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 “Nul ami tel qu'un frère ; nul ennemi comme un frère.” [OS]

Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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10 décembre 2009, Leopoldgrad

C’était d’abord des petits détails. Un sourire un peu trop appuyé, des échanges de regards un peu trop longs, des compliments un peu trop nombreux. L’atmosphère entre ces deux-là avait subtilement changé, sous le regard perplexe d’Abel. Non, il se trompait, son imagination lui jouait des tours. Isaac agissait toujours un peu comme ça, avec les femmes, charmeur sympathique, cela ne voulait rien dire. Il les surveillait tout de même du coin de l’oeil, chiffonné, préoccupé, sans pour autant intervenir. Pour dire quoi ?  Il avait bien compris quelle était sa place avec elle : à peine celle d’un collaborateur, c’est tout juste si elle lui accordait un regard en réunion.

Pourtant, il se rendit compte qu’elle était de plus en plus présente, parfois sans même ses autres collègues, et ce n’était pas pour sa compagnie à lui. Le matin même, il avait entendu quelques murmures fort déplaisants près du bureau des stagiaires, qu’il n’arrivait plus à ôter de sa tête. « Vous avez vu la chargée de com ? », « Celle qui porte toujours des jupes crayon ? » « Ca serait pas la copine du patron ? ». Penché sur son plan raturé de tous les côtés, Abel ne voyait plus très clair et laissait probablement passer plusieurs informations importantes. Copine du patron. Pas compliqué de savoir à quel patron cela faisait référence. Cela se saurait s’il avait échangé autre chose avec Isobel qu’un « si vous pouviez signer ce papier, s’il vous plaît », sur l’espace de ce dernier mois. Son crayon glissa brusquement sur le papier, en brisant la mine.

Agacé par cet outil qui portait le nom des jupes fétiche d’Isobel, il attrapa un feutre et s’efforça de terminer son travail. C’était sans compter sur l’irruption soudaine et un peu trop joyeuse de son associé dans son bureau, qui le fit sursauter. Abel boucha précautionneusement le feutre avant de faire une autre bêtise.

« Frappe pas avant d’entrer surtout.
-Oh, désolé ! J’avais la tête ailleurs. Hum, tu saurais pas où est passé le dossier Magpie, par hasard ? Je le cherche partout, je suis sûr de l’avoir sorti hier pour vérifier un truc, mais je le retrouve plus sur mon bureau.
-Aucune idée. Demande à tes stagiaires.
-Eh bah dis donc, t’es de bonne humeur toi ! Faut te détendre mon gars, déclara t-il avec un grand sourire moqueur. Une partie de babywizball ?
-Toi, t’as l’air particulièrement détendu pour la tonne de boulot qu’on a à faire, bougonna l’archimage. On peut savoir ce qui te met de si bonne humeur ?
-Hummm… »

Abel haussa un sourcil face au petit manège gestuel que lui fit Isaac, pris dans un dilemme théâtral visiblement. Il finit par bondir jusqu’à la chaise face à lui, tel un chat content, et afficher un sourire mystérieux.

« Bon ok, je vais te le dire.
Mais Abel n’était pas dupe face à son ton de conspirateur, à voir son air, il n’avait attendu qu’une question de ce genre pour tout déballer. Tu vois la chargée de com, Lavespère ? Mais oui, tu vois, tu m’avais dit que tu la connaissais, je suis bête. Bah, après notre dernière grosse réunion, on est restés papoter un peu, et figure-toi qu’on avait un bon feeling tous les deux ! Du coup hier soir on s’est retrouvés dans un bar et on s’est pas mal rapprochés, révéla t-il, le regard suggestif. Je sais pas si on peut considérer qu’on est ensemble, mais on se voit encore ce soir, je verrai bien comment ça se passe. »

Abel ne répondit pas tout de suite face à l’élan de bonne humeur de son ami, il ne savait pas quoi dire, car il avait l’impression que tout son intérieur était en train de se figer dans un marbre glacé. Ce fut comme s’il ne s’entendit plus respirer, l’espace d’un instant. Mais il fallait dire quelque chose, n’importe quoi, ce qu’on attendait de lui :

« Je vois, c’est… cool. Super cool, même. »

Il ne reconnut pas sa voix, peut-être parce qu’elle ne sortit pas exactement comme d’habitude, ou parce qu’il avait l’impression que c’était quelqu’un d’autre qui prononçait ces mots pour lui. Les ragots avaient vu juste, et ses soupçons également. Mais entre suspecter quelque chose et le voir prendre une réalité, il y avait un monde. Ce qui le chiffonnait tout à l’heure était maintenant en train de lui couper le souffle. Il ne sut même pas comment des mots réussirent à sortir de sa gorge :

« Vraiment cool. Tu me raconteras. »

Isaac ne sentit rien d’anormal et se laissa de nouveau emporter par sa gaieté :

« Carrément ! Bon, je file retrouver mon dossier du coup, faut que je sois efficace si je veux partir plus tôt ! »


Evidemment. Partir plus tôt, c’était important, pour pouvoir retrouver Isobel. Dans un bar, entre deux cocktails, deux sourires. Un baiser par-dessus la table. Le silence qui s’abattit dans son bureau quand Isaac le quitta en coup de vent ne l’aida pas à se débarrasser de ces images, qui l’empêchèrent de se montrer d’une quelconque efficacité pour le reste de la journée.  


12 décembre 2009


Probablement qu’il n’y aurait jamais cru sans le voir. Quelque chose au fond de lui continuait de nier cette réalité, jusqu’au jour où elle s’imposa sous ses yeux. Il n’aurait jamais du assister à cette scène. Derrière le bar de l’agence, il était si distrait qu’il se brûla en voulant manipuler la cafetière, et lâcha tous les jurons de son vocabulaire.

« Hé bah dis donc ! Quelqu’un a offensé ta mère, ou quoi ? »

Abel n’eut pas besoin de se retourner pour reconnaître la voix de son meilleur ami, dernière personne qu’il avait envie de voir à cet instant. Pour toute réponse, il émit un grognement, mais cela ne suffit pas à faire passer son chemin à Isaac, qui au contraire, se pencha pour mieux voir la situation.

« Elle est capricieuse, cette machine. Je préfère prendre mon café au bar à côté de l’hôtel, en bas, maintenant. »


Ah ça, il avait bien vu, songea Abel amèrement. En vérité, lui aussi passait tous les jours là-bas avant de se rendre à l’agence, et ce matin, comme à son habitude, il y était allé, ou plutôt s’en était approché. Il avait justement aperçu Isaac prêt à rentrer dans le même établissement, sauf qu’il n’était pas seul. Même de dos, il avait reconnu la silhouette d’Isobel. L’image de ces deux-là enlacés, se saluant d’un long baiser, lui revint sous les yeux, annihilant toute pensée raisonnable dans son cerveau. Contenir son envie de casser quelque chose n’était pas simple, surtout qu’il y avait plein de vaisselle autour de lui qui ferait un parfait défouloir.

« Ca va pas, mec ? »

Face au silence total de son ami, Isaac avait cru bon de rappeler sa présence. Abel prit une brève inspiration pour se forcer à retrouver une attitude plus normale, et trouver n’importe quelle excuse histoire d’éloigner sa suspicion.

« Ca va, je suis un peu préoccupé par… les recherches d’entreprises pour le dossier Vasso, inventa t-il.
-Ah oui, c’est de la rénovation complexe, il faut trouver une entreprise de gros oeuvre un peu spécialiste…
-Ouais. Pour l’instant, c’est un peu un échec, et j’aurais aimé lancer le chantier avant février.
-Je te filerai un coup de main dans l’après-midi, si tu veux !
-Non, répondit l’archimage, un peu trop promptement. Ca va aller, je me débrouille. »

Il se détourna vivement, son café à la main, pour filer à son bureau sans un regard en arrière. Moins il verrait Isaac aujourd’hui et mieux il pourrait gérer l’espèce de créature en lui qui rugissait en sa présence…

*****

Abel s’imaginait l’apaiser en se noyant dans son travail, mais il s’avéra que rien n’occupait suffisamment son esprit pour que la relation toute nouvelle entre son meilleur ami et son ex-meilleure amie ne reste pas une toile de fond permanente dans sa tête. Et dès qu’il avait un instant de répit, même de cinq minutes, ces pensées affluaient en masse vers eux et revenaient le torturer de leurs images. Lorsqu’il rentra chez lui, il se retrouva seul face à lui-même, forcé d’affronter ce qu’il avait vainement tenté d’enfouir dans la journée.

Dans la journée seulement ? Non, souffla une petite voix dans sa tête, tandis qu’il ouvrait machinalement son frigo. Il se leurrait lamentablement depuis des mois, pour de piètres résultats. Isobel était toujours là, dans ses pensées, dans ses songes, elle l’accompagnait jusqu’à le tourmenter, l’obséder de plus en plus ces derniers temps, parce que parallèlement, il la sentait s’éloigner de lui de façon irrémédiable. Il regardait cette situation où il devenait un parfait étranger pour elle, impuissant. Ils ne s’étaient pas adressé la parole depuis ce fameux jour à l’hôpital, où il avait laissé libre cours à sa rancoeur. Mais ce n’était pas tout ce qu’il ressentait pour elle, loin de là, et avoir libéré ce résidu de rancune tenace avait permis de laisser plus de place au reste. Plusieurs fois, il avait eu envie de lui dire quelque chose, un mot un peu gentil, d’avoir un geste pour elle, n’importe quoi qui aurait pu combler l’espace d’un instant le fossé colossal entre eux. Parce qu’il était affreusement déçu et attristé de la tournure que prenaient les évènements.

Ce n’était pas ce qu’il voulait. Bon sang, ce n’était pas ce qu’il voulait.

Il n’avait pas traversé l’océan Atlantique pour la retrouver, constater que reconstruire leur relation était peut être possible, et voir cet espoir réduit en cendres par ses propres erreurs. C’était terriblement douloureux. Abel avait la sensation d’une seconde rupture entre eux, mais beaucoup plus lente, beaucoup plus vicieuse, dont il se sentait en bonne partie responsable. C’était d’autant plus difficile de prendre les devants, quand il sentait qu’elle ne lui laissait plus le droit de l’approcher. En revanche, elle ne se privait pas de se rapprocher de son meilleur ami, visiblement…

La frustration saisit Abel qui lâcha brusquement ses tomates dans son évier. A quoi jouait t-elle ? Essayait t-elle de lui faire payer le fait qu’il fréquente Madison ? Elle ne pouvait pas ignorer qu’ils étaient des amis très proches, alors parmi tous les hommes auxquels elle aurait pu s’intéresser, pourquoi Isaac ? Abel ne pouvait s’empêcher d’y voir une forme de vengeance de sa part, et il devait se rendre à l’évidence : c’était diablement efficace. Il n’était plus le complet novice en matière de sentiments qu’il avait pu être dans son adolescence, il savait parfaitement reconnaître la jalousie là où il y en avait. En l’occurrence, il en crevait, purement et simplement. Massacrer ses tomates n’allait pas changer grand-chose à cet état de fait, mais il n’arrêta pas ses coups de couteau brusques pour autant. Cette image indélébile de leurs lèvres scellées, et leurs mains jointes, s’imposa à nouveau dans son esprit, il la détesta davantage. Il en suspendit ses gestes, s’affaissa contre son plan de travail, tandis qu’un autre souvenir prenait place dans son esprit. Il se revit avec Isobel, sur les bords du Mississippi, quand il était suffisamment proche d’elle pour voir les détails de ses cils… C’était la première fois qu’il repensait à leur baiser avec la sensation qu’on écrasait son coeur.


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15 décembre 2009, agence Laveau & Wells, Leopoldgrad

Trop, c’était trop. Abel contenait son impatience et s’efforçait de ne pas entendre les éclats de rire dans le bureau en face, celui de son associé. Difficile de mettre ses sens auditifs sur pause, à moins de se jeter un sortilège. Il allait sérieusement y penser, d’ailleurs… Franchement, n’avaient t-ils pas mieux à faire tous les deux ? N’était t-elle pas sensée être cette chargée de communication du Ministère surbookée ? Où trouvait t-elle le temps de passer voir Isaac dans son bureau tous les soirs ? Bon, peut-être pas tous les soirs, mais presque. Et puis, un soir, c’était déjà trop.

Bientôt son calvaire cessa, il entendit des bruits de pas vers l’ascenseur et pria pour ne plus rien entendre du tout après ça. Mais il comprit qu’Isaac avait simplement raccompagné sa chère petite amie avant de retourner dans son bureau, ce qui contraria profondément Abel.  Il aurait préféré qu’il débarrasse le plancher, il ne manquerait plus qu’il trouve une excuse pour passer à son bureau, et sa soirée allait être définitivement gâchée…

Evidemment, cela se produisit, car globalement, Isaac était incapable de passer une journée sans s’inviter dix fois dans son bureau. A se demander pourquoi ils faisaient bureau à part, tant il semblait ne pas comprendre le concept de « chacun son espace de travail ». Abel retrouvait régulièrement des dossiers à lui dans ses propres affaires, ce qui fournissait au moins une excuse à son associé pour pointer le bout de son nez régulièrement, quand il ne venait juste pas papoter. En temps normal, Abel ne s’en plaignait pas vraiment mais ces derniers jours, il se sentait agressé dans son propre espace. Il n’avait aucune envie de le voir à tout bout de champ, ou de le voir tout court, pour être honnête. Il affichait continuellement un sourire insupportable, qu’Abel imputait volontiers à ses batifolages avec Isobel, ce qui le rendait d’autant plus insupportable à ses yeux.  

Il vit donc Isaac entrer encore une fois dans son bureau, et il espéra qu’il venait simplement chercher quelque chose et s’en aller aussi vite, mais c’était visiblement trop lui demander.

« Hey, je compte emmener Isobel dans un restaurant près de l’agence tout à l’heure, t’as pas des bonnes adresses à me filer, par hasard ? »

Ah, le pire, c’était quand il lui parlait d’elle ou lui demandait des conseils, là, Abel avait du mal à masquer son agacement.

« Aucune idée, dit t-il sans lever le nez de son papier et surtout, sans la moindre bonne volonté. A ce propos, j’aimerais bien que tu arrêtes de la ramener ici.
-Pourquoi ?
-Je ramène Madison ici, moi ? rétorqua t-il, sans réussir à cacher son humeur.
-Bah… Si tu le faisais, je te dirais rien. »

Il leva la tête et vit qu’Isaac le fixait d’un air à la fois perplexe et piqué. Vite, trouver une excuse, avant de se griller bêtement.

« Vous faites du bruit, objecta t-il.
-Oh… Désolé, on fera plus gaffe, alors. »

Il ne répondait pas exactement ce qu’il aurait voulu entendre, mais Abel se força à ne pas le signaler, peu désireux de se chamailler avec lui. A la façon dont Isaac quitta son bureau sans rien ajouter de plus, il sut qu’il était déjà contrarié. Avec un soupir, Abel leva le regard vers sa baie vitrée comme pour calmer ses nerfs en observant la belle vue plongeante sur la ville nocturne. Cette situation allait exploser à tout moment, s’il ne faisait pas attention. Il n’en avait pas envie, il ne saurait pas quoi dire à Isaac si ce dernier se mettait soudainement à lui demander ce qui le mettait dans une si méchante humeur en ce moment. De quoi pouvait t-il l’accuser ? Son ami n’était au courant de rien, et n’était coupable de rien, en soi, à part d’avoir succombé aux charmes de la même femme que lui…


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17 décembre 2009, agence Laveau & Wells, Leopoldgrad

« Abel, tu m’écoutes ? »

Tiré de ses pensées, il en sursauta presque, faisant clairement comprendre à Isaac sa réponse. Ce dernier lâcha un long soupir, puis ramassa ses papiers d’un geste contrarié.

« Ok, t’es complètement ailleurs. Je sais pas ce qu’il t’arrive en ce moment, mais t’as le regard dans le vide, mec. On était déjà à la bourre sur notre planning, mais là tu m’aides pas, j’ai l’impression de bosser avec un mollusque… »

Si la phrase cherchait à le faire réagir, ce fut un échec. Abel fixa son ami, comme pris au dépourvu, sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Il était en pleine méditation sur sa soirée de la veille avec Madison et leur discussion délicate, avant d'être tiré de sa bulle. Face à ce manque de répondant, Isaac fronça les sourcils, au moins autant perplexe qu’agacé.

« Bon. On dirait que c’est inutile d’en parler ce soir, je vais rentrer. Tu devrais rentrer aussi, et faire quelque chose, un bain relaxant, un bon gros dodo, un tour chez Madison, j’en sais rien, mais demain, reviens en pleine f…
-Ca, y a pas de risque. 
-Hein ? »

Interloqué à la fois par la brusque prise de parole de son associé et par son ton claquant, Isaac interrogeait son regard soudainement dur, qu’il avait bien du mal à interpréter. Que voulait t-il dire ? Qu’il ne comptait pas suivre ses conseils ? Qu’il n’allait pas revenir ? Hermétique, Abel contenait en vérité un trop plein de sentiments négatifs à l’encontre de son ami, qui venait de prononcer l’un des prénoms qu’il fallait éviter. Il savait qu’il était parfaitement infondé et injuste d’en vouloir à Isaac, il le savait au fond de lui. Malheureusement, la conscience de ce qui était juste ou non n’avait jamais empêché personne d’entretenir des réflexions méchantes et des émotions violentes. Abel sentait même qu’elles s’en trouvaient exacerbées, comme à chercher leur légitimité, face à la désapprobation de la raison. Inconsciemment, il guettait n’importe quel faux pas d’Isaac pour donner plus de poids à son aigreur.

« Que j’aille chez Madison. On a arrêté de se voir. »

Il lut dans l’expression de son interlocuteur qu’il nageait en pleine incompréhension, ce qui n’avait rien d’étonnant. Sans même s’en rendre compte, Abel portait un regard chargé de reproches sur Isaac, qui ne devait pas bien saisir de quoi il était accusé. Pas de quelque chose qui avait à voir avec Madison en vérité, pas directement en tout cas. Mais rien de plus ne sortait de la bouche d’Abel, alors Isaac dut se résoudre à dire quelque chose, maladroitement, sans bien savoir ce qu’il convenait de répondre :

« Ok… Hum, je suis désolé pour vous ?
-Ne le sois pas, c’était rien de sérieux, de toute façon.
-Je sais, mais ça a l’air de t’affecter quand même.
-Non, c’est pas le cas. »

Dans d’autres circonstances, Isaac aurait su déployer ses aptitudes relationnelles et sa bonne connaissance du caractère de son ami pour l’amener doucement à se confier. Il l’avait déjà fait, plusieurs fois, il avait fini par développer une certaine dextérité à faire parler un Abel bougon, car il fallait le dire : bien souvent, si quelque chose le préoccupait ou le rendait triste, cela se manifestait par de l’irascibilité, voire de la froideur. Une mauvaise humeur qui n’était pas spécialement dirigée contre quelqu’un, alors c’était possible de tenir une conversation avec lui, en sachant bien s’y prendre.  Mais cette fois, Isaac sentait que les mots, le ton et le regard de son meilleur ami le visaient directement, et il eut du mal à ne pas se mettre sur la défensive.

« Ma foi, si tu le dis… On dirait que je te dérange, donc je vais te laisser avec tes pensées, ça a l’air de bouillir dans ta tête
, lança t-il en se levant et ramassant ses affaires en un tas désordonné.
-Ca va, je t’ai rien dit, pas la peine de monter sur tes grands chevaux.
-T’as raison, maintenant c’est moi qui exagère et pas du tout toi qui me regarde de travers. Il n’y a aucun problème.
-Non, il n’y a aucun problème » répéta Abel, le ton un peu plus haut. Il se leva à son tour et prit sa pochette entrouverte d’un geste brusque, sans prêter attention à l’un des plans qui s’en échappa. « C’est toi qui devrais aller voir ta copine, pour te détendre. »

Ce qui aurait pu passer pour une banale boutade ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd, car Isaac perçut son ton un peu trop acide pour une phrase sans importance. Il en lâcha ses documents, d’un geste nerveux.

« Alors c’est ça le problème ? Sérieusement ? »

Abel ne sut ce qui le piqua le plus dans l’expression de son associé, mais elle lui fit clairement sentir qu’il trouvait la situation ridicule. Cette fois il se tut, et acheva de plier vivement ses affaires. Il n’avait de toute façon pas prévu d’en dire davantage, il n’aurait même pas du laisser échapper ce commentaire sur Isobel. S’il était irrité quelques secondes plus tôt, à présent, Isaac paraissait surtout désorienté. La conversation lui échappait, tout comme son ami qui se trouva à trois pas de la porte avant même qu’il ne s’en rende compte.

« Attends, te barre pas comme ça ! On peut en…
-Non, laisse tomber, tu te fais de fausses idées. Bonne soirée. »

Il claqua la porte derrière lui avec une fermeté qui se changea en profond trouble, alors qu’il traversait le couloir à pas lents. Son échange de la veille avec Madison avait au moins eu le mérite de lui faire comprendre qu'Isobel et lui n'étaient pas seuls dans cette histoire. Elle avait une amie impliquée, il avait le sien, et tous les deux avaient des sentiments tout aussi légitimes que les leurs, dignes d'être pris en compte. Après une phase de jalousie et de rancoeur vive contre son associé, Abel sentait ses démons s'apaiser un peu et la raison lui revenir. Isaac ne méritait pas sa rancune, il n’avait rien fait de mal, et Abel n’avait aucune envie de se brouiller sérieusement avec lui. Mais toute cette situation lui tenait trop à coeur pour qu’il puisse passer outre comme il croyait pouvoir le faire, il s’en rendait compte maintenant. Il ne lui restait plus beaucoup d’options, et parmi elles, celle de se confier à son meilleur ami lui paraissait bien hasardeuse… Abel n’était pas sûr d’être prêt à démêler et exprimer tout ce qui bouillonnait en lui, encore moins qu’Isaac aimerait l’entendre. En quinze ans, tous les deux ne s’étaient jamais retrouvés dans une situation où une femme se trouvait entre eux. Abel avait conscience de la solidité de leur amitié, mais il ne sous-estimait pas non plus les dégâts que pouvait produire un conflit sentimental. Il n’était pas sûr d’avoir envie de savoir combien sa relation avec son meilleur ami prendrait, s’il lâchait tout ce qu’il avait sur le coeur…

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19 décembre 2009

Abel n’avait que très rarement été sujet à des insomnies. Bon, voire gros, dormeur, il lui suffisait de dix petites minutes pour tomber dans les bras de Morphée, même moins quand il était vraiment fatigué. Ils étaient débordés à l’agence en ce moment, car il fallait donner un gros coup de boost aux projets en cours avant l’arrivée des vacances de Noël qui allaient détourner l’attention de tout le monde, alors Abel avait toutes les raisons d’être fatigué. Il avait même quitté plus tôt l’agence exceptionnellement, pour faire une sieste, en se promettant de reprendre le travail après, sur la fin de soirée. Mais maintenant qu’il était sur son canapé, rien ne venait.

Ses yeux examinaient si minutieusement le plafond de son appartement londonien, qu’il allait finir par en connaître les aspérités par coeur. Du moins, s’il y accordait de l’attention, car face au regard métallique de l’archimage, c’était un tout autre film qui passait. Celui de sa dernière entrevue avec Isobel, à son lit d’hôpital. Le mois qui était passé entre temps lui semblait mesurer un siècle, une durée aussi longue que la distance qui s’était affermie entre eux. Plus Abel y pensait, et plus il se sentait prêt à n’importe quoi pour réécrire cette scène terrible, qui avait achevé de les rendre étrangers l’un à l’autre. C’était le remord qui empêchait Abel de trouver le sommeil. Mettre fin à son histoire avec Madison n’avait rien changé à la lâcheté qui avait été la sienne et qui l’avait fait atteindre un point de non-retour.

Pourquoi se réveillait t-il si tard ? Probablement parce qu’il ne pensait pas que son indécision lui coûterait si cher aujourd’hui. Il avait tout simplement tout gâché des efforts difficiles faits au cours de l’année pour retrouver un lien entre elle et lui, ce séjour à la Nouvelle-Orléans qui avait porté tant d’espoirs, il l’avait piétiné à coups de grands sabots maladroits, parce qu’il n’avait pas su gérer la façon dont les choses allaient bien trop vite à son goût. Il n’avait même pas su le dire, tout simplement. Et il en payait le prix fort : d’Isobel, il ne pouvait plus rien attendre, maintenant, pas même un signe qu’elle reconnaissait son existence.

C’était une punition d’autant plus terrible qu’elle ne se privait pas pour fréquenter son meilleur ami, et donc, apparaître régulièrement dans son champ de vision, sans qu’il ne puisse y faire quoique ce soit. D’ailleurs, s’il était parti plus tôt tout à l’heure, c’était aussi parce qu’il avait surpris les deux tourtereaux un peu trop proches à son goût dans le hall de l’agence, ce qui l’avait profondément exaspéré…
C’est exactement ce que tu lui as fait subir avec Madison, souffla une petite voix dans sa tête. Oui et non, répondait une autre voix, car lui ne savait tout d’abord pas les liens qui la liait avec Isobel avant de le découvrir à ses dépends, et ensuite, il avait fait en sorte de rester discret. Tu as continué quand même. N’était-ce pas déjà trop tard, de toute manière ? Le mal était déjà fait, et à ce moment-là, il n’était pas prêt à agir de façon plus responsable. Lorsqu’il s’était réveillé et s’était forcé à prendre son courage à deux mains pour avoir une discussion avec Isobel, elle l’avait repoussé, ils ne s’étaient pas compris, et ils en étaient arrivés tous les deux à prononcer des paroles lourdes d’impact.

La sonnette de la porte le fit sursauter si fort qu’il n’eut même pas la présence d’esprit de se lever tout de suite. Comme pris en flagrant délit d’introspection par cet inconnu derrière la porte venant le déranger, Abel resta hébété, avant que la sonnette ne retentisse une deuxième fois, avec une impatience visible. Eh bien, c’était quelqu’un qui n’aimait pas attendre… Abel arrangea ses cheveux histoire de ne pas avoir l’air de sortir du lit, puis quitta son canapé pour mettre fin au suspense. Découvrir Isaac derrière la porte le surprit, seulement l’espace d’une seconde. Il retrouva très vite sa poker face d’auto-défense.

« Qu’est-ce que tu fais là ? J’ai oublié un truc au bureau ? »


Il posait la question presque en désespoir de cause, car il savait qu’il y avait peu de chances qu’un sujet aussi anodin motive sa visite, vu l’expression de son ami. Encore qu’il avait l’air de se contenir…


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Isaac Wells, 35 ans, ami et associé d'Abel

La question d’Abel, parfaitement stupide, acheva d’exaspérer Isaac, qui sentait déjà son impatience le gonfler comme un ballon. Sa réplique fusa comme un tir de revolver, et ce n’était pas la seule balle qu’allait se prendre son meilleur ami s’il continuait à le prendre pour une bille :

« Oui, carrément ! Ton cerveau, tes couilles et ta considération pour moi, visiblement. »

Sa répartie vive eut le mérite de faire taire Abel et laisser une ouverture à Isaac pour se frayer un chemin dans son appartement. Malpoli ? Il s’en fichait bien. Celui qui manquait à toutes les règles de politesse entre meilleurs potes, c’était bien Abel, et Isaac était décidé à le lui rappeler. Contrairement à ce que sa personnalité de petit clown excité de service pouvait laisser croire, Isaac disposait d’une assez grande patience envers les gens. Il pouvait tolérer beaucoup de choses, puis pardonner ensuite. Il ne se formalisait pas forcément de la méchante humeur passagère d’un proche car il parvenait assez bien à lire le coeur des gens, principalement grâce à Abel d’ailleurs. Être le meilleur ami d’un homme aussi introverti et handicapé sentimental lui avait au moins appris à décrypter les réactions les plus incompréhensibles.

Mais là, c’était trop, la situation le dépassait. C’était la première fois qu’Abel avait ce genre d’attitude envers lui, distante, défiante, et ce, sans qu’il n’ait le moindre mot de sa part. Il n’aimait pas du tout se sentir comme son ennemi, ou son sujet de crispation du moment, sans même savoir pourquoi. Quoiqu’il commençait à deviner assez bien de quoi il s’agissait, mais il avait besoin d’en avoir le coeur net.

« Ok… On peut savoir pourquoi t’es remonté comme ça ? »

Franchement, il adorait Abel, mais ce mec avait un tel talent pour prendre des grands airs sans même en avoir conscience, et surtout pas au bon moment… Bien décidé à ne pas se laisser marcher dessus plus longtemps, Isaac répliqua du tac au tac, par des grands gestes qui trahissaient sa nervosité :

« Bah à toi de me le dire, mon gars ! D’abord tu commences par agir froidement envers moi et me regarder comme si je t’avais roulé dessus. Après tu me fais ta petite crise de mauvaise humeur ou de jalousie, j’en sais trop rien, puis tu me dis que non, tout va bien. Alors je me dis, bon, peut-être qu’il va se ressaisir. Mais non, ces derniers jours, j’ai l’impression d’être juste ton collègue, avec qui tu es cordial parce qu’il faut bien pour le boulot. Merci de la politesse, mais il me semble qu’on est un peu plus que ça, alors maintenant, tu vas me dire c’est quoi le problème. Je te préviens, je pars pas tant que j’ai pas une réponse. »

Il croisa les bras et leva la tête, comme pour donner plus de fermeté à sa conclusion. Isaac estimait qu’il y avait un code d’honneur entre amis, encore plus entre meilleurs amis, le « poto code » dont il avait listé les règles un jour dans leur chambre étudiante à l’université. Abel l’avait évidemment trouvé ridicule, et en avait plus levé les yeux au ciel qu’autre chose, mais n’empêche que consciemment ou pas, il avait respecté ces règles. C’était la première fois qu’il en enfreignait largement une : ne jamais faire la gueule à son poto plus de vingt-quatre heures sans donner d’explication.

« Tu crois pas que t’en fais un peu trop, là ? Ca va, je suis pas si froid non plus, j’ai juste pas le moral en ce moment.
-Arrête de me prendre pour un crétin, Abel. Je sais que tu m’en veux et je sais que ça a un rapport avec Isobel. Laisse-moi finir, anticipa t-il en voyant son ami prêt à reprendre la parole. C'est pas juste ce que t’as laissé échapper la dernière fois. Il faudrait vraiment être aveugle pour pas voir que ça te dérange de me voir avec elle. A chaque fois qu’elle vient, tu retrouves ta méchante humeur, et tu te braques avec moi. Puis je vois bien comment tu nous regardes. Peut-être que je me goure, que les raisons qui te poussent à me faire la gueule depuis dix jours sont pas aussi simples. Mais dans ce cas, juste… Explique-moi. Si j’ai fait quelque chose de travers, j’en ai absolument pas conscience, donc ça va pas t’aider, ni toi, ni moi. »

Isaac avait fait l’effort de baisser un peu son ton, dans l’espoir qu’Abel accepte de s’ouvrir davantage à lui. Il s’estimait en droit de le secouer, mais à trop le faire, il craignait que son ami ne se ferme complètement, c’était un risque à prendre en compte face à un tel caractère. Faire parler Abel quand il n’en avait pas envie n’avait rien d’une partie de plaisir, c’était plutôt une dangereuse partie d’équilibriste.

« Ecoute, reprit t-il précautionneusement, car il s’apprêtait à aller plus avant sur les sujets sensibles. Je sais pas trop quel lien tu as avec elle, tu m’as juste dit que vous vous connaissez depuis votre enfance parce que vous avez grandi au même endroit. Moi, je peux rien deviner de plus, je vous ai jamais vu agir autrement que comme des collègues… »
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C’était exactement la conversation qu’il ne voulait pas avoir avec Isaac. Abel avait espéré qu’en ne disant rien, en faisant de son mieux pour enterrer ce qu’il ressentait, il éviterait cette discussion, et il éviterait de peiner son meilleur ami, mais il avait tout faux. Non seulement il s’était révélé parfaitement transparent, mais en plus, son silence blessait déjà Isaac. Il le voyait, derrière son impatience, sa contrariété, il y avait aussi de la peine. Il s’était senti pris en faute et accusé sans comprendre pourquoi, alors ce n’était pas étonnant qu’il se retrouve là, maintenant, à exiger des réponses.

Mais que pouvait t-il lui dire ? Oui, Isaac, je t’en veux de sortir avec une femme dont j’ai été amoureux par le passé, pour laquelle je ressens des choses troubles maintenant, qui a une importance dans ma vie que je n’arrive pas à cerner, mais je sais que tu ne pouvais pas savoir, et c’est bien ça le problème, parce que maintenant c’est trop tard, c’est fait, et je serais un monstre de t’enlever cette relation naissante ? Non, il ne savait pas comment lui dire ça. Il était jaloux à en crever, tellement qu’il l’avait laissé voir, mais il ne pouvait pas briser les élans de son ami comme ça.

Isaac, lui, ne l’entendait pas de cette oreille, car il cherchait à lui tirer les vers du nez, en lui posant des questions auxquelles Abel ne voulait pas répondre. Sa première réaction fut celle du déni :

« Et c’est ce qu’on est, juste des collègues. Et encore. »

L’amertume perça dans son ton, sans qu’il ne puisse s’en empêcher. Mal à l’aise face au regard inquisiteur de son associé, il croisa les bras pour s’en protéger, à défaut de pouvoir l’empêcher de l’analyser. A ce stade, cette discussion était malheureusement devenue inévitable. Il n’avait aucun mal à croire Isaac qui lui disait qu’il ne partirait pas sans réponse, il en était parfaitement capable. Abel allait devoir trouver quelque chose à lui dire, bon gré mal gré. Et puis, continuer à le laisser dans l’ignorance, était-ce la bonne solution ? Si Abel s’était montré capable de passer outre sa relation avec Isobel, il aurait pu continuer de ne rien lui dire sur le passé qu’il partageait avec elle. Mais il n’avait pas pu empêcher ses émotions de se laisser voir, alors, inévitablement, Isaac se posait des questions. Ne pas lui donner au moins une partie de la réponse allait faire grandir son sentiment d’injustice, et augmenter la distance entre eux.

Or, c’était tout sauf ce qu’il voulait. Peut-être parce que quelques minutes plus tôt, Abel se morfondait sur les mauvaises réactions qu’il avait pu avoir face à Isobel, cette fois, il se laissa le temps de réfléchir avant de répondre trop vite. Il choisit de répondre à une partie de ses interrogations, sans toutefois rentrer dans tous les détails :

« On était amis avant. Amis d’enfance, si tu préfères. A cette époque, on était plutôt proches, mais elle est partie faire sa vie, on ne s’est plus vus pendant des années, ça nous a complètement éloignés. Jusqu’à ce qu’on arrive en Angleterre toi et moi, en fait. A ce moment-là, ça faisait seize ans qu’on ne s’était plus vus. Du coup, maintenant… C’est un peu délicat, notre relation. Parce que je lui en ai voulu d’être partie, reconnut t-il. On a eu quelques discussions un peu compliquées, maintenant on ne se parle plus vraiment. »

Abel s’arrêta là, mais au regard que posait Isaac sur lui, il sut qu’il attendait la suite. Evidemment, cette partie de la vérité ne permettait pas d’expliquer complètement son attitude. Mais le reste était encore bloqué dans la gorge d’Abel. Jusqu’où pouvait t-il aller, que valait t-il mieux garder pour lui ? Isaac le relança avant qu’il n’ait tranché sur ce dilemme :

« D’accord… Et donc, ça te dérange de me voir avec elle parce que vous n’êtes plus en bons termes ?
-En quelque sorte… »

Ce n’était pas vraiment ça, songea l’archimage, sans pouvoir l’avouer, toutefois. Il vit à la posture hésitante d’Isaac que lui aussi se sentait tiraillé, mais il ne mit pas bien longtemps à se décider à demander ce qui lui trottait en tête :

« Désolé de te poser la question comme ça, mais vous étiez juste amis à cette époque, ou plus que ça ? »

La fameuse question. Encore que c’était plus simple de répondre à celle-ci, plutôt que de savoir ce qu’il en était aujourd’hui…

« Oui, juste amis. Mais c’était un peu… ambigu. »

L’aveu lui fit détourner les yeux, face au regard perplexe de son meilleur ami. Il sentait venir la suite, et il savait qu’elle n’allait pas lui plaire.

« Et… maintenant ? »

Abel le fusilla malgré lui du regard -ne pouvait t-il pas se contenter de ce qu’il révélait ?- mais reprit la parole, après un temps de silence :

« J’en sais rien, Isaac. Si c’était aussi clair pour moi, on se serait pas autant… Ecoute, c’est compliqué, d’accord ? J’ai fait que me disputer avec elle, ces derniers temps, on se traîne un passé très lourd. A un moment, j’ai cru qu’on pourrait quand même redevenir amis, mais… »

Son flot de paroles s’interrompit, retenu par une dernière barrière de pudeur. S’il commençait à glisser dans ces détails, il allait devoir tout lui révéler…


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Isaac Wells, 35 ans, ami et associé d'Abel

La langue d’Abel se déliait péniblement, mais pas assez au goût d’Isaac. Ses révélations ne faisaient qu’apporter une tonne de questions supplémentaires. Tout d’abord, quel était ce passé si lourd pour que son ami ne lui ait jamais rien dit, alors que cela revêtait visiblement beaucoup d’importance pour lui ? Et puis, pourquoi Isobel ne lui avait t-elle jamais rien dit non plus ? Elle savait pourtant qu’il était l’associé et l’ami proche d’Abel, n’avait t-elle pas jugé utile de lui dire « Dis donc, au fait, j’ai une longue histoire avec ton meilleur pote, on se connait bien lui et moi ! » ? Mais ce n’était pas Isobel qu’il avait sous les yeux, pour le moment, il verrait cela plus tard…

Il sentait qu’Abel ne lui parlait que de la surface des choses, et cela l’agaçait autant que ça l’inquiétait. Il y avait forcément une raison pour qu’il soit si réticent à lâcher tout le morceau. Isaac craignait que cette fameuse raison ait tellement de conséquences qu’Abel jugeait mieux de la taire. Mais ne voyait t-il pas qu’il n’avait plus le choix ? Maintenant qu’Isaac était engagé dans une relation avec Isobel, il ne pouvait pas continuer tout en sachant que ces deux-là lui cachaient des choses. Il allait le lui faire comprendre, si c’était nécessaire.

« Mais quoi ? le relança t-il. Abel, tu peux pas me dire qu’une demi-vérité et espérer que ça va suffire. Tu étais libre jusque là de ne pas me raconter tous les détails de ton passé si ça te chantait, mais là, tu me parles d’un truc qui concerne la femme que je fréquente en ce moment. Alors je suis impliqué, que tu le veuilles ou non, et tu peux pas m’écarter comme ça… Ni toi, ni elle, d’ailleurs. Mais si tu veux pas tout me raconter, très bien, réponds au moins juste à cette question. Qu’est-ce que tu ressens pour elle, maintenant ?
-Je te l’ai dit, j’en sais rien ! s’énerva son associé.
-Fais un effort, essaye de mettre des mots ! Bon sang, tu ressens forcément quelque chose pour elle, si ça t’atteint autant de nous voir ensemble ! 
-On s’est embrassés ! »

La violence avec laquelle il lâcha l’information laissa Isaac muet de stupeur. Quelque chose qu’il n’avait que rarement vu était en train de se produire sous ses yeux. Abel se laissait submerger par ses émotions. Il en tressaillait, et il en bafouilla même en lâchant tout ce qui lui passait en tête, sans filtre cette fois :

« En septembre, je suis retourné à la Nouvelle-Orléans. Je t’ai dit que j’allais voir ma famille, ce qui était vrai, mais j’y allais surtout pour accompagner Isobel retrouver la sienne. On en avait parlé, je l’avais convaincue de le faire, elle était effrayée à l’idée de revenir, alors j’y suis allé avec elle. On est restés trois semaines, je l’ai soutenue, on s’est rapprochés, puis le dernier jour… Je l’ai embrassée. Elle ne m’a pas repoussé, c’est moi qui l’ait fait. Parce que j’étais effrayé de ce que je venais de faire, de tout ce qui remontait en moi, de tout ce que ça voulait dire. Oui, j’étais amoureux d’elle quand on était plus jeunes. Elle, je sais pas vraiment, mais moi, j’étais dingue d’elle, je l’ai été longtemps, et quand elle a fugué sans rien me dire, ça m’a… brisé. Alors, me retrouver maintenant, avec ce genre d’élan pour elle… Je sais pas comment gérer ça. Franchement, sur le coup, j'ai cru que c’était juste l’instant qui avait voulu ça, on était dans le cadre de notre enfance, on se rappelait des souvenirs. Pour la première fois, j’avais l’impression de retrouver la fille que j’avais connue et aimée, alors peut-être que c’était juste un coup de nostalgie qui m’a pris, une sorte de dernier truc que j’avais pas réglé, tu vois ? »

Mais Isaac n’écoutait qu’à moitié, il était resté bloqué sur une phrase, plus tôt. « Quand elle a fugué sans rien me dire », « il y a seize ans »… Il y a seize ans, s’il faisait bien son calcul, Abel et lui étaient en deuxième année à l’université. Il en conservait quelques souvenirs assez clairs, car c’était l’année où il avait commencé à se rapprocher vraiment de lui, son camarade de chambre. Il se souvenait, à l’époque, il le trouvait taciturne, très rarement de bonne humeur, cynique, bref, tout le côté sombre d’Abel décuplé, loin de la personnalité qu’il lui connaissait aujourd’hui. Et un soir où il avait accepté de se confier un peu à lui, il lui avait révélé une chose. Il était préoccupé par une fille de son quartier, qui avait disparu sans laisser de traces, qu’ils recherchaient tous activement dans son entourage. Il craignait qu’il lui soit arrivé quelque chose, et cela l’empêchait de bien dormir la nuit… Isaac n’avait pas trouvé grand-chose à répondre face à sa peine, mais il avait tout écouté, puis lui avait simplement proposé quelques astuces de grand-mère qui marchaient bien pour trouver le sommeil. Il se rappelait très clairement de cette discussion, car c’était probablement celle qui avait marqué le premier pas qu’Abel avait fait vers lui, celle qui avait posé la première pierre de leur amitié.

«  Attends un peu, souffla t-il. La fille qui avait disparu et que tu recherchais activement quand on était à la fac… C’était elle ? C’était Isobel ? »

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