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 « And to make an end is to make a beginning. » T.S Eliot

Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
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31 Décembre 2009 - New Orleans, Louisiana

Il y avait du monde jusque dans la petite ruelle de son grand-père. Un groupe d'étudiants chantait fort devant la maison et Armstrong, le chien, n'en pouvait plus d'aboyer. Aujourd'hui était l'une des journées les plus animées de l'année pour The Big Easy, avec Mardi Gras. Des hordes de touristes avaient envahi la ville pour célébrer le passage à la nouvelle année et, comme d'habitude, le Carré Français était bondé. C'était le coin le plus touristique de la Nouvelle-Orléans et tout le monde se devait de venir boire un verre sur Bourbon Street au milieu des gens ivres et des exclamations. Et en attendant, ils trainaient dans les rues, envahissant même les coins les plus tranquilles du quartier. La soirée venait de commencer, le ciel se teintait progressivement d'orange. Accoudée à sa fenêtre, Isobel regardait pensivement le groupe de jeunes qui reprenait joyeusement sa route vers les plus grandes artères. Un ballon violet était accroché dans l'arbre des voisins d'en face et tentait régulièrement de s'échapper en profitant du vent. Il venait sûrement du lâcher de ballons qui avait eu lieu dans l'après-midi à Jackson Square, après la grande parade du Nouvel An. La Nouvelle-Orléans mettait toujours les petits plats dans les grands pour cette fête et elle avait toujours aimé cela, quand elle était enfant, parce que c'était son anniversaire. Aujourd'hui, elle avait trente-trois ans. L'année dernière, elle ne l'avait pas fêté et avait passé une soirée plutôt désastreuse.

Cette journée aurait également pu être gâchée. Il y a quelques jours, Isaac avait tout simplement rompu avec elle. Elle n'avait pas vraiment été ravie, autant le dire. Pour être tout à fait honnête, cela l'avait rendue triste parce qu'elle ne s'y attendait pas. Les choses se passaient bien jusqu'ici, ils s'entendaient bien et elle aimait bien passer du temps avec lui. Elle avait eu l'impression que c'était réciproque. Isaac avait apporté un peu de légèreté dans son quotidien, il la faisait rire, lui offrait une bouffée d'oxygène dans ces temps difficiles. Elle ne sautait pas vraiment de joie, au contraire... En plus, ce n'est pas très agréable pour l'égo : c'était la première fois qu'on rompait avec elle. Personne ne rompait avec elle, c'était elle qui envoyait paître les hommes. C'était elle qui décidait quand c'était terminé. La vexation avait été suffisante pour qu'elle ne se laisse pas abattre par cela. Alors là, il ne savait pas ce qu'il perdait, avait-elle promis. De plus, elle n'avait pas vraiment eu le temps de se morfondre : à la Nouvelle-Orléans, elle avait toujours quelque chose à faire. Les prêtresses lui demandaient sans cesse des choses et elle avait passé les derniers jours au temple à pratiquer un enchantement casse-tête avec Joséphine. Agnès avait trouvé un coffre dans la crypte de la prêtresse Henriette-Marie, décédée cent sept ans plus tôt. Elle avait décidé qu'il fallait ouvrir ce coffre. Essayer tous les sorts du monde était un bon défouloir, surtout en pensant à la tête d'Isaac (oui, elle était un peu vexée).

Mais le plus important était que son grand-père avait tout fait pour que cette journée ne soit pas gâchée et qu'elle profite de son anniversaire. Il l'avait réveillée ce matin avec un petit-déjeuner d'anniversaire : il avait planté une bougie dans son pain au chocolat et elle avait fondu devant cette attention et aussi devant André, visiblement trop heureux de fêter cela avec elle. La dernière fois, c'était le jour de sa fuite. Ces derniers jours, tous les membres de sa famille lui avait rappelé d'un ton cinglant qu'elle avait intérêt à rester dans le coin, cette fois-ci. André, lui, n'avait rien dit. Ils avaient pris le petit-déjeuner tous les deux puis ils étaient allés se promener à la brocante du réveillon. Ils avaient déjeuné chez sa tante Caroline, avec plein de membres de la famille. Et, en dessert, il y avait eu un gâteau d'anniversaire, à son nom. Certains avaient eu l'air surpris, elle la première mais personne n'avait dit de qui venait l'attention. Elle soupçonnait son cousin Antoine, qui l'avait enlacée brièvement. Ils n'avaient pas chanté - heureusement, cela aurait été gênant - mais elle avait apprécié ce petit cadeau, signe qu'elle reprenait peu à peu une place dans la famille. Après cela, ils étaient tous allés admirer la parade, avec quasiment la moitié des Laveau et des Lavespère autour d'eux et étaient rentrés pour se préparer avant les festivités. Contrairement à Isobel, André n'irait pas arpenter Bourbon Street pour prendre un verre dans tous les bars de la rue, comme le voulait la coutume, mais irait passer la soirée au cœur du Chaudron.

Les deux covens se réunissaient à cette occasion, des enfants aux personnes âgées et ils recevaient même beaucoup de créatures magiques, notamment les loups-garous du bayou. Des guirlandes lumineuses étaient installées, en plus des vestiges de celles de Noël, plein de tables, des buffets et chacun apportait quelque chose. Les enfants jouaient en courant partout, les adultes débattaient en parlant trop fort et les adolescents s'éclipsaient plus ou moins discrètement pour aller faire la fête loin de la surveillance parentale. Isobel gardait des souvenirs merveilleux de soirées du Nouvel An, avec Abel, Michelle, Antoine, Victor, Alexandre Laveau... Ils se sauvaient du Chaudron, tournaient dans les rues du Carré avant de descendre vers le fleuve pour admirer le feu d'artifice qui serait tiré au dessus du Mississippi. Généralement, après cela et les douze coups de minuit, qu'ils passaient dans la rue à compter avec tout Bourbon Street, ils revenaient au Chaudron pour danser jusqu'à l'aube, montant ensuite pour admirer le lever du soleil sur le toit du Rousseau's. Puis il fallait rentrer en douce chez les parents et ils riaient sous cape dans les rues endormies de la ville. Les plus beaux souvenirs de sa vie.

Mais tout cela, c'était du passé, songea-t-elle en se détachant de la fenêtre. Elle ne comptait pas reproduire son adolescence, c'était impossible de toute manière, mais elle avait envie de s'amuser un peu. Alors avec Joséphine - qui venait encore de se faire larguer - elles avaient décidé d'écumer Bourbon toutes les deux. Elle avait confié ses enfants à leurs pères respectifs afin qu'ils aillent au Chaudron avec leurs cousins et avait déclaré que cette année, personne ne l'arrêterait. Isy comptait être un peu plus raisonnable et elle se promit, en remontant la fermeture de sa robe composée de sequins émeraudes, qu'elle ne prendrait que quelques verres. De toute manière, elle finissait à peine son traitement pour ses blessures de Leopoldgrad et l'alcool n'était pas vraiment recommandé.

- Comme tu es belle, mon petit, s'exclama son grand-père alors qu'elle descendait les escaliers. On te verra de loin !

Comme pour appuyer ses propos, Isobel fit un tour sur elle-même, la brillance de sa robe accrochant la lumière du salon.

- Pas de trop, quand même, répliqua Joséphine en se levant du canapé, toute de bleue vêtue. C'est ma soirée.

Pas de risques, songea Isobel, sans répondre. Elle ne comptait pas draguer les mêmes types que sa cousine, tout simplement parce qu'elle se tenait bien à la Nouvelle-Orléans. Les rumeurs allaient vite dans le coin et elle ne voulait pas aggraver sa réputation ici... Pourtant, elle aurait bien eu besoin de se changer les idées mais les beaux garçons attendraient son retour en Angleterre. Les deux cousines quittèrent la maison familiale alors que le ciel devenait rose au dessus de la Louisiane.


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Isobel avait tenu sa promesse et s'était contentée de quelques verres d'alcool léger au fil de leur périple sur Bourbon Street. Elle avait dansé, fait tourner sa robe verte sous les lumières des bars, avait un peu flirté dans un club de jazz mais rien de bien méchant. Joséphine, par contre... Elle l'avait perdue juste avant le Rousseau's dans les bras d'un Australien plutôt bien de sa personne. Puisque sa cousine ne semblait pas vouloir se déloger des bras de sa nouvelle conquête, Isy était rentrée seule dans le bar de sa famille, où elle avait reconnu de nombreux visages familiers. Il y avait énormément de monde ce soir, tout le monde attendait de partir au feu d'artifice dans quelques minutes. Ils descendraient Bourbon Street pour rejoindre la Promenade, avant de remonter pour danser au Chaudron. Son cousin Marius était derrière le bar, visiblement surchargé, aidé par sa femme. Un groupe de jazz jouait fort sur la petite scène dans un coin et il faisait très chaud (même si l'alcool dans ses veines accentuait cette sensation). Découragée par la foule à traverser pour rejoindre l'air frais du Chaudron, Isobel se contenta de se glisser sur un tabouret, à côté d'un groupe à l'accent familier qui faisait énormément de bruits. Des anglais, moldus au vu de leurs téléphones portables, qui louaient les avantages des États-Unis. Elle avait presque envie d'envoyer un Patronus à Roy pour lui faire écouter cela... Mais ce n'était pas encore le Nouvel An en Angleterre, il était peut-être en train de faire quelque chose d'à peu près sérieux : un Patronus montrant des gens ivres n'était pas une super idée.

- Un verre, Isy Louise ? lança Marius par dessus le brouhaha en l'apercevant, sans s'arrêter de verser une bière à un client.
- T'embêtes pas ! répliqua-t-elle.

Elle ne fut pas certaine qu'il l'ait entendue mais tant pis. Près du groupe de jazz, des adolescentes de son coven dansaient comme des folles, visiblement ravies d'être là. Leur vision lui rappela quelques soirées avec Michelle et elle esquissa un sourire. Elle resta là plusieurs minutes à observer la foule, faisant un signe aux gens qu'elle reconnaissait. Elle sentit brusquement une main se glisser dans la sienne et avant qu'elle n'ait pu protester, quelqu'un la fit descendre de sa chaise et tourner sur elle-même alors que la musique s'emballait. Elle reconnut son cousin Antoine et éclata de rire alors qu'il lui adressait un grand sourire.

- Tu danses pas ?
- Quoi ? s'exclama-t-elle. Elle ne l'entendait pas à cause de la musique et des conversations.
- Tu danses pas ?
- Si mais après !

Il lui fit non de la tête et la fit tournoyer une seconde fois, sans vraiment s'inquiéter des gens autour. En voilà un qui n'avait pas bu que de la grenadine, songea-t-elle, amusée. Elle se laissa entraîner sur la piste et dansa quelques minutes avec lui, dans de grands éclats de rire devant son sens précaire du rythme. Il était plutôt bon danseur normalement, sobre ! Heureusement, le massacre ne dura pas longtemps : l'horloge indiquait déjà l'heure de se diriger vers le fleuve pour le feu d'artifice. C'est dans un joyeux brouhaha que le bar se vida de la moitié de sa population, beaucoup de gens de leur communauté. La porte derrière le bar commença à délivrer un flux continu de Laveau et Lavespère qui rejoignaient Bourbon Street, enfants sur les épaules ou avec leurs mains bien serrées pour ne pas les perdre dans la foule. Isobel se laissa porter, suivant d'abord Antoine avant de perdre sa grande silhouette alors qu'ils sortaient. Elle se retrouva successivement à côté de sa cousine Camille, la sœur de Jo, du mari de Caroline et d'une bande de jeunes garçons Laveau qui vociféraient. Elle n'aimait pas les bains de foule aussi se sépara-t-elle du plus gros pour prendre une rue transversale, bien moins remplie. On respirait déjà mieux et on accéderait plus vite à la fin de la promenade, là où la vue sur le feu d'artifice était la plus belle. Il y avait des avantages à bien connaître la ville... Elle dépassa en les saluant sa grande-tante Agnès et d'autres femmes plus âgées de leur coven qui préféraient aussi marcher tranquillement et descendit quelques marches pour se retrouver dans la rue Marseille.

À mi-chemin de la fin de l'escalier, elle releva la tête et croisa le regard de quelqu'un de familier. Abel était en bas des marches, il semblait attendre quelque chose. Machinalement, elle ralentit le pas, la descente de ses talons hauts se suspendant presque. Ils ne s'étaient pas parlés depuis qu'il était venu chez elle pour lui présenter des excuses. Elle s'était efforcé depuis de ne pas y repenser et Isaac l'avait bien aidée sur ce sujet avec sa rupture. Elle ne savait toujours pas quoi penser de ce pas envers elle et surtout, elle restait persuadée qu'elle était bien mieux loin de lui. Pour autant, elle était moins en colère que les dernières fois qu'ils s'étaient vus, comme si ces excuses l'avaient apaisée, malgré elle. Elle était assez apaisée pour se dire que passer devant lui sans lui concéder un regard serait bien malpoli, ce qui était déjà un net progrès par rapport aux derniers mois. Ce ne fut pas sa bonne éducation qui parla pour elle, mais presque.

- Bonsoir.  


Isobel Lavespère
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Cette scène avait un curieux air du passé, quand on y regardait bien. Alexandre, avachi sur le lit de son cousin, à tripoter le premier bibelot qui lui était tombé sous la main, pendant qu’Abel se préparait face à son miroir. Ils ressemblaient plus que jamais à ces deux adolescents qu’ils avaient été un jour, squattant volontiers la chambre de l’autre pour partager un moment de bavardages ou de confidences, bien souvent autour des filles. Cette fois-là ne faisait guère exception, même vingt ans plus tard.

« T’es conscient que tout le monde pense que vous êtes ensemble ? »

Un profond soupir exaspéré échappa à Abel, qui resta concentré à boutonner sa chemise bleu nuit face au miroir. Un peu qu’il était conscient, il fallait être sourd pour ne pas avoir entendu une des folles rumeurs qui circulaient sur Isobel et lui, depuis quelques jours.

« Ouais, parce qu’on a parlé trois minutes sur le pas de la porte, chez son grand-père ? C’est vraiment ridicule.
-Mmmh, fit Alexandre en hochant la tête sur le côté, comme à chaque fois qu’il n’était pas tout à fait d’accord. Pas seulement. C’est toi qui l’a retrouvée et ramenée ici, puis vous habitez au même endroit…
-Londres et Oxford, le même endroit ? Les gens ont sérieusement besoin de s’acheter une carte.
-Oh, c’est un détail, tu vois ce que je veux dire. Tout le monde pense que vous vous êtes retrouvés là-bas, et que vous vous êtes mis en couple. Certains s’imaginent même que tu savais qu’elle vivait en Angleterre depuis longtemps.
-Evidemment. Depuis le début, même, c’est pour ça que je l’ai cherchée pendant trois ans. »

Abel ne retenait pas une ironie suintante dans son ton, exaspéré et agacé par la naïveté des nombreuses commères de cette ville. C’était digne d’un conte pour enfants, cette histoire. Il aurait retrouvé son amie perdue après seize ans, et pouf, comme par magie, l’amour brillait à nouveau sous les étoiles, comme si rien ne s’était passé. Personne n’avait aucune idée de la complexité de sa relation avec Isobel, et qu’on fasse circuler des bêtises là-dessus alors qu’il tentait péniblement de la démêler avait le don de l’irriter.

« En tout cas, votre petite scène sur le perron d’André est carrément passée comme une dispute de couple. »

Abel ne répliqua pas immédiatement, l’évocation de cette scène venait de le replonger dans les souvenirs qu’il en avait. Isobel n’avait pas cherché à lui parler depuis, et lui non plus. Il s’était trouvé pris par les festivités familiales, à rendre visite à ses proches qu’il n’avait pas vus depuis septembre, ce qui l’avait occupé la majeure partie de son temps. Puis, il avait décidé de lui laisser un peu d’espace, pour la laisser réfléchir à leur courte entrevue. Trop de choses s’étaient enchaînées en peu de temps dans leur vie à tous les deux. Cela ne faisait que quelques jours et il ne désespérait pas qu’elle vienne l’aborder elle-même. Si cela n’arrivait pas, il tenterait de lui reparler une fois rentré, mais en attendant, il voulait se laisser cette possibilité d’attendre tout simplement, et voir.

Il s’efforça de revenir à la conversation, avant que son silence ne soit inutilement mal interprété par son cousin.

« C’est absurde. Elle n’est même pas célibataire, si les gens tiennent absolument à savoir. Et ce n’est pas moi, son copain. »

L’annoncer en conservant un ton neutre tenait d’une prouesse technique dont seul Abel avait le secret, car dans sa tête, la phrase sonnait avec beaucoup plus d’âpreté. Malgré sa dernière conversation avec Isaac, c’était toujours un peu douloureux pour lui de se souvenir qu’il fréquentait Isobel. Les choses s’étaient enchaînées très vite après cette fameuse soirée, leurs congés débutaient quelques jours plus tard à peine, alors Abel n’avait pas vraiment de nouvelles de son côté. Au moins, il ne les avait plus tous les deux sous le nez, le temps des vacances, chacun étant sagement retourné dans sa ville natale, à des milliers de kilomètres l’une de l’autre…

« Qu’est-ce qu’il se passe avec elle, alors, pourquoi vous êtes en froid ? »

A nouveau, Abel soupira, car la curiosité d’Alexandre commençait à l’ennuyer. Non pas qu’il ne lui faisait pas confiance, mais l’atmosphère de sous-entendus et de rumeurs était telle autour de lui qu’il n’avait aucune envie d’en parler à qui que ce soit. C’était mieux ainsi, mieux valait ne donner de grain à moudre à personne, tant que les choses n’étaient même pas claires entre Isobel et lui. Alors il botta en touche :

« C’est une longue histoire, et on est déjà pas en avance. Léonard doit nous attendre en bas. »

Tous les détails de leur soirée traditionnelle du nouvel an étaient soigneusement rodés, par des années de pratique. Alexandre venait le plus souvent le premier chez Abel, car leurs parents respectifs habitaient à une rue d’écart l’un de l’autre. Léonard les rejoignait plus tard, accompagné de son petit frère Adam quand il passait le nouvel an à la Nouvelle-Orléans, ce qui arrivait moins souvent depuis qu’il avait déménagé à New York. Quant au cadet de leur famille élargie, Raphaël, il n’était autorisé que depuis quatre ans, âge de sa majorité, à faire partie de leur virée nocturne. Mais il habitait sur le chemin de Bourbon Street, où ils débutaient leur tournée, alors il était prévu de le récupérer en route.

Dans son salon où sa mère avait laissé un généreux plateau de biscuits apéritifs avant de sortir rejoindre le Chaudron, Abel trouva comme prévu la silhouette longiligne de Léonard, accompagnée de celle beaucoup plus menue d’Adam. Le premier vint les saluer avec son éternel sourire narquois au coin des lèvres.

« Mais que vois-je, Alexandre qui n’est pas flanqué de ses deux garnements, tu les as oubliés sur la route, ou quoi ?
-Héhé, on a tiré au sort avec sa mère, elle a perdu, c’est elle qui se les coltine. Cette fois, ils passeront le nouvel an des filles, à moi la liberté ! »

Autre tradition entre cousins Laveau, les filles menaient leur soirée de leur côté, et les garçons la leur, puis ils se rejoignaient au moment du feu d’artifices sur le Mississippi pour échanger leurs voeux. De leur petit groupe masculin, seul Alexandre était père, ce qui compliquait parfois un peu leurs virées -surtout que son fils de huit ans extrêmement bavard racontait tout à sa mère ensuite « Et papa, il a demandé trois verres de "t’esquoilà" au serveur, et après, eh bah il a raconté à tout le bar la fois où t’as fermé la Cheminette de la maison parce qu’il était rentré trop tard ». Mais Léonard était le prochain papa sur la liste, car sa femme devait accoucher dans deux mois, et il se fit d’ailleurs généreusement chambrer à ce sujet par Alexandre, qui lui rétorqua de bien profiter de son dernier nouvel an tranquille.

Finalement, seul Abel était l’éternel célibataire dans leur trio de trentenaires, et pour une fois, fait surprenant, aucun de ses cousins ne fit de remarque moqueuse sur le sujet.

*****
Il ne suffit que de quelques heures pour que leur groupe se dissémine un peu à droite à gauche. Alexandre, pour ne pas changer, avait terminé bien pompette, à raconter d’une voix forte des histoires sans queue ni tête à qui voulait bien l’entendre - à savoir pas mal de monde, car il offrait un spectacle assez divertissant. Adam lui donnait le change, en le vannant joyeusement. Léonard avait du exceptionnellement s’éclipser en milieu de soirée pour rejoindre sa femme, qui se sentait un peu mal en point, visiblement. Quant au taciturne Raphaël, ils avaient été trop surpris et amusés de le voir danser avec une jeune femme, et s’étaient -de façon très fourbe- éclipsés vers le bar suivant pour le laisser en bonne compagnie.

Si bien qu’aux coups de vingt-trois heures, Abel finit par se retrouver un peu seul, une fois qu’il fut lassé d’écouter les élucubrations d’Alexandre. Il se doutait que ses cousines se trouvaient au Chaudron, puisqu’elles s’occupaient des enfants, et décida sur un coup de tête de faire une entorse à la règle habituelle, pour passer les voir plus tôt. Il en informa d’abord Adam, qui lui promit de le rejoindre rapidement. Avec un peu de chance, Léonard y serait aussi, et ils n’avaient pas terminé leur longue discussion très profonde sur le sens de la vie -ce n’était pas tout à fait le dernier sujet de leur conversation mais presque, l’alcool déliait leurs penchants philosophiques. Même si Abel avait été plutôt sage, comme souvent d’ailleurs. Il avait connu quelques cuites très marquantes dans sa jeunesse, dont certaines franchement traumatisantes, qui avaient suffi à le tenir à distance des excès…

Malheureusement, Léonard était rentré tenir compagnie à sa femme trop fatiguée pour tenir plus longtemps, comme le lui expliqua sa tante Margaux, qu’il croisa au Rousseau’s. Il resta un petit moment à bavarder avec elle, rasséréné par l’ambiance festive et familiale du Chaudron. Quand ils finirent par se glisser dans le cortège pour se rendre au feu d’artifices, Abel sentit une main pressante sur son bras.

« Abel, j’ai laissé Alexandre à la sortie du bar, je lui ai dit de nous retrouver dans une rue à côté, tu viens ? »

Il se laissa entraîner sans opposer de résistance, même s’il sentait venir le plan foireux à dix kilomètres… Laisser un Alexandre ivre tout seul quelque part, en espérant qu’il y attende sagement ? Adam aurait mieux fait de le traîner à sa suite de force, par la main s’il le fallait, même s’il s’imaginait bien quelle tâche ardue cela devait représenter. Ils se faufilèrent dans la foule pour échapper au défilé sur Bourbon Street, Adam en tête, tandis qu’Abel l’accompagnait dans une rue transversale qui leur raccourcirait le chemin. Mais soudainement, ils s’arrêtèrent au pied d’un escalier, et l’archimage leva les yeux au ciel face à l’air perplexe de son cousin.

« Laisse-moi deviner, il était sensé être juste là, j’imagine ? Tu aurais du rester avec lui, quitte à ne pas revenir me chercher, je vous aurais rejoint sur les rives, hein…
-Non mais t’inquiète, il doit pas être loin, je l’ai laissé y a genre cinq minutes ! Je vais vérifier à l’intérieur du bar, je reviens. »

Il fit demi tour en coup de vent, avant qu’Abel n’ait le temps de le retenir de se lancer dans cette entreprise vouée à l’échec. Lui était avis qu’Alexandre avait trente-six ans révolus, et saurait bien se débrouiller tout seul. Au pire, tout le quartier le connaissait, il ne risquait rien. Un peu contrarié, il  s’appuya contre le mur, au bas des marches, si bien plongé dans sa réflexion -attendait t-il au risque de manquer le feu d’artifices ?- qu’il n’entendit pas tout de suite les bruits de talons derrière lui.

Pour être complètement honnête, il avait plus ou moins consciemment cherché du regard la présence d’Isobel -qui devait peu ou prou faire le même circuit qu’eux, comme beaucoup d’autres- dans chacun des bars où ils étaient passés, sans la trouver. Avec le monde, l’agitation, l’afflux de touristes, trouver quelqu’un par hasard relevait de l’exploit, il était déjà si facile de perdre la trace de ses compagnons de soirée, quand on les perdait de vue une seconde. Comme un classique coup du destin, c’était pile au moment de la soirée où il ne pensait plus à elle qu’elle lui apparaissait sous les yeux. Réellement resplendissante, au passage.

« Bonsoir. »

Deuxième prouesse technique : répondre sans avoir l’air trop idiot, alors que son coeur venait de faire une petite embardée pas prévue du tout. Isobel avait toujours été une jolie fille, et la première fois qu’il l’avait noté, il s’était senti à peu près aussi hébété qu’à cet instant. Un peu plus quand même, à l’époque, ses hormones malmenaient son petit corps d’adolescent. Cette fois, c’était difficile de ne pas se sentir troublé face à elle, qu’il n’attendait pas, qu’il n’imaginait pas lui adresser la parole, qu’il n’avait pas prévu de croiser dans cette rue très calme, dans cette tenue très séduisante. Aussi fou cela puisse paraître, c’était la première fois depuis des mois qu’elle engageait la conversation, même pour un mot aussi trivial qu’un bonsoir. Il n’eut pas non plus l’impression qu’elle venait de se forcer à parler, d’ailleurs, elle avait même ralenti le pas, une ou deux marches plus haut que lui, ce qui portait leurs regards à la même hauteur.

Parce qu’il fallait dire quelque chose, avant que cet instant inespéré ne s’évapore et qu’elle ne reprenne sa route, Abel cessa de la contempler pour se forcer à sortir de son silence. S’éclaircissant la voix, il posa la première question qui lui vint en tête :

« Tu pars au feu d’artifices toute seule ? »




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Isobel savait qu'elle aurait dû passer son chemin, la salutation était déjà de trop. Elle se tenait fidèlement à sa résolution de sortir Abel de sa vie, décision prise le jour de leur conversation à l'hôpital qui avait été la goutte qui avait fait déborder le vase. Elle n'avait pas cédé jusqu'ici, alors que les occasions pour le croiser avaient été multiples en sortant avec son meilleur ami et associé - heureusement au final qu'elle en était débarrassée - et elle n'allait pas se laisser détourner du droit chemin par des excuses. Il est vrai qu'Abel avait paru sincère en les exprimant, elle n'avait pas pu s'empêcher d'y repenser par la suite, même si elle aurait bien voulu oublier cette gênante conversation. Mais ce n'était pas une raison, s'était-elle répété. Ces excuses étaient méritées, il avait agi comme un Cognard avec elle. Il s'était rapprochée d'elle, l'avait embrassée, juste pour pouvoir se venger d'elle, lui faire sentir "l'abandon" comme il avait dit. Il pouvait bien s'excuser, cela ne changeait rien aux états dans lesquels il l'avait mis pendant des mois, au chagrin qu'il lui avait fait ressentir, sans même un mot gentil pour elle. Il était même venu jusqu'à l'hôpital pour aggraver les choses, pour mettre le point final à cette histoire, pour gagner. Il pouvait bien s'excuser derrière. Elle avait vu une part de lui qu'elle n'avait jamais soupçonnée et surtout, elle était passée par des choses qu'elle aurait voulu éviter. Elle commençait à aller mieux et elle ne comptait pas revenir en arrière.

C'était du moins le raisonnement qu'elle n'avait de cesse de se répéter alors qu'elle s'arrêtait de descendre les marches, sa main toujours posée sur la barre métallique qui longeait le mur. Elle se rappelait tous ces événements pour ranimer sa colère, pour rappeler à elle le chagrin qui avait été le sien, comme on invoque un mauvais esprit. Malheureusement, pour la première fois depuis des semaines, c'était plus difficile, sûrement parce qu'elle commençait à s'apaiser. Sûrement parce que, malgré elle, les stupides excuses d'Abel l'avait apaisée. Était-elle pathétique au point de pardonner juste parce qu'il se présentait à sa porte, l'air penaud ? Non, pensa-t-elle avec fermeté. Elle l'espérait. Mais en octobre, lorsque Abel était venu frapper à sa porte après des semaines de silence, n'était-elle pas prête à lui ouvrir la porte, sans même lui tenir rigueur de son attitude envers elle, tout simplement parce qu'il avait fait le premier pas ? Ou du moins parce qu'elle avait cru, l'espace d'un instant, qu'il avait fait le premier pas ? Si. Elle l'avait presque fait. C'était lui qui avait tout gâché - ou lui avait sauvé la mise, selon les points de vue - en lui déclarant qu'il venait voir Madison. Si, visiblement, elle était si pathétique que cela, songea Isy avec consternation. Elle était pourtant rancunière et elle tenait à cette qualité. C'était ce qui l'avait forgée durant longtemps. Ce qui l'empêchait souvent de faire les mêmes erreurs. Elle en voulait encore à Abel, elle le sentait au plus profond d'elle. Elle ne voulait plus rien avoir à faire avec lui. En septembre, tout ce qu'elle attendait, c'était pouvoir être son amie, qu'ils puissent poursuivre cette ébauche de relation qui la rendait si heureuse : ce n'était plus le cas désormais. Elle n'avait tiré que du chagrin de leur relation. Elle avait retenu la leçon.

Mais maintenant quoi ? Si au début "l'ignorer toute la vie" semblait être un bon plan, elle se rendait compte que cela serait compliqué à tenir au long terme. Ils se croisaient au travail, avaient des dossiers en commun, étaient issus de la même communauté... L'ignorer lui demandait énormément d'énergie et de technique. Au final, ne pouvait-elle pas prendre le bon côté de la chose ? Les excuses d'Abel l'avaient apaisée. Elle n'avait plus envie - ou du moins l'envie permanente - de lui lancer un maléfice sur trois générations. Elle pouvait le saluer sans avoir envie de fuir. Ou du moins, trop envie de fuir. Cesser cette guerre froide ne voulait pas dire retomber dans ces vieux travers, au contraire : c'était finalement laisser tout cela aller et lâcher prise. Elle pourrait le saluer au travail, échanger quelques mots avec lui si nécessaire sans menacer d'exploser et ils pourraient partager La Nouvelle-Orléans sans qu'elle ait l'angoisse de le croiser au détour de toutes les rues. C'était l'occasion de passer à autre chose, tout simplement. Elle en avait désespérément besoin. Elle ne l'avait jamais fait, elle l'avait réalisé quand elle avait été profondément touchée par les actions d'Abel. En seize ans, elle n'était jamais vraiment passée à autre chose. C'était le moment. Elle était trop méfiante pour se laisser approcher de nouveau, elle le savait, il s'agissait donc juste de... redevenir polie. Repasser à une relation neutre. C'était adulte. Elle se sentait adulte devant cette constatation. Abel et elle n'avaient plus rien à partager, elle ne voulait plus partager quoi que ce soit avec lui après ce qu'il lui avait fait mais elle pouvait être polie. Elle pouvait, au lieu de jouer les détachées, se détacher vraiment et agir en fonction de cela. Elle pouvait le sortir de sa vie ainsi. Plutôt que de lutter de toutes ses forces pour ne plus jamais penser à lui, tout simplement ne plus réagir en le croisant ou réagir normalement, comme si rien ne s'était passé. Comme si son intérêt ne dépassait pas celui qu'elle avait pour Alexandre ou pour un autre membre Laveau qu'elle aurait connu. Au final, c'était cela, le vrai détachement. Alors elle choisit de répondre à sa question, d'un ton presque neutre.

- J'étais avec Joséphine, mais je l'ai perdue. Elle flirte avec un australien.

Un silence s'établit, alors qu'elle hésitait à lui retourner la question. Sa technique était toute nouvelle, pas encore rodée. Réalisant qu'à Alexandre, elle aurait demandé, elle enchaîna, poliment.

- Et toi ?



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Il apprit sans grande surprise qu’elle avait passé la soirée avec sa cousine Joséphine, et que cette dernière avait succombé aux charmes d’un énième inconnu. La jeune femme était connue pour sa tendance à virevolter d’un homme à l’autre, elle avait d’ailleurs deux enfants, de deux pères différents, qu’elle élevait seule. Elle ne cristallisait pas pour autant les critiques, il n’était pas rare dans leur communauté que les femmes aient des enfants de plusieurs hommes, avec lesquels elles ne se mariaient pas. Il était important pour la survie du coven que les femmes enfantent, des filles de préférence. Le mariage n’était que secondaire.

Non, visiblement, les gens ici préféraient commérer sur un bête amour d’enfance, et s’inventer des histoires là-dessus. Lui était avis qu’ils n’avaient pas vu la parfaite neutralité avec laquelle Isobel s’exprimait envers lui. Au moins, elle lui parlait et lui renvoyait même sa question… Quelques jours plus tôt, elle refusait encore de lui adresser la parole.

« Je suis venu avec mes cousins, mais, comment dire… Alexandre est ivre quelque part dans le coin, on peut dire que je l’ai perdu aussi. »

Peut-être ce commentaire allait détendre l’atmosphère, il avait le droit d’espérer. Pour le moment, elle était surtout étrange, flottante entre eux, comme s’ils ne savaient pas tout à fait comment ajuster leur attitude face à l’autre. Abel ignorait dans quelle mesure leur dernière conversation avait fait du chemin dans la tête d’Isobel, ni dans quel état d’esprit cela l’avait placée. Elle avait eu un impact de toute évidence, puisque la jeune femme cessait de le repousser et se trouvait capable d’engager la conversation avec lui. Mais la gêne, la tension n’avaient pas disparu, et Abel décelait encore une forme de froideur dans sa façon de s’adresser à lui. Il baissa légèrement le regard, tout à ses pensées. N’aurait t-il droit qu’à cela, dorénavant ? Un bonsoir, un échange de politesses et un au revoir ?

C’était mieux que rien, mais ce n’était pas suffisant. Il ne pouvait pas forcer Isobel à s’ouvrir à nouveau à lui, il le savait. Lui n’avait en revanche pas abandonné l’idée de s’ouvrir à elle. S’il avait une conclusion à tirer de leur discussion à l’hôpital, c’était qu’ils nourrissaient encore énormément d’incompréhensions l’un envers l’autre. Abel l’avait senti dans ses réponses, déconnectées de ce qu’il ressentait vraiment. A ce moment-là, plutôt que de chercher à comprendre, à expliciter, il avait pris la mouche, s’était braqué à son tour et en était venu à laisser libre cours à ses émotions les plus négatives.

Le problème était ce que ce n’était pas la première fois que ça leur arrivait. Et à force de s’envoyer mutuellement des reproches, à force de n’écouter que leurs propres blessures, ils creusaient ce fossé qui les séparaient. L’espace d’un instant, en septembre, il s’était pourtant presque senti sur l’autre rive, avec elle, mais dans un équilibre trop précaire pour tenir. Il ne savait pas si cela marcherait un jour, peut-être qu’il s’illusionnait, que ce fossé était bien trop profond, creusé par leurs rancoeurs respectives, pour qu’ils puissent le combler. Si tel était le cas, Abel souhaitait en avoir le coeur net, et en toute connaissance de cause. Il voulait prendre le temps avec elle d’en parler, vraiment, avec toute l’honnêteté que cela nécessitait -ce qui supposait de reconnaître ses propres torts également. Et si, à l’issue de cette mise au point, Isobel lui disait qu’elle ne pouvait pas, qu’elle ne voulait plus avoir affaire à lui, qu’elle aimerait le voir sortir de sa vie, eh bien, il l’accepterait. Difficilement, mais il se tiendrait à cette conclusion, car ce serait un choix fait sur de réelles bases.

Il sentit qu’Isobel n’allait pas rester bien longtemps là à papoter avec lui, s’il ne relançait pas la conversation. Il ne s’était pas préparé à lui parler ce soir, comme ça, par hasard, au détour d’une ruelle de la ville, mais peu importait. Il avait suffisamment tourné et retourné dans sa tête toutes les choses qu’il avait envie de lui dire, alors que cela arrive maintenant ou plus tard… Au fond, il ne se sentirait jamais complètement prêt, car il y aurait toujours cette incertitude sur la façon dont elle allait recevoir ses paroles. Il n’avait qu’une chose à faire pour le découvrir, c’était se lancer. Sa voix s’éleva à nouveau, moins légère, un peu incertaine.

« Hum, on n'a pas pu vraiment finir la dernière fois, alors je voulais juste te dire… Que j’étais sincère, quand je me suis excusé. J’ai pas mal réfléchi à tout ce qui s’est passé ces derniers mois, j’ai conscience de t’avoir blessée, beaucoup. J’imagine que c’est difficile à croire maintenant, mais… Je n’ai jamais voulu le faire. »


Il avait beau s’être préparé, cela n’empêchait pas son coeur de battre plus vite. Il s’attendait à toutes les réactions, même les pires, mais cette fois, il s’était promis de ne pas se laisser submerger par ses émotions.


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La mention de l’ivresse d’Alexandre tira un bref sourire à Isobel, sourire qu’elle s’empressa de dissimuler. Elle avait de l’affection pour le cousin d’Abel, ils avaient grandi ensemble, elle avait eu un petit béguin pour lui à une époque - comme beaucoup de filles du quartier - et encore maintenant, il la saluait chaleureusement. Il aimait bien faire la fête, c’était un fait connu et ce n’était pas très étonnant qu’il ait un peu abusé ce soir, dans l’ambiance électrique de la ville. Pourtant, c’était maintenant un vénérable père de famille, à ce qu’on disait… Quoique, rectifia Isobel dans son esprit, Joséphine également était mère et pourtant, elle ne s’était pas privée ce soir. Sophie aussi était mère. Et elle ne s’était pas privée de toute sa vie, donc ce n’était sûrement pas représentatif. Isy était presque surprise de ne pas l’avoir croisée dans Bourbon Street, d’ailleurs, à se demander si elle était en ville. Elle garda néanmoins ses pensées pour elle-même, faisant mine de parcourir la ruelle des yeux pour faire oublier son presque rire. Elle ne pouvait plus partager cela avec Abel, aussi elle se contenta d’une réponse assez simple et plutôt laconique :

« J’espère que tu le retrouveras avant le feu d’artifices. »

Elle essayait d’avoir l’air le plus neutre possible mais elle sentait la situation pesante entre eux. Son regard dépassa l’épaule d’Abel pour observer la fin de la rue, à la recherche d’une échappatoire. Elle avait été polie, elle avait pris sur elle, elle appliquait sa nouvelle politique de « passage à autre chose » … Néanmoins, cela n’aidait pas à disperser le malaise entre eux, qu’elle estimait de toute manière nécessaire : c’était le signe qu’il était temps de prendre congé. Elle allait descendre vers la promenade du Mississippi - où elle n’avait évidemment aucun souvenir avec lui, aucun - rejoindre des membres de son coven avant de rejoindre le Chaudron, en se tenant bien sagement dans le coin Lavespère. L’avantage des tensions qui existaient entre leurs deux familles ces dernières années, c’était que leurs espaces communs étaient désormais mieux définis qu’avant, lui évitant ainsi de croiser Abel au maximum. Puis ce serait le retour au Royaume-Uni et ils se croiseraient avec un froid professionnalisme, qu’elle appliquerait désormais à Isaac : pas de jaloux. Elle pouvait le faire. Elle se répéta deux fois ce mantra, vida son esprit de toutes les pensées parasites qui menaçaient de l’assaillir et reprit la parole.

« Bon bah… »

Ce grand morceau de bravoure - et d’éloquence - fut néanmoins coupé par Abel qui reprit la parole au même moment. Lorsqu’il mentionna « la dernière fois » elle se tendit immédiatement, comme ce jour-là devant la porte de son grand-père. Elle avait essayé de le repousser mais cela n’avait pas fonctionné - une des raisons qui faisait aussi qu’elle changeait de tactique - et elle avait été touchée par ses excuses. Heureusement que les derniers mois étaient un rappel efficace de pourquoi elle ne devait surtout pas approcher Abel, même quand il était gentil. Surtout quand il était gentil. Sinon elle finissait par pleurer dans sa cuisine bien trop de fois à son goût. Cette histoire lui avait gâché la vie pendant des semaines, avait compliqué son travail, ses relations, avec Madison, même avec Roy ! Elle avait assez donné. Sa belle neutralité fut néanmoins fissurée par une vague d’angoisse et de nervosité quand il réaffirma ses excuses, arguant qu’il était sincère. Elle croisa ses bras sur sa poitrine et recula légèrement, tirant les pans de son manteau ouvert. Elle était plus calme que la dernière fois aussi eut-elle le bon réflexe d’analyser son aura au moment où il prononça ces mots, constatant qu’il semblait dire la vérité.

Elle eut un pincement au coeur et détourna le regard, quand il sembla reconnaître qu’il l’avait blessée. Il avait été incapable de l’entendre, à l’hôpital. Il avait visiblement fallu un peu de temps pour que l’information soit percutante… Cela lui faisait étrange d’entendre Abel reconnaître qu’il avait pu lui faire du mal : elle n’aurait jamais pensé qu’il puisse le faire, lui qui semblait tant s’en ficher. Pire, lui qui semblait avoir manœuvré pour. Tout avait été organisé pour que tout soit le plus violent possible. Pourtant, il lança le contraire. Comme la première fois, elle sonda son aura au moment exact et fut surprise du résultat. Elle écarquilla légèrement les yeux, les battement de son coeur s’accélérant. Abel ne mentait pas. Ou alors, il savait bien cacher son aura. Il n’avait pas voulu la blesser… Alors pourquoi avait presque reconnu le contraire devant elle ? Pourquoi avoir agit ainsi, de manière si brutale, s’il n’avait pas voulu lui faire payer sa fuite ? Une voix dans son esprit lui asséna de laisser tomber. Elle avait décidé de passer à autre chose. Peu importait au final ce qu’avait voulu faire Abel, le résultat était le même.

« D’accord » souffla-t-elle. « J’entends bien ce que tu dis mais… au final, ce qui est fait est fait. »

C’était ce qu’elle devait se dire. C’était ce qu’elle devait se répéter pour ne pas s’accrocher à l’espoir d’avoir mal interprété les paroles d’Abel. Elle ne devait pas espérer quelque chose de lui, c’était terminé. Elle l’avait assez fait et elle avait eu sa réponse. Elle décroisa les bras de sa poitrine et descendit les quelques marches qui les séparaient, pour le dépasser. Elle allait continuer sa vie, passer à autre chose. Aller au feu d’artifices. C’était tout ce qu’elle devait faire. Elle commença à remonter la ruelle, contrainte et forcée par elle-même. Jusqu’à un brusque revers. Ignorant la voix de la raison qui lui criait de ne pas s’attarder, elle se dirigea de nouveau vers lui, relevant ses yeux noirs pour le scruter.

« Si tu ne voulais pas me blesser, pourquoi tu m’as dis que tu avais fait tout ça pour te venger ? »

Et pourquoi l’avoir fait, surtout…

« Et puis » s’agaça-t-elle, retrouvant un semblant de ses résolutions, « pourquoi est-ce que tu me dis ça maintenant ? Qu’est-ce que tu espères ? »


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Abel sentit comme un poids s’ôter de ses épaules, en l’entendant accepter ses excuses. Ce ne fut que de très courte durée, car presque aussitôt, elle lui fit comprendre que c’était trop tard. Il pouvait s’excuser, cela apaisait un peu les choses, cela aiderait les plaies à cicatriser dans le meilleur des cas, mais jamais il ne pourrait les faire disparaître. Pas seulement avec des excuses en tout cas. C’était toute une attitude qu’il devrait adopter avec elle s’il voulait reconstruire leur lien, c’était du temps qu’il allait leur falloir, de la volonté. Isobel n’en avait peut être même pas envie. Et il ne pourrait pas la forcer à quoi que ce soit.

Il la vit sans réagir reprendre son chemin, en le dépassant. Que dire pour la retenir ? Il devait trouver quelque chose, rapidement, n’importe quoi. Il s’apprêta à l’interpeller au moment où elle revenait vers lui. Surpris d’abord par son pas ferme, son regard sombre, son ton un poil accusateur, il fut réellement stupéfait à la question qu’elle lui posa. Quoi ? Qu’avait t-il raté ? Faire exprès de se venger ? Quand est-ce qu’il avait affirmé une chose pareille ? Il prit quelques secondes pour se remémorer leur échange à l’hôpital, histoire de ne pas faire une bourde en répondant trop vite. Il était quasi certain de n’avoir jamais utilisé le terme de « vengeance », donc qu’avait t-il pu dire qui avait été mal interprété ? En attendant de démêler mentalement ce mystère, il commença par répondre à la deuxième partie de sa question :

« Ce que j’espère, c’est qu’on parvienne à se comprendre toi et moi, j’ai l’impression qu’on a jamais pris le temps de réellement s’intéresser à ce que l’autre ressentait… Moi le premier, reconnut t-il, car après tout, la première chose qu’il avait faite en la retrouvant était de l’abreuver de reproches. Et ça nous fait enchaîner malentendu sur malentendu. Je ne sais pas pourquoi tu penses que j’ai fait ça pour me venger, Isobel, mais ce n’est pas le cas… »

A la fois perplexe et attristé qu’elle en soit venue à cette conclusion, il laissa sa phrase en suspens, comme une question ouverte. Il lui semblait en vérité qu’il lui avait dit exactement le contraire. « Je ne t’ai pas abandonnée, ce n’est pas ça l’abandon. » « Ça, je ne te l’ai pas fait. ». Il se souvenait clairement de ces deux phrases qui avaient ponctué son dernier discours, entre lesquelles il l’avait renvoyée à sa fuite à elle. Sur le coup, cela lui avait semblé urgent, nécessaire de lâcher cet afflux de rancoeur. Maintenant, il s’en voulait, car il savait qu’en remettre une couche avait blessé Isobel, peut-être même plus que toute cette histoire avec Madison. Il l’avait compris à sa réaction sur le perron d’André, quand la première chose qu’elle lui avait renvoyé, c’était qu’il en avait assez dit.

Il s’avança d’un pas vers elle, geste inconsciemment significatif de sa volonté de réduire cette distance implacable entre eux.

« Je n’aurais pas du te renvoyer à la figure tout ce que je t’ai dit sur ta fugue. Quand on est venus ici en septembre, je t’ai dit que je t’avais pardonnée. Et deux mois plus tard, je te renvoie aux mêmes reproches, comme si rien n’avait changé, ce qui est loin d’être le cas. »

Tout avait changé. Il n’était plus le même que l’an passé, quand il avait retrouvé Isobel, il ne la voyait plus de la même manière, ni elle, ni leur relation. Il avait évolué sur cette histoire, il le sentait, mais il avait pris conscience qu’il avait donné l’impression du parfait inverse. Peut-être était-ce ce qui l’avait justement fait croire qu’il avait fait tout ça pour se venger, d’ailleurs. Sa langue s’était déliée, en tout cas, il était lancé maintenant, et décida de poursuivre, avant que quelque chose ne le retienne, en si bon chemin :

« Ce jour-là à l’hôpital, je me suis rendu compte que la vérité c’est que… Je ne t’ai pas pardonnée, et je ne sais honnêtement pas si je pourrai le faire un jour. Pourtant… »

Ce n’était pas un aveu facile à faire, et probablement qu’Isobel serait touchée. Mais Abel s’était promis d’être complètement transparent avec elle, de lui livrer le plus fidèlement son ressenti, et heureusement, il ne se limitait pas à ce constat assez terrible.

« Pourtant, je n’ai pas envie de m’arrêter à ça
, poursuivit t-il, en plantant son regard dans le sien. Tu as raison, ce qui est fait est fait. Mais peut-être que se dire ça, ça implique de reconnaître nos limites dans ce qu’on est capables de se pardonner ou pas, et de s’en tenir à ce constat, pour justement pouvoir passer à autre chose. Et ne pas chercher à batailler l’un contre l’autre, juste pour avoir gain de cause. C’est vrai que l’an dernier, au moment où on s’est retrouvés, je ne pensais qu’à une chose, c’était que tu reconnaisses à quel point tu m’avais blessé en partant, d’obtenir des excuses, des remords. A ce moment-là, oui, j’avais une sorte de besoin de réparation, de revanche. Depuis, j’ai compris que c’était loin d’être tout noir ou tout blanc, et je n’ai même plus envie de te livrer cette guerre à qui a été le plus blessé, j’ai juste envie… »

Il s’arrêta, détourna brièvement le regard - tiens, c’était un miracle que personne ne soit encore passé dans cette rue pour les interrompre, et Abel espérait bien que cela n’arriverait pas- en prenant une inspiration. Comment lui dire ? Il savait ce dont il avait envie, il ne savait pas comment l’exprimer sans maladresse, il ne savait pas ce qu’il en était pour elle, surtout, et là-dessus plus que sur le reste, il appréhendait sa réaction. Il lui sembla plus simple de le faire comprendre en filigrane, en commençant par dire ce qu’il voulait surtout éviter :

« Je n’ai pas envie qu’on devienne de parfaits inconnus l’un pour l’autre, encore moins qu’on finisse par se détester. »



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Est-ce qu’elle avait essayé de comprendre ce que ressentait Abel ? La question frappa réellement Isobel. Elle avait beaucoup pensé à cette histoire, en long, en large, en travers. Elle avait essayé de comprendre pourquoi il agissait de la manière dont il avait agi. Elle avait beaucoup interprété. Mais elle n’avait pas le souvenir de s’être demandée ce qu’il ressentait. Et là était la nuance. Elle fronça les sourcils, comme prise en faute et surtout, interloquée de cette brusque révélation qui n’aurait pas dû en être une. Elle n’était pas très emphatique, il est vrai, elle ne l’avait jamais été mais au point que la question ne lui traverse jamais l’esprit ? Peut-être était-elle trop persuadée de connaître Abel, alors même qu’elle avait eu l’impression paradoxale de ne plus le reconnaître ces derniers mois. Peut-être préférait-elle se protéger en se donnant raison, en ne cherchant pas à comprendre ce qu’il pouvait lui reprocher. C’était bien plus facile de faire l’autruche plutôt que de faire face à des choses difficiles. Abel la détestait, elle l’avait compris. Elle n’avait pas envie de connaître en détails son opinion sur elle, tout simplement parce qu’elle savait qu’elle en serait touchée. Elle s’était renfermée sur elle-même et, comme toujours, il avait été bien plus simple de se concentrer sur ses ressentis à elle. L’attitude fermée d’Abel l’avait confortée dans cette situation : il avait trouvé le pire moment du monde pour venir lui parler. Il avait raison en disant qu’elle n’avait pas cherché à pousser plus loin que ses premières impressions, elle n’était pas allée le confronter. Elle n’en n’avait pas eu le courage, de peur du résultat. Elle ne le lui avoua pas mais ne protesta pas, comme une reconnaissance tacite de son erreur. Et lorsqu’il mentionna ce qu’elle venait de lui dire, sur sa vengeance, elle retint également un féroce « Ne fais pas l’innocent » qui lui venait en réflexe.

Face à elle, il semblait bien plus posé qu’elle et bien plus calme. Il reconnaissait des torts, parlait d’un ton plutôt apaisé alors qu’elle se sentait paniquer derrière ses airs faussement tranquilles. Elle n’aurait pas dû rester ici, elle aurait dû s’éloigner le plus possible mais une partie d’elle avait besoin d’entendre tout cela, de l’entendre reconnaître qu’il avait eu tort, comme pour mieux panser ses plaies… Ou en ouvrir d’autres. Quand il avoua qu’en fait, il ne lui avait pas pardonné pour sa fuite, elle eut un coup au coeur. Évidemment, elle s’en doutait, elle se doutait qu’il avait fait semblant de lui pardonner mais cela lui fit étrange de l’entendre et surtout, cela lui fit de la peine. Elle détourna les yeux, chagrinée. Cela n’aurait pas dû la toucher autant et pourtant, cette sensation familière de froid au creux de l’abdomen l’envahit. Elle avait été tellement idiote de croire le contraire, elle le réalisait. Qu’est-ce qu’elle pensait ? Elle avait signé le glas de leur relation il y a dix-sept ans, jour pour jour. Abel ne lui pardonnerait jamais. Elle resterait la fille « calculatrice et égoïste » qui avait fui. Elle resterait indéfendable à ses yeux, peu importait l’énergie qu’elle pourrait mettre pour se faire pardonner. Elle aurait pu expliquer cette horrible sensation d’abandon qu’elle vivait à l’époque, cette impression d’être laissée derrière, laissée pour compte. Cette certitude qu’elle ne manquerait vraiment à personne. Ce sentiment de solitude absolue qui la saisissait tous les jours. Il ne réaliserait jamais à quel point il l’avait blessée avec son départ, sa nouvelle vie, son avenir. Après tout, il revenait de temps en temps, il lui avait dit. Elle aurait pu se contenter de cela, non ? D’un temps en temps. C’est le temps qu’on avait pour elle. Qu’il avait pour elle. De temps en temps. Alors qu’il ne la pardonne pas. Elle ne lui pardonnerait jamais non plus.

Ils auraient pu arrêter là, ce constat était fait. Il ne lui pardonnerait pas. Elle ne lui pardonnerait pas. Qu’ils arrêtent les frais, ils avaient été beaucoup trop blessés. Elle ne pourrait pas en supporter plus, cette histoire lui avait déjà fait beaucoup trop de mal tout au long de sa vie, comme un boomerang. Pourquoi s’acharner à sauver les cendres de ce qui avait été condamné il y a si longtemps ? Ils avaient tout perdu bien avant sa chute : ils avaient tout perdu quand leurs chemins s’étaient séparés. Elle avait la gorge trop serrée pour parler. Elle n’aurait pas dû l’écouter, se répétait-elle. Chacun de leur entretien ne faisait qu’aggraver la béance quelque part dans sa poitrine. Mais Abel insistait et pire : il arrivait à un constat opposé au sien. Il ne voulait pas s’arrêter là. Elle soutint son regard clair. Passer à autre chose ? C’est ce qu’elle essayait déjà de faire. Et elle ne pouvait pas le faire s’il était là, elle n’avait pas sa capacité de détachement contrairement à ce que sa fuite pouvait laisser croire. Elle finit par secouer légèrement la tête lorsqu’il lui lança qu’il avait cherché vengeance mais que maintenant, il n’avait plus envie. Alors quoi ? Il décidait de tout ? Il se vengeait, il la blessait profondément, il la laissait tomber mais lorsque lui décidait que ça y est, il était temps de passer à autre chose, elle devait le suivre ? Il y a dix-sept ans, elle l’aurait aveuglément suivi, trop heureuse de pouvoir de nouveau avoir son attention. Mais elle avait trop grandi pour cela. Ça y est, Abel était prêt à la considérer, il avait obtenu ce qu’il voulait, il l’avait torturée un peu mais il était désolé, c’était passager, cela allait mieux alors si elle pouvait arrêter de bouder, ce serait bien. La voix d’Isobel tremblait un peu.

« Et qu’est-ce qui te dit que je ne déteste pas déjà ? »

Elle en avait envie. Elle le détestait un peu. Pas assez, malheureusement.

« Tu m'as accompagnée à la Nouvelle-Orléans », commença-t-elle par rappeler, en essayant de maîtriser les inflexions de son ton. « Tu as été présent pendant trois semaines, tu as été gentil. » Elle passa volontairement l’épisode du baiser. « Et puis, sans une seule explication, tu as complètement arrêté de me parler, tu m’as ignorée sauf quelques pauvres phrases au travail, alors même que je n’attendais qu’une chose : que tu m’adresses vraiment la parole. Puis tu as commencé à sortir avec Madison, sans plus de considération pour moi. » Elle avait été tellement blessée par cette histoire qu’elle pouvait le sentir physiquement. « Madison qui vivait dans mon appart. Tes Patronus arrivaient devant moi. Et puis tu débarques à l’hôpital, comme une fleur, alors que je suis coincée dans ma chambre, et tu me rappelles que bon, quand même, j’ai été une sacrée cognarde y’a seize ans mais tu as eu la décence de ne pas me faire le même coup jusqu’au bout. Toi tu ne m’as pas abandonnée, hein, je devrais m’estimer contente. J’ai manqué de mourir mais toi, tu viens, et tu me rappelles que je me suis barrée en te laissant toi et puis tiens, Michelle qui est morte. »

Elle serrait nerveusement la laine de son manteau entre ses doigts.

« Tu veux savoir pourquoi je crois que tu t’es vengé ? L’année dernière, tu me disais que tes actes étaient nécessaires pour me « faire entrer quelque chose dans la tête », comme une gamine que tu as le droit de reprendre. Et là, tu passes d’être soi-disant mon ami à un silence glacial ? Ça ne te rappelle pas quelque chose ? »

Et dire qu’elle s’était fait la promesse de ne pas revenir sur tout cela, constata-t-elle aigrement. Pourquoi est-ce que Abel passait son temps à la détourner de ce qu’elle avait choisi ? Il avait bien trop d’influence sur elle.

« Tu fais tout ça. Et puis après m’avoir traitée de cette manière, tu décides que tu as changé d’avis, finalement, tu t’en veux un peu alors bon, oublions tout cela ? Tu arrêtes de me parler mais quand tu le décides, je dois m’arrêter, t’écouter et te reparler quand tu le choisis parce que tu l’as décidé ? »

Elle recula d’un pas.

« Je ne suis plus la gamine suspendue à tes basques, Abel. Je ne vais pas applaudir devant les quelques miettes d’attention que tu te décides à me jeter de temps en temps. »


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Abel choisit sagement de ne pas réagir à sa première réponse, car il y avait une chance qu’elle ne l’ait lancée que par pure provocation. Même s’il y avait tout autant de chances que cela soit vrai. Oui, probablement, elle le détestait. Ou en tout cas une part d’elle détestait une part de lui, car réciproquement, c’était le cas pour Abel. En prendre conscience, puis choisir de l’accepter et de faire avec, de se concentrer sur ce qui les liait de positif, était un chemin loin d’être facile à prendre. Il en était là, il essayait de l’expliquer à Isobel, mais peut-être le détestait t-elle un peu plus qu’il ne la détestait. Il le comprit au ton contenu, préparant l’orage, qu’elle prenait pour énoncer une à une toutes ses fautes.

Il ne se sentit pas fier face à ce récit, qui le dépeignait comme un homme trompeur, insensible, cruel, même. Mais la réalité était tellement plus complexe que cette description, purement factuelle, encore une fois. Elle énonçait ce qu’il avait fait, mais elle ne pouvait pas parler de pourquoi il l’avait fait, ni de ce qu’il avait ressenti, parce qu’elle ne savait pas, visiblement. Il ne le lui avait pas laissé voir, il n’avait pas voulu, elle lui en avait ôté le courage. Quant à elle, elle n’avait pas cherché à comprendre. Elle s’était contentée d’interpréter, de la plus mauvaise façon, et de prendre ces interprétations comme des faits tout aussi vrais que le reste… C’était injuste pour lui. Mais il ne le releva pas, parce qu’il avait fait exactement la même chose quand elle était partie. Elle s’était enfuie, définitivement, il n’avait eu aucun moyen de savoir pourquoi, alors il en avait tiré ses propres conclusions, en tenant les plus noires qui lui venaient à l’esprit comme vraies. Tellement vraies que le soir où il l’avait enfin revue, pour la première fois, il lui avait jeté toute sa haine, tous ses reproches, toutes ses conclusions sur qui elle était vraiment selon lui, sur pourquoi elle était partie selon lui, sans lui laisser une chance de le démentir. En lui ôtant même toute envie de s’expliquer.

Elle avait raison, se dit t-il, soudainement frappé. Ils se faisaient exactement la même chose, l’un comme l’autre, avec des positions inversées. Mais pas volontairement.

Là était une nuance importante. Isobel était de toute évidence persuadée qu’il avait agi avec l’intention de lui faire du mal, de se venger, qu’il avait fait tout ça exprès, en ayant tout machiné à l’avance. Exactement comme, pendant des années, il s’était persuadé qu’elle l’avait trompé, manipulé, qu’il n’avait jamais compté pour elle, qu’elle avait machiné sa fuite pendant des mois, pour partir et mettre fin à leur histoire, presque théâtralement.

Il venait de lui infliger la même chose, sans le vouloir. Abel faisait face à une version de lui-même, un an plus tôt, impitoyable, accusateur, fermement campé sur ses positions. Il se souvenait, maintenant, il s’était d’autant plus accroché à sa rancoeur qu’Isobel n’avait rien fait pour le démentir, à l’époque, bien au contraire, elle avait enfoncé le clou. En d’autres termes, exactement ce qu’il avait fait la dernière fois à l’hôpital.

L’histoire se répétait, mais il n’était jamais bon qu’elle se répète trop de fois. Il y avait des limites à ce qu’ils pouvaient tous les deux supporter, ils étaient très clairement en train de les atteindre. Abel se savait face à sa seule chance de leur faire faire marche arrière.

« C’est vrai. Je t’ai fait la même chose, reconnut t-il, le regard agité. Isobel n’était peut-être pas capable de faire facilement preuve d’empathie, et lui non plus, ce n’était pas exactement son fort. Mais puisqu’ils venaient de se blesser de la même manière, l’un et l’autre, n’était-ce pas justement le moment où ils pouvaient le mieux se comprendre ? Encore fallait t-il le voir. Mais je ne l’ai pas voulu, Isobel, je ne t’ai pas manipulée, je te le jure, pas plus que tu ne l’as fait en partant ! Tu te souviens, l’an dernier, le même jour, quand on s’est revus ? Je t’avais accusée de mille choses, de m’avoir manipulé notamment, je t’avais jeté toute ma rancoeur à la figure, comme si j’avais tout compris sur toi, comme si je savais tout de tes motivations… Est-ce que tu t’étais sentie acculée, injustement jugée, profondément incomprise ? Parce que moi je me sens comme ça, depuis l’hôpital. Est-ce qu’on va laisser encore tout ça se répéter ? »

Rien dans son ton, ou son attitude, ne laissait voir des reproches. Il n’y avait que de la tristesse, de la lassitude, des regrets, aussi. Il la laissa méditer un temps là-dessus. Il n’avait pas envie de la perdre, et surtout, il n’avait pas envie de la perdre sur des malentendus. C’était tellement bête. Ils s’étaient aimés tellement fort dans leur jeunesse, ils avaient tout partagé. Puis, à un moment, ils avaient cessé de se comprendre. A un moment, ils s’étaient trop éloignés l’un de l’autre. D’abord, à cette période où les conflits entre covens grandissaient, et qu’on avait jugé utile d’envoyer les jeunes filles à Bâton Rouge, sous la protection familiale. Ils avaient treize ou quatorze ans, autrement dit, la période où on se construisait vraiment, où on se forgeait une opinion propre, détachée de celle des adultes, parfois volontairement contradictoire. Elle était revenue, après deux ans, ils s’étaient retrouvés en pensant être les mêmes, mais c’était faux. Il avait grandi, elle aussi, elle avait changé, elle avait vu autre chose que ce petit quartier où elle tournait en rond depuis sa naissance, elle était revenue avec de nouvelles envies, d’autres aspirations. Et il ne l’avait pas vu.

Dans le même temps, lui-même était parti en voyage avec des amis, à la fin du lycée. Il avait vu plus grand, plus large que ce qu’il connaissait déjà, cela lui avait ouvert l’esprit, montré de nouvelles perspectives. Il avait confirmé son projet d’étudier l’architecture, ailleurs, loin de la Nouvelle Orléans, et d’y rester, de vivre un peu dans d’autres endroits, plutôt que de revenir tous les jours chez lui, comme il l’avait fait toute sa scolarité. Ce faisant, il s’était éloigné d’Isobel, un peu plus. Il s’était tellement éloigné, qu’il avait été incapable de soupçonner son mal-être, de prévoir qu’elle allait s’enfuir.

Puis, cette brutale rupture entre eux, longue de seize années, impossible à effacer. Maintenant ils en étaient là, avec cette sensation d’être étrangers l’un à l’autre. Abel aurait pu se résigner, se dire que c’était définitivement fini, qu’ils ne pouvaient plus rien partager, tous les deux. Isobel se le disait peut-être. Mais il savait que c’était faux, car ces trois semaines passées ensemble ici le lui avaient prouvé. Il n’avait pas voulu l’accepter dans un premier temps, mais c’était là, ça s’était produit, c’était toujours là, car il était incapable de se détacher d’elle. Ils pouvaient retrouver ce qu’ils avaient, ils pouvaient peut-être même connaître des choses nouvelles, encore fallait t-il qu’ils en aient envie tous les deux. Et surtout, qu’ils règlent ce qu’ils n’avaient jamais pris le temps de régler.

« Ce n’est pas un jeu pour moi, je ne change pas d’avis comme si ça n’avait aucune importance, comme tu as l’air de le penser. Je n’ai jamais été indifférent à toi. Pas même quand je t’évitais, en septembre. Mon silence pouvait laisser croire le contraire, mais c’était loin d’être le cas. J’étais plutôt… vraiment perturbé par tout ce qui s’était passé entre nous, ici. Je n’ai pas su comment réagir envers toi à notre retour, parce que je ne savais pas où j’en étais. »

Il n’osa pas la toucher, alors qu’il aurait saisi ses mains s’il s’écoutait, juste pour se sentir un peu proche d’elle, pour qu’elle cesse de lui témoigner cette apparente indifférence. Alors il se contenta de s’approcher d’un pas.

« Ton départ m’a marqué, profondément, plus que ce dont j’avais déjà conscience. Je ne dis pas ça pour t’accuser, je te le dis parce que c’est pour ça que je me suis montré tellement changeant avec toi. Pas parce que je voulais te le faire payer, mais parce que… Allait t-il oser le dire ? Allait t-il trouver le courage ? Il ne se laissa pas réfléchir longtemps, il était fatigué de peser ses mots, de calculer ses approches. Il abandonna à Isobel ce qu’il avait au fond du coeur, avec une résignation libératrice. Je t’ai tellement aimée ! Tu étais un pilier pour moi, à l’époque, alors quand tu es partie, je me suis littéralement cassé la figure. C’était comme de courir dans le noir, ou de me retrouver enfermé dans un cauchemar perpétuel. A un moment, je dormais tellement mal que j’étais à peine capable de faire la différence entre éveil et sommeil. J’étais tout le temps d’une humeur détestable, j’ai arrêté de faire confiance aux gens, et il m’a fallu des années pour me reconstruire. J’ai peur de revivre ça, vraiment, ça a été la pire période de ma vie. J’ai peur de m’attacher encore à toi, puis que tu t’en ailles à nouveau et que ça me détruise définitivement. »

Il s’arrêta, avant sa voix ne trahisse son émotion. Il n’avait pas forcément prévu de se livrer autant, elle le poussait dans ces derniers retranchements, alors il espérait vraiment avoir réussi à la toucher cette fois. Il la cherchait du regard, un peu troublé par ses propres aveux, anxieux de la façon dont elle allait y réagir.

« M’éloigner de toi, c’était instinctif comme réaction, sur le coup, c’était comme une sorte d’auto-défense, avoua t-il, un peu penaud. Je n’ai même pas osé te l’expliquer, j’avais l’impression que ça m’exposerait trop. Exactement comme cela l’exposait maintenant, il se sentait presque nu face à elle, après avoir révélé des choses qu’il ne disait à personne, qu’il se disait à peine à lui-même. Et je ne savais pas vraiment ce que je voulais. J’ai eu tout le temps d’y réfléchir, depuis, j’ai compris plein de choses. »

Il s’approcha encore, parce qu’il avait l’impression qu’il pouvait, qu’elle l’écoutait.

« La première, c’est que je ne suis sans doute pas capable de te pardonner, ou pas tout de suite en tout cas, j’ai été trop marqué. La deuxième, c’est que je crois que je peux faire avec, je veux faire avec. Parce que, troisième chose, j’ai déjà réussi à le faire, quand on était ensemble ici, en septembre. C’était de très bons moments où je me sentais bien, j’étais content de retrouver ça.
Il n’osait toujours pas avoir de geste envers elle, mais probablement que son regard le faisait pour elle, comme une légère caresse. C’est ça que je veux avoir avec toi, j’en accepte les risques. Et je suis désolé d’avoir mis une plombe à m’en rendre compte. »

Maintenant, la question qui l'emplissait d'appréhension était : qu'en était t-il d'elle ?


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Isobel ressentit une certaine satisfaction après sa démonstration : Abel reconnaissait qu’il avait agi pour reproduire les actes du passé. Elle avait raison. Elle se sentait confortée dans son idée de s’éloigner de lui pour fuir ce cercle vicieux et surtout, pour fuir les blessures qu’il lui avait infligées. C’était le bilan de cette histoire. Elle voulait passer à autre chose. Ou plus qu’elle ne voulait, elle en avait désespérément besoin : elle ne supportait plus tout cela. Elle avait trop perdu dans cette relation et elle savait que, malgré cela, elle avait encore à perdre. Du moins, c’était ce qu’elle pensait avant qu’Abel ne reprenne la parole. Une nouvelle fois, et sans qu’elle ne s’y attende, il vint chambouler ses résolutions et ses certitudes. Elle recula, dans une futile tentative de fuite, dans un geste inconscient pour se protéger un peu mieux des répercutions de cette conversation, qui pouvaient s’avérer désastreuses.

Il lui jurait qu’il ne l’avait pas fait exprès, que rien n’était prémédité alors qu’elle en avait été persuadée tant tout s’était enchaîné avec une précision de métronome. Elle avait été convaincue qu’il l’avait manipulée, pour arriver à ses fins, pour obtenir une vengeance réparatrice pour ses erreurs d’il y a dix-sept maintenant. Cela avait été plus facile pour elle également, de rejeter tout sur Abel, d’en faire le grand méchant de l’histoire. C’était plus facile de se détourner, plus facile de se protéger. Parce que lorsqu’il lui parlait ainsi, lorsqu’il était avec elle l’ami qu’elle avait connu, la personne qu’elle avait estimée et appréciée, il était plus ardu de lui tourner le dos. Pourtant, elle ressentait comme une impérieuse nécessité de le faire, avant qu’il ne soit trop tard, avant qu’elle ne le regrette de nouveau. Un pessimisme doucereux avait ancré ses griffes en elle, la persuadant que rien ne pourrait aller, que jamais ils ne pourraient se sortir de tout cela, de ce marasme de violence. Cette latence était plus douce que ne le serait un nouvel espoir déçu. Mais ce soir, dans cette ruelle aux éclats de lumière orange, elle ne parvenait pas à se fermer à lui et à la repousser encore, à la repousser avec la fermeté nécessaire comme les dernières fois. Les mots d’Abel trouvaient écho en elle, malheureusement.

Évidemment qu’elle se souvenait de ce qu’elle avait ressenti l’année dernière, au même anniversaire, lorsqu’il s’était présenté devant elle, avec brusquerie, avec rage. Avec haine. Une violente angoisse, une rancoeur épaisse, des griefs oubliés et surtout, un tempétueux chagrin. Tout ces sentiments s’étaient fracassés en elle, s’étaient échoués et elle avait été incapable de gérer la situation, ne trouvant de recours que dans le mensonge pour le tenir éloigné d’elle. Avec le recul, c’était risible. Abel faisait toujours ce qu’il lui plaisait, peu importait ce qu’elle en pensait. Oui, elle s’était sentie acculée, incomprise, jugée. Elle s’était retrouvée démunie devant le déluge de colère qu'il avait déversé sur elle et elle n’avait même pas cherché à se justifier, persuadée qu’elle ne serait jamais entendue. Cette altercation avait brisé quelque chose. Elle avait eu l’impression de vivre la véritable fin de leur histoire, elle avait vu le souvenir tendre et chéri de cette amitié exploser sous les coups d’Abel. C’était cela, qu’il avait l’impression de vivre aussi ? Une partie d’elle ne pouvait s’empêcher de protester, de penser qu’il avait cherché tout cela, ce retour de bâton. L’autre, venue de plus loin, connaissait ce ressenti. Est-ce qu’elle était devenue ce qu’elle avait fui pendant des mois ? Mais lui avait toujours semblé si solide face à elle, imperturbable presque, pendant qu’elle tempêtait, criait, s’écroulait. Elle peinait à croire qu'il puisse véritablement ressentir la même chose qu’elle durant cette longue période. Elle en était venue à demander de l’aide à Roy, à faire du mal à Abel. Or ses mots étaient justes. Elle avait ressenti tout cela face à lui, il y a un an et à l’hôpital lorsqu’il lui avait de nouveau reproché sa fugue. À quoi bon s’époumoner dans le vide ? Ainsi, c’était donc cela ? Ils reproduisaient véritablement les mêmes cycles, les mêmes altercations chaotiques sans parvenir à s’en sortir ? Étaient-ils dans le fond si semblables pour qu’ils ne puissent pas échanger sainement ?

Les bras d’Isobel se détachèrent. Elle soutint le regard d’Abel, son coeur galopant dans sa poitrine, tendue jusqu’à ses muscles les plus profonds. Quelque chose lui disait de fuir, devant ce constat. Ils ne feraient que se blesser mutuellement encore et encore. Et elle restait. Encore et encore. Il lui livrait enfin les mots qu’elle avait espéré entendre durant des semaines, il lui donnait ce qu’elle avait tant attendu, au moment où elle ne voulait plus l’écouter. Ce n’était pas un jeu. Il n’était pas indifférent. Toutes les cartes déployées par Isobel étaient soufflées peu à peu. Elle aurait pu faire le choix de ne pas le croire, de s’obstiner, de se dire même que c’était la suite de son plan mais elle n’y croyait pas elle-même. Une aura de sincérité se dégageait d’Abel, elle le sentait. C’était tout simplement la vérité, cette fois-ci et elle devrait composer avec. Plus que la compréhension des derniers mois, Abel lui apportait des éléments qui remontaient à bien plus loin, des choses qu’ils auraient dû se dire bien avant, au lieu de penser qu’ils avaient mis derrière eux sa fugue, comme si c’était facile. Ils avaient été naÏfs, optimistes, stupides ou les trois à la fois. Lorsque Abel fit un pas vers elle, elle ne recula pas, ses yeux noirs se levant pour continuer à le regarder en face.

Ce qu’il lui avoua, sur les conséquences de sa fugue, Isobel n’aurait pas pu l’imaginer. Parce qu’elle ne l’avait pas ressenti de cette manière à l’époque, parce qu’elle n’avait pas eu l’impression que son départ pouvait avoir un tel effet sur lui. Même lorsqu’ils s’étaient brièvement retrouvés en septembre, il ne lui avait pas dit tout cela. Je t’ai tellement aimée ! Ces quelques mots marquèrent Isobel plus que de raison, laissant derrière eux une profonde brèche dans un solide mur de conviction. Une pérenne culpabilité s’y engouffra, son coeur manqua un battement et elle sentit sa bien-aimée distance fondre comme neige au soleil. Chaque phrase d’Abel lui fit une peine incommensurable. Elle l’avait aimé aussi, elle l’avait aimé si fort qu’elle en avait été marquée toute sa vie. Elle n’avait jamais voulu lui faire autant de mal, jamais. Elle serait revenue cent fois si elle avait su. Même maintenant : si elle l’avait pu, elle aurait changé les choses. Une sincère tristesse s’installa en elle devant les aveux d’Abel et, comme si dix-sept ans ne s’étaient jamais écoulés, elle se sentit profondément désolée pour lui, tellement désolée, tellement coupable, tellement triste. Elle réalisa ce qu’elle n’avait jamais réalisé jusque là, elle réalisa qu’elle n’avait pas pris la pleine mesure des conséquences de sa fugue, alors qu’elle pensait l’avoir fait, forcée. Isobel réalisa son erreur, sa terrible erreur de jugement qui l’avait intimement persuadée que son départ n’aurait pas plus de conséquences que cela sur son entourage. Entendre la peine d’Abel lui brisa le coeur, un peu plus, et ce qu’il finit par ajouter fut de trop. Son château de cartes s’écroula, le montage qu’elle s’était fait dans son esprit s’écroula et le malentendu des derniers mois explosa.

- Je suis tellement désolée Abel, je ne voulais pas, je suis désolée…

Elle n’avait jamais voulu lui faire tant de peine, jamais. Elle était partie en étant heureuse de faire un pied de nez à ses tantes, à sa mère, à tous ces adultes qui ne l’avaient pas aidée. Elle était partie malheureuse de laisser derrière elle Michelle, son grand-père, ses cousins, Abel. Elle pensait qu’ils s’en remettraient vite. Ils s'en étaient tous remis. Sauf lui. Elle n’aurait jamais pu le prévoir. Elle n’aurait jamais pu le croire. Les excuses qu’elle lui présenta étaient profondément sincères et sa culpabilité, son chagrin, son regret transparurent dans sa voix et dans l’émotion de son regard, qu’elle ne chercha pas à dissimuler pour une fois. Tout s’était écroulé, ses résolutions, ses raisonnements, ses décisions. Abel la laissait démunie, envahie de sentiments qu’elle ne parvenait pas à contrôler, avec tellement d’informations qu’elle n’arrivait pas à tout gérer en même temps. Son esprit était un ressac d’idées, d’envies, de ressentis. La seule chose qu’elle parvenait à faire, c’était soutenir son regard, incapable d’exprimer quoi que ce soit de tangible. Elle était perdue. Elle avait l’impression d’enfin comprendre ce qui s’était déroulé ces derniers mois et elle ne savait pas quoi en penser. Elle avait besoin de temps, c’était la seule certitude que son esprit ébahi parvenait à formuler. Elle avait besoin de prendre du recul. Mais Abel semblait lancé, comme animé d’une volonté de tout dire avant qu'elle ne s’enfuit de nouveau et il prit de nouveau la parole. Il s’approcha d’elle et Isobel retint son souffle.

Il voulait faire avec. Faire avec leur passé, leur situation. Il voulait avoir quelque chose avec elle, comme en septembre. Mais à ce moment-là, ils avaient partagé deux choses très différentes. Le regard appuyé d’Abel ne l’aidait pas à comprendre de laquelle il parlait. Dans le fond, ce n’était pas le plus important, tout simplement parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle voulait elle. Avant qu’elle ne s’arrête pour le saluer, elle était persuadée de détenir la bonne solution et maintenant, ce déferlement d’informations et de sentiments nouveaux la laissaient interdite. Isobel ne savait plus ce qu’elle voulait. Fuir, passer à autre chose, écouter sa prudente méfiance et faire sa vie sans Abel et ses perturbations, Abel et ses bouleversements ou laisser gagner l’autre partie d’elle, celle qui était touchée et mourrait d’envie de le suivre sur ce chemin là ? Elle ne savait pas. Elle était incapable de savoir.

- Je ne sais pas quoi te dire, souffla-t-elle honnêtement, c’est trop soudain, je…

Sa main s’était levée spontanément pour le toucher, guidée par quelque chose qu’elle n’assumait que trop peu. Elle retomba immédiatement en avisant des silhouettes familières qui descendaient lentement les escaliers. Sa grande-tante Agnès, sa fille, Catherine, une prêtresse et plusieurs autres femmes de la famille rejoignaient le feu d’artifices par des chemins de traverse, comme eux. Ils n’étaient pas seuls au monde, même si elle en avait eu l’impression au vu des minutes qui venaient de s’écouler. Ils avaient été vus, cela était évident au vu de la manière dont ils étaient regardés. Isobel baissa la tête, bouleversée - mais pas par la présence de sa famille - incapable de prononcer un mot pour eux. Sa voix l’aurait trahie. Aucun ne fit de commentaire mais leur passage s’effectua dans un long silence alors qu’elle fixait les pavés inégaux entre Abel et elle. Lorsqu’ils disparurent en tournant à droite au bout de la ruelle, Isobel n’avait pas de réponse à ses questions. Elle n’avait pas de réponse à la question muette d’Abel non plus. Mais elle savait de quoi elle voulait parler.

- Je suis vraiment désolée de t’avoir fait autant de mal, Abel. Je… Je ne pensais pas. Je te le promets, je ne pensais pas que…

Qu’il l’aimait autant à l’époque. Qu’il l’aimait tout court.

- Tu n’étais plus là, lança-t-elle nerveusement, chamboulée. Tu étais là physiquement, de temps en temps, oui mais tu [ï]n’étais plus là[/i]. Tu avais la tête ailleurs, tu… Tu te construisais une vie et tu choisissais de la faire ailleurs alors que moi, j’étais juste coincée là et tu…

[ï]avait cette nouvelle vie, ces nouveaux amis.[/i] Elle lui avait déjà dit. Cela ne suffisait pas à exprimer le désarroi et le profond abandon qu’elle ressentait alors.

- J’étais toute seule. Pas en apparence mais… Je n’avais personne, ou je croyais n’avoir personne. Pas ma mère, mon grand-père travaillait beaucoup et il… Même au sein du coven, quand ma mère finissait ivre morte sur le tapis, personne ne s’en est jamais vraiment soucié, de moi. Il n’y avait que toi et puis, un jour, je suis revenue de Bâton-Rouge et tu n’étais plus vraiment là… Tu revenais un week-end de temps en temps et tu me parlais de tes projets, de ce que tu ferais, de tes études et… Elle sentait que sa voix tremblait, ses mains aussi et que ses yeux s’humidifiaient sans qu’elle puisse y faire quoi que ce soit. Et j’avais besoin de toi. Pas un week-end de temps en temps mais j’avais besoin de toi et tu… tu ne pouvais pas, parce que tu faisais ta vie ailleurs et j’étais contente pour toi parce que, parce que tu le méritais et ça te rendait heureux et… j’avais pas le droit de te demander le contraire. Mais j’étais malheureuse et rien n’allait… j’étais coincée là, toute seule, sans perspectives et j’étais en train de te perdre toi et… T’étais mon meilleur ami. J’avais besoin de toi et j’étais juste là, à attendre, à t’attendre alors que toi, tu avais d’autres choses à faire et c’était normal mais c’est juste que… J’avais que toi. Et tu avançais sans nous, sans moi, et je… je supportais pas d’être juste réduite aux week-end de temps en temps, quand tu avais un peu de temps et un jour, ça serait juste pour les fêtes de Noël et les vacances et un jour, on s’enverrait juste une carte tu vois ? Elle se tordait les mains nerveusement, papillonnant trop rapidement des yeux. Et moi je mourrais ici et… Je pouvais pas. Mais, je me disais, « c’est pas grave » parce que, parce que tu vois, toi, t’étais heureux et moi… j’avais besoin de mon meilleur ami.

Cet ancien torrent de chagrin, si familier, la laissait hoquetante, le coeur serré, avec l’impression que sa poitrine allait exploser de ces ressentis si longtemps enfermés.

- Et j’avais pas été assez bien pour te retenir à la Nouvelle-Orléans après le lycée et… J’étais pas assez bien pour personne ici, pas pour ma mère, jamais pour ma mère ou pour mes tantes, et je voulais juste être bien pour quelqu’un, un jour. Elle avait une boule qui grossissait dans la gorge. Et puis tu es revenu et on est revenus ici, en septembre, on a parlé, on a… On a été amis, un peu, et j’étais contente moi aussi et j’étais bien et je pensais qu’on pourrait continuer... Mais y’a eu toute cette histoire et soudain, j’étais de nouveau plus assez bien, de nouveau celle qui attendait, bêtement et y’a eu Madison et t’étais avec Madison et c’était pareil, comme y’a seize ans, tu vois ?

L’aveu était honteux et elle baissa la tête, incapable de conclure sur quelque chose qui aurait pu rattraper ce déluge. Elle avait enterré cela si profondément qu’elle avait pensé être passée à autre chose, qu’elle s’était convaincue qu’elle était passée à autre chose mais c’était là, prêt à ressurgir à n’importe quel moment. Cela n’avait pas manqué et Abel avait tout réveillé, rappelant à elle la gamine un peu perdue qu’elle avait, dans son esprit, chassée au loin.


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Elle s’était déjà excusée auprès de lui, quelques mois plus tôt, et il avait donné de la foi à ses paroles. Mais celles qu’elle lui présentait maintenant relevaient d’un tout autre degré de sincérité. Il la sentit véritablement bouleversée, comme si elle ressentait enfin sa peine, et cela le chamboula à son tour. Il se permit d’approcher, parce que cette fois, il sentit qu’elle ne le repousserait pas. Il lui avait livré ses émotions les plus profondes, les plus secrètes, il n’aurait pas pu dire mieux. C’était ses dernières cartes. Après cela, soit elle acceptait de se livrer à son tour, soit elle le repoussait à nouveau, définitivement, en lui disant que c’était trop tard. Les deux étaient possibles, il en était conscient, et cela serrait son estomac d’appréhension.

Il fut suspendu à sa première réponse, qu’elle ne termina pas, qu’elle aurait voulu accompagner d’un geste vers lui, il le vit, mais il ne sut jamais ce qu’elle comptait faire. Poser sa main sur son bras ? Effleurer son visage ? Ils étaient assez proches pour que tout soit possible. Les femmes qui prirent la ruelle ne s’y trompèrent pas non plus, vu les regards de biais qu’elles leur lançaient. Abel reconnut l’une des tantes d’Isobel, et se sentit gêné sous son regard. Il ne recula pas pour autant, on les avait vus de toute façon, faire un bond en arrière aurait rendu la situation encore plus louche. Pendant ce temps de silence forcé, qui lui parut interminable, Abel baissa les yeux sur ses pieds, plongé dans ses réflexions. Elle ne savait pas, disait t-elle, c’était trop soudain. Il le concevait tout à fait, il était prêt à lui laisser du temps. Il était déjà content d’avoir réussi à ébranler ses convictions. Elle ne savait pas, donc il la faisait douter. Donc tout n’était pas perdu.

Il releva des yeux tristes sur elle quand elle reprit la parole, parce qu’ils évoquaient des souvenirs difficiles pour lui, il voyait qu’elle en était réellement peinée, et cela le peinait à son tour. Un an plus tôt, il aurait plutôt ressenti de la satisfaction à la voir le prier d’excuses. Maintenant, son ressenti était différent. Il sentait que cela apaisait un peu quelque chose en lui, pansait quelques plaies ouvertes, mais il en était attristé aussi. C’était plutôt rassurant, cela montrait qu’il était capable d’empathie pour elle, qu’il n’était pas fier de lui faire de la peine.

Et il ne ressentit que davantage de peine à l’écouter se confier à son tour. Il fut d’abord surpris de la voir entamer ce qui ressemblait à des explications. Il s’attendait plutôt à ce qu’elle lui dise qu’elle allait réfléchir à tout ça, revenir vers lui plus tard, il l’aurait accepté. Elle s’était sentie seule, désespérément, depuis son retour de Bâton-Rouge. Elle lui en avait déjà parlé, mais pas en ces termes, et à l’époque, il n’y avait pas accordé beaucoup de crédit, il lui avait semblé que tout ceci n’était que des excuses pratiques pour expliquer son geste. A l’époque, il n’avait pas envie de croire qu’il avait une quelconque responsabilité dans sa fuite.

Il en avait une, et pas des moindres. Isobel avait toujours eu des relations compliquées avec sa famille. Elle aurait sûrement pu s’accommoder du sentiment de ne pas assez compter pour eux… tant que la seule personne dont elle avait toujours obtenu du soutien ne l’abandonnait pas non plus. Abel sentit quelque chose en lui se glacer à la perspective que, s’il avait été plus présent pour elle à ce moment-là, peut-être ne serait t-elle jamais partie. Il se souvenait qu’elle lui en voulait, un peu, il le sentait, qu’elle n’était pas contente de le savoir si loin, de le voir si peu. Mais il n’avait pas pris ça au sérieux, il avait cru qu’elle s’habituerait. Pas que cela creuserait peu à peu un immense gouffre de solitude en elle. Encore moins qu’elle en viendrait à douter même de toute l’affection qu’il avait pour elle.

Et dire que tout cela partait probablement d’une simple divergence de caractère entre eux ! Abel aussi était attristé de la voir moins souvent, mais il avait foi en leur amitié, jamais il ne se serait douté qu’elle en serait si durement impactée par son éloignement. N’avaient-ils pas déjà surmonté la distance, quand elle avait été évacuée à Bâton Rouge plusieurs années ? C’était difficile, cela faisait naître des frustrations, mais ils s’en étaient accommodés, et s’étaient retrouvés comme des meilleurs amis à son retour. Il n’avait pas ressenti le manque de la même façon qu’elle, il était assez optimiste à l’époque, content de pouvoir s’épanouir dans des études qu’il lui plaisait, content d’avoir ces quelques moments avec elle, il n’avait pas forcément besoin de plus. Cela signifiait pas qu’il l’aimait moins, bien au contraire, c’était à ce moment-là qu’il s’était rendu compte de ses sentiments pour elle. Mais il avait foi en eux deux.

Abel avait simplement eu plus de chance qu’elle. Il avait grandi aimé par ses deux parents, entouré par une famille soudée. Il s’était fait des amis au lycée, à l’université. Alors il pouvait forcément aborder avec plus de sérénité toutes ses relations, même les plus dépendantes affectivement, comme celle qu’il avait avec Isobel. Elle n’avait pas eu cette chance, Abel s’en rappelait en l’écoutant. Elle avait grandi frustrée de voir son destin tout tracé au sein du coven et ses autres perspectives d’avenir très limitées, peu entourée, profondément marquée par une mère absente. A un moment, il avait probablement été le seul sur qui elle pouvait vraiment compter, avec Michelle peut-être. Mais Michelle connaissait le même genre de vie qu’elle, alors que lui, il incarnait toutes ces autres possibilités qu’elle ne pourrait jamais atteindre. Il y avait toujours eu une espèce de petite jalousie entre eux, parce que lui souhaitait être reconnu dans son coven et pratiquer leur magie, quand elle rêvait de plus de liberté. Il s’était détaché de ce rêve d’enfance, parce qu’il en avait trouvé un autre. Pas elle, elle n’avait pas eu cette chance non plus. Dans son discours entrecoupé, Abel comprit qu’elle l’avait envié, en plus de lui en avoir voulu de ne pas être assez présent pour elle.

Il la sentait au bord des larmes maintenant, et n’osait rien faire, tant qu’elle vidait toujours son sac. Il était paralysé par cette souffrance au creux de son regard, cette émotion difficilement contenue dans sa voix, cette élocution un peu maladroite qui lui rappelait l’adolescente qu’elle avait été. Elle lui asséna le coup de grâce en lui déclarant que toute cette histoire avec Madison avait réveillé ces vieux démons en elle, ceux qui lui faisaient croire qu’elle n’était pas assez bien, que personne ne l’aimait assez, encore une fois. Il n’aurait jamais pu imaginer qu’il avait provoqué une telle chose, il avait cru qu’elle était en colère contre lui, blessée parce qu’il agissait comme si rien ne s’était passé entre eux, ici. Abel se sentit stupide. Elle lui en avait voulu avec tellement de violence qu’il aurait pu se douter qu’il y avait autre chose.

Touché à son tour, il ne trouva pas quoi dire tout de suite, il ne savait pas. Il avait juste envie de la réconforter, alors cette fois il lui prit le poignet, pour l’attirer contre lui. Tant pis pour les gens qui pourraient passer dans la ruelle et les voir, ils n’étaient plus à cela près, maintenant… Il l’entoura de ses bras, toute son attention focalisée sur elle. Si elle voulait pleurer, elle pouvait, il ne regardait pas, il ne dirait rien. Il se contenterait de la serrer fort contre lui.

« Je… suis désolé aussi, Isobel. Sa voix était un peu rauque, alors il l’éclaircit. Je t’ai fait beaucoup de mal, je comprendrais si tu préfères t’éloigner de moi, maintenant. »

Mais il se contredisait dans ses propres mots, parce que son étreinte semblait plutôt suggérer qu’il avait envie de la retenir, de tout son coeur. Même quand elle était juchée sur ses talons, il était assez grand pour pouvoir poser son menton sur le sommet de son crâne, ce qu’il fit, doucement. Ses yeux se perdirent derrière elle, vers le haut de l’escalier, qu’il ne regardait pas vraiment.  

« Je n’avais aucune idée à l’époque que tu souffrais comme ça, sinon j’aurais trouvé un moyen de revenir plus souvent, ou n’importe quoi d’autre pour te rendre plus heureuse. Jamais je ne me serai résolu à ne t’envoyer qu’une carte de Noël de temps en temps, même avec la distance, tu restais… Il prit une inspiration. Sa meilleure amie, oui, mais ce n’était pas suffisant à qualifier ce qu’elle était. Une des personnes les plus importantes pour moi. »

C’était probablement trop tard pour dire ça, mais il le disait quand même, en espérant que cela aiderait toutes ces insécurités, qu’elle avait connues par sa faute, à cicatriser. Ce n’était pas plus mal qu’elle ne voie pas son visage non plus, ce n’était pas le genre de déclaration après laquelle il était facile de soutenir son regard. Elle était toujours importante pour lui, mais il n’osa pas le dire. Il avait déjà franchi quelques limites, ou en tout cas, largement flirté avec. Ce qu’il avait cherché avec cette discussion, c’était qu’ils s’ouvrent l’un à l’autre, qu’il saisisse sa dernière chance de la faire changer d’avis sur lui. Il lui semblait qu’il avait atteint cet objectif et il devait s’en contenter. S’il allait trop loin… Eh bien, il risquait de se mettre dans une situation sacrément délicate avec Isaac. Alors il rompit leur étreinte, doucement, lui rendit un regard.

« Je construisais ma vie de mon côté à l’époque, c’est vrai, reconnut t-il en reprenant les mots. C’est bien que tu aies aussi construit la tienne. Il n’irait pas jusqu’à dire qu’il était content qu’elle se soit enfuie pour le faire, mais maintenant, il comprenait beaucoup plus pourquoi elle avait pris cette décision. C’était un pas essentiel à faire, s’il voulait un jour lui pardonner vraiment. J’apprécie que tu m’aies avoué tout ça. »

Il allait ajouter qu’il était encore désolé pour toute cette histoire, qu’il n’attendait pas forcément de réponse tout de suite si elle voulait réfléchir, mais un bruit assourdissant éclata dans le ciel, au loin, éclatant leur petite bulle au passage. Eh bien, leur conversation avait été plus longue qu’il ne le pensait, ils venaient de rater les feux d’artifices… Quoiqu’ils pouvaient les apercevoir, un peu, ceux qui montaient assez haut. Abel se tut face au spectacle, grimpant quelques marches à reculons pour mieux le voir. Et voilà, ils entamaient une nouvelle année, qu’il espérait meilleure que celle-ci qui s’était terminé dans de multiples catastrophes, il fallait dire. Il se tourna vers Isobel avec l’intention de lui souhaiter une bonne année, mais quelque chose qu’il avait oublié lui revint en tête et le fit légèrement sourire, dès lors qu’il se rendit compte qu’ils étaient le premier janvier.

« J’ai quelques secondes de retard, mais bon anniversaire. »



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Isobel ne lutta pas lorsque la main d’Abel se referma sur son poignet pour l’attirer contre lui. Elle se laissa emporter dans l’étreinte, comme pour y étouffer son chagrin, pour atténuer ces plaies jamais vraiment refermées. Elle avait cru qu’avec le temps, la distance, tout passait mais elle s’était trompée : il avait suffit d’une fois pour que tout se rouvre et pour qu’elle se retrouve dans la même situation qu’il y a dix-sept ans, esseulée et abandonnée. Les bras d’Abel l’entourèrent et elle le serra fort en retour, fermant les yeux avec la même ardeur. La tête contre son torse, elle entendait son coeur et elle se réchauffa un peu contre lui. Elle n’avait même pas réalisé qu’elle avait froid avant. Elle entendit ses excuses au dessus de sa tête mais elle garda le silence, persuadée d’éclater en sanglots si jamais elle ouvrait la bouche. Elle mit toute son énergie à se calmer, à essayer d’apaiser les battements furieux de son coeur à elle, à rendormir les blessures convoquées. Et, étonnamment, être contre Abel l’aidait à s’adoucir, à respirer plus normalement, elle qui avait passé son temps à le fuir ces derniers mois. Il avait déclenché tant de colère chez elle qu’elle était surprise de trouver un peu de calme dans cette étreinte.

Alors elle ne se détacha pas de lui lorsqu'il affirma qu’il comprendrait, si elle voulait s’éloigner. C’était sûrement la meilleure solution, lui soufflait son cerveau. La plus raisonnable, pour tous les deux. Cette discussion avait été houleuse mais elle savait qu’elle serait bénéfique… pour quelques semaines. Ils avaient déjà tenté les choses en septembre et le résultat n’avait pas été glorieux. Pourtant, elle avait au fond d’elle la conviction que les choses étaient encore différentes, cette fois-ci. Ces dernières semaines, ils avaient libéré beaucoup de choses, des choses qu’ils n’avaient pas dites auparavant et pour la première fois, ils s’étaient vraiment ouverts l’un à l’autre. Elle venait de lui dire ce qu’elle n’avait jamais osé lui dire, même en septembre, ce qu’elle n’avait jamais dit à personne. Elle savait également qu’il avait fait un pas vers elle en lui révélant ce qui s’était vraiment passé après son départ, alors qu’elle était en colère contre luI. Il avait pris un risque. Elle aurait pu le repousser, encore. Elle aurait dû. Elle le serra un peu plus fort contre elle. Elle sentit son menton se poser sur le haut de sa tête et elle noua ses mains derrière son dos, en essayant d’arrêter de penser pour quelques secondes. Oui, sûrement qu’il valait mieux pour les deux qu’ils arrêtent là, qu’ils restent de bonnes connaissances, d’anciens amis. Mais blottie contre Abel, elle n’en n’avait pas vraiment envie. Elle y avait cru, en septembre, elle y avait cru de toutes ses forces. Elle avait été persuadée qu’ils allaient pouvoir recommencer quelque chose. Quand il l’avait rejetée, elle avait annihilé tout cet espoir pour ne plus se brûler, encore. Installée dans ses bras dans cette ruelle, une seule question se posait : à quel moment avait-elle basculé, encore ?

- Je ne l’ai jamais vraiment dit, murmura-t-elle sans ouvrir les yeux lorsqu’il reconnut qu’il n’avait aucune idée de sa souffrance à l’époque. Sauf dans une lettre, plus tard, qu’elle n’avait jamais envoyée. Et quand tu étais là, je voulais en profiter, je ne voulais pas nous lancer dans une discussion pénible…

Plus les mois étaient passés, moins elle s’était sentie légitime à exiger de lui plus d’attention, lui qui s’épanouissait tant ailleurs. Et puis un jour, après une déception banale, un week-end annulé alors qu’elle avait attendu depuis des semaines, elle avait basculé. Elle avait compris, peut-être à tort, qu’elle tenait bien plus à Abel qu’il ne tenait à elle. Elle avait passé la porte qui lui avait permis de partir en étant persuadée qu’elle ne lui manquerait pas. Elle regrettait. Elle ne regrettait pas sa vie actuelle, ce qu’elle avait accompli mais elle regrettait de n’avoir pas compris qu’elle était dans l’erreur. Elle regrettait de l’avoir perdu, de lui avoir fait du mal, elle regrettait que leur relation ait dû éclater sur l’autel de ses espoirs. Peut-être aurait-elle dû parler, sûrement même. Il lui assurait qu’il aurait fait les choses autrement et, pour une fois, elle le crut sans remettre les choses en question. Même à l’époque, même dans les moments où elle était si en colère contre lui, elle savait déjà qu’il ne le faisait pas exprès. C’était ainsi.

Elle trouva un étrange réconfort dans les mots d’Abel, « tu restais… Une des personnes les plus importantes pour moi. » Comme si, quelque part, cela apaisait les souvenirs déchirants de cette époque, de longues heures passées le vendredi soir sur le muret devant chez ses parents, à attendre de voir s’il allait rentrer, les fêtes manquées, tous les moments où elle avait claqué la porte de chez elle pour ne trouver personne chez qui se réfugier. Il répara, sûrement sans le savoir, sans le vouloir, des événements qu’il ignorait même avoir manqués. Elle trouva un écho à ce qu’elle ressentait à l’époque, un équilibre de la balance : il était la personne la plus importante pour elle alors. Elle aimait son grand-père, elle aimait ses cousins, elle avait aimé Michelle mais surtout, elle avait aimé Abel. Du jour où ils s’étaient rencontrés, elle ne s’en souvenait même plus, à des années après sa fuite. Encore maintenant, malgré elle. Sinon elle ne serait pas là. Isobel avait de la volonté, Isobel était rancunière mais elle était là, encore, dans les bras d’Abel après avoir essayé de toutes ses forces de le repousser. Elle n’aurait pas été tant blessée si elle s’en fichait. Il n’aurait pas tant compté. Au final, même son esprit lui hurlait de fuir, pourrait-elle tenir cette résolution ? Jusque là, elle avait eu sa colère pour s’y accrocher, pour construire un mur salvateur entre eux mais si elle n’avait plus cela, comment faire ? Elle n’avait même plus envie de le lâcher. Elle était désarmée à ce point là. Oui, s’éloigner était sûrement la solution la plus raisonnable mais… Était-elle raisonnable ? Ses mains se resserrent infiniment sur sa chemise, quelques éclats de secondes, au moment où il se détacha d’elle. Un réflexe. Un lapsus. Non, elle n’était pas raisonnable.

- Merci.

Elle n’aurait pas dû le remercier pour cette simple constatation sur la construction de sa propre vie, qui avait été nécessaire pour elle, mais elle savait qu’Abel faisait un effort. Il reconnaissait que quelque chose de bien était sorti de cette fuite, de ce chaos engendré et c’était un pas vers elle. Pour la première fois, elle sentit qu’il comprenait un peu, qu’il était sincère. Pour la première fois depuis un an, elle se sentit vraiment comprise.

- J’apprécie que tu aies légèrement insisté pour me parler, lança-t-elle en reprenant volontairement sa formulation, comme pour alléger un peu l’atmosphère.

Elle avait rapidement passé sa main sous ses yeux, pour y chasser les dernières traces de larmes, en espérant que le noir de ses cils n’ait pas coulé. Un bruit sourd lui fit lever la tête et elle aperçut un éclat de lumière dans le ciel, signe que le feu d’artifice avait commencé. Elle ne songeait pas le rater, elle qui était ravie de le revoir… Elle monta machinalement quelques marches, une plus haute que celle d’Abel pour apercevoir les fusées qui éclataient au plus haut. Elle tira sur les bords de son manteau pour se réchauffer un peu. La voix d’Abel lui fit baisser la tête et la fit sourire un peu.

- Toujours le sens du timing, toi, non ?

Mais la chaleur de son sourire parlait pour elle. L’année dernière, elle avait passé un anniversaire désastreux. Elle ne dirait pas que celui-ci était bien mais… Il y avait un peu de progrès. Elle descendit sa marche pour se retrouver à côté d’Abel, leurs manches s’effleurant.

- Je pensais ce que je t’ai dis en septembre, Abel. J’ai vraiment envie qu’on soit amis. Tu sais… Tu m’as un peu manqué, dans le fond. On pourrait… aller boire des cafés de temps en temps. Ou manger des beignets. Je pourrais te présenter mon chat, et ça, c’est un rare privilège.

Isobel n'était pas raisonnable. Elle avait besoin de suivre cette impulsion, sinon elle le regretterait. Elle était prête à prendre le risque, une nouvelle fois. Après tout... Elle avait toujours bâti sa vie comme cela.


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Abel fut surpris de la force avec laquelle Isobel répondit à son étreinte, comme si elle cherchait à se fondre dans ses bras. Timidement, il caressa le haut de son dos, pour lui offrir un peu de réconfort. Ce long câlin salvateur lui fit du bien aussi, il se sentit rasséréné, soulagé qu’ils aient enfin réussi à communiquer, tous les deux. Elle lui expliqua qu’elle n’avait pas voulu, pas osé lui parler à l’époque, pour ne pas gâcher leurs moments, et il ne dit rien, l’excusant silencieusement en la tenant un peu plus fort contre lui. C’était fait, c’était loin, ils ne pouvaient plus réécrire cette histoire. Abel préférait ne pas trop penser à comment ils auraient pu prendre des chemins différents et éviter tout cet éloignement, car il craignait de se laisser gagner par davantage de remords. S’il voulait pouvoir passer à autre chose, il devait plutôt voir ce que cette situation leur avait donné de positif. Chacun avait tracé sa route, construit sa vie indépendamment de l’autre et trouvé une certaine satisfaction à leurs accomplissements, au moins sur le plan professionnel. A l’époque, ils étaient très liés, peut-être trop, dépendant beaucoup l’un de l’autre. Ils auraient rencontré d’autres difficultés si Isobel n’était pas partie. Ils n’auraient sans doute pas été tout à fait égaux dans leur relation.

C’était différent, maintenant, ils avaient appris à vivre l’un sans l’autre, à trouver d’autres repères, à compter un peu plus sur eux-mêmes. Même si l’éloignement avait fait beaucoup de dégâts, et qu’ils ne se faisaient pas encore entièrement confiance, Abel sentait qu’avec des efforts, ils pouvaient bâtir une relation saine, peut-être plus saine que celle qu’ils avaient plus jeunes. Ils ne répéteraient plus les mêmes erreurs, maintenant. Un bref rire lui échappa lorsqu’elle se permit un peu de sarcasme après l’avoir remercié.

« Légèrement ? Tu peux le dire, je t’ai presque harcelée pour que tu m’accordes un peu d’attention. »
répondit t-il sur le même ton.

Et il s’était plusieurs fois cogné contre un mur. Mais Abel était quelqu’un d’entêté quand il décidait quelque chose. Il était doté de patience et de persévérance à toute épreuve, ou d’obstination, selon les points de vue. Mais il avait eu raison d’insister, il serait passé à côté de quelque chose, autrement, comme ce joli moment à admirer un feu d’artifices aux côtés d’Isobel.

« Toujours. » répliqua t-il, en acceptant sa boutade.

Non, il n’avait pas du tout enchaîné les timing désastreux avec elle depuis quatre mois. Il était content de pouvoir lui souhaiter son anniversaire, l’année précédente, il était loin d’être dans cet état d’esprit. Plus jeunes, il avait l’habitude de lui faire souffler une bougie sur un gâteau acheté dans une de leurs boulangeries préférées, près des quais, quelques heures avant le feu d’artifice. Parfois juste eux deux, mais souvent, entourés de leurs amis et cousins. Cette fois, son voeu d’anniversaire était beaucoup plus sommaire, mais il ne désespérait pas de reprendre cette tradition, pour l’an prochain. Si elle voulait bien qu’ils reprennent contact…

Elle le voulait, lui dit-elle, elle venait de faire un chemin de pensée similaire au sien, visiblement. Il tourna légèrement la tête vers elle, pour observer son visage de biais. Il sentit quelque chose se réchauffer en lui en l’écoutant dire ce qu’il avait désespéré d’entendre un jour. Ou plutôt, de réentendre, car effectivement, en septembre, elle lui avait déjà proposé de redevenir amis. Il ne répondit pas tout de suite. Il se sentait un peu bizarre, comme cette fois-là. Il se mit à contempler les éclats de lumière sur le visage d’Isobel, un bleu, un rouge subtil sur sa peau dorée, spectacle au moins aussi beau que les feux qui éclataient dans le ciel. Il était hautement conscient de leurs manches qui se touchaient, et il mourait d’envie de déplacer légèrement sa main pour prendre la sienne. Mais il ne le fit pas, pas cette fois. Il avait cédé trop vite à ses envies la dernière fois, sans comprendre tout ce que cela impliquait. Il ne le ferait pas deux fois, il allait prendre son temps, laisser les choses se faire, éclaircir ses sentiments et ses attentes. Amis, c’était bien, cela lui allait. Ce qu’elle lui proposait lui plaisait.

« Je suis flatté, alors. Ca me ferait plaisir. Il reporta son regard face à lui, sur le feu d’artifices qui arrivait à son final. Tu m’as manqué aussi. »

FIN DU RP


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