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 Le premier jour du reste de ta vie [OS]

Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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Spoiler:
 


3 janvier 2010

A l’instant où Abel posa sa valise dans l’entrée de son appartement, son premier geste fut de passer dans le salon. Il n’avait pas vraiment rangé son bazar avant de partir alors il rencontra quelques obstacles sur son passage, mais rien ne sut empêcher sa rencontre avec son canapé. Le voyage ne l’avait pas tant fatigué -il avait déjà fait le déplacement aux Etats-Unis en avion, face à ça, le Portoloin avait au moins le mérite de ne durer que quelques secondes- mais il se sentait un peu remué. Il avait beau voyager très régulièrement, il ne s’était jamais complètement fait aux secousses du Portoloin, ce qui lui attirait quelques boutades. Mais cette fois, il n’y avait pas d’Isaac pour se moquer gentiment de lui à l’arrivée, alors il pouvait tranquillement se vautrer en attendant de récupérer.

Il fallait qu’il déplace sa valise, qu’il sorte le nécessaire pour la soirée, qu’il commence à se faire à dîner. Mais c’était dur de faire des choses alors il préféra se livrer pendant plusieurs dizaines de minutes à son activité préférée, à savoir rêvasser. Il avait plein de sujets de choix, plus ou moins sérieux. Parier sur la durée de la nouvelle relation de son père, se demander si c’était la raison pour laquelle sa mère paraissait encore plus taciturne que d’habitude, se rappeler la tête hilarante de la femme d’Alexandre découvrant son mari dans un joli état d’ébriété après le nouvel an, ou encore analyser l’attitude de Isaac qui lui avait tout juste souhaité de bonnes fêtes… Abel avait une idée assez précise sur le sujet, et pour être honnête, il n’osait pas trop broncher face au silence de son meilleur ami. Leur échange sur Isobel en décembre avait inévitablement refroidi leurs rapports. Abel se sentait un peu coupable, et il supposait que de son côté, Isaac avait besoin d’un peu de temps pour démêler son dilemme. Il préférait s’en tenir à l’écart. D’abord, il avait promis de le laisser prendre une décision sans chercher à l’influencer. Puis, il n’avait pas très envie d’évoquer à nouveau le sujet Isobel avec lui, surtout après ces vacances où leur relation avait justement évolué…

Avant de laisser ses pensées trop vagabonder, il finit par tourner un regard un peu blasé sur sa valise qui trônait dans le sas d’entrée, cherchant une bonne raison de se lever pour la vider. Son regard accrocha alors une légère protubérance à la surface de la première poche. Se souvenir de quoi il s’agissait lui donna la raison qu’il cherchait. Il avait un sujet de curiosité à satisfaire, il n’en avait pas eu l’occasion pendant les adieux à sa famille, ni pendant son voyage trop court qui avait suivi. Quelques minutes plus tard, sa valise se retrouva donc grande ouverte à ses pieds, et une petite boîte en bois placée entre ses mains. Intrigué, il suivit des yeux les gravures stylisées à la surface de la boîte, cherchant à se souvenir s’il l’avait déjà vue quelque part. André avait dit quelque chose comme « Je crois que c’est à toi » en la lui remettant. A ce moment-là, il faisait un rapide tour du Carré Français pour faire ses adieux à sa famille, il avait terminé par le Rousseau’s en espérant voir ceux qu’il n’avait pas croisé. Il n’avait pas trop osé passer chez André -savait-on jamais qu’Isobel y soit encore- alors il s’était laissé quelques minutes à la fin pour lui dire au revoir par-dessus le comptoir. Le vieil homme l’avait retenu un peu trop longtemps, si bien qu’Abel n’avait pas tellement eu le temps de faire d’objection en prenant la boîte. Il avait filé pour attraper son Portoloin, mais maintenant qu’il voyait l’objet de plus près, il était forcé de confirmer sa première impression. Cette boîte ne lui disait rien du tout.

Il souleva le fermoir en s’attendant à ce qu’elle oppose une résistance, magique ou mécanique, mais il n’en fut rien. Elle s’ouvrit facilement, et les mains d’Abel saisirent lentement le papier photo écorné sur le haut du tas. S’il n’avait pas su reconnaître le coffret, cette photographie, en revanche, il se la remémora au premier coup d’oeil. Et cette découverte lui donna un franc coup au coeur.

Il n’avait pas vu cette photo depuis tellement de temps. En fait, il n’avait pas spontanément regardé de photo d’elle et lui depuis des années. Pourtant, il en avait plusieurs. Tout un album, même, qu’il avait rangées dans le gros tas de souvenirs qu’il avait d’elle, actuellement enfermé dans son grenier. Dans d’autres circonstances, il aurait pu être frappé, ou amusé des similitudes et différences physiques qui existaient entre ces deux gamins et les deux adultes qu’Isobel et lui étaient devenus. Il ressentit surtout un certain trouble à découvrir une photographie qu’il pensait oubliée, prise par André, dans son jardin, pendant leurs dernières vacances d’été ensemble. Ce fut le moment où il se souvint que cette photo n’était pas la sienne. Toutes celles qu’André avait prises d’eux étaient soit en sa possession… Soit en celle d’Isobel.

Incrédule, il reporta son attention sur la boîte, remplie d’un tas assez compact de lettres. Se pouvait t-il que… ? Mon cher Abel, disait le premier papier. Le deuxième, aussi, et le troisième, ainsi que tous les autres, se rendit t-il compte en feuilletant rapidement la moitié du tas. Et le fameux « Je t’embrasse, Isobel. » par lequel elle terminait systématiquement toutes ses lettres ! Seulement quelques unes étaient différentes, mais il n’eut pas besoin de les lire pour comprendre de quoi il s’agissait.

« Seigneur… »

Il reconnaissait son écriture minuscule, c’était ses lettres. C’était leur échange épistolaire, à tous les deux, sur plusieurs années. Elle avait tout gardé, dans cette boîte. Il avait du mal à réaliser, tellement qu’il en attrapa plusieurs dans ses mains, comme pour mieux se rendre compte de leur réalité. Ses yeux attrapèrent des lettres écrites plus grosses que les autres sur l’un des papiers, un « JOYEUX ANNIVERSAIRE », aussi exubérant qu’Isobel à l’époque. « Je suis super triste qu'on ne soit pas ensemble pour le fêter, c'est la première fois qu'on est séparés pour nos anniversaires… » disait t-elle. Une phrase toute bête qui fit grimacer Abel. C’était la première fois à l’époque, mais loin d’être la dernière…

Il lut malgré tout le reste de la lettre, en remettant les autres dans la boîte. Un sourire un peu triste tira ses lèvres, car la petite Isobel de treize ans lui glissait entre parenthèses que leur regrettée Michelle lui faisait un bisou. Un sourire qui se détendit quelques lignes plus tard. « Actuellement, on a trois ans de différence ! Trop bizarre. Je ne sais pas si tu es d'accord avec moi mais je trouve que quinze ans, ça fait beaucoup plus vieux que quatorze. Ca montre que tu es majeur dans deux ans et ça, c'est encore plus étrange ! ». Elle avait de l’humour, cette enfant. Que penserait t-elle donc face à l’adulte de trente-cinq ans qu’il était aujourd’hui ?

Abel saisit la lettre suivante après un instant d’hésitation. Il était partagé entre la curiosité de retrouver toutes les bêtises tantôt stupides, tantôt attendrissantes qu’ils avaient pu s’envoyer et la méfiance face à ce qu’il allait lire et risquait de remuer douloureusement des souvenirs en lui. André s’était certainement imaginé que cette boîte était la sienne parce que les lettres à l’intérieur lui étaient destinées, mais quelque chose échappait tout de même à Abel. Pourquoi Isobel avait t-elle gardé tout ça ?

Abel n’en lut pas seulement une, mais bien quatre ou cinq lettres d’affilée. Lorsqu’il tomba sur un vieux dessin, magiquement animé, qu’il lui avait envoyé pour un de leurs Noël, il décida d’arrêter les frais. C’était une véritable madeleine de Proust qu’il venait de trouver en ouvrant cette boîte, il n’était pas sûr d’être prêt à la goûter. Relire ces mots attendrissants qu’ils s’étaient écrit quand ils avaient treize, quatorze ans, lui procurait un sentiment profond de nostalgie, teinté d’une tristesse similaire à celle qui l’avait saisi l’autre soir, face à Isobel. Evoquer leurs erreurs avait permis d’expliquer certaines réactions, de panser certaines plaies. Mais cela avait aussi rappelé à Abel qu’ils ne pouvaient plus réformer ce passé, quand bien même il avait mille fois envie de revenir sur ses pas. Maintenant qu’il comprenait pourquoi Isobel était partie, maintenant qu’il savait quels avaient été ses propres manquements, il regrettait réellement de ne pas pouvoir les corriger, pour modifier la suite de leur histoire. Quand il y pensait, tout avait tenu à si peu de choses, beaucoup de leurs frustrations auraient pu être évitées s’il l’avait un peu mieux comprise à l’époque.

Lire ces lettres lui faisait prendre la mesure de tout ce qui avait changé depuis leur enfance. Mais il n’avait pas envie de se laisser plonger dans des « et si » à n’en plus finir, c’était la porte ouverte à tous les regrets. Il y avait déjà un mieux avec Isobel, ils avaient même pris une décision, tous les deux, celle de retrouver contact. C’était ce sur quoi il devait se concentrer, décida t-il, en rangeant les papiers dans la boîte. Après un instant d’hésitation, il la glissa sous sa table basse, pour éviter de l’avoir dans son champ de vision. Normalement, elle n’aurait jamais du se trouver en sa possession, mais il se voyait mal aller la rendre à Isobel, ils ne s’étaient pas vraiment parlé depuis le nouvel an. Le plus simple était peut-être de la remettre à André à son prochain retour, en lui disant qu’elle appartenait à sa petite fille ? Il verrait bien, conclut t-il mentalement, pour l’instant il allait se faire à dîner et oublier tout ça, cela valait mieux.


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5 janvier 2009

Les yeux visant le plafond, Abel rêvassait, encore, dans sa tenue de travail. Il ne s’était pas changé avant d’aller au cinéma, et il ne l’était toujours pas depuis dix minutes qu’il était rentré. Non, il préférait rejoindre son meilleur compagnon, son canapé, et laisser ses pensées vagabonder. Il lui était souvent arrivé de s’endormir allongé, comme ça, et se réveiller en retard, tout habillé, le lendemain parce qu’il n’avait pas mis son réveil. Mais ce n’était pas trop grave, c’était lui le patron maintenant, se disait t-il pour se rassurer.

Il se repassait sa soirée avec un léger sourire aux lèvres, car il avait passé un véritable bon moment avec Isobel, contre toutes ses attentes. Et cela lui donnait plein d’espoirs pour la suite. Cette fois, il veillait à ne pas faire tout capoter de nouveau et se montrait d’une certaine manière attentif aux signaux qu’elle lui envoyait. Il avait décidé de ne rien forcer, et il n’en avait pas eu besoin. Cette première soirée leur avait permis de se rapprocher, tout en respectant certaines limites implicites, Abel ne demandait pas mieux. Il avait besoin de prendre son temps aussi, pour ne pas répéter les erreurs de septembre. Il préférait ne pas retrouver une trop grande proximité pour le moment avec elle, mais peut-être que cela arriverait un jour. Abel n’en désespérait pas, il le souhaitait, même, au fond de lui, il avait envie de retrouver sa meilleure amie qu’il croyait perdue… et plus encore, pourquoi pas, soufflait une petite voix dans son coeur.

Il découvrait -ou plutôt redécouvrait- cette douce chaleur en lui quand elle se trouvait proche, il ne l’ignorait plus et ne s’aveuglait plus sur son origine. Elle lui avait déjà plu une fois, quand ils étaient adolescents, alors il savait reconnaître cette sensation. Déjà à l’époque, il avait mis du temps à s’en rendre compte et à l’accepter, car ce n’était pas si évident de reconnaître ce genre de sentiments envers sa meilleure amie d’enfance. Et si elle le rejetait ? Et si ça ne marchait pas entre eux ? Et si cela changeait à jamais leur lien si précieux ? Il partageait avec elle quelque chose de très fort et très particulier qu’il ne voulait perdre pour rien au monde. Puis il avait fini par comprendre que ce qu’il ressentait n’était pas quelque chose d’annexe à l’amitié qu’il éprouvait pour elle, quelque chose qu’il pourrait ignorer pour ne garder que ce qu’ils partageaient déjà. C’était au contraire la continuité de tout cela. Il avait peur que les choses changent entre eux, mais elles avaient déjà changé, par le fait même qu’il était amoureux d’elle.

Le temps qu’il se décide à le lui dire, elle était partie sans retour. Il s’était senti trompé, bafoué. Il avait du faire un énorme travail sur lui-même pour pouvoir passer à autre chose, et il y était parvenu. Il avait connu d’autres femmes, noué des relations sincères, dont certaines étaient même parties pour durer à vie. Il s’était reconstruit, en partie. Maintenant, il avait besoin d’Isobel pour se reconstruire complètement, il en avait pris conscience. Il avait besoin qu’elle répare ses blessures que le temps n’avait pas suffi à refermer, pas en s’excusant platement et en implorant son pardon. Simplement en partageant à nouveau quelques moments ensemble comme cette soirée au cinéma, en se rapprochant l’un de l’autre, jusqu’à parvenir à se refaire confiance.

C’était cet objectif qu’Abel avait en tête, plus que de s’occuper de son attirance pour elle. Ils avaient encore beaucoup de choses à régler tous les deux, et il risquait d’anéantir leurs efforts en allant trop vite. Pour ce soir, Abel pensait de toute façon surtout aux moments de rigolade qu’ils avaient pu partager tout à l’heure. Ils avaient même reparlé du film avec entrain en sortant de la salle, si bien qu’ils s’étaient quittés sur une bonne note. Un sans-faute, si on omettait quelques moments de confusion.


Peut-être parce que cette soirée avait fait remonter quelques bons souvenirs d’enfance en Abel, il se retrouva quelques minutes plus tard avec la boîte ouvragée dans les mains. Il la faisait tourner entre ses doigts, en attendant de se décider à l’ouvrir ou la ranger dans son coin. Comment Isobel le prendrait t-elle s’il les lui rendait maintenant ? Abel estimait qu’il avait une chance sur deux qu’elle le prenne mal. Soit il lui expliquait la bourde d’André et en riait tous les deux, soit elle se persuadait qu’il avait fouillé dans ses affaires pour la trouver et se sentait volée. D’un point de vue extérieur, l’explication sur André pouvait très bien sonner comme une bonne excuse pratique, c’était une possibilité.

Non, Abel n’était pas très à l’aise à l’idée de lui remettre cette boîte lui-même, il n’avait guère envie de gâcher leur début de bonne entente. Il était donc forcé de la garder jusqu’à retrouver André, et d’ici là… Eh bien, qu’est-ce qui l’empêchait de tout relire ? Après tout, c’était des lettres qu’il avait déjà reçues, il en avait même gardé la plupart chez lui. En revanche, il n’avait pas recopié ses propres lettres comme Isobel l’avait fait. La curiosité de relire ses propres mots l’envahit, jusqu’à ce qu’il finisse par ouvrir à nouveau l’objet.

Cette fois-ci, il parcourut les lettres comme on lit un roman au coin du feu. En prenant son temps, en lisant tout dans l’ordre sans rien omettre, en se laissant amuser, surprendre, émouvoir par ce qu’il redécouvrait. Pour la première fois depuis dix-sept ans, Abel fut heureux de retrouver ses souvenirs d’enfant avec Isobel. Il s’en laissa même bercer jusqu’à s’endormir dans cette position, une lettre sur le ventre.


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Citation :
H.S : Je précise que les lettres en spoiler ci-dessous ont été écrites de la main d'Isobel, évidemment Ship On peut dire que c'est un OS à deux mains Bonne lecture Keur

7 janvier 2009

Juin 1991. C’était la dernière lettre qu’Abel possédait, dans ses souvenirs. Ils avaient passé l’été ensemble, cette année-là, leur dernier été. Pendant l’année scolaire, ils s’étaient passé quelques coups de Cheminette, Abel était revenu quelques week-end, mais ils avaient arrêté de s’écrire. Un signe que leur relation commençait déjà à dysfonctionner, d’ailleurs… Lorsqu’il lut cette dernière lettre du trente juin, il s’aperçut que le tas n’était pas terminé. Il en restait bien une demi-douzaine au fond de la boîte. Lentement, il saisit la première qui se présentait à lui, pour la mettre sous la lueur de sa lampe de chevet.

30 décembre 1991.

Le coeur d’Abel fit une violente embardée. Il n’avait jamais vu cette lettre. Elle était datée du jour de son départ.

Mon cher Abel,

Je ne sais pas trop commencer cette lettre, je ne sais même pas si tu la verras de toute manière. Je ne sais pas si je te donnerai l'occasion de la lire, soit parce que je vais rester, soit parce que je ne l'aurai pas laissée.


Il replia la lettre brusquement, saisi par le choc. Ses mains légèrement tremblantes s’emparèrent du tas qui restait toujours au fond de la boîte, et il déplia une à une pour vérifier cette intuition qui lui serrait le coeur. Les dates défilèrent sous ses yeux. 7 janvier 1992. 18 mai 1992. 8 novembre 1994. 11 septembre 1995. Et la toute dernière, du 1er novembre 1996.

Elle lui avait écrit jusqu’à quatre ans après son départ. Cette découverte donna la sensation à Abel d’un violent étourdissement. Elle lui avait écrit . Sans jamais lui envoyer les lettres, elle avait malgré tout communiqué avec lui, tout ce temps-là. Lui qui l’avait maudite pour ne lui avoir jamais envoyé le moindre mot en partant, c’était là, sous ses yeux. Tout ce qu’il avait attendu pendant des années se trouvait là, au creux de ses mains.

Lentement, comme si sa conscience l’avait momentanément quitté sous le choc, il se vit saisir la première lettre qu’il avait mise de côté pour reprendre sa lecture.

Spoiler:
 



L’émotion bloquait désormais sa gorge. Abel dut prendre une grande inspiration pour se sentir à nouveau respirer. Sous ses yeux, une jeune fille aux brillants yeux noirs venait de lui souffler tout son malheur, en détournant le regard parce qu’elle se sentait coupable. Elle n’avait pas cet air railleur, suffisant, mesquin qu’il lui avait prêté toutes ces années. Elle était perdue, déçue, en quête d’une voie à suivre, elle avait besoin de lui et il ne l’avait pas écoutée avant aujourd’hui.

Abel détourna le regard à son tour. Lire cette lettre, plus que les précédentes, avait réveillé en lui de vieilles douleurs profondément ancrées en lui. Il se rappelait avec une netteté cuisante cette sensation d’abandon qui avait été la sienne, parce que les mots qu’Isobel avait couché sur papier entraient douloureusement en résonance avec ses sentiments à l’époque. J’étouffe, je tourne en rond, je deviens folle. Il savait ce que c’était, oh, il savait. Il était sincèrement désolé qu’elle en soit passé par là aussi, et pire : que lui, son meilleur ami, ne l’ait même pas vu.

Il voulut refermer cette boîte, il faillit le faire, d’un geste impulsif, par peur de lire d’autres choses qui allaient le déchirer, de découvrir des nouveaux éléments qui risquaient de remettre en question tous ses choix passés. Mais il se retint. La jeune fille comptait encore sur lui. Elle lui parlait, elle voulait se confier à quelqu’un et la seule personne qu’elle avait trouvé c’était lui, son meilleur ami. Alors, Abel saisit la deuxième lettre, malgré l’effort que cela lui demandait.

Spoiler:
 


Abel laissa tomber sa main, envahi d’un profond sentiment d’impuissance. Il avait envie de dire tellement de choses à cette adolescente grisée par sa fuite, mais il ne pouvait pas, c’était un échange à sens unique. Le jeune homme qu’il était à dix-huit ans l’aurait secouée par les épaules, lui aurait fait la leçon, oui, il aurait été fâché contre elle. Mais il aurait été si heureux et si soulagé de la retrouver en vie, à ce moment-là, quelques jours après sa fuite.

Et l’adulte aujourd’hui ? demanda timidement une voix, quelque part. Lui-même, ou cette petite fille face à lui. Abel prit le temps d’y réfléchir et de relire le papier entre ses mains, avant de s’arrêter sur ce qu’il ressentait. Beaucoup de peine, d’impuissance, de regrets. Et quelque chose de nouveau, un sentiment plus doux, qui se révéla à lui quand il osa croiser le regard triste de l’auteur de ces lettres. Beaucoup de compassion. Chacun des mots suivants qu’il lut lui allèrent droit au coeur.


Spoiler:
 



Non, elle n’avait jamais eu le courage de lui envoyer ce courrier. Mais elle avait été courageuse, malgré tout. Courageuse de partir.

Abel n’avait jamais envisagé les difficultés qu’elle avait pu rencontrer, dès lors qu’il avait cessé de croire qu’elle s’était faite enlever et séquestrer quelque part. Il avait compris que c’était son choix de partir, puis avait conclu qu’elle devait probablement l’assumer et s’en trouver satisfaite, puisqu’elle n’était jamais revenue. Il n’avait pas cherché à imaginer quelles difficultés pouvait rencontrer une adolescente de seize ans, loin de sa famille, qui l'étouffait peut-être, mais lui apportait malgré tout le couvert et la sécurité. Elle était loin de l’affection de ses amis et du confort d’être entourée d’adultes prêts à l’aider s’il le fallait. Elle avait du se débrouiller entièrement seule, très jeune. Abel savait t-il réellement ce que c’était ? Même si partir faire ses études ailleurs lui avait donné une certaine autonomie, il savait que ses parents étaient toujours derrière, d’une façon ou d’une autre. Il n’avait même pas eu à travailler pour payer sa scolarité d’ailleurs, c’était déjà un sacré confort.

Non, il ne savait pas. Isobel s’était sûrement retrouvée dans de nombreuses situations délicates qui lui avaient fait regretter son choix. Elle avait sans aucun doute caressé la tentation de revenir, pour se sentir moins seule. Mais elle n’avait jamais cédé, elle avait accepté d’en payer un prix qu’Abel n’avait jamais pris en considération… Et ce constat se raffermit davantage quand il termina la lettre suivante.

Spoiler:
 


« Bon sang… »

L’émotion se bousculait à nouveau dans sa gorge, la serrant si bien que ce furent les seuls mots qu’Abel put prononcer. Il inspira pour tenter de faire redescendre cette boule, qui menaçait de brouiller son regard. Bon sang.

Que lui avait t-il dit, un jour, à son bureau au Ministère, l’an dernier, alors qu’ils parlaient tous les deux de leurs voyages en Europe ? « Ce qui est dingue, c’est qu’on aurait pu se croiser plein de fois là-dedans, au final. » . S’il avait su !

La frustration remonta comme un poison en lui. Malgré lui, il en voulut à cette jeune fille qui avait écrit de ne pas avoir posé son stylo, pour oser l’aborder, à la sortie de l’université. Quelle aurait été leur histoire, alors ? Quelle aurait été son histoire ? A ce moment-là, il était si jeune, toutes les possibilités d’avenir ouvertes à lui. Il terminait ses études, ne savait pas tout à fait ce qu’il voulait faire en sortant, il découvrait juste les filles, il se faisait de nouveaux amis. Et si Isobel lui avait parlé ce jour-là, qu’aurait t-il été de tout ce qu’il avait bâti jusque là ? Elle avait influencé tellement de choses dans sa vie, même en n’étant plus là, elle n’avait pas idée. Abel lui-même n’avait pas conscience de tout ce qu’elle avait remué, dans son inconscient, à chaque fois qu’il faisait un choix. Et si elle avait été là ?

Tous ces questionnements lui donnèrent le vertige. C’était trop dur de se laisser aller sur ce terrain-là. S’il avait réussi à tourner la page dix ans plus tôt, c’était bien parce qu’il avait tranché sur toutes les questions laissées sans réponse par Isobel, et refusé de revenir dessus. Aujourd’hui, en renouant contact avec elle, il avait beaucoup nuancé son point de vue de l’époque, mais en contrepartie, toutes ses certitudes se brisaient une à une. Jamais il n’aurait pu imaginer qu’elle avait tant erré dans son périple, qu’elle s’était un jour trouvé sur le point de revenir vers lui, pour avoir son aide. Elle ne l’avait finalement pas fait, et il n’y pouvait rien, se répéta t-il, pour s’empêcher de s’engager sur la voie dangereuse des « et si ». En plus, Abel croyait en la force que possédaient leurs ancêtres pour les guider d’une façon ou d’une autre sur les voies qu’ils choisissaient. Si ce jour-là, Isobel avait finalement décidé de ne pas lui parler… Alors il y avait une raison. Ils n’étaient sûrement pas prêts à se refaire face, tous les deux.

Il s’efforça d’affermir cette idée dans son coeur, puis relut la lettre, plus lentement. Son expression s’affaissait à chaque phrase, décrivant un peu plus le chagrin et les désillusions de l’adolescente perdue. Il aurait aimé être là pour elle, à ce moment-là. Elle avait traversé la première grosse passe vraiment difficile de sa vie, et elle n’avait eu personne pour l’épauler. Abel ne savait décidément pas grand-chose des épreuves qu’elle avait traversées, ils n’en avaient jamais parlé. Ils avaient beaucoup discuté des raisons de son départ, de ce qu’ils avaient ressenti tous les deux. Mais elle ne lui avait jamais rien raconté de ces seize années de son existence, à part le fait qu’elle avait eu son diplôme, et beaucoup voyagé. Cela changerait, se promit t-il, il lui poserait plus de questions à ce sujet, un jour.

« J'aimerais que, si on se revoit un jour, tu sois fier de moi. »

Plus que toutes les autres, cette phrase s’imprima en lui. Elle le touchait, parce qu’elle montrait combien son opinion était encore chère à Isobel, même trois ans après sa fuite. Il ne l’aurait pas crue si elle le lui avait dit. Mais c’était écrit, sur un papier qu’elle n’avait pas l’intention d’envoyer, une lettre qu’elle gardait pour elle, comme un journal personnel, alors elle n’avait aucune raison de mentir. Abel donnait une foi entière en ces mots qu’elle avait couché en pensant que personne ne la lirait. Elle était fière, têtue, pudique, il y avait des choses qu’elle ne lui avouerait sans doute pas, surtout dans leur situation encore bancale. Cet aveu qui révélait ses espoirs en faisait probablement partie. Il en fut tant touché qu’il se sentit un peu coupable de n’avoir jamais réalisé son souhait. On ne pouvait pas dire qu’il l’ait accueillie le soir où il l’avait retrouvée avec un air empli de fierté, bien au contraire…  

Abel aurait pu relire cette lettre particulièrement poignante encore et encore, mais il lui en restait encore deux autres à découvrir. S’il voulait avoir le courage de le faire, il devait s’empêcher de se morfondre trop longtemps sur les précédentes, alors il saisit les deux dernières entre ses mains. Celle qu’il lut se plaçait quasiment un an plus tard.


Spoiler:
 


La jeune fille sous ses yeux souriait de fierté face à son exploit, alors Abel lui renvoya un léger sourire à son tour. Beaucoup plus optimiste que les précédentes, cette lettre eut un effet réconfortant sur lui. En voilà, une chose pour laquelle il pouvait se dire fier d’Isobel : elle avait réussi à rentrer à l’université, et décrocher un diplôme. C’était son rêve d’enfant, il savait tout ce que cela représentait pour elle. Seul son départ lui avait permis de le faire, elle n’aurait jamais pu accéder à Salem et mener des études en restant au sein de son coven, à la Nouvelle-Orléans. Elle n’était pas partie pour rien, elle avait accompli des choses importantes, et cela lui avait sûrement permis d’apaiser sa solitude et ses remords. Quant à Abel, il devait avouer que c’était réconfortant pour lui aussi de savoir qu’elle avait tiré quelque chose de réellement positif de ce départ.

Mais surtout, c’était réconfortant de constater que, contrairement à ce qu’il avait longtemps cru, il était resté son meilleur ami dans son coeur, tout ce temps-là. Ces lettres en étaient les silencieux témoins. Elle pensait régulièrement à lui, se posait des questions à son propos, espérait que tout allait bien de son côté. Elle aimait lui écrire, relire leurs lettres, lui confier des choses. Elle lui relatait ses doutes, partageait ses réussites, comme si elle avait besoin de le sentir à ses côtés, d’une certaine manière. Et cela lui mettait un baume au coeur.

Il déplia enfin la dernière lettre avec un mince sourire, qui s’effaça au fur et à mesure de sa lecture.

Spoiler:
 

Le coeur d’Abel s’était serré, malgré lui. Il le savait, pourtant, qu’Isobel avait fini par passer à autre chose. Lui-même l’avait fait, une année avant elle, d’ailleurs. Mais c’était autre chose de le lire, après avoir passé quelques minutes aux côtés de la jeune Isobel, qui le voyait encore comme son meilleur ami… Ne sois pas triste, ça n’a rien de pathétique , avait t-il envie de lui dire. J’aime que tu penses à moi, ne m’oublie pas , gémissait plus bas une petite voix. Ne pleure pas.

Spoiler:
 

Abel eut la sensation douloureuse de la voir s’éloigner sous son regard, sans rien pouvoir y faire. Elle l’abandonnait, vraiment, cette fois. Mais elle avait raison, de s’en aller. Il avait fait la même chose, pour sa propre survie. Il avait déjà senti trop longtemps les griffes de la solitude déchiqueter son coeur et sa santé. Alors il avait eu besoin lui aussi de refermer le chapitre de leur amitié, comme elle le disait. Pour pouvoir continuer sa vie, tout simplement.

Spoiler:
 

Avant qu’elle n’échoue sur le papier, Abel dégagea de sa paume la larme qui avait roulé jusqu’à son menton. Il replia momentanément la lettre d’une main, pour terminer d’essuyer ses yeux humides de l’autre. Elle avait achevé de le bouleverser, avec ce simple « Merci ».

« Idiote »
souffla t-il.

Il lui en voulait, d’avoir précisément trouvé son point faible. Il lui en voulait, de ne pas lui avoir dit ça plus tôt, d’avoir gardé tout ça pour elle. Mais ce n’était rien, face à l’immense bien que lui faisaient ces aveux. Il avait été son souvenir parfait, son préféré. Elle ne l’avait pas oublié, elle n’avait pas non plus cessé de l’aimer en partant. Il pleurait, un peu, pour cet adolescent en lui qui s’était senti complètement abandonné. Il avait longtemps cru qu’elle ne l’aimait plus, ou pas assez pour revenir vers lui. Il s’était trompé, elle l’aimait encore, elle était même reconnaissante de tout ce qu’il avait fait pour elle, et c’était plus que ce qu’Abel attendait.

Spoiler:
 

Dans la demi-obscurité de sa chambre, un dernier sanglot lui échappa, avant qu’il n’en efface les traces sur son visage. Sa respiration ne se fit pas plus calme pour autant. Sa meilleure amie lui manquait aussi, terriblement, aujourd’hui encore. Il l’avait tellement aimée aussi, il le lui avait dit. Plus que jamais, Abel se sentait en résonance avec elle. Cette Isobel du passé, elle lui apparaissait tellement palpable, à portée de main, qu’il mourrait d’envie de la serrer dans ses bras et la garder contre lui, pour ne plus la laisser partir. Reste. Ou plutôt, reviens. Il voulait l’avoir, dans son présent, cette Isobel qui ne gardait que de bons souvenirs de lui et qui l’aimait sans réserve.

Spoiler:
 

Il avait continué de l’accompagner, sans le savoir, et de l’aider à trouver son bonheur. Eh bien… Cela lui allait, se rendit t-il compte. Un an plus tôt, il n’aurait sans doute pas réagi de la même façon. Il aurait mis en avant le prix que lui avait coûté son silence pendant toutes ces années, il aurait mal accueilli ces lettres qui venaient beaucoup trop tard. Maintenant, avec tout ce qu’ils avaient traversé tous les deux, avec tout ce qu’il avait fini par lui avouer, ce qu’il avait compris sur elle… Il se disait que, finalement, c’était une consolation plutôt digne. Il était resté son meilleur ami, son confident. Peut-être même plus encore…

Spoiler:
 

Le regard d’Abel ne quittait plus ces trois mots qui avaient remplacé son éternel « je t’embrasse ». Si sa respiration avait retrouvé un rythme normal, ce n’était pas le cas de son coeur. Il relut la lettre, plusieurs fois, jusqu’à ce que ce qu’il n’osait pas se dire lui apparaisse plus clairement. Cette lettre d’adieu était aussi une triste et belle lettre de déclaration.

A cet instant, Abel ressentit un urgent besoin de réagir, mais il resta immobile, incapable de savoir comment. Frapper à la porte d’Isobel ? C’était ridicule, il était deux heures du matin. Certes, elle l’avait déjà réveillé un soir, à peu près à la même heure, de très mauvaise humeur, une fois. Mais il ne se sentit pas le courage de faire ça, il risquait de dire n’importe quoi, il ne savait même pas comment exprimer ce désordre d’émotions qui mettait tout son être en vrac. Alors, il se leva de son lit en laissant les lettres éparpillées sur son matelas, fit un tour de sa chambre, se cogna le genou contre la chaise de son bureau, revint près de son matelas. Il n’avait pas non plus envie de se coucher et laisser l’action pour le lendemain, en espérant qu’une bonne nuit de sommeil lui porte conseil. Dans son état actuel, il se savait incapable de dormir, il n’allait pas cesser de penser et retourner ses pensées dans sa tête toute la nuit.

Il regarda si longuement les lettres dispersées devant lui qu’une réponse finit par lui venir comme une évidence. Il allait parler à Isobel, parce qu’il avait énormément de choses à lui dire, après cette longue lecture. Mais il allait lui parler comme elle.

Londres,

7 janvier 2010


Avec application, Abel écrivit son « Chère Isobel » sur l’unique feuille de papier blanche qu’il avait prise. Il n’allait sûrement pas s’en contenter, songea t-il trop tard. Pourtant, il resta plusieurs minutes à fixer sa feuille, sans rien écrire de plus. Comment commencer ? Par quoi commencer ? Il avait pris toutes les dernières lettres d’Isobel, pour pouvoir s’appuyer dessus.

Abel mit beaucoup de temps à réfléchir, organiser ses pensées, canaliser ses émotions. Si bien que lorsqu’il reposa son stylo sur sa feuille, ce fut avec un geste sûr, et une écriture limpide qu’il coucha à son tour tous ses secrets.

FIN DE L'OS



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Le premier jour du reste de ta vie [OS]

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