d’Isobel. S’il y avait une chose qu’Abel n’aimait pas faire, c’était satisfaire la curiosité des commères. Si quelqu’un voulait savoir quelque chose sur elle, eh bien, elle n’était pas si difficile à trouver, non ? Il avait vite fait comprendre qu’il n’était pas l’attaché de presse de la jeune femme, et qu’il avait bien autre chose à faire que se prêter aux racontars, même s’il y gardait paradoxalement une oreille attentive : on ne savait jamais que quelque information importante y circule.

Car il y avait qu’une chose qu’Abel attendait et sur laquelle Isobel n’était pas plus informée que lui, c’était sur ses chances de réintégrer son coven. Tous les paris allaient bon train et la plupart ne donnaient pas cher de sa peau. Cela serait bien une première qu’on permette à une sorcière d’arranger sa présence avec son coven, pourquoi l’accorderait t-on à une fille qui avait en plus lâchement abandonné le sien ? C’était l’avis majeur qui circulait dans les rues du Carré Français, et Abel avait finir par se lasser de l’entendre. Il s’était peut-être déplacé à New York pour son travail, mais il n’avait pas été si mécontent de le faire. Un peu de distance par rapport à cette ambiance électrique lui avait fait du bien, et d’ailleurs, il savait qu’Isobel en avait fait de même de son côté, pour rendre visite à ses autres amis. Etrange idée pour lui de se dire qu’elle avait fait des rencontres de jeunesse ici, qu’elle avait « d’autres » amis américains, d’ailleurs. Evidemment, sa vie n’aurait pas pu être mise en pause entre le moment où elle avait quitté la Nouvelle-Orléans et celui où elle atterrissait en Angleterre, mais quelque part, Abel avait préféré voir les choses comme ça. C’était bien trop perturbant de penser à toutes ses occasions qu’ils avaient eues de se rencontrer dans un autre Etat du territoire américain, pendant toutes ces années où elle était restée ici.

Il ne serait pas revenu au Chaudron de sitôt si son cousin Adam ne l’y avait pas traîné. Ce dernier passait à la Nouvelle-Orléans pour quelques jours et il l’avait prié de se voir pour qu’ils discutent un peu. Abel savait exactement de quoi il voulait lui parler, et il pressentait déjà l’interview qu’il allait subir en s’asseyant à sa table. Il devinait que son cousin journaliste en herbe n’avait pas manqué de suivre la construction de Leopoldgrad qui avait eu un certain retentissement en Amérique et qu’il brûlait de lui poser plein de questions. Enthousiasme qui se vit dans le fait qu’Adam se trouva presque plus bavard que lui sur son propre projet, ce qui n’était pas peu dire. Il en était à lui décrire en détail le système de passages et de passerelles qui connectait les bâtiments entre eux quand des murmures près de leur table se firent entendre assez nombreux pour les interrompre dans leur conversation.

« La voilà, de l’autre côté…
-Tu as entendu ce qu’elle a rétorqué à sa cousine ? Elle exagère, non ?
-C’est incroyable, tant d'insolence ! »

Tel un furet à l’affût, Adam s’agita pour mieux voir ce qui se passait plus loin, et commenta d’une voix plus forte :

« C’est la fille des Lavespère ! Elle a l’air de parler avec leur prêtresse. Au fait, Abel, j’y pense, comment tu…
-Laisse tomber. »

Avec un soupir, Abel se remit à siroter son café et se contenta d’observer sans parler la petite scène qui se déroulait entre Agnès et Isobel, tentant de deviner ce qu’il se passait entre elles. Le verdict avait t-il été rendu ? Sans doute, autrement Isobel n’aurait pas osé se présenter au Chaudron, ou en tout cas, les Lavespère ne l’auraient pas laissée entrer. Or, il semblait qu’aucune ne semblait décidée à lui couper la route, lorsqu’elle se mit à avancer vers eux.

« Je crois qu’elle vient vers nous.
-Oh, remets-toi, Adam » rétorqua l’archimage un peu sèchement.

Mais ce fut comme si Abel n’avait rien dit du tout, car son cousin garda les yeux rivés sur Isobel, sans grande politesse, l’assimilant exactement à cette bête de foire qu’elle décrivait alors qu’elle s’asseyait à leur table. Il fallut qu’Abel lui envoie un discret coup de pied sous la table pour qu’il détourne le regard. Son attention reportée sur Isobel, Abel jeta un rapide coup d’oeil aux tables qui les entouraient, où les murmures désobligeants avaient bizarrement cessé.

« Hmm d’accord, mais tu sais, ils ne regardent pas spécialement ailleurs. » fit t-il d’un ton calme, presque avec un sourire.

Il avait veillé sciemment à ce que sa voix ne soit pas un murmure en revanche, et étrangement il sentit moins de regards sur eux. Désignant d’un geste de la main son cousin, Abel fit mine de poursuivre normalement la conversation :

« Je te présente Adam, mon cousin. Tu ne te souviens peut-être pas de lui, il a bien dix ans de moins de moi.
-Tout juste dix ans, ne me rajeunis pas ! protesta le jeune homme qui pouvait facilement passer pour plus jeune avec sa figure poupine. On ne se connait pas, en effet. »

Le regard qu’il tourna vers Isobel cachait mal sa curiosité, qui exaspérait facilement les gens qui ignoraient que c’était juste maladif chez lui. Abel reporta son regard sur l’un puis sur l’autre, et finit par lancer à Adam :

« Et si tu allais faire un tour ? Je te retrouve chez toi, tout à l’heure, et on reprendra notre discussion de tout à l’heure. Le regard silencieusement protestateur que le jeune homme tourna vers lui s’adoucit quand Abel ajouta : Je t’accorde même une interview. »

Avec résignation, Adam se leva pour se frayer son chemin entre les tables de la terrasse, les laissant seuls. Abel précisa à l’adresse d’Isobel, en guise d’explication, haussant les épaules :

« Sur Leopoldgrad. Il bosse pour le Daily. Tu veux un café ? » demanda t-il alors qu’il faisait signe pour en avoir un deuxième.

Il se mit à mieux observer Isobel face à lui et se fit la réflexion qu’elle avait meilleure mine qu’une semaine plus tôt, quand elle passait encore le plus clair de son temps chez André. Il n’empêchait qu’il était visible que se trouver ici, au Chaudron, la perturbait et c’était normal. C’était leur quartier général, le centre-ville de leur petite société où tous ses membres y avaient une place. S’en faire bannir, c’était se faire bannir du Carré Français, or Isobel en avait été jusque là exclue. Aucun message ne pouvait être plus clair sur son statut dans la ville, tout comme celui envoyé par sa soudaine arrivée ici. Abel décida de la laisser choisir le moment où elle lui annoncerait ce qu’il avait compris et il s’accouda à la table, posant nonchalamment la main sous son menton, pour lui parler plutôt d’autres sujets, histoire d’éloigner un peu les oreilles trop attentives autour d’eux :

« Alors, ton tour à Salem ? »


Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
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Isobel sentait les regards des autres membres de la famille sur son dos, elle percevait du coin de l’œil les gens tournés vers elle... Mais ne pouvait pas non plus manquer la manière dont elle était fixée par le cousin d'Abel. Elle tourna la tête vers lui, aussi sceptique que agacée. L'interpellation à peine dissimulée de son ancien meilleur ami suffit peu à peu à faire retourner les autres à leurs occupations, plus ou moins de bon gré, mais le jeune homme à leur table continuait de la fixer. Elle haussa un sourcil dans sa direction, peu disposée à ce qu'il continue. Pourtant, d'habitude, Isy n'avait rien contre le fait de se faire remarquer, bien au contraire, elle le recherchait. Mais elle le recherchait en bien, à se faire remarquer par ses qualités ou parce qu'elle brillait dans son travail, pas parce qu'elle était l'ado fugueuse revenue au bercail et qui n'avait rien à faire ici. Pour autant, c'était le cas et elle n'avait rien pour les démentir, pour le moment. C'était impressionnant de se retrouver ainsi face à sa famille et même si elle semblait afficher son assurance habituelle, Isobel n'en menait pas large, d'où sa première réaction agressive. Abel, lui, comme à son étrange habitude, semblait plutôt stoïque et pas vraiment dérangé par les murmures qui parvenaient jusqu'à leur table et dont le fond n'était pas bien difficile à deviner. Au contraire, il reprit la conversation d'un air tout à fait normal en lui présentant l'un de ses cousins, le garçon qui la fixait aux limites de l'impolitesse (et elle ne parlait pas souvent d'impolitesse, qu'on se le dise.)

- Ça me dit quelque chose, répondit-elle quand il mentionna le prénom d'Adam. Un petit garçon qui avait un peu tendance à suivre les grands partout.

Elle hésita quelques instants quant au fait d'ajouter une pique sur sa visible obsession pour sa présence ici mais elle se retint, songea que se rajouter des gens à dos n'était pas la meilleure solution pour être le mieux reçue ici. Surtout que visiblement, il s'entendait bien avec son cousin, pour qu'ils s'asseyent ensemble et elle n'avait pas envie de perdre son seul soutien ici, en la personne d'Abel. Elle aurait presque eu besoin d'un plan de com', ne put-elle s'empêcher de songer, l'idée l'amusant. Une campagne pour réhabiliter sa présence ici, tout ce qu'elle savait si bien faire dans son boulot. Si elle avait été sa propre cliente, elle aurait suggéré de commencer par un mea culpa public, présenter ses excuses pour ses actes, être humble et s'amender. Mais en pratique, Isy avait du mal avec ses idées, notamment parce qu'elle estimait qu'elle n'avait pas de comptes à rendre si elle ne voulait pas, surtout pas au gens qui n'étaient pas concernés... L'agressivité ambiante ne l'aidait pas à faire profil bien même si elle avait bien conscience que son attitude alimentait en partie cette agressivité, sans pouvoir pour le moment se défaire de ce cercle vicieux.

Elle observa Abel renvoyer Adam à ses affaires – une sorte de « va jouer ailleurs » qu'elle aurait mal pris si cela avait été elle mais bon – avec néanmoins une certaine reconnaissance, assez agacée par l'attitude du jeune Laveau. Aucune retenue. Depuis quand les garçons se permettaient-ils de se comporter ainsi face aux sorcières ? A son époque... Réalisant qu'elle regagnait bien vite de vieux réflexes, elle eut une légère envie de sourire et se sentit moins agacée immédiatement. Le verdict des prêtresses avait vraiment retiré un poids de ses épaules et, moins angoissée, Isobel était moins irritable, elle se sentait plus légère et presque... joviale. Cela faisait des mois que cela ne lui était plus arrivé, tant elle se noyait dans ses problèmes, avait l'impression d'être submergée, qu'elle ne s'en sortirait jamais. Comment les choses avaient-elles pu se régler aussi vite, en une simple décision de cette assemblée qu'elle craignait tant ? Elle était de si bonne humeur qu'elle se permit de plaisanter, alors qu'Adam s'éloignait, les laissant tous les deux avec Abel.

- Des interviews, encore, à peine la grosse tête. Tu veux faire la une de Forbes, peut-être ? Signale-le à nos services de presse à nous, quand même, ajouta-t-elle sans perdre le Nord. Je veux bien, merci, accepta-t-elle aussi quand il lui proposa un café.

Elle promena de nouveau son regard autour d'eux, croisant plusieurs visages familiers, qui se détournèrent. Ne sachant pas trop quoi en penser, elle se concentra sur l'architecture des lieux, sur les boutiques, toujours semblables mais aux détails différents. Une enseigne repeinte, de nouvelles plantes, de nouveaux rideaux aux appartements – détenus par leurs covens – qui donnaient sur la cour, des gens qu'elle ne connaissait pas sur les balcons en fer forgé si typiques d'ici. Elle n'aurait vraiment jamais pensé revenir, alors qu'elle avait souvent songé à ce lieu, elle en rêvait même parfois. Souvent, quand ses rêves – ou ses cauchemars – la portait à la Nouvelle-Orléans, cela se passait ici, au milieu de cette cour vidée de ses habitants. On aurait pu penser que cela se tiendrait dans les cimetières, dans les caveaux et dans les cryptes qu'ils honoraient mais même pas, elle avait toujours trouvé ces lieux plutôt rassurants, c'était ancré dans sa culture. Mais le Chaudron n'était jamais aussi effrayant que lorsqu'il était vide : c'était le cœur de leur communauté et lorsqu'il ne battait plus, des choses difficiles arrivaient. Elle ne doutait pas du fait que les guerres entre covens aient déclenché l'ouragan Katrina : les conflits fratricides étaient les pires dans leurs traditions. Elle ne sortit de ses pensées que lorsque la voix d'Abel retentit de nouveau, les amenant sur un sujet plus neutre.

- C'était bien, cela faisait longtemps. J'y ai revue une de mes meilleures amies, annonça-t-elle en calant son menton dans sa main, consciente que ce terme avait un retentissement particulier face à Abel. Cela m'a fait un peu bizarre de revoir la fac, je n'y retourne jamais, je préfère New-York. Et toi, ton séjour là-bas ? Tu as survécu à une grande ville, hein ? le nargua-t-elle. C'est étrange, je t'aurai bien vu vivre dans les plaines du Kentucky : personne à cinquante kilomètres à la ronde !

Son nom parvint à ses oreilles dans un éclat de voix et elle se retourna, sans arriver à déterminer d'où cela venait. Sûrement du petit groupe de jeunes filles là-bas, des écolières en fin de cycle... Retenant une réplique, elle les ignora, reportant son attention sur son interlocuteur.

- Quoique, actuellement, je ne dirai pas non à cinquante kilomètres à la ronde de tranquilité. Je parie que mon cas va les occuper pour quelques mois... Ou années, selon l'agitation du coin. Je crois que je ne m'attarderai pas trop ici.


Isobel Lavespère
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« Excuse-moi d’avoir construit la New York de l’Angleterre. Je vais donner du boulot à votre service de presse encore un moment » se contenta de répliquer Abel, un sourire tranquille aux lèvres.

La une de Forbes, ma foi, il ne disait pas non. Il en plaisantait, mais c’était au fond plutôt perturbant de se trouver aussi brusquement sous les feux des projecteurs, pour avoir mené le projet qui était sur toutes les lèvres en Grande-Bretagne, et qui connaissait un succès jusqu’en Amérique. Abel n’aurait pu rêver meilleur tremplin pour faire décoller sa carrière et son agence, alors il se prêtait sans trop rechigner à l’exercice d’une interview lorsqu’on lui en demandait une.

Recentrant son attention sur Isobel, il se mit à l’observer pendant qu’elle-même contemplait les lieux, comme si elle les redécouvrait. Sauf erreur, c’était la première fois qu’elle revenait depuis seize ans. Abel avait du mal à se souvenir de tout ce qui avait changé depuis. Pas grand-chose, au fond, le Chaudron restait le Chaudron, c’était surtout son atmosphère qui marquait les esprits, plus que la couleur de telle devanture ou le balcon de tel immeuble. C’était un lieu qu’Isobel affectionnait beaucoup autrefois, il le savait. Ils avaient régulièrement passé des soirées ici -quand ce n’était pas dans le bayou ou sur les bords du Mississippi- en compagnie de jeunes de leur âge, sorciers comme loups-garous. Le Chaudron avait retrouvé de son éclat perdu ces dernières années, après une guerre entre coven qui l’avait littéralement vidé de toute substance. Mais ça, c’était une période qu’Isobel n’avait pas connue. Au fond, elle retrouvait le Chaudron presque dans le même état que celui où elle l’avait laissé, à part peut-être un détail. En regardant attentivement, on pouvait voir que Laveau et Lavespère se mélangeaient un peu moins franchement qu’avant… Et donc, la présence d’Isobel à la table du fils d’une prêtresse, dans un coin plutôt peuplé par sa famille, n’en était que davantage notable.

Il écouta les commentaires d’Isobel sur sa petite escapade à Salem, la ville où elle avait étudié, comme il l’avait appris tout récemment. Il avait intégré l’idée, depuis, mais cela lui faisait encore étrange de se dire qu’elle avait fait ses études supérieures dans la fac la mieux cotée des Etats-Unis, sans qu’il ne l’apprenne avant. Le monde étudiant n’était pas si fermé, malgré les rivalités entre les écoles, et même, Salem et Salisbury s’estimaient assez respectivement pour organiser certains échanges, à l’occasion. Dans combien de soirées étudiantes auraient t-ils pu se rencontrer ?

« J’imagine, oui, ça doit faire bizarre d’y retourner. Ca fait des années que je n’ai pas remis un pied à Salem, j’imagine que ça n’a pas trop changé » commenta t-il, songeant que les villes sorcières chargées d’histoire finissaient par se doter d’un caractère immuable. La taquinerie suivante d’Isobel le tira de ses pensées et le fit lever les yeux au ciel, puis répondre sur le même ton : « Tss, tant de condescendance, alors que j’ai connu New York avant toi. Et maintenant, New York me connaît aussi. Laveau & Wells, tu te souviens ? Je n’aurais pas installé mon agence dans un lieu où je risque l’hyperventilation, rassure-toi. »

Mais Isobel le taquinait de bonne guerre, car il était vrai, et Abel le soutenait, qu’il se sentait mieux vivre dans des endroits moins grandiloquents que New York. C’était une ville magnifique, dynamique, pleine de potentiel et de rêve à revendre, il l’affirmait, mais il savait qu’il n’aimerait pas à habiter toute sa vie, par exemple. Digne enfant de la Nouvelle-Orléans, il se montrait bien plus sensible au charme des lieux un peu plus confidentiels, plus singuliers, moins démonstratifs, quelque part.

Levant la tête pour suivre le mouvement d’Isobel, il se demanda ce qu’elle avait entendu, mais renonça assez vite à chercher dans la foule. Ils ne seraient probablement pas tranquilles, même en essayant de faire comme si les curieux autour d’eux n’existaient pas, alors il hocha la tête lorsqu’elle s’en plaignit :

« Tu vas les occuper au moins pour la soirée en tout cas. Isobel Lavespère au Chaudron, te rends-tu compte, souffla t-il comme s’il était lui-même une commère, pour dérider la jeune femme. On s’en va, si tu veux. Après ton café. On va bien trouver un coin plus calme quelque part. Sauf… Et il eut un demi-sourire en poursuivant. Si tu veux rester encore un moment juste pour agacer un peu plus l'opinion publique. »


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- La New-York de l'Angleterre, rien que ça ! répliqua-t-elle en appuyant son menton dans sa main. Dans quelques années, on verra mais pour l'instant, ce n'est pas comparable à ce que dégage New-York. Ne me dis pas que tu crois vraiment ce que je mets dans mes communiqués de presse, Abel ? C'est de la poudre aux yeux, tu sais, des contes pour enfants.

Elle avait vendu Leopoldgrad avec passion, car elle croyait en son potentiel, certes, mais parce que c'était son travail de justifier cette pharaonique dépense qui avait fait exploser les budgets du Ministère, cette immense construction pas forcément toujours justifiée dans une société magique telle que le Royaume-Uni actuel. Il avait fallu justifier cette surenchère de moyens et d'argent, auprès de la population, alors le service de communication avait fait ce qui était nécessaire et avait survendu toutes les qualités de la ville, la présentant presque comme un endroit prophétique qui leur apporterait réussite économique et véritable place sur le marché mondial. En soi, ce n'était pas forcément un mensonge, plutôt une prévision, un pari sur l'avenir qu'il était nécessaire de prendre. Mais des villes comme New-York étaient déjà des pures réussites, Leopoldgrad avait encore tout à prouver, n'en déplaise à son Ministre, n'en déplaise à son créateur. Pour autant, Isy croyait en cette réussite, ce n'était qu'une question de temps : elle ne l'avait pas vendue à Logan pour rien, la ville s'imposerait sur le marché européen. Mais pour cela, il fallait d'abord la vendre et... Elle n'avait pas envie de donner raison à Abel. Juste pour le plaisir de la contestation, elle aimait bien. C'était bien pour cela qu'elle se refusait à y vivre, alors qu'elle aurait beaucoup aimé : parce qu'elle était butée. Pour autant, il devait bien s'en ficher d'où elle vivait, il ne devait même pas y prêter attention mais le principe était important. Elle avait décidé qu'elle lui tenait encore rigueur de plein de trucs donc... Elle lui tenait rigueur. Comme une adulte.

- Non, toujours la même. Mais j'aime bien, ça m'a rappelé mes études, plein d'étudiants partout, les campus et tout ce qui va avec. C'était une bonne période ! lança-t-elle avec un sourire. Je vivais dans le quartier de Grindylow Bottom, mais j'ai pas eu l'occasion d'y passer. J'y retournerai, ça me fera un peu bizarre... Et me fera relativiser la taille de mon appart' actuel, quand je pense à ma chambre étudiante... On était deux dans treize mètres carré !

Heureusement que Jessica et elle s'étaient vites entendues, surtout que Isobel avait un peu de mal parfois avec la vie en communauté. Mais les deux filles avaient trouvé leurs marques et s'en étaient très bien sorties : la preuve, plus de dix ans après, elles étaient encore très amies et se voyaient souvent, enfin, dès que Isy pouvait venir jusqu'ici et ce n'était pas si régulièrement que cela avec le prix exorbitant des Portoloins. Les propos suivants d'Abel lui firent ouvrir grand les yeux, cherchant l'espace d'un instant s'il était sérieux... Avant de pouffer de rire.

- Le melon que tu tiens !

Sérieusement ? New-York me connaît aussi ? Rien que de le revoir dans son esprit dire cette phrase avec son air sérieux la fit rire de nouveau. Elle l'avait connu plus modeste, ce garçon !

- Redescends un peu Abel, tu as ouvert un bureau à New-York mais comme des millions de personnes avant toi. Redis-moi ça dans dix ans et, éventuellement, je te prendrai au sérieux, mais là ? Elle ne put s'empêcher de rire de nouveau, pas méchamment mais sincèrement amusée. Tu sais, j'ai fais six mois de stage dans une agence de relations publiques et des boîtes qui ont tenu moins longtemps que moi, j'en ai vu passer. Je ne dis pas que ça sera le cas de la tienne mais en attendant... Un peu de modestie, ta gloire n'est pour l'instant qu'éphémère. On a pris de l'égo, en seize ans ?  

Combien de personnes pleines d'espoir étaient venues s'installer à New-York, persuadées que tout leur réussirait ? Beaucoup, elle en était certaine. Abel avait sûrement les capacités pour réussir mais pour le moment, il n'avait fait qu'une seule chose de remarquable et, qui plus est, en Angleterre. New-York et les États-Unis attendaient beaucoup plus que cela et il allait droit dans le mur s'il commençait à penser autrement. Mais elle n'était pas là pour lui donner un cours de communication - ou sur New-York - aussi se contenta-t-elle donc de lui adresser un grand sourire, aussi moqueur que malicieux. New-York me connaît... Bon Dieu, elle la ressortirait celle-là ! Que Logan lui dise cela, elle l'entendait, que Roy lui dise cela, cela ne la surprenait pas mais Abel ? Elle l'avait connu bien plus terre-à-terre, vraiment, moins confiant.

- La soirée, seulement ? Mais voyons, la Nouvelle-Orléans me connaît, le singea-t-elle alors que leurs cafés arrivaient. Ce fut Marius qui leur servit, serrant son épaule au passage. Elle lui retourna un sourire, un peu réchauffée par ce soutien de son cousin : ici, c'était toujours plus facile avec les hommes. Ils en ont pour quelques semaines !

Elle haussa les épaules lorsqu'il lui proposa de s'en aller après son café. L'idée était tentante en soi : elle maintenait les apparences mais n'était pas très à l'aise ici, elle sentait les regards pesants sur elle et se doutait bien que l'on parlait d'elle à plusieurs endroits dans le Chaudron. Mais elle n'avait pas non plus envie d'aller se cacher, pas maintenant qu'elle avait le droit de se tenir là. Il faudrait bien qu'ils se réhabituent à la voir de temps en temps... Ce fut comme si les pensées d'Abel rejoignirent les siennes à ce moment-là, puisqu'il lui proposa de rester pour agacer l'opinion publique. La proposition lui tira un léger rire et elle reposa la tasse qu'elle avait soulevé.

- Oooh, c'est toi qui me propose de rester là pour emmerder le monde ? Comme tu as changé ! Tu sais, lança-t-elle en prenant finalement une gorgée de café. Entre l'égo et le plaisir d'agacer la Nouvelle-Orléans, je vais commencer à croire que tu as pris tous mes travers. Dis-moi que tu comptes voler un grimoire vaudou et je te remets une médaille sur le champ !

Elle resterait donc un peu - si même Abel le lui suggérait - juste pour le plaisir de se réintégrer de manière pacifique et humble dans sa communauté. C'était tout elle. Elle se permettait même de faire de l'humour noir sur son départ ce qui, face à Abel, n'était pas gagné puisqu'elle avait occulté cela pendant des années. Il n'y avait que face à Roy qu'elle se le permettait, parce qu'il n'était pas impliqué. Penser à lui la fit se sentir un peu coupable - elle devrait peut-être lui envoyer un hibou - mais préféra pour le moment se concentrer sur survivre à ce petit passage dans le Chaudron. De toute manière, elle rentrait en Angleterre dans trois jours et elle maîtrisait tout à fait l'art de la visite surprise.

- A propos de grimoire, d'ailleurs, je vais devoir le rendre. C'est l'une des conditions d'Isadora pour être acceptée ici, commença-t-elle en posant les mots sur ce que tout le monde soupçonnait depuis qu'elle était apparue au Chaudron. Elle baissa les yeux sur son café noir, faisant tourner sa cuillère dedans. Je ne m'y attendais pas vraiment. Pas au coup du grimoire, au retour. Le pire étant qu'elles ont accepté mes conditions à moi... Je ne vivrais pas ici, je vais retourner en Angleterre tant que je reviens régulièrement et que je suis leurs consignes... C'est incroyable. Je ne sais pas trop quoi en penser. Peut-être que c'est un piège et que Isadora va me poignarder au cœur au moment où je poserai un pied dans le cimetière Saint-Louis, c'est une possibilité.

Elle soupira légèrement, relevant le regard vers Abel.

- C'est un peu bizarre, c'est une situation innovante, qui aurait cru que... Hé, Denise, je t'entends quand tu parles, lança-t-elle brusquement en se retournant vers sa cousine qui racontait la même chose qu'elle - c'est-à-dire le verdict - à des femmes de la famille, installées un peu plus loin, quelques petites méchancetés en plus.
- Je sais, c'est le but, répondit Denise avec un sourire mauvais, reprenant son récit par "traîtresse ingrate".

Isobel se retourna, levant les yeux au ciel. Elle ne relèverait même pas, tout simplement parce que c'était ce que cherchait sa cousine : la mettre encore plus en porte-à-faux avec tout le monde. Elle n'avait pas besoin d'elle pour cela, elle se débrouillait très bien toute seule.

- Bref. C'est ce dont j'ai toujours rêvé dans un sens, tu vois, quand j'étais gamine. Avoir ma vie et ici mais... C'est étrange.

Elle but une gorgée de café pour dissoudre la sensation amère dans sa gorge.

- Tu dois être content. Ca ne va pas t'aider à acquérir un peu de modestie, ça. Du coup, je propose que nous n'en reparlions jamais et comme ça, on pourra continuer de discuter poliment !

Parce qu'elle aimait bien, mine de rien. C'était aussi étrange de retrouver une relation avec Abel mais ils avaient été si amis un temps et il l'avait beaucoup aidée ces deniers temps, malgré tout le bazar et le mal-être qu'il avait amené dans sa vie. Peut-être qu'ils pourraient continuer de faire cela, de temps en temps, boire un café ensemble, parler. Redevenir un peu amis, peut-être. Cela ne serait jamais comme avant et elle n'aspirait d'ailleurs pas à cela - ils avaient été trop fusionnels, cela n'avait pas été sain pour elle - mais pourquoi pas essayer de reconstruire quelque chose, en tant que deux adultes qui s'étaient appréciés un jour. Et comme ça elle saurait si New-York sera à lui un jour.


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« Je n’osais pas dire ça de tes communiqués mais puisque tu l’avoues toi-même… »

Ils en étaient au jeu des taquineries, alors Abel se laissa volontiers porter, même s’il croyait au potentiel du projet qu’il avait mené. Evidemment que Leopoldgrad n’était pas à la hauteur de New York, mais Abel avait envie de dire « pas encore ». Il se plaisait à croire que dans quelques temps, probablement quand il ne serait plus vivant pour le voir, Leopoldgrad rentrerait dans le rang des villes sorcières de légende, avec le nom de ceux qui l’avaient conçue. Il avait tant admiré certains héros de l’architecture, de l’urbanisme et du paysagisme américain qu’il serait heureux au fond de lui de pouvoir transporter à son tour des jeunes étudiants, dans le futur, quand il ne serait qu’un esprit qui verrait tout cela de loin, avec la satisfaction d’avoir apporté quelque chose de significatif à des générations postérieures. Maintenant qu’il avait réalisé un projet aussi fou que Leopoldgrad, il se prenait à penser qu’on pourrait parler de lui dans les universités américains autant qu’on parlait de Frederick Law Olmsted, de Calvert Vaux, créateurs de Central Park. Il espérait qu’on comparerait Leopoldgrad créée du néant, à Washington sortie de la tête de visionnaires sur un terrain parfaitement vierge et ouvert à toutes les possibilités. Abel savait qu’il avait réussi à accomplir un projet qui avait le potentiel de marquer l’histoire, alors il attendait de voir comment cela évoluerait, en espérant de tout coeur qu’il prendrait la bonne direction…

Mais Isobel ne tarda pas à le taxer de prétentieux, ce qu’Abel balaya d’un haussement d’épaules et d’un geste de la main :

« Oh mais calme-toi, c’est toi qui sur-interprètes. C’était juste une façon de répondre au fait que tu t’imagines que je crains les grandes villes. Et puis, je vais finir par me vexer du peu de confiance que tu as en mon travail… Je n’ai pas fait mes preuves, avec une ville itinérante construite sur un délai inhumain ? renvoya t-il avec le même sourire qu’elle, avant d’hausser à nouveau les épaules. Il a bien fallu que j’apprenne à croire en mes projets en seize ans, sinon j’aurais abandonné l’archimagie, crois-moi. Ou alors il aurait été l’un de ces archimages incapables de mener leurs propres projets, écrasés sous les pressions multiples des commanditaires et des associés. C’est sûr que si je pars avec l’idée que mon agence va potentiellement se casser la figure à New York comme des milliers d'autres, eh bien, c’est ce qui risque de se passer. »

Il fallait avoir la rage de gagner pour obtenir quelque chose dans ce pays, et d’autant plus dans cette ville où la compétition était effectivement très forte. Leur conversation sur le sujet fut interrompue par la venue du cousin d’Isobel, qu’Abel salua d’un signe de tête, en attrapant son café, puis il le suivit brièvement du regard. Marcus avait une part non négligeable dans le retour d’Isobel à la Nouvelle-Orléans, Abel se souvenait encore des moments qu’ils avaient passé ensemble à réfléchir, à suivre une piste qu’ils croyaient bonne, durant cette époque qui avait succédé à sa disparition. Et surtout, il était celui qui lui avait envoyé cette fameuse coupure de journal qui lui avait permis de retrouver la trace d’Isobel… Parmi les membres de sa famille, Marcus était sans doute l’un des seuls, avec Michelle à une époque, qui avait sincèrement espéré son retour et essayé de la retrouver, sans même lui en vouloir une fois qu’il avait compris que c’était vain. En tout cas, pas autant qu’Abel en avait voulu à Isobel… Alors Marcus avait été une oreille et un soutien précieux, avec cette épreuve qui les avait rapprochés. Il avait eu l’occasion de discuter un peu avec lui, cette semaine. Il avait été content d’entendre et constater de ses propres yeux qu’il comptait faire en sorte d’accueillir Isobel avec affection, comme une véritable membre de sa famille, malgré les années sans nouvelles, exactement comme André avait réagi. Isobel avait, malgré les nombreuses mauvaises langues autour d’eux, des soutiens certes peu nombreux, mais réels et sincères, et c’était le plus important, jugeait Abel.

C’était en tout cas ce qui lui permettait de se remettre en selle et s’afficher ici, d’ailleurs c’était son autre soutien en la personne d’Abel qu’elle était venue chercher une fois arrivée. Il secoua la tête, plutôt amusé lorsqu’elle répondit à sa proposition, pour rétorquer à son tour :

« Je ne ferais jamais ça. Puis de là à ce qu’un homme puisse approcher les grimoires du temple… Tiens, ça c’est une chose qui n’a pas trop changé depuis ton départ, si tu veux savoir. »

Mais il avait pris beaucoup plus de distance par rapport à ça, il avait réussi à trouver sa propre voie, ce qui rendait ses déceptions d’enfance beaucoup plus faciles à enterrer. Il l’écouta lui parler de ce qu’il ne savait pas encore, à savoir les conditions dans lesquelles les prêtresses avaient accepté de la réintégrer dans le coven. S’il avait cru à cette issue, il ne s’attendait pas forcément à ce qu’elles acceptent toutes les conditions d’Isobel. Rendre le grimoire semblait être un bien maigre dédommagement, c’était même plutôt une demande évidente, Isobel avait eu beaucoup de chances. Ou un gros appui de la part de certaines prêtresses… Sa grande-tante, peut-être ?

Pas Denise de toute façon. Il avait lui aussi entendu quelques bribes de sa conversation -c’était difficile de l’ignorer, quand elle s’exprimait de façon à être entendue par le plus de personnes possible- mais il ne dit rien, se contentant de fixer d’un regard sceptique la prêtresse. En voilà une qui n’était pas très maligne, à se désolidariser publiquement d’une décision prise dans le coven auquel elle appartenait… Posant à nouveau le regard sur Isobel quand la conversation reprit, il réagit à son tour :

« Qu’est-ce qui ne va pas m’aider à acquérir de la modestie ? Te dire que je savais que ça se passerait bien ? Eh bien, Isobel, tu vois… Je t’avais dit que tu te faisais des idées trop noires de la situation. »

Eh oui, ce constat le faisait sourire, pas seulement parce qu’il avait eu raison de garder confiance, mais aussi parce qu’il était soulagé que ça ait fonctionné pour elle. L’issue aurait pu être toute autre, et Isobel lui en aurait probablement voulu longtemps, puisque c’était lui qui avait insisté pour qu’elle revienne… Or, il sentait une relation plus apaisée renaître entre eux, cette bonne nouvelle allait l’aider à se développer et Abel se rendit compte qu’il en était plutôt content. Pourtant il prit un air plutôt grave en poursuivant, car le sujet l’était :

« Je te l’ai dit la dernière fois, Katrina a changé pas mal de choses ici… Les coven ont trop perdu, maintenant, ils cherchent tous à préserver les leurs. Quitte à en devenir méfiant parfois et se replier sur soi-même. Il lança un regard éloquent autour d’eux, il n’y avait qu’à voir comment les gens se regroupaient au Chaudron pour prendre la température sociale du Carré Français. Les groupes étaient distincts, moins mélangés qu’avant, entre membres de différents covens. Quelque part, tu es revenue au moment où tu avais le plus de chances d’être réintégrée parmi les tiens. Au fond, Isobel, que tu sois partie ou pas, tu restes une Lavespère, une sorcière née et élevée dans le vaudou de la Nouvelle-Orléans, et qui plus est, une sorcière capable… Les prêtresses ont choisi de suivre leur instinct de conservation, et elles ont eu raison. C’est le moment de se serrer les coudes, pas d’enterrer les bons éléments, alors tu peux te promener tranquillement au cimetière Saint-Louis, rassure-toi. »

C’était l’hypothèse qui était la plus probable, et la moins naïve pour expliquer ce qui semblait être un coup de théâtre. Certaines personnes comme Agnès avaient peut-être voté oui, par réelle volonté de pardonner et d’accorder une seconde chance à Isobel, mais Abel pariait que c’était loin d’être le cas de toutes les prêtresses. Peut-être même que le vote avait été serré, si Denise se permettait de signaler son avis défavorable. D’ailleurs, il ajouta, désignant d’un léger geste du menton la prêtresse qui s’agitait toujours derrière eux :

« Si elle en avait un tout petit peu dans le crâne, elle aurait plutôt raconté pourquoi le coven a décidé de te laisser cette chance, au lieu de donner du grain à moudre aux gens pour désapprouver cette décision, et donc décrédibiliser les prêtresses au passage… »

Mais Denise avait toujours été nerveuse, et Abel ne l’avait jamais beaucoup aimée, alors il ne tint que quelques minutes, le temps de finir son café, avant de déclarer :

« Je pense qu’on en a assez entendu. On s’en va ? »


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- Des contes pour enfants très bien écrits !

Elle n'en pensait pas un mot, elle avait dit cela pour l'embêter un peu. Elle ne pouvait pas ainsi disqualifier son travail, qu'elle s'appliquait à faire avec tant d’acharnement. Il fallait même avouer que parfois, elle croyait un peu à ce qu'elle disait, elle n'était pas sans cesse dans l'hypocrisie, ce n'était pas vrai. Évidemment qu'elle sélectionnait les informations et mettait en avant tous les points positifs, minimisant les négatifs. Mais cela ne l'empêchait pas parfois de croire sincèrement dans le bienfondé de ce qu'elle disait ou tout simplement de dire la vérité, de bien la présenter. Elle croyait dans le projet d'Abel, elle croyait en Leopoldgrad et à l'avenir radieux qui se dessinait pour elle. Elle avait vendu les choses avec tant de cœur qu'il aurait été difficile de ne pas y croire. Elle s'était même impliquée personnellement en parlant à Logan de tout cela, en espérant qu'il viendrait. Elle-même pourrait aller y vivre si elle n'était pas si fière : c'était la ville d'Abel et par principe, elle s'y refusait, tant pis si c'était stupide.

- A peu près, fit-elle quand Abel lui demanda s'il n'avait pas fait ses preuves avec une ville itinérante. Elle faisait cela pour le plaisir de le contredire, elle avouait. Cela n'avait rien de constructif mais cela l'amusait beaucoup, cela se voyait dans son sourire. Ne sois pas vexé, tu veux que je te fasse un grigri de chance pour assurer la réussite de ton agence ? Je t'en avais fais un pour tes études, et regarde-toi ! Tu devrais presque me remercier ou me verser un pourcentage sur cet indécent salaire !

Elle n'en faisait pourtant plus depuis des années, des grigris de chance. Pas qu'elle n'y croyait pas, au contraire, mais parce que c'était des choses qu'on ne pouvait pas faire pour soi-même, contrairement à d'autres sorts. Elle ne pouvait pas en distribuer à ses amis, comme elle le faisait lorsqu'elle était enfant, parce que offrir des objets vaudous dans le monde occidental n'était pas vu de la meilleure des manières. Même auprès de Roy, qui connaissait pourtant sa magie, elle n'était pas sûre qu'il apprécie l'attention. Oh, elle essayerait, un jour. S'il ne se fichait pas trop d'elle et de ses petits sacs de magie. S'il savait qu'elle en avait caché un sous le collier de son chat, soigneusement cousu, pour qu'il ne s'égare pas et ne lui arrive rien quand il descendait par le balcon pour arriver dans la rue. Il aurait ri. Et pourtant, elle savait à quel point c'était efficace quand c'était réalisé avec art et soin. C'était les attrape-touristes les plus vendus dans la ville, que ce soit par les covens qui possédaient des boutiques ouvertes aux touristes - et oui, il fallait bien vivre - ou bien par des moldus amateurs de magie. Évidemment, ceux des touristes ne possédaient aucun véritable ingrédient, le gouvernement leur serait tombé dessus sinon...

- J'ai cru remarquer... fit-elle quand Abel lança que la politique des covens par rapport aux hommes n'avait pas changé.

Les anciennes traditions - ou bien était-ce les covens d'ici il y a longtemps ? - éloignaient les hommes de toute magie vaudou. On disait qu'il n'y arrivait pas, qu'ils n'avaient pas assez de talent dans le domaine ou bien qu'ils en feraient un mauvais usage, comme les hommes se servaient mal de la magie occidentale... En Amérique, la sorcellerie avait longtemps été affaire de femmes, de toute manière. Pour autant, tous les sorciers vaudous n'appliquaient pas cette décision, ne serait-ce qu'ici, à la Nouvelle-Orléans où le coven Tunde, dans les quartiers nord de la ville, poussait le vice jusqu'à avoir des prêtres qui étaient des hommes. Au Carré, les mentalités ne changeaient pas : les sorcières étaient et resteraient. Même Isobel, qui avait quitté sa famille depuis longtemps, peinait à s'imaginer des hommes pratiquant la magie au même niveau que les femmes. Même s'ils avaient peut-être les capacités, elle avait appris quelques tours à Abel, ils n'auraient jamais la puissance des femmes, elle en avait l'intime conviction. Elle serait toujours plus douée qu'un homme. Elle était déjà plus douée que la plupart des femmes... Leur conversation embraya d'ailleurs sur la modestie - une de ses grandes qualités - quand elle demanda à Abel de ne pas trop lui jouer le "je te l'avais dit", puisqu'il avait effectivement eut raison. Évidemment, il n'y manqua pas, ce qui lui tira une grimace.

- Tu ne peux pas me le reprocher, se défendit-elle. Tu les connais. Cette décision, c'est... Je veux dire, tu peux le croire ? Une sorcière vivant sur un autre continent ? Loin de l'autorité directe des prêtresses ? Sans qu'elles ne puissent parfaitement contrôler ce que je fais ? Alors que j'ai trahi leur confiance une fois ? A l'époque de Marie Laveau, on m'aurait égorgée pour cela. Et je ne suis pas certaine que tout le monde ait quitté cette époque, si tu veux mon avis...

Elle avait baissé la voix pour prononcer les derniers mots, sachant qu'elle n'était pas en position de force et que de nombreuses personnes écoutaient. Elle ne parlait pas de tout le coven, évidemment, même des gens qu'elle n'appréciait pas. Elle ne pensait pas que Denise était bloquée au dix-huitième siècle, juste antipathique. Mais chez les sorcières vaudous, on trouvait toujours de drôles d'oiseaux. A force de posséder entre leurs doigts tant de pouvoir naissait chez certaines sorcières l'envie de transgresser les limites de la nature et de la vie humaine pour augmenter leurs pouvoirs et leurs connaissances. Même Isobel, qui avait tué, qui influençait sur les esprits, n'avait pas basculé de ce côté là. Elle l'avait frôlé, il est vrai, c'était aussi pour cela qu'elle était ici. Mais elle ne faisait pas partie de ces sorcières qui en appelaient à retourner aux sacrifices humains pour retrouver la grandeur de leurs familles d'avant, et heureusement. Elle savait pour autant que c'était un discours qui tournait chez quelques personnes, y compris dans son coven. Pour autant, c'était la version moderniste qui l'avait emporté, ou du moins, quelque chose qui y ressemblait puisque la décision prononcée avait été en sa faveur. Elle écouta les propos d'Abel avec attention, mélangeant machinalement son café avec sa petite cuillère. Elle suivit son regard pour constater qu'il avait raison, qu'ils étaient moins mélangés qu'auparavant, ce qu'elle n'avait pas remarqué auparavant. Autour d'eux, il n'y avait que des Laveau. Les Lavespère commençaient à la table de Denise, un peu plus loin.

- Tu as sûrement raison, admit-elle quand il exposa les possibles raison de son acceptation. Heureusement que je n'ai pas hérité du talent de ma mère alors, lança-t-elle d'un ton grinçant. Je n'aurai pas été très utile pour elles.

Son don pour les esprits avait sûrement joué, en plus des sortilèges puissants qu'elle avait pratiqué seule en Angleterre. C'était ce qui l'avait poussée en partie à revenir ici, ses difficultés avec la magie, mais c'était peut-être ça qui l'aidait à rester... Ce n'était pas le vote de Denise, en tout cas, songea-t-elle alors que Abel la désignait. Sa cousine et elle ne s'étaient jamais entendues, dès leur plus tendre enfance. Denise était pourtant plus âgée mais elle se sentait en rivalité avec elle e Isobel ne savait répondre que par l'agressivité aux provocations de son aînées. De belles bagarres en étaient ressorties... En apprenant qu'elle avait été nommée prêtresse, elle avait cru qu'elle fichait en l'air ses chances de pardon : entre sa tante Isadora et elle, cela ne pouvait rien donner de bon.

- Cela voudrait dire qu'elle cautionne cette décision et elle ne le fait pas... Tu sais, les prêtresses chez nous, c'est différent de chez vous, je crois qu'elles présentent rarement front commun, sauf du temps de ma grand-mère. C'est un peu comme en politique, il y a le gouvernement et l'opposition, au sein du même système. Denise représente l'opposition, elle est la prêtresses de ceux qui ne reconnaissent pas ou plus dans les autres. Isobel tourna légèrement la tête vers cette dernière. Cela lui permet d'avoir des soutiens assurés au sein du coven, si les choses venaient à tourner au vinaigre. On fonctionne comme cela depuis ma grand-mère, c'est bancal. Si tu veux mon avis, les ancêtres devraient envoyer quelqu'un qui saurait remettre tout ça en place et garder les fortes têtes sous son joug : sinon, on court droit à la catastrophe. Une politicienne, en somme !

Les prêtresses auraient tout à gagner d'un bon cours de management et d'une bonne campagne pour leur image, si on demandait l'avis d'Isobel. Ainsi qu'une bonne réactualisation de leurs Institutions et modes de fonctionnement. Réformer l'enseignement, de manière prioritaire et la manière dont on vivait au Carré, sans parler de faire sérieusement quelque chose pour offrir une alternative convenable aux garçons. Mais bon, elle n'était pas prêtresse, ne désirait pas l'être, alors ce n'était pas ses affaires. Elle songeait à tout cela quand la voix d'Abel s'éleva pour suggérer qu'ils s'en aillent, sûrement lassé - comme elle - d'entendre Denise pérorer en fond sonore.

- Avec plaisir.

Elle finit les dernières gorgées de son café, déposa cinq dollars sur la table, et repoussa sa chaise qui racla sur le sol. Elle fit un signe de la main à Denise, ainsi que son plus grand sourire - pour le plaisir - et emboîta le pas à Abel, ignorant les regards sur son passage. Elle retint presque sa respiration jusqu'à arriver au bout du Chaudron, devant la porte en bois vert qui donnait sur une ruelle perpendiculaire à l'avenue des Ursulines. Elle quitta la cour avec un certain soulagement, réalisant à quel point elle avait été tendue jusqu'ici. Se retrouver en dehors lui fit du bien et elle se détendit, laissant échapper un soupir.

- J'espère quand même que ça se calmera d'ici décembre. J'ai promis à mon grand-père de revenir pour Noël, expliqua-t-elle en reprenant sa marche vers l'avenue plus animée alors que la soirée s'annonçait. Ça me fera un peu étrange, je ne fête plus vraiment Noël, confia-t-elle en glissant une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Mais la ville est belle pendant les fêtes alors... Peut-être même que je resterai pour mon anniversaire. J'espère que tu as gardé ton cadeau de mes seize ans ! ne put-elle s'empêcher de rajouter avec un grand sourire malicieux.

Elle accéléra le pas, comme pour échapper aux représailles et s'engagea parmi la foule, des touristes et des gens qui rentraient chez eux en cette fin de journée. l'air était encore très doux, la musique commençait à se faire entendre au loin et les restaurants avaient ouvert leurs terrasses, les plats répandant des odeurs familières. Elle n'avait pas envie de rester dans la cohue et dépassa donc les barrières que la police était en train d'installer : les rues principales du Carré devenaient piétonnes tous les soirs. Elle prit le chemin du fleuve, dans une habitude bien ancrée qu'elle avait réveillée cette semaine, les gens se dispersant peu à peu. La promenade du Mississippi s'ouvrait devant eux alors qu'ils sortaient du Vieux Carré. Cela avait changé en seize ans, sûrement depuis l'ouragan, mais Isobel l'aimait toujours autant avec la ville moderne illuminée que l'on apercevait au loin.

- C'est étrange de me dire que je pourrais revenir comme je veux. Depuis que j'étais partie, la ville était devenue interdite, je n'osais même plus mettre un pied en Louisiane. Tu reviens beaucoup, toi ?


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« C’est vrai, il a bien marché… Tu aurais pu te spécialiser dans la gemnomagie. »

Il avait répondu sur le même ton qu’elle, mais il se garda de préciser qu’il ne portait plus son grigri depuis un moment, et pourtant, il avait été son allié pendant plusieurs années. Il se souvenait l’avoir accroché dans la doublure de sa veste, dès l’instant où elle lui avait envoyé ce petit objet par courrier. Pendant les premiers temps de la disparition d’Isobel, ce talisman avait été une sorte de compagnon, un morceau d’elle qu’il contemplait parfois à ses moments de méditation, qui lui redonnait courage. Mais dès lors qu’il avait commencé à comprendre, et à ressentir de la colère pour Isobel, alors il l’avait en quelque sorte transféré sur cet objet qui la représentait elle, et un soir, il s’en était tout bonnement séparé. Aujourd’hui il était parmi les quelques affaires qui constituaient des souvenirs d’Isobel, qu’il avait scellées dans un coin de son armoire dans sa chambre d’enfance, incapable de les garder sous ses yeux, mais pas plus capable de s’en séparer…

En tout cas, l’heure était venue de tourner cette page douloureuse, et de suivre une nouvelle histoire, celle du retour d’Isobel et d’une possible rédemption, puisqu’il semblait que les prêtresses avaient décidé de la lui accorder. Ce qui était assez incroyable, comme le soutenait la concernée. Certaines sorcières avaient déjà pris leurs distances avec leur coven par le passé, mais elles avaient toujours plus moins continué d’y être liées, et cela commençait géographiquement. Elles ne partaient jamais bien loin de la Louisiane, aucune n’était allée aussi loin que sur un autre continent, comme le soulignait Isobel, et encore moins pour vivre une vie complètement différente, dans une structure très occidentale. Dans tous les cas, la réaction des prêtresses semblait corroborer les hypothèses qu’Abel avançait, ce qu’il finit par dire :

« J’imagine que si elles ne t’ont pas posé plus de conditions… Ca confirme qu’elles ont besoin de toi, elles aussi. » conclut t-il, à l’issue de leur discussion.

Il l’écouta ensuite lui expliquer le fonctionnement politique du coven Lavespère, relativement différent du sien. Abel savait qu’il y avait à l’inverse une longue tradition entre les prêtresses Laveau de concertations répétées jusqu’à trouver un accord dans le meilleur des cas, de solidarité affichée dans le pire. Sa mère lui avait un jour expliqué que tant que cet esprit continuait d’exister au sein du noyau dur de leur coven, alors les luttes de pouvoir resteraient relativement éloignées d’eux. Cela expliquait en partie la réputation des Laveau, décrit comme un coven pérenne, bien ancré dans le Carré Français, attaché à préserver leur équilibre. Tout désaccord devait rester confiné au sein du temple, et se régler rapidement, et celles qui refusaient d’entrer dans le moule, ou que l’on jugeait trop dangereuses, se faisaient rapidement écarter avant de gangréner l’unité du groupe. Une position autant admirée que critiquée, car elle conduisait indubitablement à un certain immobilisme, que quelques prêtresses tentaient de bousculer à des fins plus ambitieuses.

« Je vois… dit t-il simplement, avant de rebondir à son dernier commentaire. Tu es volontaire ? Quoi, ne me regarde pas comme ça, tu commences à t’y connaître en politique, non ? »

Il avait son ton flegmatique mais il la taquinait bien sûr, il savait qu’Isobel avait d’autres ambitions que de devenir une prêtresse dans leur coven, sinon, eh bien, elle aurait commencé par ne pas partir.

Il la suivit hors du Chaudron, s’efforçant de partir sans capter le regard de personne. Des ragots avaient suffisamment circulé sur eux deux, et il savait que cela allait reprendre de plus belle, maintenant qu’on les avait vus se parler et quitter ensemble le coeur communautaire de la ville. Alors il ne chercha pas à lire sur le visage des gens ce qu’ils allaient commencer à raconter le lendemain et il fit ce qu’il savait bien faire en règle générale ; il les ignora.

Ils marchèrent dans les rues du Carré, Abel se décidant à suivre Isobel, car il eut vite l’impression qu’elle savait où elle voulait aller. Elle commença à lui raconter qu’André l’avait invité pour Noël, et il en fut content pour elle. Elle avait la chance d’avoir un grand-père qui serait toujours de son côté et prêt à lui pardonner ses erreurs, elle avait dû s’en rendre compte au cours de ces quelques semaines passées ici. Il eut envie de répondre sur le même ton, mais il s’y prit trop tard. Subitement, elle évoqua son anniversaire de ses seize ans, et il fut un peu gêné. Oh, il avait en effet acheté un cadeau pour l’occasion, mais ce n’était pas ce qu’il avait eu le plus hâte de lui offrir à ce moment-là… S’efforçant de rester naturel, il esquiva la question :

« Oh, je suis pas sûr que ça te plairait toujours… Je viendrai pour Noël aussi, c’est sûr, et en général je reste jusqu’au premier, alors si tu fais quelque chose pour ton anniversaire, je passerai. Avec un cadeau plus digne d’une femme de trente-deux ans. »

Et surtout un peu plus en accord avec la réalité de leur relation, car ils n’étaient malheureusement plus ces deux adolescents très proches, en proie à des sentiments ambigus. Priant pour qu’Isobel ne revienne pas sur le sujet, il releva la tête et comprit assez vite où elle les emmenait. C’était un chemin de promenade qu’ils connaissaient par coeur tous les deux, pour l’avoir régulièrement emprunté dans leur jeunesse. Ils se retrouvaient souvent ici, après leurs journées, quand ils voulaient être tranquilles juste tous les deux, sans leurs autres amis et cousins. Ils papotaient joyeusement, des beignets à se partager dans les mains, allaient tremper leurs pieds dans l’eau quand il faisait chaud, ou s’asseyaient sur des bancs pour se raconter leur journée. Un lieu plein de souvenirs pour eux deux, et c’était étrange de le parcourir à nouveau ensemble, adultes. Il nota du coin de l’oeil qu’Isobel avait la même expression, la même façon de regarder les lumières de la ville face à eux, puis détourna la tête en souriant légèrement.

« Oh, je reviens régulièrement, oui. Trois ou quatre fois par an, pour voir ma famille, parfois juste quelques jours, parfois je reste plus longtemps. Là, ça faisait un moment que j’étais pas resté trois semaines, mais j’avais vraiment besoin d’une grosse pause, après Leopoldgrad. Ca me permet de souffler et me ressourcer. »

Abel avait beau aimer prendre des vacances dans des pays inconnus à découvrir, il savait que la Nouvelle Orléans restait une destination à part, qu’aucune ne pouvait égaler. Il n’y avait pas de prix à se sentir bien chez soi, et il ne le ressentait nulle part mieux que dans son quartier du Carré Français. Isobel ne ressentait sans doute pas la même chose, elle avait littéralement passé la moitié de sa vie ailleurs, après tout, et elle n’avait pas reçu le meilleur accueil de la part de tout le monde ici. Mais Abel était curieux de savoir ce qu’elle ressentait justement, ce que le mot « étrange » signifiait exactement, alors il renchérit :

« Alors, comment tu te sens, maintenant ? Ca te fait du bien de savoir que tu peux revenir quand tu veux ? »


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Isobel n'aurait pas cru en arrivant qu'elle se sentirait presque attristée à l'idée de repartir, de quitter de nouveau les ruelles du Carré français. Elle était bien évidemment heureuse de rentrer chez elle, de retrouver son appartement, son chat, ses amis, ses habitudes et même le temps anglais ! Peut-être moins le dernier, alors qu'il faisait si doux ici, mais elle était heureuse de revenir. Pour autant, elle avait commencé à retrouver des habitudes ici et elle ne pouvait pas nier qu'elle se sentait nostalgique alors que Abel et elle avançaient vers la promenade du Mississippi. Voir son grand-père tous les jours, par exemple, retrouver un lien familial avec lui ou bien marcher dans les rues d'une ville aimée malgré tout. Elle avait parcouru de nouveau, le plus discrètement possible, les lieux qu'elle fréquentait il y a longtemps, autant pour se les remémorer que de constater ce qui avait changé. Elle avait retrouvé ici les sonorités de son enfance, dissimulées mais jamais oubliées, les airs de jazz dans les rues, les accents multiples que l'on trouvait ici, les odeurs des restaurants, l'ambiance si particulière de la ville, et, un peu, le monde de la magie vaudou. Elle était isolée dans sa pratique depuis si longtemps qu'elle en avait presque oublié le reste. Mais elle reviendrait, songea-t-elle, pour Noël, comme elle l'expliquait à Abel. Elle l'avait promis à André, elle qui n'avait pourtant pas fêté Noël depuis des années. Cela avait été sa fête préférée durant des années, pourtant, celle qu'elle préparait des semaines à l'avance (et qui embêtait tout le monde avec ça d'ailleurs). Elle aimait les fêtes de fin d'année parce qu'il y avait le repas du vingt-cinq au soir dans le Chaudron, où ils installaient les grandes tables de banquet, à son époque du moins, et où tout le monde faisait quelque chose à manger. Elle aimait aussi cela parce qu'il y avait son anniversaire. Elle avait arrêté de fêter Noël dès la première année de sa fugue : c'était triste de le faire seule. En parlant d'anniversaire, d'ailleurs, elle ne put s'empêcher de s'arrêter sur la formulation de la phrase d'Abel...

- Parce que tu l'as toujours ? s'exclama-t-elle en se retournant vers lui, souriante. La formulation la faisait se questionner. Oooh, allez, dis-moi ce que c'était ! Elle nota qu'il serait aussi là pour Noël, ce qui n'était pas très surprenant : il était proche de sa famille et il devait continuer de fêter Noël, lui. Si je fais quelque chose pour mon anniversaire ? releva-t-elle. Comme un goûter ? fit-elle avec malice. C'était ce qu'elle faisait... Il y a vingt-cinq ans. Non, je ne vais pas le fêter. Je ne le fête plus vraiment non plus, ce n'est pas très important. Puis j'ai passé un très mauvais anniversaire l'année dernière, je vais éviter de retenter l'expérience !

Rien à voir avec lui, évidemment... Elle ne se voyait de toute manière pas organiser quelque chose à la Nouvelle-Orléans pour fêter son anniversaire, ou bien l'anniversaire de son départ : c'était la même date. Cela serait plutôt déplacé et elle ne saurait même pas tellement qui convier. En Angleterre, si elle se décidait à le faire, c'était simple : elle avait plein de copains avec qui passer une bonne soirée. Ici, à part son grand-père et Abel... Super fiesta à venir, tiens. Néanmoins, elle l'aurait presque fait rien que pour voir ce que Abel lui offrirait, par curiosité. Enfin si elle faisait ça, elle devrait lui offrir un cadeau elle-même en Novembre et elle n'aurait jamais d'idées, à part des trucs horriblement bateau. Non, il valait mieux s'abstenir, cela leur éviterait une gêne mutuelle à tous les deux. Pourtant, alors qu'ils descendaient tous les deux vers le Mississippi, il n'y avait rien d’embarrassant, ils discutaient tranquillement, s'amusaient même, et depuis l'après-midi qu'ils avaient passé dans le grenier d'André, à rouvrir ses vieux cartons, Isobel sentait qu'une complicité éteinte renaissait de nouveau entre eux, comme les amis qu'ils étaient il y a longtemps. C'était agréable de pouvoir de nouveau parler avec lui, de ne plus lui en vouloir, de laisser s'en aller toutes les rancœurs et de retrouver quelque chose de mieux. C'était aussi sûrement pour cela que ses pas les avaient guidés ici, dans un endroit qu'ils avaient assidument fréquenté lorsqu'ils étaient jeunes. C'était l'un des endroits qu'elle préférait, avec la vue sur la baie et la fraicheur de l'air.

- Tu m'étonnes, c'était un sacré projet... J'aurai bien besoin de vacances aussi. Pas ici, je veux dire, des vacances détendues. J'aurai été dépaysée ici, c'est certain que j'ai coupé avec l'Angleterre, mais je tuerai pour des vacances sur une plage... Ou bien à vadrouiller quelque part. Je voulais aller au Brésil, normalement.

Une bonne partie de ses économies pour ce voyage étaient parties dans ce long séjour en Louisiane : le Portoloin et l'hôtel pour trois semaines, alors qu'elle mettait de côté depuis longtemps. Tant pis, une prochaine fois. Elle recommencerait et partirait moins là aux prochaines vacances, le temps de se refaire. Isy aimait découvrir des contrées inconnues, elle avait tout le temps pour cela, surtout désormais. Elle se sentait plus légère, maintenant que cette histoire de son passé était réglée, elle avait l'impression que les choses étaient plus simples. Qu'elle avait balayé la poussière au lieu de la mettre sous le tapis en faisant semblant de ne rien voir. C'était étrange, comme un horizon sombre depuis des mois pouvait s'éclaircir en un claquement de doigts, en une décision. Elle se sentait plus légère et plus détendue, aussi, ne se formalisait-elle pas de tout ce qui aurait pu la contrarier normalement. Pour autant, elle ne réalisait pas encore, tout cela lui faisait encore bizarre, c'était difficile d'y croire : c'est comme si elle rêvait un peu.

- Je ne sais pas, répondit-elle sincèrement à Abel qui lui demandait comment elle se sentait. Je n'ai pas encore réalisé, je pense. Cela fait longtemps que j'ai fais une croix sur la Nouvelle-Orléans, tu vois ? J'avais assimilé le fait que je n'y reviendrais plus, que plus jamais je ne reverrai tout cela et je m'y étais habituée. Durant des années, j'ai occulté tout ce qui concernait la Louisiane de mon esprit, parce que c'était devenu inaccessible, des fois, je n'y pensais même plus. Et brusquement, c'est de nouveau là, présent, tangible... L'endroit condamné m'est de nouveau ouvert. C'est étrange, oui. Je pense que dans le fond, ça me fait du bien, parce que... J'y reste attachée quand même, ce sont mes racines, j'y suis née, j'y ai ma famille. C'est renouer avec quelque chose que j'avais perdu mais je pense qu'il me faudra du temps pour m'y faire. Réaliser.

Elle promena ses yeux sur la rive et sur l'eau baignée des couleurs de la ville au loin. Oui, il allait lui falloir un peu de temps pour s'adapter à sa nouvelle configuration et réapprendre tout cela. Réapprendre ce que c'était d'avoir une famille, d'être en contact avec eux, de pouvoir revenir sur les lieux de son enfance. Revenir à Noël et parler à son grand-père l'aiderait sûrement à cela : elle était peu enthousiaste malgré elle.

- C'est comme... Tu retrouves quelque chose que tu croyais perdu pour toujours, mais auquel tu tenais. Tu avais abandonné tout espoir à ce sujet et voilà que c'est de nouveau là, devant toi. C'est de nouveau accessible mais tu ne sais pas trop quoi faire avec parce que tu ne pensais plus le retrouver, au bout de tout ce temps. Tu es content de le retrouver mais en même temps, tu es mal à l'aise parce que tu avais laissé ça derrière toi et tu es coincé entre deux eaux.

Elle parlait autant de sa famille, que de la ville, que du coven, de sa mère... Tout ce qu'elle avait quitté, si brusquement, il y a si longtemps.

- Bah voilà, c'est ça que je veux dire par étrange. Je me sens un peu entre deux eaux. Mais je vais retrouver mes marques, je pense, ajouta-t-elle avec un sourire pour détendre l'atmosphère. Je m'adapte bien aux choses ! Et puis, si tu m'offres des cadeaux d'anniversaire, je ne peux qu'être contente, non ? le taquina-t-elle.



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« Non, tu l’as raté, alors tu ne sauras pas, c'est trop tard, répondit Abel, néanmoins avec un sourire. D’ailleurs il ne confirma ni n’infirma qu’il avait gardé le cadeau, ça non plus, elle ne saurait pas. Tu pourrais faire un dîner avec ton grand-père et tes cousins, je suis sûr que ça leur ferait plaisir, opposa t-il. Promis, cette fois-ci, je ne me pointerai pas sans être invité dans l’idée de t’accabler de reproches. »

Mieux valait en rire qu’en pleurer n’est-ce-pas ? En à peine un an, leur relation avait complètement changé, pour progresser vers quelque chose de plus apaisé, plus sincère, ce qu’Abel ne s’imaginait même pas ce fameux soir de décembre où il l’avait retrouvé et où ils s’étaient lancé de très dures paroles. Il n’imaginait pas qu’ils parviendraient à en rire aujourd’hui, et même se proposer de se voir en toute amitié. Il n’imaginait pas non plus qu’elle puisse revenir à la Nouvelle-Orléans, et finir plutôt satisfaite de son voyage. Les choses évoluaient dans un sens que personne n’aurait pu prévoir, et c’était tant mieux. C’était une bouffée de nostalgie et de sentiments agréables qu’Abel ressentait en se promenant aux côtés d’Isobel, cela faisait un moment qu’il ne s’était pas senti aussi léger, et il lui en était reconnaissant. Cet endroit en particulier réveillait quelques bons souvenirs à Abel qu’il n’avait pas voulu se remémorer à l’époque où il lui en voulait d’être partie, car c’était trop douloureux. Pouvoir y revenir en compagnie d’Isobel avait quelque chose d’incroyablement réparateur, encore plus puissant que les quelques excuses qu’ils avaient pu échanger.

« C’est une bonne idée le Brésil, je suis sûr que ça te plaira beaucoup. C’est très vivant, les gens sont très accueillants. J’y étais resté plusieurs mois pour un projet, je me souviens, j’ai eu du mal à en repartir » confia t-il, le ton nostalgique.

En terme de plages, elle sera servie… Il se serait bien pris quelques vraies vacances, lui aussi, car comme elle, il avait du mal à considérer un retour à la Nouvelle Orléans comme des vacances à proprement parler. Il considérait qu’il revenait chez lui, qu’il se reposait, mais pas qu’il venait changer de cadre ou s’amuser. Il avait quelques plans futurs aussi, la visite de la Russie lui avait donné envie d’y retourner, et découvrir d’autres pays nordiques. Peut-être après Noël, s’il trouvait un ou deux amis motivés à l’accompagner.

Son attention se reporta sur Isobel, alors qu’elle lui confiait son ressenti sur son retour. Il ne dit rien, se contentant d’hocher la tête à quelques unes de ses phrases. Il comprit qu’elle aussi avait fait le choix de mettre sous clés les souvenirs de son passé à la Nouvelle-Orléans, parce que c’était douloureux de les re-convoquer en sachant qu’elle ne pourrait pas y revenir. Même si elle en avait fait ce choix, ce dont il l’avait longuement accusée, cela n’empêchait pas le fait qu’elle ait pu être triste par rapport à ça… Un peu comme une rupture amoureuse, qui ne signifiait pas forcément délivrance pour celui qui la prononçait, mais qui pouvait être au contraire à l’origine de beaucoup de tristesse et de regrets de la part des deux côtés.

Isobel avoua cependant qu’elle se sentait mieux désormais, ce qui était au fond l’essentiel. Abel l’avait poussée à revenir, pas seulement parce qu’il pensait que c’était ce qu’elle devait faire dans l’absolu, mais aussi et surtout parce qu’il avait senti que c’était ce qu’il lui fallait. Elle avait besoin de se sentir en paix par rapport à un passé qui devait la rattraper un jour, d’une façon ou d’une autre, elle avait besoin d’aide pour sa magie, elle avait besoin de retrouver ses sources tout simplement, et elle avait eu la chance de trouver une réponse favorable en venant ici. Ce qui aurait pu ne pas être le cas, c’était un pari, et Abel ne regrettait pas de l’avoir encouragée à prendre le risque. C’était ce qui permettrait à Isobel de tourner la page, et plus égoïstement, ce qui leur permettait à tous les deux de renouer une nouvelle relation.

« Je vois, oui… J’imagine que tout ce dont tu as besoin maintenant, c’est du temps. Pour t’habituer au fait que ça soit de nouveau là, maintenant, et trouver ton équilibre. La bonne nouvelle, c’est qu’on te laisse le faire, puisque tu vas pouvoir retourner en Angleterre et revenir quand tu veux. »

Le compromis qu’elle avait pu passer avec les prêtresses était finalement assez idéal quand on y pensait, elle allait pouvoir prendre un peu de recul et réapprendre tranquillement à faire partie d’un coven. Retrouver ses marques, comme elle disait.

« Ah je ne sais pas, il va falloir que je retrouve mes marques aussi, et que je réapprenne à te connaître, pour savoir ce qui a des chances de te plaire comme cadeau, maintenant. Il faut que j’actualise mes infos, en quelque sorte » glissa t-il sur le même ton, alors qu’elle le taquinait.

Et il le disait sincèrement, il était prêt à le faire. Il avait noté quelques changements chez elle, tout comme il avait noté des persistances, des choses qu’elle aimait et faisait toujours. Il allait lui falloir plus de temps avec elle pour connaître entièrement la femme qu’elle était devenue et il avait volontiers envie de le faire. Désignant un endroit sur les bords du Mississipi, entre herbe et galets où ils pouvaient s’asseoir, Abel lui proposa :

« On s’assoit un peu ? »

Ils aimaient beaucoup faire ça plus jeunes, ils trempaient même leurs pieds dans le fleuve quand il était assez haut et s’éclaboussaient les jours de grande chaleur. Cela faisait partie des quelques bons souvenirs qu’il avait avec elle, ici, parmi des tas d’autres. Ils en avaient fait des choses sur ces quais, à discuter joyeusement, à refaire le monde en grignotant des beignets, à se lancer des regards à la dérobée aussi. C’était peut-être même l’endroit où Abel s’était dit pour la première fois qu’il devait ressentir quelque chose de nouveau pour Isobel. Il fallait dire que le soleil de l’après-midi, l’éclat de l’eau avaient un effet particulier sur sa peau et qu’il s’était souvent pris à la trouver belle, sur ces bords enchanteurs du Mississippi…

Assis à même le sol, Abel s’accorda un temps de contemplation du fleuve. Après un temps de paisible silence entre eux deux, il reporta son regard sur Isobel pour lui avouer, les traits du visage et le ton sereins :

« Je suis content que tu sois revenue et que ça t’ait fait du bien. Ca me fait du bien aussi de te savoir de retour. »


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Ce n'est pas que Isobel était capricieuse, c'est que Isobel n'aimait pas trop qu'on lui refuse des choses. Elle plissa le bout de son nez devant la décision d'Abel de maintenir son silence au sujet du fameux cadeau de ses seize ans, frustrée. Maintenant que sa curiosité était piquée, elle allait avoir du mal à s'en défaire surtout qu'elle avait très bien remarqué qu'il n'avait pas répondu à sa question initiale, à savoir s'il avait oui ou non gardé ce fameux cadeau. Elle le connaissait encore assez bien pour savoir qu'il ne servait à rien d'insister pour le moment, il ne céderait pas sur la question. Abandonnant la partie pour le moment - il ne serait pas dit qu'elle n'obtenait pas ce qu'elle voulait - elle décida de faire preuve de mauvaise foi pour relativiser son échec.

- Si ça se trouve, il n'a jamais existé ton fameux cadeau parce que tu étais trop pris par tes études pour penser à mon anniversaire, lança-t-elle.

Elle n'était pas convaincue de la véracité de cette théorie mais elle ne le reconnaîtrait pas. Elle garda un instant le silence lorsque Abel affirma qu'à défaut d'un goûter d'anniversaire, elle pourrait juste organiser un dîner avec son grand-père et ses cousins. Elle ne savait pas vraiment si c'était une bonne idée : jusqu'ici, elle avait revu tout le monde de manière individuelle, pas tous en même temps. Elle craignait un peu de faire face à plusieurs personnes à la fois, elle était encore un peu méfiante. Pourtant, elle gardait de très bons souvenirs de grandes tablées en famille lorsqu'elle était petite, ces repas où tout le monde parlait toujours très fort pour se faire entendre et où les tables étaient bien garnies. A Noël, dans le Chaudron, un banquet était organisé le soir du vingt-cinq pour réunir tout le monde, membres des covens comme créatures magiques qui vivaient en ville ou dans le bayou. Elle ne savait pas si cette tradition persistait encore mais elle s'en souvenait comme de bons moments. Peut-être qu'en choisissant bien ses invités... Elle s'était rendue compte qu'elle s'entendait encore bien avec la plupart de ses cousins, qui ne lui tenaient pas vraiment rigueur de sa disparition si prompte seize ans auparavant. Certains étaient mariés à des sorcières d'autres covens, Laveau et Devereau, mais d'autres à des moldues, ce qui était plutôt neutre. Peut-être même qu'elle pourrait convier certaines cousines, comme Joséphine, avec qui les choses semblaient bien se passer...

- Je ne sais pas si c'est une bonne idée, finit-elle par dire. Les choses sont encore compliquées, je ne sais pas si elles reviendront un jour à la normale. J'ai plutôt l'impression que j'ai tout intérêt à faire profil bas pour le moment, pas à commencer à organiser des fêtes. En plus, c'est le Nouvel An, les gens seront occupés... Mais peut-être que j'achèterai un gâteau pour le manger avec mon grand-père. Tu seras peut-être même invité, lança-t-elle un peu malicieusement.

Elle avait vraiment perdu l'habitude de fêter son anniversaire, elle n'en parlait même parfois plus. Elle ne savait pas vraiment qui connaissait sa date de naissance. Ses amis proches, c'était certain, mais ils ne le fêtaient pas vraiment : ils passaient le Nouvel An ensemble, mais même pas forcément tous les ans. L'année dernière, quand elle avait recroisé Abel, elle était à une soirée organisée par le travail, pas forcément la chose la plus amusante du monde (surtout que oui, elle avait croisé Abel). En cadeaux, l'année dernière, elle avait reçu un bouquet de fleurs de son collègue Albert - et c'était à se demander comment il avait su que c'était son anniversaire, tiens - et des cadeaux par Roy le lendemain, ainsi que par ses amis américains. En soi, c'était déjà beaucoup, elle ne se plaignait pas. Elle était heureuse comme cela et se sentait assez entourée dans la vie pour ne pas ressentir de manque, c'est juste que... Au fil des années, c'était devenu moins important que lorsqu'elle était à la Nouvelle-Orléans, avec toute sa famille. Les anniversaires étaient importants pour eux mais quand on voyait comment elle avait traité le dernier... Il devait y avoir une fête pour elle, le soir où elle était partie. Une fête pour l'anniversaire le plus important dans la vie d'une jeune sorcière : son seizième anniversaire, le moment où elle devenait adulte dans le coven et où tous ses pouvoirs étaient complétés. Elle avait prétendu rentrer chez elle pour se changer avant d'aller à cette fameuse fête et elle était partie après avoir attrapé ses affaires : encore une preuve qu'organiser quelque chose n'était peut-être pas du meilleur goût, même dix-sept ans après. Elle n'osait pas imaginer la soirée de ses seize ans à se demander où est-ce qu'elle avait bien pu passer. Elle abandonna cette pensée quand vint l'évocation du Brésil, dardant un regard surpris sur Abel lorsqu'il affirma avoir vécu quelques mois par là.

- C'est vrai ? s'étonna-t-elle. Tu as passé des mois à prendre des coups de soleil ? C'était trop facile de plaisanter sur la peau blanche d'Abel, dans une communauté principalement afro-américaine ou au moins métissée, même si les Laveau avaient souvent plus de racines européennes ou blanches que les Lavespère. Au final, tu as vécu tant que ça à l'étranger ? Je pensais que ce n'était que des voyages.

Elle-même avait postulé dans des ambassades pour ses stages, mais n'avait pas été prise. Au final, elle vivait elle-même à l'étranger mais elle commençait à l'oublier tant elle n'avait plus cette impression. Elle était bien trop ancrée en Angleterre, c'était devenu sa maison, parfois plus que les États-Unis... Ses amis américains seraient sûrement choqués d'apprendre cela, elle-même se surprenait un peu. Pendant toutes les années qu'elle avait passé à vadrouiller, les États-Unis avaient été son point de repère, l'endroit où elle revenait toujours. Désormais, elle savait qu'elle perdrait quelque chose en quittant l'Angleterre et imaginait moins revenir aux USA qu'avant. Cela ne voulait pas dire qu'elle passerait sa vie entière au Royaume-Uni mais elle aurait beaucoup de chagrin à s'en aller, même pour revenir aux États-Unis, qu'elle adorait pourtant. A l'image de ses deux passeports, Isobel avait l'impression d'avoir deux foyers. Mais qu'on ne se méprenne pas : l'Amérique, c'était quand même mieux. C'est juste qu'elle aimait bien, derrière ses critiques, le charme un peu désuet du vieux continent... Heureusement que les prêtresses n'avaient pas essayé de la forcer à revenir vivre en Louisiane, Isobel ne pensait pas qu'elle l'aurait fait. Elle aurait essayé autre chose pour ses pouvoirs, quitte à descendre dans les Caraïbes, l'un des foyers du vaudou. C'était tellement exceptionnel de pouvoir continuer à vivre en dehors de la Louisiane qu'elle ne s'en remettait toujours pas, ce qui expliquait son exclamation lorsque Abel mentionna de nouveau cet accord.

- C'est fou, quand même. Je crois que je ne me ferais jamais au fait qu'elles cautionnent cela. Il y a des moments où j'aurai obligation d'être là, comme les Solstices ou la Toussaint, mais tout de même. Une sorcière vaudou qui vit en Angleterre sans quitter son coven... Peut-être que Isadora perd la tête. Elle ne crachait pas sur cet accord, c'était ce dont elle rêvait adolescente, peut-être ce dont rêvait toutes les sorcières qui se sentaient à l'étroit à la Nouvelle-Orléans : une vie ailleurs sans quitter leur famille. Mais elle ne s'y ferait sûrement jamais. Peut-être que les prêtresses, à l'image de sa mère, pensaient qu'elle finirait par revenir définitivement, à force de s'immerger progressivement dans le coven. Mais oui, je vais profiter de ce temps pour m'y habituer. Déjà, je ne reviendrais qu'en décembre... Avec mon grimoire. Je t'ai dis qu'elles le réclamaient ? Pour le coup, ça m'embête. Je l'ai vraiment annoté, j'ai rajouté plein de trucs. J'ai trouvé plein de trucs aussi et j'ai arrangé des choses... Enfin j'ai fais ma sauce avec et ça va finir entre les mains des prêtresses.

Rien de bien surprenant dans cela : les sorcières vaudous pratiquaient une magie communautaire, elles développaient des savoirs de leurs côtés pour faire progresser le reste de la famille. Ce qui était enseigné aux jeunes apprenties, c'était le fruit de décennies d'expérimentations et de connaissances transmises. En volant un grimoire puissant, Isobel avait pris une partie de ces connaissances mais elle s'en était servi pour développer la sienne. En seize ans, elle avait eu le temps de pratiquer, plus ou moins assidûment selon les périodes et avait développé sa magie avec un angle bien particulier : en ayant étudié à Salem, elle bénéficiait de connaissances occidentales qui lui permettaient d'étoffer ce qu'elle savait du vaudou. Tout n'était pas en commun, bien au contraire, mais c'était le mélange des deux qui lui avait permis d'arriver à des résultats nouveaux. Quand les prêtresses verraient cela, certaines fustigeraient sûrement le procédé : elles mettaient un point d'honneur à être absolument différentes de Salem. Mais c'était stupide : la magie vaudou que les Laveau et les Lavespère pratiquaient, la magie vaudou de la Nouvelle-Orléans était déjà mêlée de magie occidentale, les choses avaient commencées avec Marie Laveau et s'étaient étoffées par la suite. La Nouvelle-Orléans était un carrefour de connaissances et la magie s'était mélangée au même titre que les langues, la musique ou la cuisine. Le vaudou de la Louisiane était différent de celui d'Afrique et encore différent de celui des Caraïbes. Chaque vaudou était différent, chaque coven même. Même les Laveau et les Lavespère, pourtant si proches, avaient des différences dans leurs pratiques magiques. De l'autre côté de de la ville, à moins de vingt kilomètres du Carré Français, le coven Tunde pratiquait un vaudou africain très différent du leur. Ils étaient tous efficaces mais Isobel estimait qu'en récupérant les bonnes choses d'autres magies, le vaudou du Carré était sur une bonne voie pour s'élever au dessus des autres, sans perdre sa singularité, et elle ne comptait pas abandonner cette idée.

Mais elle n'était pas encore en position de théoriser sur l'essence de leur magie pour le moment, aussi se contenterait-elle de copier son grimoire... Elle aurait bien effacé certaines choses dans ce qu'elle remettrait aux prêtresses mais Agnès s'en rendrait compte immédiatement. Fichue aura. Elle abandonna ses pensées pour s'assoir à côté d'Abel quand il le lui proposa, faisant attention à ne pas glisser et à ne pas abîmer sa robe blanche sur un galet plus coupant. Un silence tranquille s'installa entre eux deux, alors qu'ils regardaient tous les deux le fleuve qui s'écoulait calmement devant leurs yeux, serpentant au loin. La vue n'avait pas changé, songea Isobel. On aurait pu croire que cela serait différent avec l'ouragan qui avait dévasté la ville quatre ans auparavant mais le Mississippi ne semblait pas affecté par tout cela. Cela donnait l'impression que la ville pourrait subir tous les cataclysmes et rester debout, garder le même air de fête, la même ambiance joyeuse. « Laissez les bons temps rouler », la devise de la ville. Il fallait profiter des bonnes choses et se laisser porter, oublier le reste. C'est ce qu'elle essaya de faire, assise sur cette rive si familière. Oublier l'année horrible qu'elle venait de passer, oublier toutes ses angoisses, tous ses problèmes, tous ses regrets et se concentrer sur quelque chose de bien : elle avait retrouvé un foyer. Pas parfait, pas forcément complet mais un foyer. Son foyer. Abel fit écho à ses pensées sans le savoir et elle lui répondit par un sourire doux.

- Alors cela valait le coup.

Abel avait été son meilleur ami, elle l'avait aimé profondément et sincèrement, durant des années et même des années après être partie. Malgré tout, tout ce qu'elle avait pu faire ou dire, malgré son départ sans un mot il y a seize ans, elle n'avait jamais voulu lui faire du mal. Elle ne pensait honnêtement pas que les choses se passeraient ainsi, aussi mal. Elle s'était peut-être leurrée, elle avait peut-être fermé les yeux mais elle avait sincèrement pensé un temps que cela ne serait pas si grave que cela. Elle s'était trompée et elle s'en voulait, parce qu'elle n'avait pas voulu le blesser ou devenir cet horrible souvenir pour lui. Elle ne pouvait pas vraiment changer cela, il aurait fallu pouvoir revenir dans le temps et faire les choses autrement, partir autrement ou bien rester. Mais malgré tout, si elle pouvait réparer un peu alors elle le ferait. Elle avait fini d'être en colère ou angoissée, Isobel se sentait désormais mieux et elle pouvait laisser derrière elle tous les sentiments négatifs qu'elle avait éprouvé à l'égard d'Abel toute cette année pour retrouver une relation apaisée, une relation où elle avait envie qu'il soit heureux, comme lorsqu'ils étaient encore amis.

- Tu sais... fit-elle après un silence sans savoir vraiment comment le formuler. J'avais abandonné tout ça aussi, nous deux, être amis, se parler. J'ai mis du temps mais j'ai fini par faire une croix dessus quand j'ai compris que même si je revenais, cela serait terminé. J'ai mis des années. Mais... Les choses sont différentes maintenant, parce que je suis revenue, parce que, même si ces seize ans seront toujours là... Cette histoire peut un peu appartenir au passé. Et je me dis que c'est un peu un cycle qui recommence, avec la Nouvelle-Orléans, avec le coven, ma famille... Alors peut-être que nous aussi on peut... recommencer ?


Isobel Lavespère
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Les arguments qu’elle lui opposa au sujet d’organiser une fête d’anniversaire firent hocher la tête à Abel qui ne put que reconnaître qu’elle n’avait pas tort au fond. Lui se sentait prêt à fêter cette date avec elle, parce qu’il lui avait pardonné, mais c’était loin d’être le cas de tous, ici. Elle faisait déjà parler tout le Carré Français, alors qu’elle était restée relativement discrète jusque là. Si elle se mettait à lancer des invitations à une date restée symbolique, on ne manquerait pas de commenter le sujet dans tous les sens.

« C’est pas faux, c’est peut-être mieux de faire un petit truc confidentiel, pour l’instant… De toute façon, si ce n’est pas toi, c’est ton grand-père qui m’invitera, tu sais bien combien il m’aime. »

Connaissant André, il voudrait le remercier par tous les moyens de lui avoir ramené sa petite fille, c’était sûr. Abel n’attendait pas vraiment de remerciement, il avait fait ça aussi pour lui-même. Permettre à Isobel de retrouver la paix avec son passé, c’était l’aider à en faire de même, quelque part, car ils avaient véritablement partagé un morceau de leur vie. Il se sentait plus léger de savoir qu’il pourrait y penser sans rancune, sans amertume, avec simplement cette assurance agréable qu’ils allaient vers autre chose maintenant. Ils commençaient à discuter comme avant, à se remémorer des souvenirs agréables et même à se lancer des petites vannes, ce qui était signe d’une certaine complicité retrouvée. Elle ne se priva pas d’ailleurs de lui faire une remarque à propos du Brésil, sur un sujet sur lequel elle l’avait souvent taquiné : sa peau et sa physionomie très nord-occidentale, auquel il ne pouvait rien répondre d’autre qu’il devait tenir beaucoup de son père, et que sa mère n’était que légèrement métissée, moins que d’autres prêtresses que l’on pouvait trouver à la Nouvelle-Orléans.

« Pour certaines destinations, c’était des voyages de quelques semaines, pour d’autres, j’y allais pour faire un projet, donc forcément je restais au moins quatre mois sur place. Un peu comme pour l’Angleterre d’ailleurs, fit t-il remarquer. J’aurais pu partir après Cosmos mais comme j’ai décroché Leopoldgrad, je prolonge mon séjour jusqu’à… je ne sais pas encore combien de temps. Mais vu qu’on a ouvert un bureau là-bas, maintenant, c’est sûr que je vais y retourner régulièrement, même quand je reviendrai aux Etats-Unis. »

Ce qui était une certitude, il ne comptait pas s’installer définitivement en Angleterre, car il avait bien plus d’attaches et de raisons de retourner sur sa terre natale. Mais pour le moment, il comptait bien profiter de tout ce que le Royaume-Uni avait à lui offrir.

Ils parlèrent à nouveau de la décision surprenante des prêtresses, qu’il laissait presque penser qu’il y avait une clause cachée quelque part. Ou qu’Isadora était folle, suggérait Isobel, mais Abel était plutôt de l’avis qu’elle savait reconnaître ce qui était dans l’intérêt de son coven, derrière son aura de mysticisme un peu terrifiant.

« Oui, tu me l’as dit tout à l’heure, au Chaudron, répondit t-il, avant de glisser un regard en coin sur Isobel, alors qu’elle se plaignait de devoir le rendre. Ca a toujours fait partie du deal, ça. Partager ce que tu découvres, sinon quel est l’intérêt de former un coven ? Et puis accessoirement, ce n’était pas tout à fait ton grimoire… » ajouta t-il, affectueusement moqueur.

C’était un héritage de sa famille qu’elle avait subtilisé, qu’elle revienne ou pas dans son coven, il était du droit de ses tantes de le réclamer, même si entre temps, Isobel avait eu tout le temps de se l’approprier et le remplir. C’était plus qu’équitable, qu’elle leur rende ce qu’elle avait pris, en transmettant au passage tout ce qu’elle avait appris, et qu’en retour, les prêtresses lui fournissent l’aide dont elle avait besoin. C’était un donnant-donnant honnête, elle aurait eu du mal à obtenir mieux. Les choses allaient tranquillement rentrer dans un nouvel ordre, désormais, songea Abel en fixant son regard apaisé sur l’horizon. Un ordre dans lequel il lui serait peut-être possible de se tailler une place. Maintenant qu’il y songeait, ils allaient peut-être parvenir à une relation plus équilibrée que celle qui avait été la leur durant leur adolescence, car cette fois, Isobel était une jeune femme libre et Abel ne représentait plus ce qu’elle rêvait d’avoir. Elle avait fait son propre chemin, comblé ses frustrations, réalisé ses envies. Abel en avait fait de même, et ils se retrouvaient maintenant, mieux construits, plus solides qu’avant, dans un rapport d’égal à égale. Sans faire table rase, ils avaient l’occasion de réécrire une histoire s’ils le souhaitaient…

Abel se rendit compte qu’Isobel pensait à peu près la même chose que lui, car elle osa le formuler. Il tourna un regard insondable sur elle, lorsqu’elle lui proposa à demi-mot de repartir à zéro. Etait-ce réellement ce qu’elle souhaitait ? Il était touché plus qu’il ne voulait l’avouer par les quelques paroles qu’elle venait de prononcer sur un ton hésitant. Le fait qu’elle ait accepté de le suivre pour affronter sa famille à la Nouvelle-Orléans avait déjà été pour lui une preuve qu’elle voulait réparer les choses, et une bonne raison d’écarter leur passé pour repartir d’un meilleur pied. Ce petit discours en était une nouvelle. Elle se livrait à lui, alors il décida de se livrer à son tour, vrillant son regard dans le sien :

« J’avais abandonné aussi… J’ai mis du temps à le faire, je me suis accroché longtemps, tellement longtemps que les gens ici devaient me prendre pour un idiot, à force. Puis un jour, je suis arrivé à un point de basculement, où j’étais trop déçu, trop amer pour continuer. C’est pour ça que je t’en voulais tellement, ce jour où je t’ai retrouvé, et il m’a fallu du temps pour tout évacuer. Du temps, et plusieurs disputes avec toi. »

Il le reconnut avec un faible sourire, avant de retrouver un air plus sérieux. Il rabattit ses jambes contre son torse, appuyant son visage sur ses genoux tandis qu’il scrutait Isobel.

« Mais je t’ai pardonné. Je n’ai plus envie de re-convoquer tout ça, pour moi c’est derrière nous maintenant. » Un silence, puis un voile de regret passa dans le regard qu’il gardait posé sur la jeune femme.  « Et je suis désolé de la façon dont les choses ont pu se passer entre nous, au début, quand on s’est retrouvés. J’ai été très dur avec toi… J’espère que tu me pardonnes aussi. Il le faudra de toute façon, si tu veux qu’on recommence » ajouta t-il sur un ton plus léger comme pour dédramatiser le discours.

Même s’il lui avait dit des choses très dures, et même fait quelques crasses, il fallait le reconnaître, Abel espérait qu’elle ne lui tenait plus rigueur. Il avait l’impression que non, car elle l’avait laissé s’approcher d’elle, ils avaient même partagé quelques bons moments, comme cet après-midi nostalgique dans leur grenier de son grand-père. Ce souvenir éveilla un doux sourire chez lui, tandis qu’il concluait :

« Mais je pense qu’on commence déjà à le faire, tu crois pas ? »



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- Que crois-tu, mon grand-père respectera le souhait de sa petite-fille chérie et si sa petite-fille chérie ne veut pas d'Abel Laveau à son anniversaire, son souhait sera exaucé ! Je ne veux pas dire, mais lorsque j'ai décidé que tu n'irais pas à mon anniversaire de mes cinq ans parce que tu avais cassé mon seau bleu, il n'est pas allé te chercher !

Une tragique histoire de drame dans un bac à sable. Elle était fâchée contre lui à l'époque, elle ne se souvenait même plus, c'était son grand-père qui leur avait un jour raconté cette histoire, parce qu'il avait visiblement cassé son seau préféré et avait décidé de ne pas l'inviter à son goûter d'anniversaire du trente-et-un, alors que André avait installé une piscine à boules dans le jardin. Cette dispute avait quand même duré trois jours, ce qui était plutôt impressionnant pour les enfants qu'ils étaient. Au final, Abel avait quand même était invité à son anniversaire par Anne, qui avait transmis le mot à Adeline : cela tombait bien, ils s'étaient réconciliés le jour-même (et il lui avait offert un nouveau seau à paillettes, donc tout était bien qui finit bien). Tout cela pour dire que son grand-père était de son côté, voilà tout. C'était important à mentionner pour Isobel. Il fallait tout de même avouer qu'il appréciait énormément Abel, depuis toujours, et serait effectivement capable de l'inviter dans son dos. C'est juste qu'elle n'allait pas rappeler cet état de faits.

- Partir après Cosmos et rater la visite de ma mère ? Comme cela aurait été malpoli... fit-elle narquoisement.

Avec le recul, elle avait l'impression qu'elle pouvait se permettre de plaisanter sur ce genre de choses, parce que c'était derrière eux. L'arrivée de Sophie en Angleterre avait été un épisode douloureux pour Isobel mais qu'elle ne regrettait pas au final, malgré sa colère sur le coup. Cela lui avait permis de renouer un lien avec sa mère, aussi bancal soit-il. Depuis qu'elle était à la Nouvelle-Orléans, elles s'étaient parlées quelques fois. Isy ne dirait pas qu'elles avaient résolu tous les problèmes et entretenaient une super complicité - cela ne serait jamais le cas - mais cela lui avait permis de relativiser certaines rancœurs qu'elle entretenait à l'égard de Sophie. Elle avait par exemple compris que oui, cette dernière avait été touchée par son départ, même si elle n'en montrait toujours rien. A demi-mots, elle avait compris que Sophie l'avait cherchée. Son grand-père l'avait confirmé un soir à table. Elle avait même appris que sa disparition avait été signalée à l'époque, ce qui lui avait fait un peu étrange : elle était donc au fichier des mineures disparues, absolument fantastique. Il faudrait qu'elle demande à Jack s'il y avait un moyen de régler cela, elle n'avait pas très envie que cela se sache. Mildred Magpie, par exemple, serait bien le genre à tomber sur ce genre d'informations.

- Je peux te demander pourquoi tu as choisi d'ouvrir en Angleterre ? Je veux dire, même s'il y a Leopoldgrad, tu n'aurais pu ouvrir qu'en Amérique, non ? Tu es devenu trop attaché à moi pour repartir ? Elle prononça cette dernière phrase avec un sourire malicieux, amusée.

Après « Tu as traversé l'Atlantique juste pour pouvoir me hurler dessus », elle allait pouvoir s'amuser avec « Tu restes sous la pluie londonienne juste pour le plaisir de m'apporter mes cafés ». Elle n'était pas prête de s'en lasser. Abel pouvait qualifier ça de mauvaise foi, Isy, elle, considérait que c'était juste trop amusant de lui rappeler ce genre de choses. Surtout le premier. Elle lui rappellerait le premier aussi longtemps qu'ils resteraient en contact. Après tout, il n'était pas en reste pour se moquer d'elle lorsqu'il le pouvait, comme lorsqu'il pointa du doigt le fait qu'elle parle de son grimoire.

- Si, ça l'est ! protesta-t-elle avec passion. C'est un peu comme un enfant, tu vois ! Je l'ai eu il y a seize ans - oui, jeune maman - et depuis, je m'en suis occupée, je l'ai fais progresser, je lui ai appris les bonnes manières : il ne tourne plus ses pages sans demander la permission. Si tu savais le nombre de choses que j'ai testé et tous ce que j'ai mis dedans. Je veux pas me vanter, mais j'ai convoqué des esprits toute seule ! En plus, j'ai commencé à travailler sur quelque chose en me basant sur la poudre de Cheminette. Et maintenant, je dois leur remettre. Je sais que c'est normal dans le fond mais... Il va me manquer. C'est comme de voir son bébé aller à la fac, en somme. Il ne reviendra que pendant les vacances !

Elle exagérait un peu, puisqu'elle comptait copier son grimoire pour ne rien perdre de sa progression mais cela ne sera pas pareil. Celui qu'elle possédait - avait volé - datait de l'époque de Marie Laveau, il avait été rédigé par des prêtresses puissantes, par Héloïse Lavespère elle-même. Il regorgeait de magie, c'était d'ailleurs pour cela qu'il tournait tout seul parfois : il était guidé par les ancêtres. La copie qu'elle allait en faire ne serait qu'au début qu'une copie inanimée, qui mettrait des années à se gorger de magie. Elle était certaine de ressentir un manque dès qu'elle aurait remis son grimoire au coven. C'était effectivement normal, le but d'un coven comme le disait Abel et c'était peu cher payé par rapport à sa réintégration dans la famille et l'aide dont elle avait bénéficié pour ses pouvoirs mais cela lui faisait tout de même un pincement au cœur.

Lorsque Abel posa un regard insondable sur elle après qu'elle lui eut livré le fond de sa pensée quant à ce qu'elle espérait de leur relation, Isobel se sentit nerveuse. Elle avait été honnête avec lui en prenant la parole et elle avait abordé quelque chose qui lui tenait à cœur, même si elle n'aimait pas trop l'admettre. Elle y pensait depuis l'après-midi qu'ils avaient passé au grenier, quand ils s'étaient si bien entendus qu'elle avait eut l'impression qu'ils pourraient vraiment reconstruire quelque chose. Mais face au regard d'Abel, elle se demanda ce qu'elle ressentirait si elle s'était trompée et qu'elle s'était juste fait des idées. Isy avait perdu l'habitude d'être hésitante dans les relations qu'elle nouait, justement parce qu'elle avait beaucoup souffert les derniers temps de son amitié avec Abel. Elle n'aimait pas les insécurités qui la prenaient quand elle tenait à quelqu'un sans savoir si c'était vraiment réciproque alors elle avait tout simplement arrêté. Isobel laissait les gens venir à elle et ensuite, seulement là, elle acceptait éventuellement de se laisser approcher. C'est pour cela qu'elle avait les mêmes amis proches depuis des années et ne s'en faisait pas facilement de nouveaux. Elle ne prenait plus de risques dans ses relations et cela faisait des années qu'elle n'avait plus eu peur d'être rejetée.

Quand il prit la parole, elle ressentit un grand soulagement, pas vraiment consciente d'avoir appréhendé sa réponse à ce point-là. Elle l'écouta avec attention, reliant les confessions qu'il lui faisait là aux quelques brides d'explications qu'ils avaient déjà échangées lors de leurs disputes, comme le fait qu'il l'avait cherchée longtemps. Si elle avait été surprise de l'intensité du soulagement qu'elle avait éprouvé en comprenant qu'il ne lui en voulait pas, elle fut encore plus surprise de celui qu'elle ressentit lorsqu'il lui présenta des excuses. Le regard qu'elle vrilla sur lui était un peu perdu, parce qu'au fond, elle ne s'y attendait pas. Elle lui en avait voulu énormément pour certaines choses mais était persuadée que Abel se pensait légitime, dans toute la violence de leurs retrouvailles. Elle n'aurait jamais pensé qu'il s'en excuserait. Isobel n'était pas en reste, dans le déchaînement de ressentiments qu'avaient été leurs retrouvailles, au contraire. Elle avait été très hostile et imbuvable et cruelle. Mais derrière tout cela, elle avait été sincèrement blessée par des mots ou des actes d'Abel. Le retour de sa mère avait été une blessure profonde, parce qu'elle avait toujours cru que les confidences qu'elle lui avait fait à ce sujet, toute la souffrance concernant sa mère qu'elle avait confiée à son meilleur ami était en quelque sorte quelque chose de protégé. Qu'il s'en serve contre elle avait été quelque chose qu'elle venait tout juste de digérer.

- Je te pardonne aussi.

Elle ne savait pas vraiment quand elle avait commencé, après cette fameuse nuit à Cosmos, peut-être, quand ils avaient échangé un peu sincèrement sur cette histoire. Ou bien quand Abel était resté avec elle quand elle avait appris la mort de Michelle ou tout simplement, au fil des trois semaines qu'ils venaient de passer ici à renouer doucement des liens. Quoi qu'il en soit, elle sentait aujourd'hui qu'elle ne lui en voulait plus. Ils étaient quittes sur cette histoire, il ne servait plus à rien de ressortir tout cela. Ce qui était fait était fait de toute manière, même si les excuses d'Abel la faisait se sentir mieux.

- Je suis désolée aussi... J'ai été odieuse, le soir de mon anniversaire. Mais... Jamais, au grand jamais, je n'aurai pensé te revoir comme ça, au milieu de mes collègues et puis... Hostile, comme ça. J'ai été prise au dépourvu et j'ai paniqué. Je réagis agressivement quand je panique, je crois que tu l'as compris. Je voulais juste que tu t'en ailles et je me suis dis que si tu me haïssais cordialement... Et bien ça serait efficace.

Cela ne l'avait pas été du tout.

- Mais tu sais, je ne pensais pas tout ce que j'ai dis. Je savais juste très bien où appuyer pour faire le plus de dégâts possibles.

Elle avait toujours été plutôt douée à cela et s'en servait toujours à de mauvais escients, évidemment. C'était aussi ce qui la rendait douée dans son métier, lorsqu'il s'agissait de faire de la communication offensive. Elle maniait bien les mots, quand elle le voulait. Elle haussa légèrement les épaules, comme pour exprimer une fatalité, tournant légèrement la tête vers le fleuve. Le vent se levait un peu alors que la lumière commençait à baisser sur la ville. La dernière phrase d'Abel lui tira un sourire et elle secoua la tête avant de reposer son regard sur lui, étrangement contente.

- On commence, oui.

Elle ne pouvait pas nier que leur relation était radicalement différente maintenant que lorsqu'ils étaient partis au début du mois. Un exemple tout simple : ils s'étaient donnés rendez-vous tôt le matin pour aller à l'aéroport, chez Abel, et non seulement elle était arrivée avec une heure d'avance, c'est-à-dire à six heures et demi, mais en plus, elle ne lui avait quasiment pas adressé un mot. La seule phrase qu'elle devait avoir prononcé était "La plante dans l'entrée manque d'eau". Pour dire. Désormais, ils discutaient, riaient même, se taquinaient, ce qui était le signe qu'ils redevenaient un peu complices : le signes qu'ils redevenaient amis. Elle songea à leur après-midi dans le grenier, les excuses qu'ils venaient d'échanger, Abel qui avait tenu tête aux gens tout à l'heure dans le Chaudron et même à l'arrivée, lorsqu'ils étaient allés jusque chez son grand-père et elle ressentit une bouffée d'affection à son égard, comme elle n'en n'avait pas eu depuis seize ans. Elle ne l'avait pas vu tout de suite, obnubilée dans ses problèmes, ses angoisses, égocentrée, mais à partir du moment où elle avait accepté de revenir à la Nouvelle-Orléans, Abel avait agi comme un ami avec elle. Comme son meilleur ami d'il y a longtemps. Et sans même y réfléchir, elle se tourna vers lui, glissa ses bras autour de son cou et lui fit un câlin. Elle resta comme ça quelques secondes, à l’étreindre, avant de revenir s’asseoir.

- On commence vraiment.

Ce geste l'avait fait se sentir bien, il avait encore quelque chose d'étrangement familier et naturel malgré les années passées et elle lui adressa un sourire tranquille.

- Regarde-nous, on agit presque comme des adultes responsables qui n'ont pas passé une année à se crier dessus. Nos nous adolescents seraient sûrement très contents... Ou très atterrés, je ne sais pas. Je préfère ne pas y penser. Je crois que mon-moi d'il y a seize ans serait à la fois absolument ravie de sa vie et désespérée devant certaines bêtises ! Et toi ? Que ferait ton-toi de quand on était encore jeunes et innocents ?


Isobel Lavespère
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Un éclat de rire échappa à Abel, chose suffisamment rare pour être signalée, lorsque Isobel évoqua un souvenir vieux comme le monde, datant d’un obscur anniversaire trente ans auparavant.

« C’est vrai, j’avais presque oublié cette histoire… Heureusement que mon père était là pour me souffler l’idée de t’offrir un nouveau seau pour me faire pardonner, sinon on en serait encore là aujourd’hui, tellement tu m’en voulais. » la taquina t-il.

C’était fou, quand il y réfléchissait, aussi loin que les souvenirs d’Abel remontent, Isobel en avait toujours fait partie, si bien qu’il était incapable de dater le moment précis où ils s’étaient rencontrés pour la première fois. C’est comme si elle avait toujours fait partie de sa vie, et très vite pris une place importante. De véritable amis d’enfance, au sens le plus premier du terme. Avec personne d’autre, Abel n’avait noué un tel lien, avec personne d’autre, il n’avait partagé autant de moments de sa vie, pas même ses cousins avec qui il avait grandi. Les souvenirs qu’il possédait avec Isobel étaient de toutes les couleurs, il pouvait se rappeler de moments joyeux, comme de disputes plus ou moins stupides, d’instants de méfiance comme de partage, d’épisodes de vrai bonheur comme d’évènements plus douloureux. Lorsqu’elle était partie, c’était un véritable vide qu’il avait fallu combler. Il avait rencontré de nouvelles personnes, de nouveaux amis dont il s’était révélé plus ou moins proche, mais le lien qu’il avait partagé avec Isobel restait unique, encore jusqu’à aujourd’hui.

Il sentait qu’il commençait à retrouver quelque chose avec elle, même si c’était balbutiant, pas très bien défini, leurs rapports avaient déjà changé, il n’y avait qu’à voir leurs sourires, leurs plaisanteries, et leurs regards pour s’en rendre compte. Les sujets les plus houleux, comme celui de sa mère, étaient aujourd’hui évoqués dans le ton de l’humour, ils avaient retrouvé de l’intérêt l’un pour l’autre, juste de quoi se montrer curieux du ressenti, des aspirations, des doutes de l’autre. Quand Isobel lui demanda pourquoi il avait fait le choix d’installer son entreprise en Angleterre sans manquer de le charrier au passage, il esquissa un sourire.

« Je pourrais te retourner la même question, pourquoi avoir choisi l’Angleterre pour t’installer après tes multiples voyages ? Il laissa la question en suspens, comme pour lui laisser le loisir d’y réfléchir, avant de répondre à celle qu’elle avait posé. Avec Isaac, on aurait pu ouvrir qu’en Amérique, en effet, mais on était à peu près d’accord sur le fait qu’on était loin d’avoir exploité tout le potentiel que l’Angleterre avait à nous offrir. Vous avez un ministre volontariste, c’est le moins qu’on puisse dire, et ce sont ses projets qui nous ont permis de gagner en renommée, alors on a envie de rester pour voir ce qu’il y a encore à créer… Tu dis « même s’il y a Leopoldgrad » comme si ce n’était pas suffisant, mais en vrai, on s’est dit qu’on pourrait en tirer beaucoup plus qu’une simple reconnaissance en tant que concepteurs de la ville. Pourquoi ne pas aller plus loin et devenir les clients de notre propre projet ? Ca aurait été dommage de ne pas chercher à prendre place dans le bal d’ambitieux qui est en train de s’y ouvrir, alors qu’on y a un ticket gratuit, en quelque sorte. » conclut Abel, une lueur malicieuse dans le regard.

Car il y avait quelque chose qui avait changé chez lui, qu’on ne soupçonnait pas forcément dans sa personnalité à l’époque où Isobel l’avait connu, c’était cet instinct d’entrepreneur et cette ambition silencieuse qui le guidait dans sa carrière professionnelle. Il aurait été difficile de prédire qu’un adolescent aussi discret, aussi indéchiffrable qu’Abel puisse un jour chercher à marquer l’histoire de l’archimagie de son nom. Et pourtant, c’était sans doute l’un des rares domaines où il pouvait se montrer bien bavard…

La conversation dériva sur le grimoire qu’Isobel était forcée d’abandonner, et la passion avec laquelle elle répondit lui évoqua cette jeune fille enthousiaste et qu’elle avait été, et qu’il n’avait pas tellement eu l’occasion de revoir, jusque là. Elle lui était plutôt apparue comme une fonctionnaire très sérieuse, très professionnelle, il avait rapidement vu que son tempérament avait changé pour devenir plus méfiant, plus distant. Cela dit, son point de vue était biaisé par le fait qu’elle avait passé cette dernière année à se méfier de lui -à raison- mais il n’empêchait qu’il n’avait pas vraiment senti, pas même avec ses collègues, le côté très expansif qui la caractérisait, lorsqu’elle était plus jeune.

« Comme c’est touchant, tu feras une formidable maman, dis donc ! Mais tu sais ce qu’on dit ici, les enfants appartiennent au coven, c’est comme ça. »

Il l’avait déclaré à la fois sur le ton de l’humour et sur un ton équivoque, car ils en avaient passé des heures à discuter des traditions, des conditions d’existence de leur société fermée, et à vouloir refaire le monde, autrefois. Elle rêvait de davantage de liberté, quand lui souffrait d’un sentiment d’exclusion. Elle désirait ce qu’il possédait et vice versa, et longtemps leur amitié s’était tissée autour de cette fascination, cette envie mutuelle qu’ils nourrissaient à l’égard de l’autre. Abel s’y était accommodé plus tôt qu’Isobel, car elle était restée longtemps sur cette frustration sans pouvoir s’en libérer, c’était aussi ce qui l’avait motivée à partir, maintenant il le comprenait mieux, à la lumière de toutes les discussions qu’ils avaient eues sur le sujet.

« Je vois, oui… C’est un peu ma faute si je t’ai crue sur le coup, je m’étais fait une telle image noire de toi que ça ne me semblait plus si aberrant que tu rejettes complètement notre passé. Même si j’ai eu de plus en plus de soupçons par la suite, ça avait plutôt bien marché, reconnut t-il, avec un léger haussement d’épaules. Enfin, c’est derrière nous, maintenant. »

C’était ce qu’ils devaient se dire, pour pouvoir avancer, Abel n’avait plus envie de revenir sur ce dénouement houleux de leurs frustrations respectives. Il sentit quelque chose se délier et s’apaiser véritablement entre eux, lorsqu’ils terminèrent de se présenter mutuellement leurs excuses, et l’espace d’un instant, il eut l’impression d’avoir sous les yeux l’exacte expression du souvenir qu’il avait gardé d’Isobel. Pas de regard méfiant, pas de ride hostile, pas de crispation dans ses traits. Seulement une sincère affection, qu’elle lui témoigna en l’attirant dans ses bras. Une seconde, il se trouva pris au dépourvu, de voir avec quelle facilité elle avait retrouvé un geste très naturel pour elle, autrefois. Si Abel s’était toujours montré réservé sur les démonstrations d’affection, il se souvenait que ce n’était pas le cas d’Isobel, qui n’hésitait jamais à le serrer dans ses bras quand elle en ressentait l’envie. Plus symbolique que les excuses qu’ils venaient d’échanger, cette étreinte lui apparut comme le signe qu’il venait de retrouver Isobel. Sa Isobel. Celle qu’il avait connu, qu’il avait aimée, celle qu’il ne connaissait plus tout à fait et qu’il devait apprendre à connaître, maintenant. Mais sur ce court instant, les frontières lui parurent bien floues entre passé et présent, et il s’en sentit troublé… Comme si l’effet qu’elle avait eu un jour sur lui n’avait pas vraiment disparu.

Retirant le bras qu’il avait placé autour de sa taille, alors qu’elle se reculait, Abel sentit une certaine chaleur au creux de son estomac alors qu’elle lui souriait paisiblement, ce qu’il attribua à une paix intérieure. Pourtant, s’il était en effet satisfait et soulagé de leur nouvelle situation, ce qu’il ressentait n’avait rien d’une paix car soudain, il se sentait plein d’hésitations et de questions qu’il n’osait guère aborder. Comme celle que lui posa frontalement Isobel, d’un ton amusé.

« Eh bien… »

C’était une bonne question, tiens. Comment réagirait son lui d’il y a seize ans, face à cette réconciliation aussi agréable qu’inespérée ? Très atterré de voir qu’il leur avait fallu autant de temps, déjà. Probablement soulagé, car son lui adolescent n’aurait pas conçu l’idée d’être en froid et séparé aussi longtemps de sa meilleure amie. Et très certainement perturbé par ce câlin affectueux et ce joli sourire qu’elle lui adressait. Ce qui n’était qu’un détail n’est-ce-pas ? C’était pourtant le sentiment qui aurait écrasé tout le reste.

« Je crois qu’il se sentirait assez troublé. »


D’autres détails sautaient désormais aux yeux d’Abel, sur la façon dont Isobel lui avait montré un tout autre visage ces derniers jours, et l’avait surpris, attendri même. Il l’avait trouvée émouvante, ce fameux soir où elle avait retrouvé son grand-père. Il l’avait trouvée ravissante à s’émerveiller de ses souvenirs, cet après-midi au grenier, touchante à redécouvrir tous ces petits coins de la Nouvelle-Orléans qu’elle affectionnait autrefois. A aucun moment elle ne l’avait laissé indifférent, pas même lorsqu’ils se disputaient encore, d’ailleurs. Abel n’avait jamais rien pris autant à coeur que les conflits qui les avaient un moment déchirés. Désormais, ce qui lui paraissait de la plus haute importance, c’était cette complicité retrouvée et ce regard malicieux qu’elle lui adressait.

Son lui-d’il y a seize ans, comme elle disait, se serait senti paralysé. Parce qu’Abel avait grandi et changé depuis, cette fois, pour la première fois, il parvint à faire taire ses incessants débats intérieurs par l’action. Il ne savait plus quand il avait commencé à se rapprocher d’elle, mais maintenant, son visage ne se trouvait qu’à quelques centimètres et il n’eut qu’à tendre les lèvres pour atteindre les siennes.


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Entendre le rire d'Abel ne fit que renforcer le sourire d'Isobel, qui songea que c'était inespéré, comme situation après l'année qu'ils venaient de passer. Il y a un peu moins d'un an, le regard qu'il posait sur elle était empli de détestation et de colère et désormais, c'est presque comme s'ils étaient encore amis. C'était fou de voir comme quelques souvenirs avaient le mérite de les rapprocher mais c'était aussi à se demander s'ils pouvaient véritablement construire quelque chose ou s'ils étaient condamnés à avoir une relation qui ne reposerait que sur le passé. Ils verraient cela au fil du temps, sûrement, s'ils arrivaient à entretenir ce lien hybride qui les unissait désormais. Peut-être qu'ils reviendraient en Angleterre plein de bonnes volontés mais, absorbés par leurs emplois, leurs emplois du temps, ils ne prendraient pas le temps et ne resteraient que des connaissances communes, cordiales... Ce n'était pas une perspective très réjouissante, réalisa Isy. Ce n'était pas ce dont elle avait envie. Elle ne savait pas ce que deviendrait leur lien mais avait de l'entretenir, même si c'était en faisant travailler de vieux souvenirs comme celui qu'elle venait d'évoquer.

- Parce que l'idée n'était pas de toi ? Tu n'étais pas un enfant de sept ans très honnête, vu que tu t'es bien abstenu de me le dire !

En vérité, elle n'avait plus souvenir de cela : tout ce qu'elle en connaissait lui avait été raconté par son grand-père qui débordait toujours d’anecdotes sur son enfance, et celle d'Abel, par voie de conséquence. Il y avait la fois où ils avaient fait du camping dans le jardin d'André en été et étaient revenus à toute vitesse dans la maison à trois heures du matin, parce qu'ils avaient soi-disant entendu un rougarou. Ou bien la fois où, malgré les promesses, ils avaient suivi les grands dans le bayou tout un après-midi : elle se rappelait encore du savon passé par sa grand-mère. La fois où ils étaient montés dans le tramway et s'étaient perdus dans les quartiers nord de la ville, la fois où ils avaient mangé le gâteau d'anniversaire de Denise, aidés de Michelle, alors qu'il attendait son glaçage dans la cuisine du Rousseau's... Presque que des bêtises. Son enfance n'était quasiment constituée que de souvenirs avec Abel et elle ne pouvait pas s'empêcher de se demander ce qu'il serait advenu d'eux si elle était restée. Sûrement quelque chose de bien différent de maintenant, sûrement qu'ils auraient pu être bien et avoir de nombreux souvenirs heureux... Mais Isobel sentait au fond d'elle qu'elle n'aurait pas été entièrement heureuse, si elle était restée.

Elle pouvait regretter des choses dans sa fuite, dans la manière dont elle était partie, elle pouvait avoir des regrets sur son parcours mais elle savait et saurait toujours qu'elle avait bien fait de partir. En quittant la Nouvelle-Orléans, elle avait certes eu plein de moments difficiles mais elle avait surtout construit son propre bonheur. Elle s'était trouvée elle-même, aussi cliché que cela puisse paraître, elle avait trouvé sa voie, ce qu'elle aimait faire. Elle avait découvert des talents en dehors de la magie vaudou, avait vu qu'elle pouvait aimer l'école quand elle avait un but précis. Elle avait découvert des choses, rencontré de nombreuses personnes d'horizons différents. Elle avait appris à faire sa vie pour elle-même, à agir comme elle l'entendait et surtout, à faire ce qui la rendait heureuse. Elle n'était plus cette adolescente de la Nouvelle-Orléans qui se sentait stupide en face de son meilleur ami si brillant, cette gamine qui avait l'impression qu'elle vivrait une vie routinière et ordinaire. Isobel avait pu trouver ce qui la rendait heureuse et épanouie et c'était pour cela aussi qu'elle se tenait désormais sereinement au sein de la ville qui l'avait vue naître. C'était aussi pour cela qu'elle était restée en Angleterre, songea-t-elle en faisant écho à la question que Abel lui retournait : c'est parce qu'elle s'y sentait heureuse. Parce qu'elle avait là-bas tout ce qui la faisait se sentir bien au quotidien : son travail, ses amis, son chez-elle, son chat, sa liberté. Un foyer, en somme, comme à la Nouvelle-Orléans mais cette fois-ci, un foyer où elle vivait heureuse parce qu'elle avait pu expérimenter tout ce qu'elle voulait.

C'était aussi sûrement cela qui était différent entre eux, désormais : ils s'étaient épanouis tous les deux, séparément et avaient sûrement de meilleures bases pour construire quelque chose de plus sain et de plus équilibré. Ils avaient été des amis très fusionnels, sûrement trop et cela n'avait pas été bon pour elle. Il avait suffit qu'Abel s'en aille faire ses études ailleurs pour qu'elle se retrouve complètement déstabilisée et immensément malheureuse. Elle s'était sentie profondément abandonnée, par lui, par le reste du monde. C'était une amitié qui avait basculé en dépendance, du moins pour elle, et elle en gardait un souvenir douloureux. C'était bien pour cela que depuis ce temps-là, elle se refusait vraiment à nouer des liens très profonds avec les gens, sauf exceptions. Elle était terrifiée que cela arrive encore. Jessica, qui aimait la psychologie de comptoir ou plus précisément de magasine féminin, disait que cela avait à voir avec l'abandon de sa mère mais Isy n'y croyait pas trop : c'est juste qu'elle détestait être rejetée et délaissée mais c'était le cas de tout le monde. C'est juste que elle, elle ne prenait plus le risque que ça arrive.

- Ça se tient, répondit-elle quand Abel lui expliqua pourquoi lui et Isaac, son associé, restaient au Royaume-Uni. Comme ça, Londres te connaîtra, lança-t-elle malicieusement, toujours amusée par la formule. Tu as déjà des projets supplémentaires en Angleterre ? Ou même des idées ? Si ça te botte, le hall de mon immeuble n'est vraiment pas fonctionnel !

Elle plaisantait : elle se doutait bien qu'après avoir réalisé une ville toute entière, une ville comme Leopoldgard, Abel ne s'occupait plus vraiment des halls d'immeuble. C'était amusant de l'entendre parler de son ambition ainsi. Si elle avait toujours si qu'il réussirait dans ses études et son futur métier, elle n'avait pas imaginé à quel point. Elle était heureuse pour lui néanmoins : il le méritait et il était surtout doué dans ce qu'il faisait. Elle se rappelait très bien de l'obsession qu'il avait pour les fondateurs de Central Park : désormais, il s'en rapprochait un peu et c'était quelque chose d'important.

- Feras ? Ferais, oui. Je ne veux pas d'enfants moi, j'ai trop de respect pour moi-même pour m'imposer ça !

Et elle connaissait les ravages que faisait une mauvaise mère aussi. Isobel se savait bien trop égoïste pour assumer un enfant, elle ne saurait pas l'aimer correctement. Et puis elle aimait sa vie comme elle était : avoir du temps pour elle, voyager, ne pas se soucier de quelqu'un d'autre... Un enfant devenait le centre de vos vies, il fallait sans cesse composer en fonction de ses besoins ou envies et Isobel ne le souhaitait pas. Déjà qu'elle n'avait pas envie de composer en fonction d'un homme... Elle était très bien comme cela et les enfants ne lui manquaient pas. Elle laissait ça aux autres ! Néanmoins, elle avait la trentaine et tout le monde y allait donc de son petit commentaire concernant une maternité, de ses copines à son gynécomage et même son patron, qui lui demandait si elle comptait s'arrêter pour cela. A croire qu'avoir un enfant était censé être l'obsession principale des femmes en âge de devenir mère !

Elle tourna le visage vers le Mississippi alors qu'ils revenaient encore une fois - sûrement la dernière fois - sur les évènements de décembre dernier, lorsqu'elle avait été horrible avec lui. Elle s'en sentait un peu coupable, maintenant qu'ils avaient retrouvé des relations apaisées. D'ailleurs, elle se sentait coupable de plusieurs choses et notamment du fait de lui avoir envoyé Roy dans un réflexe de panique... Ils n'en n'avaient pas reparlé de tout le séjour et Isy n'était pas sûre d'avoir envie de le faire. Elle ne voulait pas imaginer ce que cela avait été, ou ce qui c'était vraiment passé. Elle voulait être lâche et ne pas affronter la réalité des choses, plutôt que de s'excuser pour cela aussi. Heureusement, Abel ne semblait pas vouloir en parler non plus, ce qui aurait presque pu faire croire entre eux que rien de tout cela n'était arrivé. Ce n'était pas la meilleure solution mais c'était celle qui allait le mieux à Isobel. Elle préférait rester sur ce sentiment positif qui les unissait désormais, comme lorsqu'elle le serra dans ses bras dans une bouffée d'affection. Elle sentit son bras se glisser autour de sa taille et aurait eu envie de lui faire un câlin plus long encore mais elle se retint, songeant que c'était inadapté après tout ce temps. Elle se contenta de lui sourire alors qu'elle se rasseyait son sur son coin de galets.

La réponse d'Abel à sa question la laissa surprise quelques secondes, se demanda ce qu'il voulait dire par là. Troublé de la vie qu'il avait maintenant ? Ou de cette réconciliation ? Puis elle vit le regard qu'il posait désormais sur elle et comprit. Elle fut renvoyé à cette discussion, dans l'obscurité de son appartement, lorsqu'ils avaient pour la première fois avoué ce qui avait guidé leur amitié dans ses derniers mois, si ce n'est ses dernières années. Elle se rappelait très bien de la réaction que cette révélation lui avait causé, cette immense sensation de gâchis et aussi, surtout, ce profond regret. Elle le vit se rapprocher d'elle et sentit ce qu'il allait arriver et pourtant, elle ne fit rien pour l'arrêter. Elle en avait tout simplement envie. Elle ne savait pas pourquoi, elle ne savait pas ce que cela impliquait, si c'était parce qu'ils étaient ici tous les deux ou bien autre chose mais elle en avait tout simplement envie : c'était à ses yeux la meilleure des justifications. Elle profita des quelques secondes qui s'installèrent entre eux, de cet éclat statique qui précédait un premier baiser. Combien de fois avait-elle imaginé cet instant lorsqu'elle était adolescente ? Elle n'aurait même su le dire. Pourtant, au moment où cela arriva, au moment où Abel l'embrassa, ce fut différent de ce qu'elle avait imaginé il y a des années.

Ce fut mieux. Elle ressentit cette étreinte jusque dans l'infime vertige qu'elle lui procura, dans la sensation qui envahit sa poitrine et son ventre. Elle s'y laissa aller, se rapprochant de lui et l'une de ses mains glissant de son torse à son cou, de son cou à sa nuque. Elle l'embrassa plus encore, parce qu'elle en avait envie, parce qu'elle se sentait bien. Parce qu'il la faisait se senti bien.


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Abel s’était toujours trouvé incapable de dire quand Isobel avait commencé à lui plaire d’une façon différente. Plus jeunes, ils avaient passé tellement de temps ensemble que c’était difficile pour lui de faire cette introspection et déterminer avec certitude quand ce changement s’était opéré chez lui. Il lui semblait simplement que c’était venu progressivement, ou que cela avait toujours été plus ou moins là en quelque sorte, et qu’un jour, il se l’était avoué à lui-même. Alors, cette sensation de se retrouver face à un sentiment qu’il avait nourri sans le savoir, et s’en faire surprendre ne lui était pas étrangère. Du moins, elle n’aurait pas du l’être. Pourtant, Abel le réalisait à peine, il ne le concevait même pas encore. Sa perception était bien incapable de s’occuper d’autre chose que de cette sensation incroyable, où il était en train d’embrasser son amie d’enfance. Pendant plusieurs secondes, il se livra totalement à cette expérience savoureuse et ce qui avait commencé comme un timide effleurement devint un baiser étourdissant. Sa main vint se loger au creux de sa nuque, et il l’embrassa encore, comme s’il craignait de ne pas en avoir assez…

Puis il y eut un moment où Abel cessa d’être sourd à ses furieux battements de coeur. La façon dont il se sépara d’elle fut à peu près aussi brusque que celle dont leur étreinte s’était enflammée. Son regard atterrit dans celui embrumé d’Isobel, puis sur ses lèvres humides dont il détourna vivement les yeux, profondément troublé. Par tous ses ancêtres, que venait t-il de se passer ? Etait-ce réel, au moins ? Ca l’était, en fait, il n’avait probablement rien vécu de plus réel que cette court et intense instant de proximité avec elle, et cela n’allait pas du tout. Il n’avait pas prévu. Il n’avait pas raisonné ce geste avant de le faire, par contre, il l’avait tout à fait déraisonnablement apprécié. Il ne pouvait pas l’expliquer, et comme tout ce qu’Abel ne parvenait pas expliquer, il s’en méfia instantanément.

Sa perception de l’instant avait été si fugace et si intense que maintenant qu’il avait éclaté, Abel n’en retirait qu’une profonde sensation de désordre. Une bourrasque soudaine venait de faire s’éparpiller toutes ces émotions qui lui avaient paru si cohérentes et si fortes ensemble, quand il l’embrassait encore, et dont il ne savait que faire maintenant qu’elles se disloquaient dans une brume de doutes et d’incertitudes.  Ce qui lui avait paru simple l’espace d’une seconde, le temps de prendre cette décision de s’approcher d’elle, lui semblait désormais un problème d’une complexité monstrueuse. Pourquoi ? Pourquoi diable avoir fait ce geste ? C’était tout à fait déplacé, incongru, incompréhensible, illogique, impossible, et Abel pouvait se perdre encore dans les qualificatifs. D’ailleurs il ne comprenait même pas qu’Isobel ait répondu. Ou en tout cas, ait semblé répondre. Elle avait répondu, n’est-ce-pas ? Et si, plongé dans l’appréciation de sa propre expérience, il avait mal évalué ses réactions à elle ? Abel en arriva à un stade de trouble tel qu’il préféra douter de ce qui s’était passé plutôt que de revenir sur ce qu’il avait ressenti. Le tout en cinq secondes. Ce qui fut suffisamment long pour installer un silence maladroit, mais pas assez pour lui éviter de dire de grosses bêtises :

« Je… Je suis désolé. Il faut que je rentre. »

Il avait cette envie parfaitement immature de s’enfoncer dans un trou pour disparaître, plutôt que de confronter Isobel, tel un adolescent largué dans une situation difficile. D’ailleurs, n’était-ce pas ce qu’il avait cru être, l’espace d’une minute ? Un adolescent, seize années en arrière, amoureux de sa meilleure amie d’enfance, fiévreux à cause de leur proximité. Mais il n’était plus cette personne, il y avait bien longtemps qu’il avait dépassé ce stade, il avait tout fait pour ranger cet adolescent maladroit, stupide et trompé au placard, il avait changé. Revenir en arrière était tout sauf ce qu’il désirait, il le ressentait plus qu’il ne mettait des mots dessus car pour le moment, il était surtout en perte totale de ses moyens. La façon dont il quitta précipitamment Isobel fut bien plus incongrue et plus risible que ce baiser parfaitement imprévu qu’il avait partagé avec elle mais Abel ne s’en rendit pas vraiment compte. C’est en s’éloignant qu’il se sentit de plus en plus stupide. Il n’avait probablement jamais été aussi lâche de sa vie… Non, Abel n’avait pas pour habitude de fuir les autres, qui que cela soit, mais surtout, il n’avait encore jamais eu à se fuir lui-même.


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Il y avait des domaines où Isobel ne réfléchissait pas et se contentait de suivre ses envies : sa vie relationnelle en était sûrement le plus grand exemple. Aussi, lorsqu'elle sentit la main d'Abel se glisser dans sa nuque pour intensifier leur étreinte, elle ne se posa pas plus de questions que cela et se contenta de savourer chaque instant de ce baiser. La pression qu'il exerçait sur sa peau, la chaleur qui se dégageait de leur contact, la sensation inconnue au creux de sa poitrine, tous ces éléments se mélangeaient en elle et lui donnait juste l'envie de prolonger cet instant en infinité. Elle l'embrassa encore, se rapprochant de lui, ses mains dessinant les lignes de ses épaules. Elle savoura chaque seconde de ce baiser, jusqu'à ce que tout s'interrompe brusquement, la laissant pantelante, chancelante, l'esprit et le cœur en vrac, ses yeux cherchant une réponse dans ceux d'Abel.

Elle n'avait pas anticipé ce qui venait de se passer, pas avant qu'elle ne le voit se pencher doucement vers elle mais elle n'avait pas eu envie de l'arrêter. Elle ressentait encore cette sensation étrange tout au creux de son estomac et se sentait un peu fébrile. Mais rien de tout cela n'était désagréable, c'était déroutant, perturbant et elle ne savait pas quoi en penser, quelles conclusions en tirer mais cela avait été bien. Elle se sentait étonnamment bien et c'est sûrement pour cela qu'elle ne distingua pas vraiment la teneur du regard que Abel posait sur elle. Durant tous les moments qu'ils avaient passé ensemble durant ces trois semaines, elle n'avait jamais songé à cela, trop concentrée sur son retour ici. Elle espérait à peine qu'ils puissent redevenir amis alors autre chose... Elle ne savait même pas quel autre chose. Elle avait rêvé de ce baiser, il y a des années de cela, et désormais, cela la laissait songeuse et surprise. Joliment surprise. Elle n'en tirait même pas de conclusion ou d'angoisses, elle se contentait de laisser le sentiment l'envahir, savourant la sensation, retenant le sourire qu'elle sentait poindre sur ses lèvres.

Abel, lui, ne semblait pas vraiment dans le même état d'esprit réalisa-t-elle en faisant plus attention à son expression. Un silence pesant s'installa entre eux et elle eut presque l'envie de secouer sa main devant son visage pour le faire réagir. S'abstenant de cette réaction peu adulte, elle se contenta de prendre son mal en patience. Il est vrai, quand on y pensait bien, que c'était un peu étrange. Ils peinaient déjà à définir le lien qui les unissaient, ils revenaient à peine de la période la plus compliquée qu'ils aient jamais traversée et ce genre de choses n'aidaient pas vraiment à être au clair. Et c'était étrange, parce qu'ils avaient été proches et amis, et elle l'avait aimé et lui... Lui, quelque chose du genre, peut-être. Elle réalisait à quel point la situation était étrange et qu'elle nécessitait d'échanger quelques mots, de comprendre un peu. Mais elle ne pensait pas qu'elle était étrange au point de voir Abel se sauver ainsi.

Il était désolé ? Il s'excusait ? De quoi ? De l'avoir embrassée ou de se sauver comme un voleur pour rentrer chez sa mère en catastrophe ? Interloquée, Isobel le regarda se lever brusquement et la planter là à grandes enjambées, la laissant toute seule assisse par terre, sur la jetée. Mais... ? Elle le regarda s'éloigner, sans vraiment comprendre ce qui venait de se passer. Il l'embrassait. Et il se sauvait. Perturbée, elle reporta son attention sur le Mississippi alors que la nuit était définitivement tombée. Cette soirée était décidément déroutante... Elle ne comprenait pas la réaction d'Abel. C'est vrai, c'était imprévu, étrange et ce n'était pas prévu mais ils pouvaient juste parler, non ? Pourquoi ce soudain revirement ? C'est lui qui l'avait embrassée, il n'avait pas le droit de sauver comme cela ! Et il l'avait embrassée vraiment.

Elle eut un frisson, le vent frais glissant sur la peau de ses épaules dénudés par sa robe blanche. Cela la décida à rentrer et elle se releva précautionneusement, reprenant le chemin du Carré. Peut-être qu'il avait juste besoin d'y penser. Elle-même avait besoin de prendre un peu de recul sur tout cela, d'analyser l'étrange sensation qui l'avait saisie à la seconde où il s'était penché vers elle, et le bien-être qui en avait découlé. Ils en parleraient sûrement demain et elle espérait qu'il s'excuserait pour cette fuite - ridicule - et qu'ils pourraient au moins retrouver des liens normaux, comme ceux qu'ils commençaient à nouer. Elle ne voulait pas que cela gâche tout. C'était leur avant-dernier jour à la Nouvelle-Orléans demain, ils auraient le temps d'en parler avant de rentrer. Il lui suffisait de passer au Carré à l'heure du déjeuner, il y serait... Et ils parleraient.

FIN DU RP


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