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 Salle n°3 [Abel]

Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
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5 Janvier 2010

Isobel avait hésité avant de proposer. Elle avait eu une longue conversation silencieuse avec son Pear One, dont la coque resplendissait sur son couvre-lit blanc. Elle était passée par plusieurs phases. « C’est un peu étrange » « Je vais plutôt le laisser me rappeler » « C’est un peu précipité, non ? » « Il va croire que je suis vraiment désespérée ». Elle avait fini par se décider, un peu sur un coup de tête, avant que son courage ne s’enfuit au loin avec les quelques rares rayons de soleil qui perçaient la grisaille de janvier. Après tout, ils avaient décidé d’être amis et une amitié, ça s’entretenait. La dernière fois qu’ils étaient revenus de la Nouvelle-Orléans, ils avaient cessé tout contact et elle ne voulait pas que cela arrive cette fois-ci. En quelque sorte, elle faisait passer un test à leurs décisions toutes neuves. Alors elle avait appelé Abel, pour lui proposer d’aller au cinéma. C’était bien le cinéma, c’était neutre, convivial mais pas trop. Elle aimait bien y aller, elle avait emmené Roy plusieurs fois - notamment pour lui montrer des films comme Le Parrain, dans ce petit cinéma de Londres qui diffusait de vieux classiques (et son meilleur ami avait trouvé le moyen de dire que bon, Corleone était classe mais lui, il était mieux, non ?) - et puis c’était une routine qu’ils avaient avec Abel, avant. Ils étaient allés voir plein de films tous les deux, grandissant dans une culture moldue, et ils regardaient la télévision ensemble dans le salon de sa mère (même si l’écran disjonctait une fois sur deux).

Il avait accepté, elle lui avait donné rendez-vous dans l’Oxford moldu à vingt-heures, après leurs journées de travail respectives. Elle s’était assise sur un banc devant le cinéma, puis elle s’était levée, puis elle s’était assise puis elle s’était trouvée un peu stupide alors elle était restée debout. Elle n’était pas aussi tendue normalement, elle était au contraire plutôt à l’aise dans les interactions sociales, mais là, c’était particulier. Ils avaient certes décidé d’être amis mais s’ils n’avaient rien à se dire, cela risquait d’être très gênant et très long. Elle songea à annuler deux ou fois - c’aurait été à la dernière minute mais tant pis - avant de se reprendre. Si c’était gênant et bien… Ils ne renouvelleraient pas l’expérience. Peut-être que leur tentative d’être amis tomberait à l’eau mais au moins, ils auraient essayé… En soi, songeait-elle, c’était plutôt agréable de retrouver des préoccupations un peu futiles comme celles-ci. Elle entamait une nouvelle année et espérait bien qu’elle ne serait pas aussi catastrophique que la précédente (il suffisait donc de ne pas être de nouveau victime d’un attentat, cela serait déjà un progrès considérable). Elle gérait encore les conséquences de l’attentat et avait encore des choses à régler, toutefois, songea-t-elle alors que son esprit s’égarait vers l’article mentionnant Werewolf Rights dans le journal…

Ces pensées angoissantes furent interrompues par l’arrivée d’Abel et se présenta le premier moment gênant de la soirée : se dire bonjour. Ce n’est pas parce qu’ils s’étaient étreints longuement à la Nouvelle-Orléans qu’elle comptait recommencer - elle était un peu émotive ce soir-là, là, ça allait mieux - mais en même temps, elle n’allait pas lui serrer la main, c’était étrange. Elle passa en revue toutes les manières de se saluer dans le monde avant d’opter pour la plus simple, la plus neutre, la moins engageante.

- Coucou.

Et comme elle n’avait pas envie de laisser la conversation s’empêtrer, elle enchaîna sur quelque chose de deux fois plus original.

- Tu vas bien ?

Si Abel était aussi à l'aise qu'elle, la soirée allait être sympathique. Et encore, elle avait passé le plus difficile : le choix du film. Il n'y avait pas grand-chose, que des films sortis en décembre et en décembre, l'industrie du cinéma semblait très portée sur les comédies romantiques. Comme il était hors de question qu'Abel et elle aillent voir Bébé mode d'emploi ou Love et autres drogues ou tout autre film navet du genre - elle aimait bien des fois mais tout de même - elle avait choisi Nowhere Boy, un film sur John Lennon. C'était neutre. C'était bien, le neutre.


Isobel Lavespère
I am a villain, a hero, no more and no less, an awful disaster, a beautiful mess. @ ALASKA.

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Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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Abel avait plusieurs fois pensé à contacter Isobel pour lui proposer de se voir, mais il n’avait pas osé. Même s’ils semblaient tous les deux d’accord pour reprendre une relation amicale, ou en tout cas essayer, il craignait de la brusquer en l’appelant trop vite. Elle l’avait repoussé assez fermement ces derniers temps, Abel gardait l’image d’elle et de son regard quand elle lui avait dit de ne plus jamais revenir, la seule fois où il s’était présenté devant son appartement. Ils avaient réussi à démêler leurs griefs et leurs sentiments, mais la prudence lui soufflait d’attendre qu’Isobel lui fasse un signe.

Il arriva plus tôt qu’il ne le pensait. A l’instant où son nom s’afficha sur son écran de Pear One, il le saisit entre ses mains, un peu hébété, agréablement surpris, mais surtout plutôt embarrassé, parce que la personne qui lui faisait face était Isaac, leur planning qu’ils étaient en train de revoir ensemble étalé entre eux deux. Leurs regards se croisèrent, Abel resta immobile avec son téléphone qui sonnait entre ses mains, et eut probablement l’air assez stupide quand il se décida à réagir :

« Je… reviens. »

Et il revint de la terrasse à peine deux minutes plus tard, avec l’impression d’avoir couru. Simplement son coeur qui battait un peu trop vite. Il se rassit à son siège en s’efforçant de chasser tout indice sur son visage. Isaac avait t-il vu le nom d’Isobel sur son écran ? Abel ne le demanda pas, ils n’en parlèrent même pas, mais par ce silence, et à la manière dont son ami expédia le reste de leur réunion, il sentit qu’il avait parfaitement compris de quoi il s’agissait.

Alors il se sentit un peu coupable en sortant du bureau ce soir-là, mais l’excitation prit assez vite le dessus. Non seulement Isobel l’avait contacté, mais elle lui avait en plus proposé de voir un film, dont il n’avait même pas retenu le nom - cette conversation téléphonique s’était déroulée tellement vite et il était déjà tellement occupé à réaliser ce qui se passait. Certains y auraient vu une démarche intéressée, le cinéma était après tout un classique premier rendez-vous de couple. Abel y pensait aussi un peu, pour être honnête, mais il avait surtout en tête des bons souvenirs de jeunesse avec elle, quand ils économisaient chacun leur argent de poche pour s’offrir une ou deux fois dans le mois une sortie au cinéma.

Alors cela lui fit un effet étrange de la voir debout près de l’entrée du cinéma. Elle avait l’habitude autrefois d’arriver toujours avant lui, de l’accueillir avec un grand sourire et une étreinte, puis de se mettre à parler beaucoup sur le film qu’ils allaient voir, le paquet de pop corn qu’ils allaient choisir. Cette fois, elle se tenait droite, très sage, dans une tenue beaucoup plus adulte, une expression bien plus contenue. Son salut fut teinté d’un certain embarras, qui aurait probablement fait sourire un observateur extérieur, car Abel n’en menait pas plus large. Il s’arrêta juste à la bonne distance d’Isobel. Proche mais pas trop. Juste pour la saluer convenablement. En tant qu’ami.

« Salut,
répondit t-il presque plus chaleureusement, ça va très bien et toi ? »

Des amis auraient été plus à l’aise, donc disons bonnes connaissances. Forcément, on ne renoue pas un lien d’un coup de baguette magique, parce qu’on l’a décrété, se dit Abel en for intérieur. Pourtant, lors de leur dernière entrevue, ils s’étaient serrés si fort l’un contre l’autre, sans qu’aucun d’eux ne trouve le geste déplacé. C’était peut-être précisément parce qu’ils avaient partagé cet instant de proximité chargé en émotion, qu’ils n’arrivaient pas tout à fait à se regarder dans les yeux plus de cinq secondes, maintenant. Abel y pensait, il supposait qu’Isobel aussi, mais à présent qu’ils n’avaient plus de raison de se livrer l’un à l’autre, il leur fallait ré-ajuster le curseur. Amical, mais pas trop.

« On rentre à l’intérieur ? »

Ils arrivèrent dans la file d’attente de la caisse, où Abel se rendit vite compte que s’il ne meublait pas la conversation, ce rendez-vous allait probablement devenir gênant et difficile. Ce n’était pas comme de se retrouver autour d’un verre ou d’un café, rien ne les obligeait à se parler durant le film, alors s’ils n’échangeaient pas un minimum avant d’entrer dans la salle… Autant venir seul. Il pouvait le faire, ce n’était pas compliqué, il n’avait pas forcément à chercher bien loin pour trouver un sujet. Il pouvait même sourire en reprenant la parole, parce qu’il était presque sociable, comme garçon.

« J’avoue que je n’ai pas trop eu le temps de regarder le synopsis du film -dont il avait oublié le nom, il espérait qu’elle allait lui rappeler-, tu sais de quoi ça parle ? »

Peut-être qu’en commençant par faire semblant d’être à l’aise, il allait vraiment l’être ?


Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
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- Ça va bien, répondit laconiquement Isobel, habituée à ne pas être très expansive face à Abel. Se souvenant qu'ils étaient ici pour devenir amis, elle se poussa à ajouter quelque chose en plus. J'ai repris le travail, je suis contente.

Elle aimait bien les vacances aussi, elle n'était pas folle, mais elle s'épanouissait beaucoup dans ce qu'elle faisait - et heureusement quand on voyait le temps qu'elle y passait - au quotidien. Elle travaillait pourtant sur un dossier difficile, la reconstruction de Leopoldgrad après l'attentat mais elle avait l'impression que cela l'aidait aussi à passer à autre chose. Elle se tournait vers l'avenir, véritablement et profondément, saisissant l'opportunité de la nouvelle année et la résolution toute nouvelle des choses qui lui pesaient le plus, Abel, notamment. Leur réconciliation, ou plutôt, leur explication était toute récente et c'était la première fois qu'ils se revoyaient depuis ce moment, si on exceptait la brève communication pour fixer ce rendez-v... ce meeting. Même si elle se questionnait à propos de sa manière d'agir ce soir, qu'Abel lui ait tendu la main à la Nouvelle-Orléans avait libéré en partie son esprit, elle qui avait été si profondément touchée et blessée par cette histoire, voire même obsédée l'année dernière. Cela ne voulait pas dire qu'elle avait tout oublié, qu'elle avait confiance en lui ou ce genre de choses, non. Au contraire, sa certaine distance était aussi expliquée par une méfiance naturelle dont elle ne comptait pas se débarrasser. Abel et elle pouvaient être amis, elle l'espérait, elle le pensait mais elle ferait attention à ne jamais retomber dans les mêmes travers qu'avant, à ne pas trop s'attacher, à garder une certaine indépendance et à ne pas se faire d'idées fausses sur leur relation. Avec tous ces garde-fous et le souvenir cuisant des blessures qu'il avait pu engendrer chez elle, elle était parée. De toute manière, vu l'étrange qui régnait entre eux, elle ne risquait pas de trop s'investir dans cette relation...

- D'accord, répondit-elle simplement.

Ce n'est pas comme s'il y avait eu un autre choix... Il faisait très chaud dans le cinéma par rapport à la température extérieure et elle défit les premiers boutons de son manteau blanc, tout en dénouant légèrement son écharpe épaisse. Il faisait bien trop froid dans ce pays, elle avait vraiment du mal à le supporter parfois. Elle retira ses gants et les rangea dans la poche de son manteau, alors qu'ils se dirigeaient tous les deux pour prendre des places, en silence. Elle aurait vraiment aimé parvenir à faire la conversation mais elle se sentait nerveuse, pas à l'aise. En septembre, quand ils avaient renoué des liens, tout avait été très fluide, presque comme s'ils ne s'étaient jamais quittés. Cette fois-ci, avec tout ce qui s'était passé entre eux entre temps, c'était plus compliqué. Il était hors de question qu'elle se laisse entraîner comme en septembre et puis elle avait bien compris que ce n'était pas le cas d'Abel non plus. Il ne lui avait pas pardonné sa fuite, ils ne seraient plus jamais vraiment proches. C'était tant mieux, en soi. Cela ne leur réussissait jamais. Il valait mieux garder une relation un peu tiède que pas de relation du tout. C'est juste qu'elle n'était pas habituée à ce genre de choses, elle était entière dans ses sentiments d'habitude, elle aimait très fort ou elle détestait et, en dehors du cadre professionnel, elle peinait parfois à trouver le bon dosage. Surtout avec Abel, puisqu'ils avaient été très proches à une époque et semblaient - au vu de septembre - avoir une propension à se rapprocher vite, ce qu'elle souhaitait absolument éviter. Elle fut donc plutôt satisfaite qu'Abel lance la conversation sur quelque chose de très neutre : le film.

- C'est à propos de John Lennon, quand il était adolescent, ça parle un peu de la formation des Beatles aussi apparemment. J'ai vu la bande-annonce la dernière fois que j'étais là. C'est assez anglais, en somme.

Elle hésita un instant avant de tenter la plaisanterie. Elle avait décidé qu'ils seraient des amis-cordiaux, pas des amis-pas-drôles.

- Je te fais renouer avec ta culture paternelle, tu pourrais me remercier.

Un léger sourire accompagna ses propos. Si elle suivait son guide de conduite, elle n'avait le droit qu'à un nombre de plaisanteries limitées ce soir : le but n'était pas de se comporter comme en septembre, elle avait retenu la leçon ! Il fallait juste trouver le bon rythme, la bonne mesure et la bonne distance. Le couple trop tactile devant eux - vraiment, en public ? - prit deux places pour une comédie romantique et ce fut à eux. Isobel s'avança, fouillant dans son sac en cuir pour prendre son porte-monnaie.

- Une place pour Nowhere Boy, s'il vous plaît.

Elle n'allait pas le laisser payer son billet pour elle, aussi avait-elle prit les devants pour qu'il n'ait même pas l'idée. Ils venaient là en amis donc autant éviter ce genre de discussions pénibles. Elle remercia la caissière d'un sourire et recula d'un pas pour que Abel puisse acheter sa propre place. Elle aimait bien l'ambiance des cinémas, songea-t-elle en promenant son regard sur le hall éclairé. On sentait le pop-corn, des gens étaient assis sur les fauteuils en attendant leurs séances et papotaient à voix haute. Les Escalators montaient des spectateurs vers l'étage et des cartons géants montraient les films à venir. Elle venait de temps en temps, pour voir ce qui l'intéressait. Elle avant grandi dans une ville moldue et Abel et elle avaient l'habitude d'y aller régulièrement lorsqu'ils étaient jeunes, elle avait gardé cette habitude. Une fois qu'il eut réglé, elle fit quelques pas machinaux vers le stand de pop-corn.

- Tu en veux ? Enfin, on en prend chacun un paquet, quoi.

Ils n'allaient pas partager, quand même. Ils étaient amis.


Isobel Lavespère
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« Tant mieux, alors. »

Oui, il avait une répartie exceptionnelle digne d’une prouesse olympique. On pouvait lui fournir le diplôme de la mise en situation de sociabilité. Il fallait reconnaître pour sa défense qu’Isobel ne l’aidait pas beaucoup. Abel n’était pas un professionnel de la lecture d’aura, mais il sentait comme une espèce de mi-prudence mi-méfiance émanant de sa camarade de visionnage de film tout à fait neutre -ou sa partenaire de meeting social mais pas trop. Mais puisque devenir amis n’allait pas se faire tout seul, il était bien obligé de chercher à toute vitesse des sujets de conversation.

Il eut l’impression de s’en être pas trop mal sorti en parlant du film, car il parvint à arracher à Isobel plus de trois mots et demi. Grosse surprise, elle glissa même une plaisanterie et un sourire sur la fin. Elle s’échauffait juste, elle lui avait déjà lancé des boutades plus percutantes que celle-ci, mais vu l’ambiance un peu incertaine, il prenait volontiers toutes les démonstrations d’humour pour la détendre.

« Mmh, mon père se défendrait d’avoir quoi que ce soit à faire avec les anglais, c’est un écossais, je te rappelle, répondit t-il avec un sourire aussi. Mais on va dire que ça va, ça fait partie des éléments de la culture britannique avec lesquels je veux bien renouer. »

D’autres passaient moins, surtout l’aspect culinaire, mais là-dessus, les écossais n’avaient pas de quoi être plus fiers… RIP le haggis des fêtes de fin d’année de sa grand-mère. Il n’eut rien d’autre à ajouter sur le film et sortit de ses pensées en s’apercevant qu’Isobel avait déjà payé sa place. Il se dépêcha d’en faire de même, rangeait encore ses pièces dans son portefeuille quand il la rejoint près du stand de pop corn. Elle lui fit une proposition qu’elle s’empressa de préciser d’une façon un peu bizarre, ce qui fit réagir Abel avec la même confusion :

« Euh… Oui, ça me va. »


Le temps d’acheter chacun leur paquet, donc, Abel eut tout le loisir de s’attarder mentalement sur sa réaction. Il sentait encore Isobel assez tendue à côté de lui, probablement qu’il dégageait la même chose. De toute évidence, elle trouvait nécessaire de poser des limites entre eux, ce qu’il ne pouvait pas vraiment lui reprocher. Mais, du coup, la pression augmentait sur ses épaules. Et s’-ils n’arrivaient pas à dissiper ce malaise entre eux à la fin de la soirée, y aurait t-il quelque chose à tirer de positif ? Auraient t-ils encore envie de renouveler l’expérience ? Comment parviendraient t-ils à renouer un lien ? C’était vraiment très étrange de devoir apprendre à faire quelque chose qui coulait de source autrefois. Aussi loin qu’il remontait dans ses souvenirs, Isobel en avait toujours fait partie. Il n’avait jamais eu à se demander comment devenir proche d’elle, il l’avait été, c’était tout. Puisque leur lien remontait à leur plus tendre enfance et que les enfants en bas âge n’accordaient pas de signification particulière et ni d’efforts au fait de nouer une relation, être ami avec Isobel avait toujours été un acquis. Maintenant qu’il avait perdu cet acquis, il se rendait compte qu’il avait tout un travail à accomplir, qu’il ne savait pas trop comment commencer. Surtout qu'il semblait y avoir une règle tacite dans la partie : éviter de répéter leurs anciennes habitudes.

Comme le fait de partager un paquet de pop corn devant le cinéma. Pourtant, ils n’avaient pas les mêmes goûts, et se chamaillent toujours sur la saveur à choisir. Mais ils finissaient par se mettre d’accord et partager leur paquet, c’était leur petit rituel. Abel prit donc tout seul son paquet de pop corn, un peu nostalgique au fond de lui, pour être honnête. Mais en voyant le paquet qu’Isobel avait acheté de son côté, il ne put s’empêcher de sourire légèrement. Peut-être y avait t-il moyen de partager encore quelque chose avec elle, même si c’était une simple plaisanterie…

« Pop corn au beurre, hein. C’est d’un classique. Pas plus mal qu’ils fassent paquets séparés finalement, le palais d’Abel n’aurait su accepter un tel choix. Bon choix de cinéma, au fait, je le retiens, c’est le premier en Angleterre dans lequel je rentre qui propose des saveurs dignes de ce nom. »

Comme caramel et cheddar, par exemple.


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Parmi les quelques talents d'Isobel - ou défauts si l'on demandait à sa mère - il y avait une certaine faculté à être à l'aise en toute situation ou presque. Sinon, elle faisait très bien semblant. Malgré cette aptitude, "malaise" semblait être écrit quelque part sur son visage. Elle avait le regard un peu fuyant (la hauteur de ce plafond était passionnante) et elle triturait légèrement la partie détachable de sa place de cinéma. Elle aurait pourtant dû se détendre, ce n'était pas la première fois qu'Abel et elle sortaient au cinéma mais cette simple entrevue avait beaucoup de pression sur les épaules. En effet, si cela se passait mal, cela serait un bon indicateur de ce que pourrait être leur relation : inexistante. C'était bien beau de décider "soyons amis, ça sera chouette" si c'était pour n'avoir rien à se dire... Cela n'avait pourtant pas été le cas en septembre, à la Nouvelle-Orléans où tout avait été très fluide mais ils avaient pris là-bas un mauvais chemin. En effet, il était hors de question de construire leur tout nouveau lien sur l'ancien, qui avait été très toxique pour elle. Cette fois-ci, elle avait de bonnes résolutions. Elle préférait donc ces silences gênants à une trop grande complicité, c'était décidé. Enfin, "préférait"... disons que cela valait mieux. Abel sut rebondir à sa petite plaisanterie en rappelant les vraies origines de son père, allégeant l'atmosphère et elle rit doucement, secouant légèrement la tête. Elle répondit vivement :

- J'ai toujours su que tu rêvais de porter des kilts.

Combien de fois avaient-ils, eux, les enfants de la Nouvelle-Orléans, taquiné Abel sur ses origines paternelles ? Fiers américains, dont les inspirations étrangères remontaient à la génération de Marie Laveau, ils se faisaient un plaisir de lui rappeler qu'il n'était pas tout à fait d'ici. L'Écossais. C'était drôle, au vu de la situation actuelle : c'était elle désormais qui avait deux nationalités, c'était elle qui vivait en Angleterre. Elle ne l'avait pas trop rappelé en revenant au bercail : elle était déjà assez considérée comme une étrangère pour ne pas en rajouter. Elle tourna la tête vers Abel, qui la rejoignait après avoir payé sa place et elle réalisa qu'elle avait laissé ses pensées s'égarer du coté de vieux souvenirs. Piquée, elle cessa immédiatement ces atermoiements : ils étaient ici pour construire une nouvelle relation, il était inutile de revenir au passé, on avait très bien vu le résultat la dernière fois. Pourtant, il était difficile d'effacer les réminiscences qui pointaient le bout de leur nez. Ils avaient été amis très longtemps et avaient fait beaucoup de choses ensemble, notamment aller au cinéma. Il leur faudrait sûrement tester de nouvelles activités, pour continuer dans la nouveauté et écrire de nouvelles pages. Le Royaume-Uni devait bien offrir des perspectives tout à fait différentes des États-Unis, non ? Il y avait bien intérêt, si même un simple parfum de pop-corn les ramenait en arrière... Pourtant, Isy résista à l'envie de changer de sujet - elle ne voulait pas que Abel croit qu'elle le rejetait - et haussa un sourcil dédaigneux quand il critiqua son choix.

- Classique ? Tu veux dire "logique, rationnel et de bon goût" plutôt ? Le pop-corn est fait pour être mangé avec du beurre, du sucre, au pire.

Elle connaissait pourtant l'amour de sa patrie pour les parfums étranges... Sauce Ranch, Margarita, fromage et ail, lait de poule, bière, tacos, curry, barbecue ou ailes de poulets, et encore, elle ne connaissait pas tout ! Un traumatisme pour les étrangers. Elle-même était très classique dans ses choix mais c'est parce qu'elle avait un peu de respect pour son palais. Abel, en revanche, était un criminel bien connu de ce genre de gourmandise. Elle se hissa sur la pointe des pieds pour mieux se pencher vers l'intérieur de son pot.

- Ne me dis pas que tu as pris... ? Beurk, lança-t-elle en voyant sa crainte confirmée. Si j'étais ta mère, je te renierai pour quelque chose comme ça.

Caramel et cheddar. Qui avait même un jour songé à inventer ce truc ?

- Contente pour toi que tu aimes ce ciné, mais s'ils servent des choses comme ça, moi je ne reviendrais plus ! affirma-t-elle en se décalant pour laisser passer un couple et ses deux poussettes. Tant pis, je marcherai plus. Je n'étais qu'à cinq minutes de chez moi, tu viens de tout gâcher !


Isobel Lavespère
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Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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« Non merci, mon père m’a épargné ça. Ma grand-mère, par contre… Je dois lui rappeler avant chaque Noël que je préfère qu’elle me tricote plutôt des écharpes. »

Abel avait donc une jolie quantité de pulls, chaussettes et écharpes à motifs écossais, mais il préférait ça à un kilt dont il ne saurait jamais quoi faire. Il valait mieux en rire qu’en pleurer, alors il voulait bien en rire avec Isobel. Elle-même rentrait dans son jeu de plaisanteries légères sans trop se faire prier, ce qui était plutôt bon signe. Abel sentit ses muscles se détendre en la voyant répliquer de plus belle à sa provocation -volontaire- sur son paquet de pop corn. Il laissa même un rire lui échapper quand elle fit mine de protester.

« A ce point ? Je me demande bien dans quel cinéma des Etats Unis tu voudras bien mettre les pieds, alors. Désolé de te l’annoncer, mais je ne crois pas qu’il en existe où ils ne vendent que des pop corns au beurre et au sucre ! C’était bien mal connaître les penchants de leur pays pour les expériences culinaires… aventureuses. Au fond, Abel restait presque classique avec son caramel-cheddar. On dirait que tu es devenue bien plus britannique que moi, dis-moi… Si tu me dis que tu as des sachets de thé ou des paquets de scones au fond de ton placard, c’est officiel, je ne peux plus te repêcher. »

Si elle pensait qu’elle allait échapper aux taquineries sur sa double nationalité… Quand ils étaient jeunes, Abel était le seul de leur bande à se faire embêter sur sa peau bien blanche de parfait européen, alors il prenait volontiers sa revanche. Voir qu’Isobel était devenue si tatillon sur les saveurs de pop corn le faisait doucement rire, parce qu’elle n’était pas si difficile autrefois, elle piquait dans le paquet -en râlant, certes, mais elle partageait avec lui quand même. Il se demanda si d’autres petits détails insignifiants de ce genre avaient changé chez elle. Sûrement quelques uns, forcément. Il lui faudrait un peu de temps et d’autres rendez-vous -pardon, meeting- de ce genre pour pouvoir s’en rendre compte…

Leurs paquets et tickets en main, ils se dirigèrent vers l’employé qui vérifiaient les billets d’entrée, auquel Abel aurait à peine accordé un regard, s’il n’avait pas pris tout son temps à regarder le ticket d’Isobel.

« Très bon choix de film ! commenta le jeune homme avec un clin d’oeil. Il se pencha vers elle comme pour lui faire une confidence - ou une mauvaise blague, jugea Abel. Dites, c’est votre copain, ou j’ai une chance ? »

La stupeur et la consternation firent hausser les sourcils d’Abel, qui, prudemment, laissa Isobel répondre. Ce gars ne se gênait pas, dis donc. Plutôt aventureux, comme dragueur de bas étage. Parce que s’il avait vraiment été son « copain », eh bien il prenait des risques à aborder ouvertement sa « copine », sous ses yeux. Ce n’était pas comme s’ils venaient accompagnés d’autres amis, non, ils n’étaient que tous les deux. Franchement, d’un point de vue extérieur, il y avait quand même beaucoup plus de chances qu’on les prenne pour un couple, plutôt que l’inverse, non ? Cela dit, ils avaient chacun leur paquet de pop corn, était-ce vraiment un indicateur, finalement ? Il n’empêchait que c’était bien imprudent comme tentative. Abel ne put s’empêcher d’être contrarié, mais il le masqua bien. D’abord, ce maigrelet ne le respectait pas en tant qu’accompagnateur-au-statut-indéfini. Et puis, ça l’embêtait, point.


Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
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- Et pourtant, on ne te voit jamais avec ces belles écharpes tricotées mains ! Quel ingrat petit-fils.

Elle pouvait comprendre, en soi, le tartan n’était pas vraiment seyant. De toute manière, Abel faisait très américain, cela aurait juré dans tous les cas. Dommage, elle aurait pu en rire et garder l’anecdote pour La Nouvelle-Orléans, eux qui étaient si prompts à juger tout ce qui pouvait venir de l’extérieur. Il en avait fait les frais lorsqu’ils étaient enfants, avec sa peau trop claire, et elle redécouvrait ce concept en étant revenue bercée d’Ailleurs. Il y avait évidemment le fait qu’elle vive en Angleterre depuis bientôt huit ans, qu’elle en ait pris la nationalité, mais il ne fallait pas oublier non plus ses années passées dans le nord des États-Unis. Elle aimait à se dire qu’elle tenait plus de la New-Yorkaise que de la fille du sud désormais, du moins, elle en avait les habitudes. Elle avait même presque perdu son accent orléanais, volontairement cette fois-ci. C’était plus correct quand elle faisait ses présentations. Il ressortait, de temps à autres, sur certains mots ou quand elle se laissait aller. Peut-être que si elle continuait à vivre ici, elle allait finir par perdre entièrement son américanisme et devenir plus londonienne que new-yorkaise… Cela passait peut-être pas ses goûts en pop-corn.

- Je suis désolée de te l’annoncer comme cela, commença-t-elle, mais c’est la politique de Bush senior en matière de confiseries qui m’a fait partir du pays, en réalité. Je ne voulais pas que tu te sentes personnellement visé, en raison de tes… Elle fit une sorte de cercle avec la main autour de son sachet de pop-corn, inclinations.

Plus elle avançait en âge, puis elle devenait snob en matière de nourriture, elle le réalisait un peu. Peut-être parce qu’elle avait consommé du beurre de cacahuètes en excès dans sa jeunesse… Peu probable, vu qu’elle mangeait encore un peu par semaine. Ou peut-être que ce n’était pas du snobisme, finalement, de ne pas aimer le cheddar-caramel mais juste le signe qu’elle était tout à fait saine d’esprit. Après tout, cela ne se trouvait qu’aux USA et ils n’étaient pas vraiment réputés pour être tout à fait équilibrés, elle pouvait en témoigner. Quand Abel souligna qu’elle avait peut-être du thé ou des scones chez elle, elle secoua la tête en guise de dénégation. Tant pis pour le mensonge, il ne trouverait jamais la vérité. Les scones, c’était bon et le thé… Elle ne prenait plus de café après dix-huit heures sinon elle ne dormait pas, il fallait bien compenser.

- Bien sûr que non ! Pour qui est-ce que tu me prends.

Elle les cacherait mieux en rentrant. Elle n’aimait déjà pas que l’on rappelle qu’elle était anglaise… Elle n’en n’avait jamais l’impression, pas pour deux sous. Pas qu’elle ne soit pas intégrée, elle vivait ici, avait ses habitudes, son travail, elle connaissait plutôt bien ce pays mais c’était plus fort qu’elle : elle sentait au plus profond d’elle qu’elle n’y finirait pas sa vie, même si elle se voyait bien y rester encore plusieurs années. Dans le fond, elle était encore une étrangère.

Isy ne prolongea pas ses pensées sur la notion de patrie plus longtemps, Abel et elle se dirigeant vers les différentes salles. Elle tendit son ticket au contrôleur avec un sourire machinal et eut un léger mouvement de recul, presque imperceptible alors qu’il se penchait vers elle avec un clin d’oeil. Il aurait pu se contenter de commenter le film, mais non. Des approches cavalières, Isobel en avait déjà vu mais celle-là, tout de même, ne manquait pas de culot. Elle haussa un sourcil, un peu blasée et un peu agacée. Un bref soupir lui échappa et elle rétorqua sèchement :

- La question ne se pose même pas.

Et cela valait pour les deux, d’ailleurs, la proposition lourde de l’ouvreur ou quelque chose entre Abel et elle, elle avait déjà donné. Elle récupéra son ticket sans sourire cette fois-ci et s’éloigna de quelques pas, le temps qu’Abel fasse valider le sien. On ne pouvait plus être tranquille nul part ! Déjà dans la rue, au boulot des fois, en prenant les transports… Au cinéma maintenant ? Elle râla quelques instants dans sa tête, même après qu’Abel l’ait rejoint. Sa contrariété jetait un froid sur la soirée, réalisa-t-elle alors qu’ils prenaient les Escalators pour rejoindre la salle numéro 3, à l’étage. La main appuyée sur la rampe qui défilait, elle reprit le fil de la conversation. Sur la mezzanine, des cartons géants mettaient en scène des jouets animés.

- Et donc,
lança-t-elle, à part LPG, quels sont vos grands projets à l’agence ? C’est quoi la prochaine étape ? Vous refaites Atlantis ?

Elle lui souriait, pour essayer de reprendre les choses de manière neutre, mais cordiale. Ils avaient réussi à plaisanter avant l’intervention de l’ouvreur, elle avait envie qu’ils continuent sur ce ton, elle s'y sentait mieux.


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« Cela ne me sied pas au teint, vois-tu. »

Il les portait le temps qu’il était chez sa mamie pour lui faire plaisir, et une fois rentré aux Etats-Unis, pouf, au placard. Il gardait les chaussettes en revanche, elles étaient moins voyantes, et de bonne qualité, il devait le reconnaître. Puis, personne ne faisait attention aux chaussettes que portaient les autres. Quoique, Isobel était le genre de fille à se montrer attentive à tous les détails. Abel se nota de s’en souvenir dans le choix de ses chaussettes à l’avenir, parce qu’elle prenait un malin plaisir à le titiller sur ses origines, il le savait.

Elle avait un don aussi pour trouver les explications les plus foireuses et les punchlines les plus culottées. Isobel Lavespère avait fini de s’échauffer, maintenant, elle déballait son humour le plus percutant. La politique de Bush senior en matière de confiseries, rien que ça ? Un véritable rire échappa à Abel, comme il en avait rarement eu en sa présence depuis qu’ils s’étaient retrouvés. Comme il en avait rarement tout court. Elle l’avait eu, elle l’avait battu au jeu de qui répliquerait le mieux. Il aurait voulu lui répondre en feignant un grand sérieux, mais il ne parvint pas à empêcher un large sourire de rester sur ses lèvres.

« D’accord, tu gagnes sur ce coup-là. Je pensais être un nazi du pop corn plus discret que ça. »

Cette fois, il se sentait vraiment détendu. La gêne entre eux semblait dissipée, toutes les questions que se posait Abel en arrivant étaient reléguées dans un coin de son cerveau. Il avait fait la paix avec elle, il n’avait plus besoin de se prendre autant la tête. Il avait juste à profiter de ce moment avec elle, en faisant en sorte qu’il se passe le mieux possible. S’ils passaient la soirée à papoter, plaisanter, et profiter du film qu’ils allaient voir, ce serait parfait. Abel ne demandait pas mieux pour une première reprise de contact. La deuxième serait plus facile, parce qu’ils auraient déjà évacué une partie de leurs réserves. Rien ne les obligeait à faire plus compliqué que ça. Ils avaient déjà eu leur lot de prises de têtes, tous les deux. S’il voulait que leur soirée se passe sans accroc, ce n’était qu’une question d’attitude. Commencer par arrêter de douter qu’ils puissent y arriver, et y croire, tout simplement, c’était déjà en train de bien se passer.

Enfin, ça, c’était avant que ce sombre crétin d’ouvreur ne fasse une remarque déplacée qui vint percer leur petite bulle de tranquillité. Abel passa à son tour avec son ticket sans lui dire le moindre mot, ni bonjour, ni merci. L’employé dut sentir deux vents bien froids passer, car il se garda de refaire d’autres commentaires. Normalement, Abel aurait du rejoindre Isobel et faire une remarque comme « Oh mais quel lourd » ou encore « Il avait un peu trop confiance en lui, ce gars, à peine rentre-dedans, dis donc » ou toute autre remarque moqueuse qu’un bon ami aurait lâché pour chasser ce moment gênant. Cela leur aurait permis d’en plaisanter tous les deux -aha, t’as vu, en plus il a cru qu’on était en couple, n’importe quoi- et de reprendre leur conversation tranquillement. Mais il ne dit rien. Il resta parfaitement silencieux et plongé dans ses pensées en suivant Isobel dans les escalators.

On pouvait difficilement faire plus évident comme signe qu’il flottait encore une certaine ambiguité entre eux. Abel se sentait gêné par ce que l’homme avait insinué sur eux deux, contrarié par sa vulgaire tentative d’approche, et préoccupé par la réponse tranchante qu’avait donnée Isobel. N’y avait t-il que l’ouvreur qu’elle avait rembarré ? Elle aurait pu répondre « aucun des deux », Abel ne l’aurait pas mal pris, car c’était tout simplement vrai. Il n’était pas son copain, et elle n’était visiblement pas intéressée par l’autre. C’était direct, simple, juste. Mais non, elle avait été plus loin, elle avait dit « la question ne se pose même pas ». Est-ce que ça signifiait seulement « tu ne m’intéresses pas du tout, le crapaud, ne rêve pas » - auquel cas, cela allait très bien à Abel, il validait les deux pouces en l’air, même. Ou est-ce qu’elle l’incluait dans sa réponse : la question de savoir s’ils étaient ensemble ou pas ne se posait même pas ? Donc, ne rêve pas toi non plus, Abel Laveau ?

Il fut tiré de ses profondes réflexions par la voix d’Isobel, qui s’était tournée vers lui avec un sourire. Elle relançait la conversation comme si de rien ne s’était passé, pour sauver l’ambiance avant qu’elle ne se plombe. Elle avait raison de le faire. A quoi pensait t-il, franchement ? N’était t-il pas le premier à se dire qu’il ne voulait plus aller trop vite avec elle ? Il savait qu’il ressentait de l’attirance pour elle, cela lui avait éclaté à la figure en la voyant en couple avec Isaac, et il l’aurait vu plus tôt s’il avait bien voulu ouvrir les yeux. La perspective qu’on le prenne pour le copain d’Isobel ne le faisait plus bondir, ni fuir en courant. Au contraire, souffla une voix en lui, tandis que son regard glissait sur les joues dorées de son interlocutrice. Mais ce n’était pas du tout le moment de s’y laisser aller.

*Allez, fais les choses correctement, Abel, ne la fais pas fuir encore * se réprimanda t-il.

Alors il enfouit ses frustrations en lui, colla un sourire sur son visage, et reprit la conversation à son tour, sans la moindre mention de ce qu’il venait de se passer :

« Presque. On refait Poudlard
, révéla t-il. Des travaux d’agrandissement des dortoirs, principalement. C’est notre projet le plus conséquent, en ce moment, avec Leopoldgrad. C’est moi qui pilote le dossier, et Isaac a pris la tête de LPG. C’est assez coton comme projet, les professeurs et l’association des parents d’élèves surveillent très scrupuleusement que je ne vienne pas dénaturer leur château millénaire éminemment respectable… »

Abel en plaisantait pour la forme, il pensait en vérité qu’ils avaient raison de se montrer prudents. Poudlard était un patrimoine digne d’être protégé. Cela rajoutait de la pression sur ses épaules d’ailleurs, mais il fallait croire que l’agence Laveau & Wells aimait relever tous les défis. Il arriva sur la mezzanine avec Isobel et se dirigea vers leur salle.

« Mais tu dois avoir vu ce dossier passer, non ? Quelqu’un de ton service s’occupe de communiquer le projet au public, il me semble. »

Abel l’avait rencontré une ou deux fois, un homme un peu trapu, à la calvitie naissante. Il était incapable d’en dire davantage, il avait toujours eu une mémoire médiocre pour les noms…


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- Pourtant, tu as le teint bien blanc d'un type d'ici, ça ne devrait pas jurer.

Et oui, c'était cela de venir au monde dans une communauté principalement afro-américaine avec un teint d'aspirine. Elle était obligée de le taquiner sur cela, Marie Laveau se retournait sûrement dans sa tombe de voir que quelques générations après, ses origines d'Afrique semblaient presque perdues. Heureusement que le métissage restait courant chez les Laveau, pour sauver un peu la mise. Elle-même d'ailleurs devait sûrement avoir un père blanc, elle avait le teint différent de celui de sa mère ou de ses cousines, voire même de son grand-père. Elle ne le saurait jamais mais c'était fortement probable. Ces tâches de rousseurs qui parsemaient ses joues au soleil ne venaient pas de nul part. C'était drôle de retrouver ce genre d'habitudes avec Abel et pourtant, c'était la seconde fois en quelques mois. C'est juste qu'elle s'était tellement promis de ne pas y revenir qu'elle avait fini par être vraiment convaincue. C'était presque humiliant qu'il ait pu la faire changer d'avis, elle qui se vantait d'avoir une volonté de fer. Elle n'avait pas encore mentionné cette réconciliation miracle - et surprenante - à Roy après l'avoir tant bassiné avec cette histoire et après avoir juré sur tous les saints que jamais, plus jamais, elle ne parlerait à Abel Laveau. Il faudrait bien qu'elle le fasse, surtout s'ils redevenaient amis mais elle n'était pas prête encore pour affronter ses remarques, surtout qu'il aurait sûrement raison. Techniquement, elle était persuadée de faire une bêtise en le laissant approcher d'elle de nouveau. C'est juste qu'elle n'avait pas su résister. Et quand elle voyait Abel rire à ses blagues comme il le faisait, elle avait du mal à le regretter. Elle retint son grand sourire, qui se changea en sourire en coin et elle haussa légèrement les épaules, faisant mine de rien.

- Trop tard, je te connais bien.

La gêne initiale qui s'était installée semblait se dissiper pour laisser place à une soirée agréable. Elle avait redouté qu'ils n'aient rien à se dire, puisqu'elle était très attentive aux limites mais finalement, ils pouvaient badiner sans que cela soit étrange. Cela semblait être le juste milieu et elle était contente de l'avoir trouvé - ou approché - si rapidement. Maintenant, il fallait juste être méfiante et ne pas abandonner les promesses qu'elle s'était faite. Ils pourraient être amis, mais c'est tout, pas meilleurs amis, pas amis proches, rien de tout cela. Juste, de bons amis, comme elle pouvait en avoir, des amis comme ça. L'équilibre était précaire mais elle le tiendrait. Cette précarité lui fut d'ailleurs rappelée avec l'intervention délicate de l'ouvreur qui jeta un froid entre eux. Même s'ils avaient décidé de se tourner vers l'avenir et de construire quelque chose de nouveau en laissant leur passé derrière eux, ce n'était pas toujours facile. L'espace d'un instant, ce qui s'était passé fin septembre lui revint en tête et elle baissa les yeux sur son poignet, faisant mine de réajuster la manchette perlée qui dépassait de son manteau blanc. Elle fut reconnaissante à Abel de ne pas persister dans ce silence gênant, répondant simplement avec ses questions en relançant la conversation. Isy sauta sur l'occasion, calant une mèche de ses cheveux derrière son oreille.

- Mais rappelle-leur que tu n'es pas qu'un vulgaire américain venu d'ailleurs, lança-t-elle, dis-leur que tu appartiens à leur Nation, ils seront plus rassurés, vanna-t-elle. À la prochaine réunion, emmène ta grand-mère et ton pull. Ta grand-mère dans ton pull.

Elle ne réagit pas sur l'information concernant Isaac mais la nota bien soigneusement. Super. Après des mois à éviter Abel sur leurs projets en commun, elle allait désormais devoir composer avec son ex-flirt sur un dossier déjà délicat pour elle. Elle aurait mieux fait de s'en tenir à sa politique "on ne mélange pas vie privée et travail". Cela lui servirait de leçon, on ne l'y reprendrait plus ! Et ce dossier-là, elle ne pouvait pas le refiler à quelqu'un d'autres comme elle l'avait fait avec Poudlard quand elle avait eu la direction de projets plus importants.

- Anderson Bannerman, effectivement, maintenant que tu me le dis, acquiesça-t-elle en ouvrant tirant sur la lourde porte de la salle trois. Ils se retrouvèrent dans le sas sombre et elle franchit la seconde porte. Les pubs n'avaient pas commencé et la salle était encore majoritairement vide. On était en semaine et le film était sorti il y a déjà plus d'un mois. Pourtant, elle baissa légèrement la voix alors qu'ils se dirigeaient vers les escaliers pour trouver une place. Mais il n'est pas sous ma supervision, il est sous celle de Charlie Dunham, je ne sais pas si tu vois qui c'est. Puis on ne communique pas vraiment sur nos dossiers, je crois qu'il ne m'aime pas trop. Parait-il qu'il est très amoureux de Mildred Magpie donc ça ne me surprend pas. Elle, elle me hait, lança-t-elle avec légèreté.

Elle monta quelques paliers jusqu'à se retrouver à peu près au milieu de la salle. Elle hésita quelques secondes, se tourna vers l'écran, fit quelques pas, retourna en arrière et choisit une rangée. Elle s'y aventura en faisant attention à ne pas renverser son pop-corn, jusqu'au milieu, environ. Tournée vers l'écran, elle fit mine de choisir un siège avant de renoncer. Elle se décala d'un vers la gauche, s'assit une seconde, estima, se releva.

- Non, attends, pas là, fit-elle à Abel qui s'était assis à côté d'elle. Recule un peu.

Elle testa encore deux autres fauteuils - plus à droite - avant de trouver la place. Elle s'y assit avec contentement, satisfaite, son pop-corn bien calé dans l'accoudoir.

- J'aime bien être au milieu, se justifia-t-elle. Là, on est bien !

Elle retira son épais manteau en laine, qu'elle posa sur le siège vide à côté d'elle, ainsi que son écharpe verte, sa veste et le gilet (choisi avec attention pour qu'il soit invisible sous la veste) qu'elle portait sur son chemisier. Elle défit les premiers boutons de celui-ci, fermé avec sévérité, signe que sa journée était terminée (elle avait même coupé son Pear One pour ne pas être rappelée).

- Tu sais que ma mère est déjà allée à un concert des Beatles ? À la Nouvelle-Orléans en soixante-quatre. C'est son frère qui l'a amenée, quand elle n'avait que sept ans, tu imagines ? Elle était fan de ce groupe. Je crois que c'est le seul souvenir qu'elle m'ait jamais raconté ! Il l'a emmenée en douce, pour la consoler de ne pas avoir encore déclaré sa magie quand Isadora l'avait fait à cinq.


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« Ma grand-mère dans mon pull ? rit Abel, en tentant d’imaginer le tableau. Elle va les faire fuir oui. Je sais que tu ne l’a jamais rencontrée, mais elle n’est pas tout à fait comme mon père, elle est du genre… légèrement susceptible et brute de décoffrage. Si on commençait à mettre en difficulté son petit-fils, en plus, elle partirait au quart de tour. Et fais pas autant la maligne avec moi ! Je te rappelle que de nous deux, tu es la seule à avoir la nationalité anglaise. Et tu ne m’as pas complètement convaincu tout à l’heure avec le thé et les scones. »

Isobel avait forcément pris de la culture de son pays d’accueil, elle était ici depuis sept ans, après tout. Abel n’avait rien noté de particulier là-dessus jusque là, à part son accent sud-américain qu’elle avait perdu, peut-être. Mais cela ne l’étonnait pas tellement, lui-même avait dilué le sien dans l’anglais parlé au nord des Etats-Unis, où il avait fait ses études et trouvé ses premiers emplois.

La file d’attente devant le cinéma était déjà entrée à l’intérieur, ce qui signifiait que les publicités n’allaient pas tarder à démarrer. Il grimpa les escaliers à la suite d’Isobel tout en l’écoutant lui répondre. Il faillit se cogner contre elle à un moment où elle se retourna pour changer de file, et décida donc par mesure de sécurité de laisser l’espace de trois sièges entre eux, le temps que leurs pérégrinations se terminent. Un peu déconcentré par ses allées et venues, il dut faire l’effort de reprendre le fil de la conversation :

« Je t’avoue que cette Dunham ne me dit rien… Ma mémoire des noms n’a pas vraiment changé, comme tu peux le voir, avoua t-il en haussant les épaules. Sa mémoire des noms, et des généalogies était assez mauvaise, on le connaissait pour ça, parce que de l’endroit d’où ils venaient tous les deux, c’était plutôt préjudiciable, étant donné que toutes les familles se croisaient quelque part. Un autre sujet plus amusant avait retenu son attention. J’ai cru comprendre pour toi et Magpie, oui… D’où ça vient, tout cet amour entre vous ? »

Il concevait tout à fait qu’on puisse, comment dire, avoir du mal à supporter le caractère exceptionnellement égocentrique de la journaliste à scandales qui était aujourd’hui l’une de ses clientes. Quoiqu’il savait qu’Isobel avait aussi son petit caractère de cochon, derrière ses allures d’ange. Mais il avait entendu quelques ragots de couloir, malgré lui, à force de travailler avec des gens de Ministère, et Mildred Magpie elle-même laissait parfois échapper des sous-entendus qui l’interpelaient. L’animosité entre ces deux femmes était un fait connu, une histoire d’égo féminin, principalement. Abel savait qu’il n’était jamais bon de trop en savoir sur ce genre d’histoire, mais c’était plus fort que lui, il était curieux. Connaissant la façon dont Isobel écrasait ses ennemies -il l’avait déjà vue se battre dans des cours de récréation-, il était certain qu’elle avait quelques histoires juteuses sur le sujet.

N’empêche, elle avait conservé certaines de ses vieilles manies. Replacer régulièrement une mèche de cheveux derrière son oreille, par exemple. Ou faire tout un manège avant de choisir sa place. Abel finit par s’arrêter en plein milieu d’une rangée, mains sur la taille, le ton un peu narquois.

« Tu veux un mètre laser, peut être ? »


Ce n’était plus nécessaire, apparemment, elle avait enfin trouvé l’exact centre de cette salle de cinéma. Il la rejoignit et s’installa sur son siège dès qu’il eut posé son manteau à ses côtés. Isobel entama une deuxième cérémonie, en revanche. Tiens, fait nouveau qu’il découvrait sur elle, en revanche : elle était capable de se couvrir d’une quantité assez incroyable de vêtements. Cela dit, à la Nouvelle Orléans, les températures les plus basses sur toute une année devait avoisiner les dix degrés, donc forcément, il n’y avait aucun risque qu’il l’ait vue pendant leur enfance emmitouflée de la sorte dans quinze couches de vêtements. C’était une découverte qu’il jugea plutôt amusante, car lui-même avait vécu un choc thermique en migrant vers le Maryland, mais pas de manière aussi visible. Il ne put s’empêcher de l’embêter un peu.

« Tu es sûre que tu as vécu en Angleterre ces dernières années ? Toujours pas habituée au froid ici ? »

Elle était fin prête pour le début des publicités, qui débutèrent quelques secondes après seulement. Ils étaient arrivés juste, finalement. Abel aimait bien regarder les pubs avant le film, c’était comme une première mise en bouche. D’ailleurs il enfourna une poignée de son pop corn adoré, tandis qu’Isobel lui racontait une anecdote qu’il ne connaissait pas sur sa mère. Comme quoi, Sophie Lavespère restait pleine de surprises.

«  Je ne savais pas, non ! Ca lui va plutôt bien, d’être fan des Beatles. Mais c’est drôle qu’elle t’ait raconté ça… En général, elle n’avoue rien qui concerne ses faiblesses. »


La fierté de cette dame, Abel la connaissait bien, et il y avait eu plusieurs fois affaire. Il n’aimait pas beaucoup avoir à faire à elle, de façon générale. Il l’avait toujours vue comme cette mère absente, et même irresponsable, qui mettait régulièrement sa meilleure amie dans des situations compliquées. Pour autant, il existait une forme d’amour entre elles, qui se voyait dans le fait qu’Isobel avait longtemps cherché son attention. Quant à Sophie, Abel savait que le sort de sa fille ne lui était pas aussi égal qu’elle voulait le faire croire, la preuve, elle était venue aussitôt, quand il lui avait envoyé un courrier pour la prévenir qu’il l’avait retrouvée. Mais leur relation restait très complexe, elle l’était déjà quand Isobel n’était qu’une enfant, alors aujourd’hui… Abel n’en savait pas grand-chose, il n’avait jamais eu l’occasion de les voir ensemble toutes les deux, depuis qu’Isobel était revenue.

« Ca se passe comment avec elle, d’ailleurs ?
demanda t-il doucement. Vous vous êtes vues pendant les vacances ?


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- Un peu un cliché d'écossaise, en somme, commenta-t-elle. Effectivement, si Abel et elle avaient passé leurs enfances ensemble, elle n'avait jamais pu rencontrer sa famille britannique, qui vivait de l'autre côté de l'océan. Elle en avait juste eu les récits, lorsqu'il s'aventurait en Écosse pour passer Noël. C'était toujours amusant d'entendre parler de cet endroit si différent de la chaude Louisiane. Ton père est né ici, non ? Techniquement, tu peux prétendre à la nationalité. Ça ne te botte pas ? Ça t'irait mieux qu'à moi pourtant ! Moi, c'est juste professionnel. Avant, je bossais dans une entreprise de chaudron, ça ne me passionnait pas vraiment.

Elle ne comptait pas se laisser embêter longtemps sur cette histoire de nationalité qui, après tout, n'était qu'administrative. Ce n'était pas elle qui avait du sang anglais, elle était pure américaine ! Sauf si on remontait quelques générations en arrière, on retrouvait la France, les Caraïbes, l'Afrique. Abel avait les mêmes origines mais bon... Il était britannique, aussi. Écossais, même. Penser à l'Écosse lui fit penser à Fingal Murray, l'un des graphistes de son service, fier écossais que l'on reconnaissait à ses cheveux flamboyants, assez typiques.

- Hé, peut-être que tes enfants seront roux ! Tu imagines ça ? Des Laveau roux. Plus aucune crédibilité !

Elle serait la première à en rire, en tout cas. L'imagine la fit pouffer - elle venait aussi d'imaginer Abel roux - et la mit de bonne humeur. Cette soirée était officiellement lancée et toute gêne dissipée. Bien qu'elle fasse des blagues un peu nulles, Isobel avait l'impression d'être adulte ce soir et de mettre derrière elle les griefs qu'elle avait pu avoir à l'égard d'Abel. Elle qui pouvait se montrer rancunière et mesquine, elle avait l'impression de progresser et d'appliquer un peu les bonnes résolutions qu'elle avait pu prendre après l'attentat. Elle n'avait pas décidé de changer de caractère mais elle avait décidé de faire des efforts pour être une meilleure personne, une personne qui, quand viendra la fin, aura moins de compte à rendre devant Dieu. Prendre sur elle pour redevenir amie avec Abel, c'était déjà un progrès qu'elle aurait refusé de faire avant, même par principe. Et maintenant, ils pouvaient aller au cinéma tous les deux, comme si de rien n'était. C'était la première fois depuis qu'ils s'étaient revus qu'ils faisaient quelque chose de vraiment normal, réalisa-t-elle. Ils n'avaient fait sinon que travailler, se hurler dessus, travailler, se hurler dessus, elle l'avait frappé en pleine nuit chez lui, ils s'étaient encore hurlés dessus et même à la Nouvelle-Orléans, quand elle cherchait à réintégrer un coven de sorcière vaudou, on ne pouvait pas dire que le contexte était normal. C'était fou. Ils allaient au cinéma. Elle ne réalisait presque pas, bien qu'ils soient en train de d'installer dans la salle.

- Ce Dunham, corrigea-t-elle en secouant la tête. Un type assez grand, toujours en costume, brun ? Il fait souvent les allocutions de la Justice Magique. Il était à la première réunion où toi et Isaac vous avez présenté vos plans pour la reconstruction de la banque.

Enfin, ce n'était pas très important, Charlie était rarement sur les mêmes dossiers qu'elle, c'est juste qu'ils s'entendaient plutôt bien et prenaient souvent leur pause café ensemble, avec Albert notamment et Donna, une autre collègue. À la question sur Magie, Isy manqua de prendre la parole sans réfléchir, parce qu'elle avait l'habitude de déblatérer sur le sujet mais elle se retint. D'abord, elle ne voulait pas trop se laisser aller avec Abel donc il était important de ne pas faire les choses sans les penser avant et ensuite, elle réalisa que cette histoire incluait des choses un peu délicates à évoquer avec un-ami-mais-pas-trop. Une vague histoire d'être surprise dans une chambre avec Roy, à moitié déshabillée. Isobel n'était pas pudique mais, face à lui, elle décida de lui épargner les détails scabreux - qui étaient pourtant les plus drôles - sans pour autant lui mentir. S'ils devaient devenir amis, il finirait bien par l'apprendre, ce n'était pas vraiment un secret.

- Elle est mortellement jalouse de moi. Elle leva la main pour compter les raisons sur ses doigts. Parce que je suis plus jeune et plus jolie, parce que plusieurs fois, professionnellement, j'ai représenté une opposition et surtout, parce qu'elle était folle amoureuse de Roy. Elle était persuadée qu'il était raide dingue d'elle en secret, ce qui n'était pas le cas, mais du coup, moi, j'étais l'horrible garce qui lui volait, alors qu'on ne sortait pas ensemble. Bref, elle a été odieuse avec moi, elle a publié à la une de son journal national que j'étais une nécromancienne qui déterrait des cadavres d'alcoolique dans les cimetières. Tout ça parce que je viens de Louisiane et que je suis noire, c'est hyper raciste, non ? Bon, évidemment, elle était nécromancienne, Abel le savait très bien mais elle ne déterrait pas des cadavres. Plus personne ne déterrait des cadavres à la Nouvelle-Orléans, on n'était plus en 1750 ! Ils étaient modernes. Cette histoire de une s'est terminée devant le Ministre en personne parce que du coup, une personne de son équipe était publiquement accusée de faire de la magie noire. J'étais ra-vie. Depuis, ce n'est pas l'amour fou.

Elle passa sur le fait qu'elle lui avait lancé une malédiction en faisant revenir sa sœur d'entre les morts, malédiction qu'elle devait d'ailleurs annuler, maintenant qu'elle y pensait. Elle se mettrait un post-it. Maintenant qu'elle avait retrouvé la totale maîtrise de ses pouvoirs, et plus encore, elle pouvait se le permettre facilement. Magpie avait assez été hantée et puis de toute manière, elle allait déménager, Roy le lui avait dit. Cela ne servait plus à rien de maintenir Emmy dans ses appartements, la pauvre petite pouvait bien repartir se reposer. Elle le ferait ce week-end.

- Pourquoi, tu en as un à me proposer ? répondit-elle en haussant un sourcil à la proposition d'Abel.

Il n'était pas atteint par son travail au point de se balader avec un mètre, non ? Cela serait un sujet de plaisanterie éternel, sinon ! Il y avait des choses, comme ça, où on pouvait toujours rire. Comme son côté frileux, par exemple, et il ne s'en priva pas alors qu'elle retirait toutes les couches de tissus nécessaires à sa survie.

- Humpf, comment est-ce que tu veux t'habituer à ces températures, pesta-t-elle. Mes factures de chauffage sont astronomiques, c'est le pôle nord.

Tout le monde en riait, ses amis et ses collègues mais elle s'en fichait : elle ne faisait pas semblant, elle avait vraiment froid. Un jour, songea Isy alors que les pubs commençaient, elle retournerait vivre dans un pays bien chaud.

- Elle ne m'a raconté que la partie sur les Batles, un jour où elle n'était ni ivre ni de mauvaise humeur, répondit-elle à voix basse. C'est Paul qui m'a donné l'explication de pourquoi il l'avait emmenée si jeune. Ma mère ne parle jamais de ses pouvoirs.

Ou de leur absence. Enfin, absence... Pas vraiment, elle était une sorcière, c'était certain, c'est juste qu'elle était une sorcière médiocre par rapport au reste du coven et par rapport à sa famille. Son arrière-grand-mère Louise était prêtresse, sa mère était prêtresse, sa sœur était prêtresse et, dès son enfance, Isadora avait vite montré de grandes facultés, à l'image de leur mère. Sophie peinait à faire les sorts les plus basiques. Dans leur culture, une prêtresse maitrisait les sept domaines de leur magie, une bonne sorcière, cinq ou six, une sorcière normale, quatre, en dessous, cela devenait compliqué... Sophie pratiquait une bonne gemmomagie. Elle lisait les auras correctement. Cela s'arrêtait là. Isobel avait toujours senti que, dans le fond, sa mère était jalouse de ses facultés. Elle tenait plus d'Anne ou d'Isadora que d'elle, même si, paradoxalement, elle s'était toujours vantée d'avoir donné une telle sorcière à leur coven. Leur relation était de toute manière pleine de paradoxes. Elle haussa les épaules une nouvelle fois quand Abel demanda des nouvelles.

- Deux ou trois fois. Elle a passé le réveillon avec grand-père, moi et d'autres. Je l'ai croisée au Chaudron un soir mais elle avait un peu bu donc bon. Et elle m'a souhaité mon anniversaire. Nous avons eu une grande discussion en Angleterre mais nous ne sommes pas revenues dessus depuis et puis... Elle m'a soutenue quand je suis revenue. Mais nous ne nous sommes pas tombées dans les bras, à se faire des grandes promesses de renouer ou de pardonner nos erreurs mutuelles ou que sais-je. Elle ne m'en veut plus. Je crois que je ne suis plus en colère contre elle, à peu près. On est dans une espèce de statut quo en fait. Mais ça ne me dérange pas trop, ça fait longtemps que je n'attends plus rien de ma mère.


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« Je pourrais y prétendre, c’est vrai. Mais que veux tu, je suis un américain trop fier pour ça, et mon père lui-même a adopté ce pays, il y est resté, même s’il a divorcé avec ma mère. »

Il s’était rapproché de son fils en revanche, il vivait dans la banlieue de New York, désormais, en tant que parfait moldu inséré dans la civilisation. Abel lui rendait régulièrement visite, triste ironie, il le voyait même plus souvent que lorsqu’il était encore marié. Il avait beaucoup plus de temps, et se trouvait géographiquement plus proche. Retraité, il jouait bénévolement de son saxophone dans des cafés-concerts pour des associations, et d’autres évènements du même genre, où il ne manquait pas de se faire de nouveaux amis. Ou de se trouver de nouvelles copines, comme la toute dernière qu’il lui avait présentée.

Il chassa son père de ses pensées au moment où Isobel en remit une couche sur ses origines écossaises -il fallait croire que cela lui avait manqué- ce qui le fit secouer la tête.

« Alors, d’abord, tous les écossais ne sont pas roux, il faut cesser ce cliché, du côté de mon père, ils sont bruns ou châtain. Ensuite, c’est toi qui a des tâches de rousseur, je te signale, pas moi. C’est toi qui devrais t’attendre à tout pour tes futurs gosses, tu possèdes une moitié de patrimoine génétique inconnu. »

Et lui était avis que son géniteur tirait plutôt sur le type caucasien, après, il n’était pas généticien, une simple intuition.

Une fois qu’il furent dans la salle de cinéma, Isobel commença à lui décrire ce mystérieux Dunham, et Abel répondit un « Je crois que je vois » qui était plutôt un « Je suis vraiment pas sûr de voir ». Ce n’était pas sa faute ! Il rencontrait des nouvelles têtes tout le temps sur les chantiers, celui de Leopoldgrad était particulièrement pharaonesque, alors se remémorer le visage d’un des dix collègues qui faisaient partie du service d’Isobel, qu’ils voyaient maximum deux fois dans le mois, oui, c’était au-dessus de ses capacités. Mais comme toujours, s’il était sous ses yeux et qu’on le lui pointait du doigt, il ferait un « Aaaah » de replacement de souvenir. En attendant, il allait juste s’efforcer de retenir la description d’Isobel et tenter de faire attention la prochaine fois.

Il ne savait plus trop comment ils en arrivèrent à parler de Mildred Magpie, mais Abel regretta un peu de l’avoir lancée sur le sujet. Il ne s’attendait pas à entendre le nom de Roy Calder au détour de cette conversation, et comme toujours quand cela arrivait, il eut la sensation qu’on lui piquait désagréablement les oreilles. Non, il n’était pas venu au cinéma avec Isobel pour entendre parler de cet odieux personnage qu’il détestait cordialement, mais peut-être bien qu’il allait devoir s’y faire, s’il voulait être ami avec elle. Car de toute évidence, Roy en était un pour elle, un très proche même, et Abel avait un temps soupçonné plus. Mais elle était sortie avec Isaac, et elle glissait cette information qui ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd « alors qu'on ne sortait pas ensemble », ce qui remettait un peu en question ses soupçons. En même temps, si Mildred était si jalouse d’elle pour cette raison, c’est qu’il devait bien y avoir quelque chose d’ambigu ? Ou peut-être tout simplement qu’ils n’étaient rien d’autre que deux amis que tout le monde pensait en couple, parce qu’ils étaient proches et complices. Hum. Abel n’était pas sûr d’être plus rassuré par cette hypothèse, il sentait déjà gronder madame jalousie dans son estomac. Avant, c’était lui qui occupait cette position…

Encore une fois, il réfléchissait trop, et en oubliait de suivre la conversation. Du coup, il n’avait écouté la fin de son histoire que d’une oreille, mais il avait à peu près saisi l’ensemble, ce qui lui permit de dire quelque chose et ne pas avoir l’air trop idiot :

« J’imagine… Elle a l’air assez caractérielle, c’est allé loin votre histoire. »

On repassera pour un commentaire plus prolixe, mais finalement, il voulait bien passer à un autre sujet. Le mètre laser, par exemple. C’était très bien, comme sujet, c’était neutre, innocent, exactement la distraction qu’il fallait. Abel fut un peu étonné de la voir étonnée, il lui paraissait assez évident qu’un architecte possédait sur lui son mètre laser -ou mètre ruban, au moins- quand il travaillait, et comme il n’était pas rentré après le bureau avant de venir ici… Il sortit le petit objet de sa poche, pour le lui montrer.

« Oui, j’en ai toujours un quand je bosse. Pourquoi, ça t’intéresse ? »

Il avait sorti ça comme une blague, elle ne pensait réellement pas à mesurer les dimensions de la salle pour s’assurer qu’elle était bien au milieu, n’est-ce-pas ? Parce que ça, ça serait bizarre. A peu près autant que sa capacité à s’envelopper dans cinq couches de hauts différents. Il secoua la tête avec amusement à son commentaire, sans répondre. Elle n’était jamais allée en Russie, elle !

Leur discussion jusqu’ici légère prit des allures plus sérieuses avec un des sujets les plus sérieux sur lesquels on pouvait faire parler Isobel : sa mère. Même si, souvent, elle préférait évacuer la question avec un commentaire cynique. Elle n’en fit pas, ou presque, en lui répondant. Elle avait pris un ton détaché, ce qu’elle faisait presque toujours quand elle acceptait de parler de Sophie. Le temps où la petite fille cherchait son attention et sa reconnaissance était loin. Isobel avait presque autant de fierté que sa mère -était avis à Abel qu’on ne pouvait pas avoir autant de fierté que Sophie- alors effectivement, il y avait très peu de chance que la scène où elles se prenaient dans ses bras, digne d’un téléfilm du dimanche se produise. En vérité, ce qu’elle décrivait était probablement la meilleure voie que pouvait prendre leur relation, à l’heure actuelle. Abel en fut surpris, mais plutôt soulagé pour elles. Il avait tenté un pari en amenant Isobel chez eux, en septembre, celui que sa famille finirait par l’accepter malgré sa fuite. Le résultat était plutôt satisfaisant, elle avait l’air d’avoir passé un anniversaire et réveillon familial dans les bonnes règles.

« Je pense que compte tenu de ce que votre relation a été jusque là… Ce statu quo est le meilleur que tu puisses en obtenir. C’est déjà un vrai progrès qu’elle ne t’en veuille pas, et que tu ne sois plus en colère contre elle… En soi, tu n’as pas forcément à faire plus que ça, tu verras bien, avec le temps, ça évoluera sûrement. Positivement, il le lui souhaitait. Il tourna la tête vers elle, prêt à poser une question délicate qu’il espérait mieux faire passer avec un petit sourire aux lèvres. « Du coup… Tu m’en veux toujours de l’avoir faite rappliquer l’an dernier ? »

Il n’aurait pas l’affront de lui demander des remerciements -même si c’était peut-être un tout petit peu grâce -à cause ?- de lui qu’elles avaient repris contact. Non, maintenant qu’ils essayaient de redevenir amis, il avait surtout besoin de se rassurer sur cette prise de bec tout à fait bénigne qui lui avait coûté une gifle à deux heures du matin chez lui, l’an passé. Lui avait t-elle un peu pardonné ?


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Salle n°3 [Abel]

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