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 « Take all the time lost, all the days that I cost, take what I took and give it back to you »

Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
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Dernière édition par Isobel Lavespère le Dim 24 Sep 2017 - 19:47, édité 2 fois
9 Janvier 2010

Comme tous les samedi matin, Isobel était allée courir. Elle était rentrée essoufflée à son appartement mais de bonne humeur. Elle s’était réveillée souriante, soulagée de la tournure que prenait sa vie. La veille, elle avait rencontré Jonah Forbes pour le remercier de ce l’aide apportée lors de l’attentat de Leopoldgrad. Elle était ressortie plus apaisée de cet entretien, avec l’impression qu’elle avait bien fait, que cela l’aiderait à avancer. Elle était plus sereine à l’idée de retourner là-bas, au cours notamment de la promotion de la reconstruction. Même l’évolution de sa relation avec Abel lui faisait du bien, ce n’était plus ce poids qui la minait mais quelque chose d’où elle pourrait trouver du positif. Ils étaient allés au cinéma cette semaine et recommenceraient sûrement ce mois-ci. Elle s’était juste fait la promesse de ne pas être la première à le recontacter : elle ne voulait pas retomber dans ses vieux travers et être trop dépendante. Elle n’en ressentait même pas forcément le besoin, elle était contente de leur sortie, elle le referait avec plaisir et cela s’arrêtait elle, elle n’était pas collée à son Pear One à attendre son appel.

Elle prit une longue douche pour détendre ses muscles saisis par l’effort et s’enroula dans une serviette épaisse. Elle était en train de se démêler les cheveux quand elle entendit la sonnette retentir dans l’appartement. Elle hésita un instant à laisser sonner - elle n’avait pas envie de se précipiter - puis songea que c’était peut-être Roy qui passait à l’improviste (il était bien le seul à se le permettre dans son entourage). Si c’était son meilleur ami, c’est qu’il avait besoin de quelque chose. Râlant un peu intérieurement, elle attrapa un élastique pour nouer ses cheveux en un chignon rapide, qu’ils ne trempent pas ses épaules, et enfila son peignoir. Son chat commença à trottiner derrière elle dès qu’il la vit sortir de la salle de bains, persuadé qu’elle allait le nourrir dans la cuisine. Elle s’arrêta néanmoins à sa porte d’entrée, collant son œil au judas. Reconnaître Abel lui fit froncer les sourcils, surprise. La dernière fois qu’elle l’avait vu ici, il venait chercher Madison… Ils s’étaient vus trois jours auparavant et n’avaient pas parlé de se croiser ce week-end. Elle resserra la ceinture de son peignoir au maximum et donna deux tours de clés pour ouvrir le battant.

-Salut, lança-t-il avant de marquer un temps d’hésitation. Tu vas bien ? 
- Euh, oui, répondit Isobel un peu perplexe. Dans « amis neutres et cordiaux », elle n’était pas certaine qu’il y avait l’option « passer le samedi matin à l’improviste alors que je suis en peignoir ». Et toi, tu… ?

« Qu’est-ce que tu fiches ici ? » aurait été la question correcte mais elle ne sortit pas de sa bouche. Abel dégageait une aura un peu étrange, perturbée, qui ne faisait que renforcer la suspicion d’Isobel. Elle avait un mauvais pressentiment, tout cette histoire de « soyons amis et tout est bien qui finit bien » était trop belle pour durer.

- Je suis désolé de passer à l’improviste, j’espère que je ne te dérange pas. Je ne vais pas rester longtemps, de toute façon, je viens juste te rendre quelque chose.

Elle n’eut pas le temps de répondre, elle le vit sortir quelque chose de son sac en bandoulière. Une boite en bois, au couvercle gravé. Son cœur manqua un battement. Cette boite, elle la connaissait bien. C’était dans cette dernière qu’elle avait rangé sa correspondance avec Abel, des années durant. Elle faisait partie des rares affaires qui l’avaient suivie lorsqu’elle était partie de chez elle. Mais elle n’aurait pas dû se trouver entre les mains de qui que ce soit. La dernière fois qu’elle avait vu ce coffret, c’était dans la poubelle de son grand-père. Elle l’avait jeté, rageusement. Plusieurs raisons l’avaient poussée à ce geste : toute la colère qu’elle voulait à Abel, toute sa rancœur et surtout, son envie de passer à autre chose. Qui pouvait-elle leurrer, quand elle jurait qu’elle se fichait de cette histoire, alors qu’elle avait conversé ces lettres durant des années ? Que Roy tombe dessus lui avait servi de leçon. Elle n’était plus une enfant, elle n’avait plus besoin de ces maigres consolations, de ces quelques preuves d’attention et elle ne voulait plus les voir. C’était trop douloureux de confronter ce coffret à la réalité de leur relation. Elle avait songé à les brûler, ces lettres, avec les photos. Elle n’avait pas réussi à se résoudre à la violence du geste. Alors, lorsqu’elle était revenue pour les fêtes de Noël à la Nouvelle-Orléans, elle l’avait emmené, dans un dernier voyage. Elle l’avait ramené là où il aurait dû rester depuis le début. Plutôt que de le ranger au grenier avec le reste des souvenirs, au grenier, elle l’avait jeté. Elle n’aurait pas pu penser que son grand-père la récupérerait et surtout pas qu’il l’ouvrirait et la donnerait à Abel. Qu’est-ce que les gens peinaient à comprendre dans le terme « correspondance privée ? ». Interloquée, elle fixait la boite.

Il avait lu son contenu. Il l’avait forcément lu. Pour la première partie des lettres, cela aurait pu être anodin, après tout, elles avaient été envoyées il y a des années, elles étaient pour lui, ce n’était pas une découverte. À la rigueur, c’était un peu humiliant de voir qu’elle avait gardé tout cela si longtemps mais moins grave maintenant qu’ils étaient amis, ou du moins, qu’ils essayaient de l’être. Mais ce coffret ne contenait pas que des courriers enfantins. À l’intérieur se trouvaient les lettres de sa fuite, celles qu’elle avait continué à écrire sans jamais avoir avoir la force de les poster. Les premières étaient relativement correctes, elle avait vraiment songé qu’elles seraient postées. Mais les dernières… Elle s’était servi de ces écrits comme un véritable journal intime, elle y avait parlé à cœur ouvert. Personne n’aurait jamais dû les lire. Et surtout pas le premier intéressé. Elle posa sur lui un regard indescriptible alors que son esprit s’agitait. Elle était comme pétrifiée sur place, peinant à mesurer la portée de ce qui était en train de se passer.

- C’est à toi, je crois. Elle ne répondit rien alors qu’il lui tendait une nouvelle enveloppe. Ça, c’est pour toi aussi.

Elle prit la lettre machinalement, presque sans s’en rendre compte. C’était pire que lorsque Roy avait trouvé les lettres. À ce moment-là, elle avait au moins pu se mettre en colère. Là, son cerveau semblait s’être complètement arrêté. Abel sembla le réaliser, puisqu’il conclut rapidement :

- Toutes les réponses sont là-dedans, si tu te poses des questions. Je vais y aller, on en reparlera quand tu le souhaiteras.

Elle distingua son signe de la main mais ne répondit rien alors qu’il s’éloignait, restant plantée le pas de sa porte, dans le courant d’air. Elle mit un moment avant de réaliser qu’il était vraiment parti et elle baissa les yeux sur le coffret qu’elle tenait entre ses mains. Il s’écoula un long instant avant que Sorbier ne vienne se frotter à ses mollets nus, la ramenant à la réalité. Sans quitter le coffret des yeux, elle referma doucement sa porte et se dirigea vers son canapé. C’était comme si elle n’arrivait pas à réaliser l’ampleur de ce qui venait de se passer. Ses courriers les plus intimes, ceux qui auraient dû rester secrets, avaient fini dans les mains d’Abel. Comment est-ce que cela avait pu arriver ? Et surtout, qu’est-ce que cela signifiait ? D'une main tremblante, elle déverrouilla la petite attache de la boite,  avant de saisir les feuilles jaunies par le temps. « Cher Abel », c’était ce qui était écrit sur chacune d’entre elles. Elle les connaissait par cœur. Son cœur accéléra. Ainsi, c’était cela ? Il avait tout lu ? Toutes ses déboires, toutes ses fragilités, tout ses regrets ? Tout ce qu’elle voulait garder caché ? Elle qui s’était promis de se méfier, de ne pas se laisser aller, de le garder à distance, tout ça était piétiné par ces lettres-là ? Il lui avait rendu parce qu’il avait pitié d’elle ? C’était de la pitié dans son regard ? Son cœur battait à toute vitesse et ses joues étaient rougies de honte. Elle referma la boite, comme pour mieux enfouir son contenu. À quoi bon maintenant ?

Elle la lança sur son canapé pour l’éloigner. Elle alla s’écraser contre un coussin, renversée. Ses mains tremblantes attrapèrent l’enveloppe que Abel lui avait donnée et elle la décacheta. Il lui avait écrit réalisa-t-elle. Pourquoi ? Elle ne comprenait pas. Elle avait l’impression que la situation lui échappait une nouvelle fois, pile au moment où elle pensait retrouver un peu de contrôle sur sa vie. C’était comme si des fils étaient tirés derrière son dos. Depuis quand est-ce qu’il avait cette boite ? Depuis la Nouvelle-Orléans ? Avant son anniversaire ? C’était pour cela qu’il était revenu lui parler ? Est-ce qu’il avait lu tout cela alors qu’ils étaient au cinéma ? Il l’avait regardée dans les yeux et fait mine de rien ? Elle tira brusquement le parchemin de l’enveloppe, déchirant accidentellement le coin qui tomba en virevoltant sur son parquet. Ses yeux s’arrêtèrent sur la date. Elle était datée d’hier. Pourquoi lui avait-il écrit, au lieu de lui parler ? Le cœur battant, elle commença sa lecture.

Spoiler:
 


Quelque chose s’était brouillé dans les yeux et dans la conscience d’Isobel. Ses yeux parcouraient les mots, semblaient s’y accrocher régulièrement. « Je suis désolé. » « C’est quelque chose que je respecte, que j’admire, même. » « Je me vois encore pleurer en silence ta disparition, dans mon coin, j’ai envie de rassurer ce jeune garçon, et de lui dire que sa meilleure amie pense encore fort à lui, qu’il doit la soutenir en pensée, parce qu’elle a besoin de sa force pour avancer. Je m’imagine la jeune fille qui a écrit ces lettres et j’ai envie de la serrer dans mes bras pour la réconforter et lui dire qu’elle peut y aller, que je finirai par comprendre. »

« La seule chose qu’on peut faire, toi et moi, c’est de s’efforcer de ne plus gâcher notre présent. »

« Non, je n’ai jamais aimé personne comme toi, et je pense que c’est une chose qui ne changera pas. »

« Je ne renonce pas à nous deux. » 

« Je t’aime, encore »

Elle relisait, relisait, relisait et relisait encore. Elle ne sut combien de temps elle y passa, à déchiffrer les lettres, à se les repasser comme un disque rayé. Il y avait dans ces phrases toutes les choses qu’elle avait souhaité un jour entendre. Tout ce qu’elle avait souhaité qu’Abel lui dise. Tout faisait écho en elle, douloureusement, de manière lancinante. Il ne se moquait pas d’elle au détour de sa plume, il répondait véritablement à tout ce qu’elle avait pu écrire il y a des années. Il lui tendait la main, plus encore qu’à la Nouvelle-Orléans au Nouvel An. Isobel relut la lettre. Encore. Encore. Encore. Encore. Elle s’y abima les yeux si longtemps que la luminosité de la pièce finit par vaciller alors que le jour s’endormait. Le papier du parchemin était serré entre ses mains, froissé sous la pulpe de ses doigts. Et puis, brusquement, elle lâcha la lettre et s’enfonça dans son canapé, les paumes de ses mains appuyées sur ses yeux, poussant un soupir à réveiller les morts.

Elle avait l’impression que son cœur battait à contre-sens dans sa poitrine. Elle était incapable de réprimer le flux de pensée qui pulsait dans son esprit. « Je t’aime, encore » Qu’est-ce que cela voulait dire ? C’était une déclaration ? Pourquoi ? Et pourquoi était-elle incapable de garder la tête froide et de faire un tri rationnel dans tout ce qui l’agitait ? Il avait dit qu’elle trouverait toutes les réponses dans cette lettre… Au final, elle avait encore plus de questions. Depuis quand avait-il cette boite en sa possession ? Pourquoi avait-il écrit tout cela ? Et surtout… Et maintenant, quoi ? Tout ce qu’il lui disait, lui écrivait, elle avait rêvé des années de l’entendre, bien avant qu’ils ne se revoient. Qu’il comprenait, qu’il la pardonnait, qu’il la soutenait… C’était l’idée naïve à laquelle elle se raccrochait durant sa fugue, quand bien même elle avait conscience que c’était vain. Il lui présentait les excuses qu’elle avait désespérément besoin d’entendre et surtout, il affirmait la comprendre, ce qu’ils n’étaient jamais arrivés à faire même en mettant les choses à plat ces dernières semaines. C’est comme s’il annulait toutes les conversations qu’ils avaient pu avoir pour lui donner mieux, mille fois mieux. Pour lui donner ce dont elle avait rêvé quand elle était jeune. Ce dont elle avait fait le deuil, il y a longtemps maintenant.

Abel mettait des mots sur ce qu’elle avait pu ressentir également, cette sensation de gâchis qui perdurait entre eux, encore plus depuis septembre. Encore plus maintenant qu’elle avait décidé qu’ils ne retrouveraient jamais ce qu’ils avaient pu entretenir auparavant, pour préserver sa santé mentale. Elle ne savait pas comment interpréter cette lettre, cette déclaration, ce « toi et moi », ce « je t’aime ». Elle aussi, elle l’avait aimé, il y a longtemps. Elle l’avait trop aimé. Elle s’était promis que cela n’arriverait plus. Il disait qu’il n’avait pas renoncé. Elle avait renoncé. Elle essayait de renoncer. Encore une fois, la situation lui échappait. Encore une fois, Abel venait tout bousculer. Pourquoi fallait-il que cela arrive une nouvelle fois, lorsqu’elle commençait à reprendre pied ? « Parce que je ne veux plus que tu m’échappes, encore une fois. » Et si c’était ce dont elle avait besoin ?

Elle détacha ses mains de ses yeux humides pour regarder la lettre posée que le bois clair de sa table basse. Plus que toute autre, c’était une réponse à la dernière de ses missives, où elle le remerciait pour toute leur amitié, pour tout ce qu’il avait pu lui apporter. C’était une réponse à la lettre où elle tournait la page. Il lui répondait pour dire que non, ce n’était pas terminé. Elle la saisit une nouvelle fois entre ses mains, la relut, encore, ses lèvres en murmurant les mots. La seule chose dont elle était certaine, en fixant le prénom d’Abel, c’est qu’elle ne savait rien. Les cartes venaient d’être rebattues et elle avait perdu le jeu qui aurait pu la faire gagner. Alors que faire, désormais ? Elle ne pouvait pas ignorer ce qui venait de se passer, elle en était bien trop bouleversée, agitée par trop de questions. Elle ne pouvait pas continuer comme si de rien n’était, en priant pour rester sur ses pieds. Cette lettre changeait des choses. Mais elle ne changeait pas l’intime conviction qui lui disait de se tenir loin de cette histoire, une nouvelle fois. Bousculée entre des vents contraires, Isobel avait l’impression que sa tête allait exploser.

Elle avait besoin d’air.

Elle avait besoin d’en parler.

Elle avait besoin de réponses.

Et la seule personne qui détenait ces réponses était celle qu’elle aurait préféré ne pas voir après un tel bouleversement. Elle aurait aimé se présenter devant lui sûre, solide, certaine. Sa main vint pousser son interrupteur et la clarté illumina brusquement l’appartement. Elle avait passé l’après-midi là, sans arriver à démêler quoi que ce soit. La nuit ne serait pas plus productive, elle le savait. Elle se dirigea vers sa cuisine et se versa deux grands verres d’eau qu’elle but d’une traite, pour s’éclaircir un peu l’esprit. Sorbier se glissa dans ses jambes en ronronnant et elle se baissa pour caresser sa tête. Elle avait froid dans son peignoir, sur le carrelage froid mais elle resta là, grattant le dos de son chat, le ronronnement de ce dernier envahissant la petite pièce. Elle finit par se redresser pour faire sa gamelle dans des gestes machinaux. Elle la posa sur le sol et il se précipita, ses oreilles noires frémissantes de satisfaction.

Son Pear One trônait sur la vasque de sa salle de bains, elle n’y avait pas touché depuis ce matin. Elle hésita longuement à contacter Abel et elle finit par se décider. Elle ne pouvait pas rester ainsi. Cette histoire devait se régler aujourd’hui, elle ne supporterait pas cette situation plus longtemps. Elle avait atteint les limites de sa résistance. Elle lui demanda juste son adresse, sans fioritures. Elle savait qu’il avait déménagé depuis la dernière fois. Elle passa des vêtements chauds et une main dans les boucles qui tombaient sur ses épaules. Elle n’avait pas eu le temps de les lisser, surprise dans sa journée. Assise sur son épais couvre-lit blanc, elle attendit la réponse d’Abel. Quand elle s’afficha sur l’écran, elle hésita quelques secondes. Son regard se tourna vers le dessus de sa commode, où se trouvait son autel. Quelques bougies, quelques pierres, le reste était dissimulé dans le premier tiroir. Elle se leva et passa sa main au dessus des bougies blanches pour y faire naître une flamme. Elle ferma les yeux quelques secondes, le temps de s’apaiser. En vain. Elle les souffla brusquement.

Il faisait froid dans Londres, elle avait oublié son manteau, elle était partie trop vite, il faisait sombre. Elle monta les marches, la porte de l’immeuble était ouverte. Abel était au premier étage mais cela lui sembla plus haut. Dans la poche de sa jupe, la lettre, repliée rapidement. Elle frappa trois coups. La porte s’ouvrit. Abel était face à elle. Elle tira le papier froissé de sa poche. Sa voix à elle était un peu rauque quand elle ouvrit la bouche.
 
- J’ai lu ta lettre.


Isobel Lavespère
I am a villain, a hero, no more and no less, an awful disaster, a beautiful mess. @ ALASKA.

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Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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Quand Abel se retrouva dans son appartement, il se sentit pris d’un léger vertige, pour une raison toute autre que le transplanage, pour une fois. Il avait le coeur qui battait à lui en faire exploser les tempes. Il resta un instant immobile au centre de son salon, comme hébété. Il lui avait donné, c’était fait. Il ne pouvait pas faire marche arrière, il ne pouvait pas reprendre ce bout de papier qu’il avait écrit dans la nuit, complètement à chaud. En se réveillant, la tête plus froide, il avait refusé de la relire, par crainte de vouloir la changer, ou pire, de ne pas oser se tenir à la résolution qu’il avait prise. Alors il s’était dépêché de se préparer, sommairement, pour aller remettre cette lettre à Isobel, avant de trop réfléchir. Puis il était reparti, tout aussi précipitamment. Il lui semblait, par-dessus tout le reste, inconcevable de rester avec elle, pour la voir lire son papier. C’était un concentré d’émotions, d’envies, de regrets, d’espoirs qu’il avait remis entre ses mains. Il s’était ouvert comme il ne l’avait jamais fait, à personne, pas même à elle, pas même dans le passé. Abel s’était senti nu quand elle lui avait ouvert la porte, plus nu qu’elle qui ne portait qu’un peignoir, alors il avait instantanément su qu’il ne supporterait pas de la voir lire. De voir son visage se modifier à chacun de ses paragraphes, de pouvoir presque deviner quelle phrase l’avait faite réagir, d’appréhender chacune de ces réactions, l’une après l’autre. Non, il ne pouvait pas.

Il lui avait donc remis sa boîte et sa réponse, sans rien préciser, la laissant dans le mystère le plus total. Il n’avait tout simplement pas su quoi lui dire. Tout était écrit. Et il avait écrit justement pour ne pas avoir à lui parler, car il aurait bégayé, il n’aurait pas trouvé ses mots, il n’aurait pas su par quoi commencer, comment organiser un discours cohérent pendant que mille idées, mille envies se bousculaient en lui. Avec ses lettres, Isobel lui avait confié des choses qu’elle n’avait pas su lui dire de visu. Abel avait choisi de se laisser cette possibilité-là, lui aussi, afin d’être complètement honnête avec elle et de trouver les mots justes. Sur le coup, répondre à ces lettres qu’elle n’avait jamais envoyées lui était apparu comme un besoin, mais qu’allait t-elle en penser ? Et si elle n’appréciait pas le fait de se confronter à ce qu’elle avait écrit dans le passé ? Et si elle lui en voulait de les avoir découvertes ?

Abel pouvait imaginer tout et n’importe quoi, car il ne savait pas pour quelles raisons cette boîte s’était retrouvée en la possession d’André. Une seule chose était sûre, elle n’aurait pas pu atterrir entre ses mains avant septembre, au moment du premier retour d’Isobel. Cela signifiait qu’elle les avait conservées avec elle, depuis la date de sa dernière lettre, treize ans plus tôt… C’était énorme. Abel ne pouvait pas croire que cela ne signifiait rien pour elle. Il avait tout lu et relu, plusieurs fois, elle avait fini par lui écrire comme on écrivait à un journal personnel. Il y avait des chances qu’elle se sente atteinte dans son intimité. Elle lui avait écrit mais n’avait rien envoyé, très certainement parce qu’elle préférait qu’il ne tombe jamais dessus…

Mais c’était arrivé. Abel ne le regrettait pas. Il était encore chamboulé par ses découvertes, mais il ne regrettait pas. Les choses venaient de changer, indubitablement. De façon définitive, même. Il avait lu ce qu'il avait attendu pendant des années. Depuis qu’il avait retrouvé Isobel, il se rendait compte qu’il s’était à chaque rencontre efforcé, d’une façon ou d’une autre, de retrouver la jeune fille qu’il avait connu, dans ce corps de femme adulte qu’il ne connaissait pas, à distance derrière ces barrières de méfiance qui étaient nouvelles entre eux. Il l’avait fait en plaisantant avec elle, en évoquant leurs souvenirs communs, par exemple. Même les premiers mois, quand il la provoquait et la poussait dans ses derniers retranchements, il avait cet espoir au fond de lui de la voir craquer et de parvenir à toucher sa meilleure amie d’enfance, si elle était encore présente, quelque part en elle. Mais il n’avait pas réussi, elle ne l’avait jamais laissé complètement approcher. Il avait donné un bon coup pour réduire la distance, au nouvel an, où elle s’était livrée, pour la première fois. Elle l’avait laissé voir ses doutes les plus intimes, ses fragilités les plus secrètes. Seulement l’espace d’une soirée. Depuis, une épaisseur impalpable s’était à nouveau reconstituée entre eux, donnant un arrière-goût d’étrangeté à Abel… Oh, il appréciait de pouvoir se comporter amicalement avec elle, mais il pouvait presque compter le nombre de fois où il s’était senti se cogner à ce mur invisible lors de leur soirée au cinéma. Ce n’était pas naturel. Ce n’était pas non plus ce qu’il désirait, au plus profond de lui.

Ces lettres venaient de renverser les derniers blocs de cette épaisse frontière. Abel avait vu, ou plutôt lu, la véritable Isobel de l’époque, celle qui s’exprimait sans filtre. Elle lui en voudrait peut-être pour cette intrusion. Quelque part, avec ce qu’il lui avait écrit, il espérait compenser, c’était une façon de les mettre au même niveau, car il se livrait sans filtre, à son tour. Il espérait aussi réparer, pour tout ce qu’il n’avait pas su voir, pour tout ce qu’il n’avait jamais compris, et tout ce qu’il avait dit de travers sans savoir. Et surtout, il espérait changer de rapport avec elle. Plus que jamais, cette lettre était une main qu’il tendait vers elle. Il mourrait d’envie de l’avoir proche de lui, à nouveau.

Et ce geste lui faisait peur. Il doutait terriblement. D’abord parce qu’il n’était même pas sûr de savoir où les mener si elle acceptait cette main… Et surtout, il craignait de s’être livré et que cela ne provoque pas le même écho en elle. Il avait peur qu’elle préfère s’éloigner davantage pour redonner corps à ce mur entre eux.

*Allez, arrête te torturer l’esprit* se somma t-il, en s’ébouriffant les cheveux, comme pour chasser du même geste toutes ses pensées en bataille. C’était fait, quelle que soit la réaction d’Isobel, les dés étaient lancés. Il ne pouvait plus faire machine arrière. En attendant de recevoir des nouvelles, le mieux à faire était de s’occuper l’esprit. Son regard glissa sur le décor de son salon en joyeux bazar sous ses yeux. La table basse allait finir par disparaître sous les revues en vrac et les bouteilles de plastique vides, le parquet était parsemé d’emballages et de vêtements ça et là. Quant au canapé, il y subsistait quelques traces de ses soirées film-grignotage… Abel faillit faire comme d’habitude, à savoir se détourner lâchement de ses responsabilités de ménage pour aller faire autre chose -n’importe quoi- mais soudain, une prise de conscience l’arrêta. Et si Isobel souhaitait venir le voir ?

Ce serait logique. Surtout qu’il lui avait fait un appel du pied en lui disant qu’ils « en reparleraient quand elle le souhaiterait ». Soit elle l’ignorait purement et simplement -réaction la plus douloureuse- soit elle cherchait à le rencontrer quelque part, chez elle, à l’extérieur ou… chez lui ? Pourquoi pas ? Cela restait une possibilité. Ce qui n’en était pas, en revanche, c’était de la recevoir dans un tel désordre.

Faire du rangement eut le mérite de détourner un peu les pensées d’Abel. Pendant un temps, il fut occupé à faire du tri dans les prospectus de publicités qui s’entassaient, pousser son linge sale vers la salle de bains, pester contre les tâches de graisse sur sa cuisinière qui résistaient à ses sortilèges. Mais bientôt, ses gestes commencèrent à se faire répétitifs, et à nouveau, ses pensées galopèrent. Il commençait à envisager toutes les scènes possibles et leurs issues dans son esprit un peu trop analytique pour son propre bien. Il finit par abandonner son ménage quand il estima que son appartement était relativement présentable à quelques approximations près. La surprise le frappa en consultant l’heure. Déjà quinze heures ! La journée avait filé à toute allure, et toujours pas de nouvelle d’Isobel… Il vérifia précipitamment son Pear One. Aucun message à l’horizon, ses pires scénarios se profilaient. Elle avait largement eu le temps de lire -si au moins elle avait lu, pour ce qu’il en savait, elle avait peut être tout jeté à la poubelle dans un geste de rage. Ce silence ne pouvait signifier qu’une chose : elle n’avait pas envie d’en parler.

Normalement, Abel aurait du réserver une partie de sa journée pour avancer dans son travail, car l’agence était plus que débordée. Mais un profond découragement l’avait fait échouer en travers de son canapé, devant un vieil épisode de Stargate Atlantis qu’il connaissait par coeur, et qui lui offrait un réconfort presque correct. Rien n’aurait pu le décoller de son perchoir de déprime. Seul son Pear One parvint à réaliser cet exploit, au moment où il clignota dans la pénombre de son salon. Comme Abel était installé n’importe comment, forcément, il se prit la table basse dans le genou en se redressant pour attraper le petit objet salvateur, mais ce n’était pas bien grave, parce que le message qu’il attendait était enfin arrivé. Isobel allait venir, là, maintenant. Enfin, cela dépendait de sa réactivité à lui communiquer son adresse. On se calme et on se rappelle de son adresse londonienne, Abel.

Isobel aurait pu arriver en cinq minutes pour arriver que cela lui aurait tout de même paru une heure. Il eut tout le temps de sentir la fébrilité le gagner, tellement qu’il lui sembla que c’était quelqu’un d’autre que lui qui ouvrait la porte. Le silence s’était enfin fait dans sa tête, il avait arrêté de penser. Elle avait lu sa lettre, très bien. Il ne prit pas tout de suite la mesure de cette information, il était juste bon à la contempler sur le pas de sa porte, elle et ses longues boucles noires qu’il n’avait pas revues depuis… longtemps.

« Viens, entre. »

Abel ouvrit un peu plus la porte pour la laisser passer devant lui. Il ne put s’empêcher de détailler son dos du regard, et noter plein de petites choses qui lui semblèrent toutes très importantes, tout à coup. Elle n’avait pas pris son manteau, ses épaules lui paraissaient plus raides que d’habitude -le froid ou la tension ?- sa posture plus incertaine -la tension, sûrement- sa chevelure plus jolie que jamais -les lisser était un crime. Il eut du mal à hiérarchiser les informations, ce qui le laissa silencieux quelques secondes, et lui donna probablement un air assez idiot. La lettre. Elle avait lu la lettre, se rappela t-il, c’était tout ce qu’elle avait dit. C’était ce qu’il voulait entendre. Il retrouva sa gravité, et l’appréhension qui allait avec, en l’accompagnant dans le salon. Vu la situation, elle attendait probablement autre chose de sa part que de l’entendre lui proposer à boire, alors il ne le fit pas. Elle ne l’aidait pas, à garder le silence. Il se tourna vers elle, croisa timidement son regard. Il entendait son coeur cogner et résonner jusque dans sa tête, l’empêchant de bien réfléchir. Elle avait lu la lettre, et… ? Il ne pouvait pas lui poser la question aussi brutalement.

« Je… Excuse-moi d’être venu à l’improviste tout à l’heure et de t’avoir donné… ça comme ça » souffla t-il, hésitant.

Il ne pouvait pas lui demander ce qu’elle en avait pensé, comme s’il s’agissait du dernier bouquin de l’été. Alors il chercha le moindre indice sur le visage d’Isobel. A quoi pensait t-elle ? Comment avait t-elle reçu son mot ? Est-ce qu’elle avait quelque chose à lui dire ? Pourquoi ne le disait t-elle pas ? Son regard chercha le sien, en quête de réponses. A la fois inquiet et troublé, Abel fit un pas vers elle, pour demander doucement :

« Ça va ? »


Isobel LavespèreChargée de communicationavatar
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Isobel avait l'habitude de faire de grands discours : parler, c'était son domaine. Elle aimait être prête. Elle faisait ses recherches, elle écrivait, ou du moins, elle y pensait à l'avance. Mais cette fois, alors qu'Abel la laissait entrer dans son appartement, elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle allait dire. Elle avait besoin de parler pourtant, d'évacuer ce trop plein de sentiments qui bouillait dans sa poitrine, elle avait besoin d'explications... Sans savoir vraiment ce qu'elle voulait savoir ou entendre. Elle remarqua à peine l'appartement autour d'elle, la nouvelle adresse d'Abel, trop occupée à le fixer lui, sans même vraiment s'en rendre compte. Elle avait les bras ballants aussi les croisa-t-elle pour se donner une contenance. Elle avait très froid même s'il faisait chaud dans ce salon, le contraste ne l'aidait pas à se sentir bien. Elle sentait Abel tendu, comme elle. C'était comme s'ils étaient revenus en arrière, eux qui avaient fait des progrès suite au Nouvel An, eux qui étaient en train de parvenir à un nouvel équilibre. C'était précisément ce qu'elle avait voulu éviter en dressant des barrières entre eux, en fixant des limites. Quand Abel s'excusa de lui avoir donné son coffret et les lettres "comme ça", elle haussa les épaules. Le problème, ce n'est pas qu'il lui ait donné "comme ça". C'est qu'il lui ait donné tout court, chamboulant de nouveau toutes les règles du jeu, brisant l'équilibre précaire qu'ils avaient réussi à atteindre. Et pourquoi ? Isobel ne le savait pas. Elle ne savait même pas ce qu'elle pensait de tout cela. Elle ne répondit pas à sa remarque. Elle tripotait du bout des doigts le tissu de son pull, machinalement, nerveusement.

Abel fit un pas vers elle et elle ne recula pas. Elle n'en n'eut pas envie, pour une fois. Cette lettre la perturbait profondément, remettait en cause ce qu'elle avait pu croire, remettait en cause ce qu'elle avait pu décider. Elle ne savait plus si elle avait raison de se tenir à distance de lui, avec tout cela, avec cette lettre. Ils avaient été si proches et heureux comme ça, longtemps... Mais le fait que cela la perturbe autant pouvait aussi être le signe d'alerte. Ce n'était pas bon qu'Abel puisse avoir autant d'impact sur sa vie, si facilement, elle le savait et n'en n'avait pas envie. Elle ne savait plus si elle était triste ou en colère qu'il ait lu ces courriers privés ou bien même soulagée, dans le fond, de savoir qu'il avait pu connaître le fond de sa pensée, qu'il relativisait leur histoire avec ces nouvelles informations. Elle avait souffert de sa colère et de sa rancoeur parce que, dans le fond, elle ne voulait pas qu'il pense cela d'elle. Elle voulait qu'il la comprenne, même si c'était difficile pour elle de se l'avouer, même si elle en avait un peu honte. Elle ne savait pas si elle était heureuse ou pas de cette situation. Elle ne savait pas si elle voulait prendre en compte cette information ou pas. Elle ne savait pas dans quel sens aller. Quel sens donner à tout cela. Elle ne savait même si elle allait bien, comme il le lui demandait, l'air inquiet. Elle haussa de nouveau les épaules.

- Je ne sais pas.

Elle ne voulait pas lui mentir, pour avoir l'air de garder la face. Elle savait bien que ce masque se fissurerait au fil de la discussion, elle était bien trop atteinte. Et puis, ils n'étaient pas en conflit, pas cette fois-ci. Elle ne savait pas par où commencer ses questions, elle hésita quelques secondes, les pensées troubles.

- Tu les avais depuis longtemps ? Mes lettres ?

Depuis le début des vacances de Noël, quand elle avait jeté la boite, ou après ? C'était pour cela qu'il était venu lui parler, pour se réconcilier avec elle ? Parce qu'il s'était senti coupable ou touché ?

- Et je ne comprends pas la fin de ta lettre, ajouta-t-elle, difficilement.


Isobel Lavespère
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Ils avaient l’air fins à se regarder dans les yeux, les mots suspendus entre eux, sans qu’aucun n’ose se lancer tout à fait. Autrefois, Abel était bon en décodage d’Isobel, il arrivait à lire dans sa gestuelle, à comprendre ce qui se cachait derrière une intonation prise, à voir au-delà de ce qu’elle pouvait dire à voix haute. Aujourd’hui, il parvenait juste à déceler la tension qui nouait ses épaules, une espèce de méfiance mêlée de trouble dans son regard. Il n’en savait pas plus, il était lui-même trop tendu pour être bien lucide. Il n’arrivait pas à savoir si cette lettre avait eu un impact positif ou pas, et c’était terriblement frustrant.

S’il n’arrivait pas à le deviner, c’était probablement parce qu’Isobel elle-même n’avait pas la réponse. Elle ne savait pas, disait t-elle. Elle n’était pas capable de lui dire si elle se sentait bien ou mal, et Abel sut qu’elle était honnête. Elle n’évitait pas son regard, elle ne cherchait pas à se cacher derrière un masque d’indifférence, non, elle laissait paraître des émotions sincères. Il avait réussi à la toucher. Lorsqu’il le comprit, il lui sembla qu’un peu de courage lui revenait. Elle avait choisi de ne pas l’ignorer en venant ici, il ne pouvait pas faire de faux pas, maintenant.

« Non. Depuis la fin des vacances, c’est André qui me les a remises, le jour de mon départ. »


Il ne pensait pas forcément qu’elle commencerait par lui poser cette question. Il pensait qu’elle voudrait plutôt savoir comment il était tombé dessus, pas quand… Cela devait avoir de l’importance pour elle. Essayait t-elle de remettre cette découverte en perspective avec les évènements qui s’étaient enchaînés entre eux ? Pourtant, elle n’avait que très peu influé, jusqu’à aujourd’hui. Seule sa lecture de la veille avait déclenché quelque chose de nouveau. Pour qu’il n’y ait pas de zones d’ombre sur le sujet, Abel choisit de lui donner davantage de détails :

« En fait, j’ai commencé à les lire quand je suis rentré, nos anciennes lettres, tu sais, celles qu’on s’envoyait ados… Ca me faisait bizarre, surtout qu’on commençait juste à essayer de passer à une nouvelle étape toi et moi. Du coup, en quelque sorte… Comment dire ? Abel s’efforça de se remettre dans son état d’esprit en début de semaine, qui lui semblait déjà si lointain. Ca me faisait un peu mal de les relire, c’était reconvoquer un passé qui ne pouvait plus exister. Alors j’ai arrêté. Puis, quand on a passé cette soirée au cinéma, j’étais content, soulagé que ça se soit bien passé. J’imagine que j’étais un peu nostalgique aussi, parce que j’ai repris la lecture. Mais tes dernières lettres… Je ne les ai découvertes qu’hier soir. Et… Comment dire, à nouveau ? Abel peinait à trouver ses mots, à exposer ses sentiments au jugement d’Isobel, désireuse de réponses. J’ai hésité à venir te voir après, mais c’était en pleine nuit. En même temps, je ne pouvais pas ne pas réagir. »

Il risqua un regard vers elle, pour tenter de lire ses réactions. Il se sentait nerveux, comme face à l’oral de sa vie, il avait le sentiment que le moindre de ses mots aurait son importance, et que ce n’était que le début. Il avait déjà pesé chacun de ceux qu’il avait écrit, il allait probablement devoir recommencer, car elle venait avec des questions. Au moment où elle lui avoua qu’elle ne comprenait pas la fin de sa lettre, il sut que là se trouvait l’origine de l’incertitude lisible sur son visage. Ce qu’il allait lui dire dissiperait ses haussements d’épaule et ses « je ne sais pas ». Elle allait trouver son positionnement sur cette réponse-là.

Il avait peur. Peur de la faire fuir, de mal dire les choses, il s’était révélé champion dans ce domaine après tout. Il avait peur de faire pencher la balance du mauvais côté, de commettre une erreur. Mais il était prêt. Il n’aurait jamais trouvé le courage de lui donner cette lettre s’il n’était pas prêt à l’assumer ensuite. Il n’était pas pris au dépourvu, il avait eu le temps de réfléchir à ce qu’il pourrait lui dire si elle venait lui demander des explications. Cela n’empêchait pas son coeur de battre beaucoup plus fort, et ses doutes de venir se répandre en lui comme un poison. Mais il fit tout pour ne pas y prêter attention, il ne devait pas se laisser déconcentrer. Ce n’était plus le moment de fuir, ni cette pièce, ni le regard d’Isobel. Il s’y accrocha, inspira un coup comme un réflexe. Elle le mettait réellement à l’épreuve, elle le laissait se lancer à l’aveuglette, sur une question plus que difficile, sans même avoir livré son ressenti à elle. Elle lui demandait de s’exposer une deuxième fois, après sa lettre qui l’avait déjà mis à nu, mais il fallait s’y attendre. Lui-même avait longuement hésité à laisser ce dernier paragraphe, cette dernière phrase, qu’il avait jetés sur le papier, dans le feu de l’action. C’était la partie la plus intime de sa lettre, mais c’était surtout la seule qui concernait leur présent plutôt que leur passé, alors il l’avait laissée. C’était le plus important, c’était ce qu’il voulait lui dire, plus que tout le reste. Un bref sourire nerveux se glissa sur ses lèvres, lorsqu’il répondit doucement :

« Tu ne comprends pas ce que ça veut dire, ou pourquoi je te dis tout ça maintenant ? » Très certainement les deux. Il avait pourtant fait de son mieux pour transmettre ce qu’il ressentait, mais même la meilleure plume ne permettait pas de tout faire passer. Il comprenait la déroute d’Isobel, cette lettre passionnée après qu’ils aient décidé de doucement, prudemment reprendre contact. « C’est soudain, je le reconnais. A peu près aussi soudain que tes lettres l’ont été pour moi, surtout la dernière. Je ne pouvais pas ignorer ce que j’ai lu hier, ça remet beaucoup de choses en perspective, pour moi. Savoir que tu m’avais écrit tout ce temps-là… Juste ça, ça m’a fait un bien immense. »

A nouveau, il risqua un sourire, plus doux, plus réservé. Elle le rendait timide, plein de doutes, c’était terrible, elle ne devait même pas avoir idée de l’effet qu’elle avait sur lui. Ou peut-être qu’il le montrait, un peu, par son attitude pleine de précautions, ses mots hésitants, et le fait qu’il ne pouvait paradoxalement pas s’empêcher de la dévorer du regard.

« C’est pour ça que je t’ai remerciée. J’étais touché de découvrir que j’étais resté dans ton coeur tout ce temps-là, et en même temps complètement bouleversé. Il ne pouvait pas non plus s’empêcher de s’approcher d’elle d’encore deux pas, trois. C’est… C’est pas évident pour moi de mettre des mots sur ce que je ressens, c’est pour ça que j’ai préféré te l’écrire, mais même comme ça, c’est difficile à faire passer, on dirait. »

Et c’était encore plus difficile à dire. Cette fois, Abel se sentait vraiment fébrile. Il était à peu près certain qu’Isobel devait entendre son coeur battre de là où elle était, ce n’était pas possible autrement n’est-ce-pas ? Il faisait un vacarme monstre, peut-être même que le voisinage allait signaler un tapage nocturne, à ce niveau-là. Abel se souvenait très précisément de ce qu’il avait écrit, « je n’ai jamais aimé personne comme toi », cela lui semblait assez clair comme façon de dire les choses, non ? Et en même temps très flou, parce qu’il ne précisait pas comment, justement. Oui, il l’avait laissée dans un certain flou, lui-même se sentait encore confus. Mais ce n’était plus le moment de feinter, c’était le moment de prendre son courage à quatre mains et jambes.

« Quand je t’ai écrit que je… Allez Abel, tu peux le faire, grande inspiration… que je n’ai jamais aimé personne comme toi, je le pense et je ne vois pas d’autre façon de le dire. On a eu un lien unique, toi et moi, très fort, même pour des amis d’enfance. Je sais pas si toi aussi tu trouves compliqué de décrire correctement ce qu’on était à l’époque, mais… Bref, souffla t-il, avant de s’embrouiller davantage, à la fois penaud et gêné. Je n’ai jamais retrouvé ça avec personne d’autre. Et j’avais tout enfoui sous des couches de rancoeur après ton départ. Maintenant, pour le dire avec des mots simples, tes lettres les ont un peu toutes… -il fit un geste des mains, comme un glissement vers les côtés- balayées, enfin, ce qu’il en restait. Ca m'a laissé revoir ce qu’on avait, tous les deux. »

Ce lien tellement spécial, qu’ils avaient encore, d’une certaine façon. Personne ne le mettait dans tous ses états comme elle parvenait à le faire, même si sur cette dernière année, cela s’était illustré par une série de violents échanges, de profondes blessures. Personne n’était capable de le toucher comme elle. A quand remontait la dernière fois qu’il avait pleuré d’émotion ? Elle y était arrivée, elle l'avait fait pleurer sans même être présente physiquement, juste avec cette dernière lettre, qu’elle avait écrite dix ans plus tôt. Elle était encore spéciale, pour lui, définitivement, et de plus en plus positivement. Quand il lui avait écrit qu’il l’aimait, cela dépassait la question de savoir s’il s’agissait d’amitié, d’amour, ou d’autre chose, à ses yeux. Il avait simplement eu besoin de lui exprimer qu’elle était toujours cette personne spéciale, dans son coeur. Mais la question allait finir par se poser, forcément, surtout maintenant qu’ils se faisaient face. La voix d’Abel était retombée, mais sa main avait fait le chemin vers son visage, geste inconscient pour tisser ce pont dont il rêvait désespérément.

« Et je peux pas me résoudre à l’idée d’avoir définitivement perdu ça. Tu es encore spéciale pour moi. »

Ses doigts qui effleuraient à peine sa joue perdirent de leur élan et retombèrent contre sa cuisse. Abel avait légèrement baissé le regard, gagné par ses incertitudes, après tous ces aveux. Il en demandait probablement trop, trop vite. Il l'avait peut-être embrouillée encore plus, avec son discours décousu. Il ne savait pas. Il avait besoin qu’elle prenne le relais, maintenant. Un petit soupir lui échappa.

« Tu en fais ce que tu veux, tu n’es pas obligée d’être d’accord avec ça. J’avais juste… besoin de te le dire. »


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Son grand-père avait donc bien récupéré la boite pour les donner à Abel, c'était bien ce qu'elle avait compris. Le dernier jour, le jour de leur départ. Après qu'ils aient parlé la nuit du Nouvel An, après qu'ils aient pris la décision d'être amis. Quelque part, cela la soulageait que les dés n'aient pas été pipés cette nuit-là. Elle aurait eu l'impression d'avoir été leurrée quelque part. Ils avaient pris cette décision sur un pied d'égalité : elle n'avait pas à la remettre en cause. Les explications d'Abel la soulageaient un peu, empêchaient son esprit de dériver dans des suppositions négatives. Finalement, elle pouvait comprendre l'enchainement des choses : André lui avait remis les lettres et il avait commencé à les relire, pensant juste tomber dans la nostalgie... Ce que se demandait néanmoins Isy, c'était pourquoi son grand-père avait donné tout cela à son ancien meilleur ami. C'était une question qu'elle comptait bien résoudre, plus tard. Car cette boite contenait plus que d'anciennes correspondances innocentes - après tout, s'il ne les avait pas détruites, Abel devait avoir une copie de ces lettres - et il y avait des conséquences à cette découverte... Hier soir, il avait lu la partie qui ne le concernait plus vraiment : ce qu'elle n'avait jamais envoyé.

- D'accord, répondit-elle d'une voix un peu rauque qu'elle éclaircit. Je comprends mieux.

Elle ne pouvait pas blâmer Abel d'avoir voulu réagir à ce qui lui était tombé dessus. Ils étaient en somme un peu dans la même situation. Évidemment, elle était contrariée que tout cela soit arrivé sans qu'elle ne puisse le prévoir, elle était fâchée que son intimité soit ainsi révélée. Est-ce que son grand-père avait lu les lettres ? songea-t-elle brusquement. Elle n'espérait pas. Qu'Abel ait lu tout cela, elle pouvait l'encaisser, après tout, les courriers lui étaient destinés à l'origine. Elle ne pouvait pas dire qu'elle avait confiance en lui actuellement mais... Elle ne pouvait pas l'expliquer. Ils avaient été si proches, si intimes, qu'elle pouvait gérer le fait qu'il ait eu accès à cette partie d'elle. Pas son grand-père. Puis Abel s'était ouvert à elle aussi, elle en avait conscience... Cette lettre, cette lettre qu'il lui avait écrit si vite, en une nuit, elle révélait plein de choses sur lui. Il y montrait des choses secrètes, des choses touchantes. Elle le connaissait, elle savait qu'il était pudique. Elle se doutait bien de l'effort que cela avait dû être de se livrer comme cela, surtout dans leur situation actuelle. Ils n'étaient plus aussi proches qu'avant. Il avait été profondément honnête avec elle, il s'était dévoilé alors qu'il savait très bien qu'elle le lirait. Elle, quand elle avait écrit ses lettres, elle savait dans le fond qu'elles ne seraient pas envoyées, surtout la dernière. Abel, lui, avait eu le courage de lui donner.

Elle avait le cœur qui battait fort, rien qu'en repensant aux formules les plus marquantes du courrier qu'elle avait encore dans la poche de sa jupe. Des formules qui amenaient des questions. Il lui avait parlé d'amour, dans cette lettre. Cela la rendait confuse et en même temps, elle sentait quelque chose se gonfler dans sa poitrine, malgré elle. Elle qui faisait si attention à garder ses distances avec lui, à se protéger... Mais comment rester indifférente face à une telle lettre ?

- Les deux, souffla-t-elle doucement face à ses questions.

Elle comprenait qu'il ait pu être remué par cette boite, surtout lui qui avait été longtemps persuadé qu'elle avait oublié dès sa sortie de la Nouvelle-Orléans. Il lui avait dit, une fois. Mais pour autant, il aurait pu faire le choix de les ignorer, de composer avec. Après tout, les courriers étaient vieux, la situation était différente maintenant... Ils avaient décidé d'être amis, d'y aller doucement, de nouer une relation normale. Il venait tout chambouler, volontairement. Sans pour autant préciser ce qu'il voulait. Il se dévoilait beaucoup dans sa lettre mais tout restait confus, à ses yeux... Il lui adressa un sourire doux et son cœur manqua un battement. Elle était heureuse, malgré tout, qu'il ait été un peu plus apaisé par ces courriers. Elle le regarda s'approcher d'elle, les joues rougissantes. Elle était touchée par ce qu'il lui disait, quand bien même elle aurait aimé garder la tête froide. Il lui parlait à cœur ouvert, comme au Nouvel An, comme le soir où elle avait abandonné ses réserves pour accepter de revenir vers lui, pour qu'ils renouent une relation.

Son cœur battait très fort dans sa poitrine. L'entendre prononcer ce qu'elle avait déjà lu avec beaucoup d'émotion « je n’ai jamais aimé personne comme toi » ne l'aidait pas à garder les idées claires. Elle était touchée par cela, vraiment, et effrayée en même temps. Elle aussi, elle l'avait aimé follement et cela ne lui avait pas vraiment réussi... Ils avaient eu un lien unique, oui, qu'elle n'avait jamais retrouvé avec quiconque mais surtout, qu'elle n'avait jamais cherché à retrouver. Elle avait beaucoup souffert de cette relation, à la fin. Ce n'était même pas la faute d'Abel, il n'avait rien fait de mal. C'était juste... comme ça. Elle avait été trop dépendante, trop accrochée, elle avait attendu de lui des choses qu'il ne pouvait pas lui donner. Elle en avait trop attendu. Encore en septembre, elle s'était précipitée et avait été blessée. Elle s'était promis de ne plus refaire les mêmes erreurs. Elle avait juste du mal à s'en rappeler à cet instant précis, avec Abel si proche, avec les mots de sa lettre qui flottaient encore dans son esprit. Elle eut un coup au cœur quand il affirma que ses rancœurs étaient balayées par ses lettres : il lui avait pourtant affirmé qu'il ne pourrait pas la pardonner, lorsqu'ils avaient parlé le soir de la nouvelle année. Elle en fut soulagée, brusquement, profondément. La main d'Abel vint caresser sa joue, doucement. Le contact fut tendre. Son cœur accéléra. « Tu es encore spéciale pour moi. » Il manqua un battement.

- Abel...

Sa main se retira de sa joue et il poussa un soupir. Il avait besoin de lui dire, affirmait-il. Elle aurait aimé savoir quoi lui répondre mais elle était perdue. Touchée par ce qu'il lui disait mais entièrement perdue. Elle ne savait pas quoi lui répondre et en même temps, elle avait beaucoup à dire.

- Tu... Tu comptes encore beaucoup pour moi, aussi.

Elle ne pouvait pas le nier, il était important, ils avaient encore un lien spécial. Elle aurait eu la force de lui tourner le dos bien plus tôt, sinon, elle aurait eu le cran de se détacher alors qu'elle était blessée. Tout ce qu'il avait fait dans l'année l'avait profondément atteinte. Mais elle n'était plus certaine de vouloir de ce lien. C'était là le problème. Lui semblait sûr, soudain, il semblait vouloir quelque chose, attendre quelque chose. Il semblait prêt. Elle l'avait été, en septembre. Elle aurait pu l'être.

- Mais... On ne se connait plus vraiment et... Cela ne nous réussit pas. Regarde, en septembre, cela a duré trois semaines et puis...

Et puis il s'était détourné, il l'avait laissée. Elle ne pouvait pas prendre le risque de subir cela, encore.

- Je... Je ne sais pas si c'est une bonne idée.


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Abel la sentait réceptive à ses mots, ce fut certainement ce qui l’encouragea à aller jusqu’au bout, à lui ouvrir son coeur, à tenter ce geste tendre vers elle. Il attendit fébrilement sa réaction avec la sensation d’avoir parlé des heures. C’était simplement qu’il avait dit des choses qui bouillonnaient en lui depuis longtemps. Son regard clair cherchait celui d’Isobel, espérant y trouver un signe positif. Il y vit encore cette confusion, comme si elle était toujours perdue, puis, quelque chose en plus. Il sentit son propre trouble grandir à la façon dont elle prononça son nom et sa déclaration suivante. Il comptait beaucoup, disait t-elle, elle tenait à lui. Encore.

« Mais ». Abel frémit, imperceptiblement. Forcément, il y avait un « mais ». Elle lui confia ses doutes, sur un ton hésitant, timide. Il vit à nouveau combien son attitude en septembre avait brisé quelque chose entre eux. Abel baissa légèrement le regard. Il regrettait, plus que jamais, il aurait voulu pouvoir retourner en arrière et agir différemment, pour leur éviter cet amas de noeuds qu’ils tentaient de démêler aujourd’hui. Ces trois semaines dont elle parlait étaient de bons souvenirs, les meilleurs qu’il avait avec elle depuis qu’il l’avait retrouvée. A l’exception peut être de ces quelques minutes de nouvel an, où ils s’étaient mutuellement ouvert leur coeur, avant de partager une longue étreinte… Pris d’un élan similaire, Abel eut envie de la rassurer à nouveau. Il la sentait désorientée, bouleversée, touchée, et il était touché à son tour, par ses mots, par elle. Elle était pleine de doutes qu’il eut envie de dissiper, par des paroles rassurantes. A nouveau, sa main rencontra sa joue mais cette fois, elle y resta, et souleva légèrement son visage vers lui.

« On se connaît encore. On aurait pas eu de moments de complicité, sinon… Et ils en avaient eus, plusieurs, elle ne pouvait pas l’ignorer. Quelque chose de doux dans le regard, il fit glisser sa main vers son épaule. Et, comme je te l’ai dit dans la lettre, j’ai envie de connaitre ce que j’ai manqué. »

D’un geste du bras, il l’attira contre lui, prudemment. Il referma son deuxième bras sur elle quand il sentit qu’elle ne le repoussait pas. Ses yeux se fermèrent, une expiration plus longue lui échappa, manifestant sa pression qui se relâchait un peu. Il n’était pas quelqu’un de nature tactile, et pourtant c’était la troisième fois qu’il recherchait son contact, en l’espace de quelques minutes. Abel avait l’impression d’avoir trop parlé, et de ne plus savoir comment continuer. Il n’avait pas de meilleure réponse que cette étreinte, qui disait déjà beaucoup de choses. C’était plus facile de lui dire des choses intimes de cette façon. Il tenait à elle, il avait envie de se sentir proche d’elle, d’engloutir toutes leurs craintes à tous les deux, de faire disparaître leurs doutes l’espace de quelques secondes. Avant, c’était Isobel qui le prenait souvent dans ses bras, il ne l’avait jamais repoussée, il y avait toujours trouvé un certain réconfort. Il était sensible à ses marques d’affection, qu’il ne lui retournait pas forcément, plus réservé, plus pudique qu’elle. Mais il n’avait jamais eu peur de la voir s’éloigner, à l’époque.

Aujourd’hui, c’était sa crainte la plus dévorante, parmi toutes celles qui lui nouaient l’estomac. Lui aussi, il avait peur de finir blessé encore une fois, il avait peur qu’elle l’abandonne, que leur relation se brise à nouveau. Mais il craignait encore plus qu’elle ne lui revienne jamais totalement. Il ne voulait plus de cette distance entre eux, cette barrière de la raison, intransigeante. Alors il la serra contre lui, tant qu’il le pouvait.

« Je ne sais pas si c’est une bonne idée non plus, avoua t-il à son oreille. Mais je me dis que si ça ne nous a jamais réussi, c’est surtout qu’on a mal essayé. On a fait des erreurs, on était jeunes, et on était dans un contexte particulier aussi, on ne pouvait pas s’épanouir correctement là-dedans. Puis en septembre… Il resserra inconsciemment son emprise sur elle. Je traînais encore le poids de tout ça, je n’étais pas prêt. Je ne suis plus du tout dans le même état d’esprit, et toi non plus, on a compris des choses l’un sur l’autre, et… Il s’interrompit, ses mots perdus dans sa gorge. Je veux juste dire, si toi aussi tu tiens encore à moi… »

Alors pourquoi s’empêcher d’essayer ? Sa proposition resta suspendue entre eux, tandis qu’il se reculait légèrement et la regardait, tout chamboulé. Ses idées restaient très claires dans sa tête, mais ses mots s’étaient définitivement embrouillés. La gorge et le coeur serrés, il ne savait plus comment lui dire qu’il croyait en eux, maintenant, parce qu’il avait enfin l’impression de la comprendre. Et de l’aimer comme il la découvrait. Les discours, même les mieux choisis, avaient leurs limites. Isobel ne savait pas, c’était ce qu’elle lui répétait depuis le début. Elle ne savait pas si elle allait bien, elle ne savait pas ce qu’elle devait comprendre, elle ne savait pas ce qu’elle voulait, elle ne savait pas si c’était une bonne idée. Lui, en revanche, il savait ce qu’il voulait, c’était clairement sous ses yeux. Au fond, tenter ce qu'il voulait plutôt que chercher à la convaincre était la meilleure façon de savoir s’ils partageaient la même envie.

Les mains sur ses épaules, il se pencha à nouveau, et sa question devint un doux effleurement, un léger baiser sur ses lèvres, entre deux affolements du coeur.


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Dans la bouche d'Abel, tout paraissait si simple. Il n'y avait pas de fossé entre eux à cause du temps, ils se connaissaient encore, ils étaient encore complices, ils pouvaient faire évoluer leur relation s'ils le désiraient et tout serait bien... Quelque part, Isobel aurait aimé que ce soit le cas. Elle aurait aimé pouvoir se laisser porter avec la même facilité que lui, qui semblait emprunt d'une certitude tranquille. Il avait fait glisser sa main sur sa joue avec une assurance qui aurait pu relever de l'habitude, quand bien même c'était la seconde fois à peine que cela arrivait. Isy, elle, avait l'impression d'être en équilibre sur une planche. Elle était consciente de ce contact, bien trop, et elle n'avait pas envie qu'il cesse : bien au contraire. Mais une voix dans son esprit lui soufflait de ne pas se laisser aller à de telles choses. On se rappelait bien de la manière dont cela s'était terminé la dernière fois... Tiraillée entre deux pulsions contraires, elle ne savait que faire. Elle ne mentait pas lorsqu'elle affirmait à Abel qu'elle ne savait pas, elle était pleine d'incertitudes : elle avait à cœur de prendre la meilleure décision, pour elle. Elle n'avait juste pas la moindre idée de ce que c'était.

Elle se laissa attirer dans l'étreinte d'Abel, sans avoir envie de reculer, alors qu'il le fallait, elle s'en doutait. Au final, elle n'était pas si ignorante : elle connaissait ses options. Elle pouvait le suivre, faire évoluer leur relation - elle ne savait pas encore dans quel sens, il n'avait toujours pas levé le voile sur cela - ou bien reculer et se protéger. Elle savait qu'il y avait un risque dans les deux cas. La première solution était tout ce qu'elle s'était juré de ne plus jamais faire : renouer avec lui une relation proche, compliquée par essence, et qui parvenait toujours à la blesser. Elle s'était précipitée tête baissée en septembre, désireuse de retrouver ce qui avait pu les unir, et elle avait eu tout le loisir de le regretter amèrement. Abel présentait cela simplement, presque comme une évidence, mais cela avait toutes les raisons d'échouer et de finir en  catastrophe où ils se détesteraient encore plus. Et la solution facile, celle de dire non, de reculer, elle avait ses risques aussi. La balance n'était plus la même, l'équilibre non plus. Il voulait plus et elle le connaissait assez pour savoir qu'ils ne se contenteraient pas de l'option tiède qu'elle lui tendait, cordiale et distante. Pas au long terme. Dans les deux cas, ils pouvaient être perdants... C'était certain dans le deuxième. Mais elle serait moins blessée de le voir s'éloigner si elle n'avait pas trop donné de sa personne. L'inverse, en revanche, la première solution, cela serait insupportable. Cette situation qui lui paraissait inextricable pouvait s'estimer par calcul de risques, de manière rationnelle.

Mais blottie dans les bras d'Abel, ses bras passés autour de son torse, Isobel peinait à être rationnelle. Elle avait fermé les yeux, elle essayait de mettre de côté ses tumultueuses pensées et les battements débridés de son cœur. Elle avait envie de croire à ce qu'il lui disait à l'oreille, malgré elle. Croire que tout s'était mal passé, avant, parce qu'ils étaient jeunes, dans une mauvaise situation. Croire que maintenant, après, cela serait différent. Croire que tout était si facile, que tout pouvait se jouer sur l'attachement qu'ils avaient l'un à l'autre. Mais elle avait pesé cela il y a des mois déjà et elle avait pris une décision à laquelle elle s'accrochait désespérément. Elle avait pris une décision justement parce qu'elle tenait encore à lui et que toute cette situation la faisait souffrir. Abel semblait découvrir qu'il était encore attaché à elle, plus qu'il ne le pensait, alors il ressentait le besoin de se rapprocher d'elle. Isobel avait découvert il y a des mois déjà qu'elle était attachée à lui, plus qu'elle ne le pensait. Alors elle ressentait le besoin de s'éloigner de lui. Elle ne croyait pas à cette apparente simplicité. Elle ne savait juste pas comment dire tout cela sans le blesser, lui qui lui avait écrit cette lettre et qui se tenait là, face à elle, les mains posées sur ses épaules. Encore une fois, ils n'étaient pas sur le bon timing : en septembre, elle aurait tué pour cette situation... Elle sentait sa question silencieuse dans le regard qu'il posait sur elle et elle aurait dû reculer mais quelque chose l'en empêcha.

Abel se pencha vers elle, doucement, jusqu'à l'embrasser délicatement. Isy ferma les yeux, l'espace de quelques instants, savoura le contact, une poignée de secondes. Elle lutta contre l'envie d'approfondir cette étreinte, de se glisser contre lui, de poser ses mains sur lui. À contrecœur, elle recula. Rouvrit les yeux. Poussa un soupir. Elle en avait envie, elle ne pouvait pas le nier. Elle avait envie de plus, de ce contact. Tout comme tout au long de cette année, elle avait eu l'envie d'être proche de lui. Son éloignement n'aurait pas été si douloureux si cela n'avait pas été le cas. Elle avait nourri l'espoir de retrouver ce qu'ils avaient, en septembre. Mais elle avait vu où cela la menait. Pourtant, Isobel avait l'habitude de suivre ses instincts, ses envies, de mener sa vie comme elle l'entendait. Elle regretterait cette décision, elle le savait. Mais elle avait peur de regretter encore plus le choix contraire...

- Ce n'est pas une bonne idée, murmura-t-elle. Tu le sais, au fond. Elle l'espérait du moins, elle espérait ne pas être la seule avec cette peur sourde au creux de l'abdomen.

Elle avait peur de ce qui sortirait de sa bouche à cet instant précis. Elle ne voulait pas le blesser mais elle savait qu'elle entamait un chemin délicat.

- En septembre, je pensais comme toi, j'étais au même point que toi, on venait de se retrouver, on était bien mais...

Elle était passée par des choses trop difficiles, elle refusait de revivre cela.

- Je ne sais pas si je veux de ça avec toi, Abel.


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Elle se laissa embrasser, un instant seulement. Pendant quelques secondes, Abel eut l’impression qu’elle était réceptive, et il sentit une vague de chaleur s’emparer de lui. Mais avant qu’il ne se fasse trop d’espoirs, il la vit se rétracter. Déçu, perdu, son regard chercha le sien, comme pour y trouver une réponse. Il lut sur son visage la crainte, l’hésitation, le malaise. Alors il pressentit avant qu’elle ne le dise ce qu’elle s’apprêtait à répondre, mais cela ne fit pas moins mal. Le fait qu’elle lui révèle qu’elle en était au même point quatre mois plus tôt, qu’elle lui aurait ouvert les bras à ce moment là, fut le coup le plus difficile à encaisser.

Alors c’était ça ? A cause d’un mauvais timing, ils devaient s’arrêter là ? Il la comprenait, elle n’avait pas tort quelque part. Il entendait lui aussi le clairon de la raison lui rappeler tous les soucis, toute la souffrance qu’Isobel avait pu lui causer jusqu’à aujourd’hui, consciemment ou non. Ils pouvaient tous les deux s’épargner ça, trouver quelqu’un d’autre à leurs côtés, maintenir une distance entre eux pour se préserver. Peut-être qu’ils seraient plus heureux ainsi, au bout du compte. C’était simplement difficile de s’en convaincre, car il n’avait en tête que leurs jolis moments partagés. Cet après-midi dans son grenier, leur soirée au cinéma, cette journée aux bords du Mississippi, les feux d’artifices à ses côtés, leur baiser, puis celui qui venait de se produire… Abel baissa la tête, sans pouvoir empêcher une profonde déception de l’envahir.

Un mauvais timing… Encore une fois. A cet instant, Abel se souvint pourquoi cette sensation de frustration qui enserrait ses entrailles lui semblait terriblement familière. Il avait ressenti la même, un trente-et-un décembre, des années plus tôt, quand il avait enfin décidé de prendre son courage à deux mains pour dire à sa meilleure amie ce qu’il ressentait pour elle. Il n’en avait jamais eu l’occasion. Il avait trop attendu, et quand il s’était décidé, elle n’était plus disponible pour lui. Et il était en train de laisser la même situation se répéter.

La résolution raffermit son coeur, tandis qu’il repoussait tout le schéma de pensées négatives qu’il avait déjà suivi, les mois précédents, lorsqu’il cherchait à se convaincre que se rapprocher d’Isobel n’était pas une bonne idée. Il se mit à contempler son visage, à la recherche des bons mots. Elle n’avait pas encore fait ce chemin, se rendit t-il compte, ou elle n’y était plus, en tout cas. Elle avait fait des centaines de pas en arrière, pour se protéger d’autres blessures. Il ne pouvait pas lui en vouloir, ou le lui reprocher. C’était à lui de gagner sa confiance. Abel sentait qu’il y avait quelque chose entre eux, sinon il n’aurait jamais cherché à insister. Il se souvenait encore de la façon dont elle avait répondu à son baiser, près du Mississippi, ce n’était pas la réaction d’une femme insensible. Elle avait répondu à son étreinte, tout à l’heure, elle ne l’avait pas repoussé tout de suite quand il l’avait embrassée. Elle luttait contre elle-même, elle cherchait à se convaincre, elle aussi, il en était persuadé. Peut-être qu’elle attendait de lui qu’il aille dans son sens, pour lui faciliter la tâche, mais il n’en avait pas l’intention.

Pour autant, il ne comptait pas la brusquer, encore moins la forcer à quoi que ce soit. Il resta quelques secondes silencieux, à chercher sous quel angle prendre cette situation délicate. Son regard glissa des jolis cils noirs d’Isobel, à la courbe de sa joue, puis le relief de son menton. Il se fit la réflexion, un peu bête, d’aucune aide à sa concentration, qu’elle était vraiment jolie. Parce qu’ils étaient encore proches, Abel put replacer délicatement une de ses boucles derrière son oreille, après quoi il laissa tomber tomber sa main contre son flanc. Il n’avait pas pu s’en empêcher.

« Tu n’es pas obligée de savoir tout de suite. Moi-même je tâtonne, et je sais que je prends des risques, mais tant pis. »

Il en avait envie, il était prêt à tenter le coup, le jeu en valait la chandelle selon lui. Isobel n’avait pas encore résolu cette question, et il voulait bien lui laisser le temps qu’il fallait pour qu’elle se décide. Elle ne lui avait pas dit non, après tout. Un « je ne sais pas » restait une porte ouverte à toutes les possibilités. A lui d’essayer de les faire pencher vers lui. Il n’y arriverait pas en voulant tout trop vite, il l’avait compris. Peut-être que ce deuxième baiser était venu trop tôt, d’ailleurs. Soucieux de ne pas la faire fuir, Abel reprit doucement, son regard flottant dans le sien :

« On n’est même pas obligés de mettre des mots définitifs sur quoique ce soit d’ailleurs. Oserait t-il lui proposer ce à quoi il pensait ? Son coeur cogna plus fort, ses yeux cherchèrent les réactions d’Isobel, sa voix se fit plus basse. Je sais que j’ai un… truc pour toi, avoua t-il timidement, au cas où son baiser ne l’avait pas déjà grillé, donc je vais… difficilement pouvoir m’empêcher de chercher le contact. Il n'y était glorieusement pas parvenu, depuis qu’elle avait passé le pas de sa porte. Il sentit ses joues s’échauffer légèrement. Mais si une part de toi en a envie aussi… On peut le faire, et ça peut rester sans conséquences. Le temps que tu saches. Le temps qu’on soit sûrs, tous les deux. »


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Isobel baissa les yeux devant la déception d'Abel. Elle n'était pas tout à fait à l'aise avec l'idée de l'éconduire. Elle avait l'habitude pourtant mais là... C'était différent, c'était lui. De plus, elle était d'habitude sûre d'elle. Cette fois-ci, c'était une décision qu'elle prenait presque à contrecœur, c'était une décision raisonnable, pour s'épargner. Rester amis était plus sûr, moins hasardeux. Céder à ses envies, à leurs envies, cela tiendrait sûrement un temps, ils seraient sûrement bien un temps. Et puis après ? Elle ne faisait pas dans ce genre de relations, elle n'avait jamais fait. Elle était une individualiste, elle menait sa vie toute seule, sans rendre de comptes à personne. Elle aimait être maîtresse de ses décisions, elle aimait sa vie de célibataire, elle aimait bien être seule car c'était plus facile à gérer. L'idée d'être avec Abel était effrayante. Elle avait peur de l'influence qu'il aurait sur elle, sur sa vie. Il en avait déjà bien trop alors qu'ils n'étaient même pas vraiment des amis... Elle préférait regretter plutôt que de prendre le risque. Elle n'aurait pas dit cela il y quelques années : c'était peut-être cela vieillir. Arrêter de prendre des risques. Savoir se préserver. C'était une leçon qu'elle aurait dû apprendre bien plus tôt. Elle devait se tenir aux décisions prises lorsqu'elle avait la tête froide. Elle ne devait pas se fier au pincement au cœur que lui faisait l'aura chagrinée d'Abel.

Elle finit par relever les yeux, pour soutenir son regard. Elle aurait voulu dire quelque chose qui puisse alléger la situation, qui puisse le consoler, qui puisse sauver ce pauvre lien qu'ils essayaient d'entretenir. Il leva la main pour caler une mèche de ses cheveux derrière son oreille et, machinalement, elle le reproduit juste après que sa main à lui se soit retirée. Elle sentit la boucle brune sous ses doigts. Elle était partie si vite de chez elle... Cette situation soudaine la perturbait vraiment. Isy n'avait pas eu le temps de prendre du recul sur tout cela, c'était aussi pour cela qu'elle délivrait des nuées de "je ne sais pas" à Abel. Les jours qui allaient suivre l'aideraient à prendre du recul, à réfléchir plus facilement. À faire de meilleurs choix. Elle n'avait pas la tête froide, là, elle était perturbée. Même si, en soi, elle était perturbée depuis des mois lorsqu'on y pensait bien. Depuis qu'il était revenu : il ne l'aidait pas à rester cohérente. Avec le recul, elle pouvait également dire que sa décision de le tenir loin d'elle avait été impulsée par le chagrin, par la déception : elle n'avait pas vraiment l'esprit froid lorsqu'elle avait décidé de le sortir de sa vie. C'était juste après l'hôpital et leur horrible discussion. Elle avait vraiment besoin de faire le point, réalisa-t-elle brusquement. Un vrai point, avec toutes les cartes en main. Elle avait besoin de temps. Elle avait besoin de faire le tri entre ses désirs et ses pensées, qui se contrebalançaient bien trop souvent pour son équilibre mental. Elle ouvrit la bouche pour parler mais Abel la devança, comme s'il avait senti l'avancée de son raisonnement.

- Je pense que j'ai besoin de temps, oui, souffla-t-elle. C'est très soudain, tout ça...

Elle lui adressa un sourire contrit, désolé. Il fallait avouer que sa journée était pleine de surprises : elle n'avait pas pensé qu'elle finirait face à Abel qui l'embrassait, dans son appartement à lui, lorsqu'elle s'était réveillée ce matin. Elle pensait juste à sa liste de courses et à son jogging du jour. Comme toujours, il était celui qui avait un coup d'avance et cela commençait à être agaçant, presque. Cette fois-ci, néanmoins, ce n'était même pas négatif. Il prenait juste des risques, comme il le formulait lui-même, mais elle ne pouvait pas lui en vouloir. Elle aurait sûrement fait la même chose à sa place. Elle aurait même tout fait pour essayer d'avoir ce qu'elle voulait. À la manière dont il la regardait, plongeait son regard gris dans le sien, Isy ne pouvait s'empêcher de se demander s'il n'était pas en train d'avoir la même résolution. Après tout, elle avait reculé lorsqu'il l'avait embrassée mais il ne semblait pas abandonner pour autant. Il ne lui avait pas demandé de partir. Néanmoins, elle perdit son cheminement d'esprit lorsqu'il affirma qu'ils n'étaient pas obligés de mettre de mots définitifs sur la situation. Les mots ne l'effrayaient pas. La relation qu'il lui proposait, peu importait son nom, si. Son cœur manqua de nouveau un battement - n'était-ce pas dangereux à force ? - lorsqu'il avoua avoir un "truc" pour elle. La pudeur de la formulation aurait pu être attendrissante si elle n'avait pas la même dans son esprit, à son sujet, depuis des mois. Cette réciprocité, qu'elle avait tant attendue, rendait les choses encore plus difficiles. C'était plus facile de s'éloigner et de se préserver lorsqu'elle pensait qu'il n'en n'avait rien à faire. Il ne lui rendait pas la tâche facile avec ce genre de déclarations. Ses doigts effleurèrent le papier de la lettre tendre qui se trouvait dans sa poche.

Mais là où Isobel perdit définitivement le raisonnement d'Abel, ce fut lorsqu'il affirma qu'ils pouvaient avoir du contact, sans conséquence, s'ils en avaient envie. Qu'ils "pouvaient le faire". Ses sourcils se froncèrent tandis qu'elle se repassait sa phrase dans son esprit. Il avait les joues rouges ? L'air timide ? Est-ce qu'il venait vraiment de lui proposer ce qu'elle pensait qu'il venait de lui proposer ? Avait-elle l'esprit mal tourné ? Parce que généralement, "le faire sans conséquences", on savait bien ce que c'était... Sans savoir pourquoi, elle eut un rire nerveux devant l'incongruité de la situation. Ils n'étaient plus des enfants mais elle ne s'y était pas attendue, à celle-là. Elle posa une main sur sa bouche pour étouffer son rire, qui lui permit de décharger un peu la fièvre qui l'habitait. Réalisant qu'elle devait paraître offensante, elle inspira un bon coup pour se calmer. Toute cette tension ne lui réussissait pas.

- Excuse-moi, c'est nerveux.

Elle était sous tension depuis qu'il avait sonné chez elle, ce matin. Cela commençait à faire beaucoup pour elle.

- Est-ce que... tu me proposes de coucher avec toi ?

Elle n'avait même pas l'air fâchée. Juste mi-abasourdie mi-amusée. La situation devenait presque surréaliste. Est-ce qu'elle avait vraiment cette conversation avec Abel ?


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Les sourcils d’Abel se froncèrent d’incompréhension en voyant Isobel rire. S’il avait dit quelque chose de drôle, il ne s’en était pas rendu compte… Il était même plutôt sérieux, et il lui en avait coûté de s’ouvrir ainsi à elle. Après l’incrédulité, ce fut donc très vite la vexation qui le gagna. Est-ce qu’elle se moquait de lui ? Rire nerveux ou pas, Isobel devait trouver quelque chose de ridicule ou de déplacé dans ce qu’il venait de dire. Il s’en sentit aussitôt piqué. A se livrer à coeur ouvert, il en devenait à fleur de peau, très sensible à la moindre de ses réactions, et on ne pouvait pas dire qu’elle avait celle qu’il avait escomptée.

Si sa réponse l’avait froissée, il tomba réellement des nues quand elle lui posa sa question. Coucher avec elle ? Dans quelle partie de sa phrase avait t-il dit ça ? Il piqua un fard, parce que la situation venait de lui échapper de manière totalement embarrassante.

« Non ! »

Ce fut la réponse qui lui vint le plus instinctivement. Pourtant, Abel n’était pas forcément quelqu’un de prude. De pudique, oui, dans le sens où il ne se confiait pas facilement sur lui-même, mais il ne s’effarouchait pas quand le sujet du sexe venait sur le tapis. Après tout, Isobel n’était pas la première femme à lui plaire, il n’était pas novice en la matière. Alors pourquoi se sentait t-il soudainement perdre ses moyens face à sa déclaration ? Sûrement parce qu’ils n’avaient jamais vraiment abordé ensemble cette question, surtout pas en étant les sujets. Elle venait de formaliser pour la première fois une hypothèse perturbante, leur rappelant au passage qu’ils étaient deux adultes bien faits, attirés l’un par l’autre, ce qui pouvait impliquer bien d’autres choses que ce à quoi ils pensaient pendant leur amourette d’adolescents… Inconsciemment, Abel avait repris des schémas du passé, et posé un regard assez innocent sur elle. Il n’y avait jamais pris le temps d'y réfléchir, d’ailleurs, il ne s’en rendait compte que maintenant. Il était prêt à lui parler de sentiments, d’amour, d’attirance, il venait de le faire, et il avait des gestes tendres pour elle. Mais coucher ensemble ? Cela venait trop vite pour lui.

Pourtant, l’idée n’était pas déplaisante en soi. Puisqu’elle le mettait face à la possibilité et qu’il avait quelques secondes pour la considérer mentalement… C’était même loin d’être déplaisant. Il en rougit davantage.

« C’était pas dans ce sens-là, c’était… Ses paroles se suspendirent, son visage se renfrogna. Laisse tomber. »

Il venait de se repasser ses propres paroles dans sa tête et de saisir leur ambiguïté. Il se sentait très stupide maintenant, un peu humilié aussi. Son regard se détourna en même temps qu’il lui tournait le dos et s’approchait de son canapé. Il ne savait pas quoi lui dire, il en avait perdu le fil de ses propres pensées. Le plus ironique était qu’Isobel n’avait plus l’air si désarçonnée, au contraire, elle lui paraissait presque amusée. C’était loin d’être le cas d’Abel qui s’était au contraire crispé. Qu’elle interprète encore une fois de travers ses propos le contrariait et l’embarrassait plus que jamais, surtout qu’il ne pouvait s’empêcher de tirer des conclusions assez pessimistes face à sa réaction. En résumé, s’il avait réellement suggéré une telle chose… Sa réponse aurait été de lui rire au nez ? Eh bien, entre ça et ce baiser qu’elle ne lui avait pas rendu tout à l’heure, il avait compris le message. Il avait pris assez de risques pour cette soirée, et ne se sentait pas prêt à tenter d’autres approches maladroites.


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Devant la rebuffade d'Abel, Isobel regretta immédiatement ce qu'elle venait de dire et se sentit soudain profondément stupide. Évidemment que ce n'était pas cela, Abel n'était pas comme ça, ce n'était pas un Roy ou les hommes qu'elle fréquentait habituellement. Elle devait avoir l'esprit mal tourné pour interpréter cela comme cela mais à sa décharge, la formulation aurait pu laisser sous-entendre une proposition de ce genre... Ils n'étaient plus des enfants, elle en avait conscience. Elle n'avait jamais pensé à ce genre de choses avec Abel, tout simplement parce qu'ils n'entretenaient pas ce genre de relation et puis, en soi, c'était étrange : ils avaient grandi ensemble, il était issu d'une partie de sa vie où ce genre de choses n'avaient pas - encore - leur place. Quoi qu'il en soit, elle était tombée à côté de la plaque et elle s'en voulait. Elle voyait bien qu'elle l'avait vexé, et brusqué, et mis mal à l'aise. Elle l'avait fait rougir. Elle se sentit encore plus idiote. Il devait penser bien du mal d'elle, désormais... Évidemment, il lui parlait de sentiments, de choses plus nobles et elle cassait entièrement l'instant en comprenant de travers. Cela avait certes le mérite de l'avoir détendue mais elle réalisait à quel point elle avait gâché quelque chose en voyant Abel se détourner. Elle aurait dû réfléchir avant de parler, il ne s'agissait pas ici du genre de relations dont elle avait l'habitude, lui, il rentrait sûrement dans la catégorie "sérieuse". Pas elle. Encore une raison supplémentaire - si elle en avait besoin - de ne pas se laisser tenter... Il se détourna d'elle pour se diriger vers son canapé et elle eut envie de se donner une claque.

Quelque part, elle savait qu'elle aurait dû saisir cette occasion pour s'échapper de la situation. C'était le moment, la bulle était brisée et Abel s'était éloigné d'elle, physiquement et mentalement. Si elle voulait s'en tenir à sa résolution de rester loin de lui et d'entretenir des rapports plutôt neutres, c'était le moment de prendre congé. Elle avait - involontairement - trouvé la parade pour le repousser. Mais elle se sentait coupable de l'avoir brusqué. Elle regrettait un peu, malgré elle, que l'instant intime qu'ils partageaient auparavant se soit évaporé parce qu'elle avait parlé trop vite. Partir maintenant, ce serait partir en le laissant fâché. Isy ne savait pas grand-chose mais elle savait qu'elle n'avait pas envie de se brouiller avec lui, encore une fois. Ils avaient décidé de renouer un lien, elle y tenait. Elle n'arrivait pas vraiment à garder la distance adéquate, sûrement parce qu'elle était bien trop attachée à lui. Elle ne serait plus là depuis longtemps sinon. Le fossé entre eux était artificiel, elle le comprenait très bien. C'était juste pour leurs biens réciproques : ils s'étaient déjà fait assez de mal dans leur vie. Elle espérait qu'ils parviendraient à nouer quelque chose de positif, quand bien même cela serait superficiel. Cela limitait les risques d'explosion, encore. Soupirant, elle contourna le canapé pour le rejoindre, l'air un peu penaud.

- Excuse-moi, je n'aurai pas dû dire ça. Je fréquente des gens bien moins polis que toi, c'est pour ça, fit-elle pour alléger l'atmosphère.

Quelques Veilleurs, par exemple. Sofya. Roy. Tout le monde.

- Mais tu vois, encore une raison pour te montrer que c'est une mauvaise idée : on passe notre temps à avoir des malentendus.

Leur dernière année était presque basée sur cela, tous leurs conflits avaient été multipliés par de multiples incompréhensions mutuelles et autres mauvaises interprétations. C'était à croire qu'ils ne parlaient même plus le même langage ! Ils étaient sûrement trop différents désormais, n'avaient plus les mêmes références. Ils ne se connaissaient plus vraiment. Abel avait beau dire le contraire, Isy en avait l'intime conviction. Elle pouvait certes citer des dizaines de choses qu'elle connaissait sur lui mais il y en avait aussi des dizaines qui restaient dans l'ombre. Elle lui cachait encore beaucoup de choses, il y avait des parts entières de sa vie dont il n'avait pas idée. Alors il avait certes le désir de les découvrir et en soi, elle était curieuse également mais elle se doutait bien que certaines choses étaient mieux cachées. Elle était devenue secrète, avec les années, de plus en plus. Roy était la personne sur terre qui la connaissait le mieux, sûrement, l'adulte qu'elle était et il y avait tant de choses qu'il ne savait pas et ne saurait sûrement jamais... Elle avait pour Abel une méfiance dont elle ne parvenait pas à se défaire : elle savait qu'elle ne parlerait jamais de tout. Pourtant, elle aussi, quelque part dans le fond de son cœur, elle avait envie de se sentir proche de lui. Elle repoussait juste ce désir. Désireuse de le dérider et de ne pas le sentir fâché, elle tendit la main pour la poser sur son avant-bras. Elle hésita quelques secondes, baissa les yeux sur ce contact et finit par faire descendre sa main, pour qu'elle se glisse dans la sienne.

- Ne m'en veux pas, souffla-t-elle.

Pour sa mauvaise interprétation. Pour son rejet. Pour sa peur. Pour sa lâcheté. Elle préférait ne pas prendre de risques quitte à passer à côté de quelque chose. Elle avait conscience de cela mais elle avait aussi l'impression que c'était la meilleure solution, pour tous les deux.  


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Abel n’eut pas vraiment envie de rire à la petite taquinerie d’Isobel, qui lui rappelait qu’il ne savait pas grand-chose de son entourage. A part qu’elle fréquentait ce Calder, qui était effectivement tout sauf poli. Le problème venait peut-être de lui qui s’était montré naïf, avec ses déclarations. Il ne pouvait s’empêcher de se sentir très bête, il aurait aimé retourner en arrière pour modifier ces quelques paroles maladroites qui avaient cassé leur petite bulle. Cette fausse note venait de lui ôter l’énergie de batailler. Elle n’avait reçu ni sa lettre, ni ses discours, ni même son baiser comme il l’avait espéré, il devait se rendre à l’évidence maintenant. Il s’était tout bonnement fait éconduire.

Elle réussissait même à le faire douter un peu, alors qu’il était encore très résolu, quelques minutes plus tôt. Elle avait raison, ils passaient leur temps à mal se comprendre. Quel genre de couple seraient t-ils s’ils n’arrivaient même pas à communiquer correctement ? Abel refusait de trop s’attarder sur le problème, pourtant, c’en était un réel, c’était ce qui leur avait coûté tous leurs derniers déchirements. Ils avaient évolué depuis, mais étaient t-ils vraiment à l’abri de laisser ça se reproduire ? Abel ne pouvait pas répondre un non certain, en revanche il était sûr qu’il était prêt à faire tous les efforts qu’il fallait. Malheureusement, cela ne semblait pas suffire. Il pouvait se présenter aujourd’hui avec toute la bonne foi du monde, cela ne suffisait plus.  

Son regard se baissa sur leurs mains serrées, geste qu’il n’était plus sûr d’interpréter correctement, maintenant. Est-ce qu’elle essayait de le réconforter parce qu’elle le considérait comme son ami et ne voulait pas lui faire de peine ? Ou est-ce qu’elle n’aimait pas l’idée de le voir se retrancher et cherchait un contact, elle aussi ? Quand elle lui demanda de ne pas lui en vouloir, Abel eut un bref sourire nerveux. Il n’était pas fâché contre elle, simplement plein de désillusions et c’était difficile de le masquer.

« D’avoir mal compris ou de ne pas réagir comme j’espérais ? »

Mieux valait faire un peu d’autodérision dans ce genre de cas de figure. Il aurait du lâcher sa main, pour lui signifier qu’il avait compris et qu’elle n’était pas obligée de rester pour lui faire plaisir. Il n’y parvint pas. Au fond de lui, il était prêt à accepter et profiter de n’importe quel geste d’affection qu’elle aurait envers lui, même s’il n’était qu’amical. C’était le signe qu’il était un homme bien atteint, n’est-ce-pas ? Il garda sa main dans la sienne, il passa même ses doigts entre les siens, comme pour mieux la maintenir près de lui. Pendant quelques secondes, il n’y eut que ça. Le silence, et leurs mains entrelacées.

Abel préférait méditer sur leur échange avant de se risquer à reprendre la parole. Finalement, il s’était dévoilé, beaucoup, même. Il avait presque tout dit, si on recoupait sa lettre et ce qu’il venait de se passer. Isobel en revanche ne lui avait pas vraiment donné d’indications, à part qu’elle s’était trouvée au même point que lui en septembre. Il avait voulu croire que leur attirance mutuelle avait perduré depuis, mais peut-être que ce n’était pas le cas, peut-être que ses sentiments avaient changé entre temps et que c’était la raison pour laquelle elle résistait à ses approches aujourd’hui. Elle le faisait douter, il n’arrivait plus à se fier à son intuition qui lui disait quelques minutes plus tôt qu’elle n’était pas indifférente. Elle ne savait pas, avait t-elle répété à plusieurs reprises. Mais que ne savait t-elle pas ? Il y avait une différence entre refuser une relation tout en ayant envie, parce que ce n’était pas raisonnable. Ou la refuser parce qu’on n’était pas sûr d’en avoir juste envie… Il ne pouvait percer ce mystère tout seul. Ce fut ce qui le décida à revenir sur ses propos pour les clarifier.

« Ce que je voulais dire tout à l’heure… C’est que je comprends que tu aies besoin de temps pour mettre tout ça au clair. C’est soudain, puis on avait décidé autre chose, pour nous deux. C’est juste que… Il croisa le regard d’Isobel, qu’il n’arrivait toujours pas à lire. Son ton fut prudent, et son regard à l’affut de ses réactions. J’ai l’impression que tu es réceptive quand on se câline ou qu’on s’embrasse. Du coup je me disais qu’on pourrait se permettre ce genre de gestes sans forcément y prêter des conséquences auxquelles on n’est pas prêts. Mais si tu n’en as pas envie… »

Etait-ce le cas ? Il s’efforça d’être attentif à ce qu’elle dégageait, aux indices qu’elle pouvait laisser en dehors de ses paroles, à travers son regard, ses mimiques, à travers cette main qu’il n’avait pas lâchée pour se donner une dernière dose de courage. Timidement, il ajouta :

« Je t’ai dit tout ce que je ressentais. Je n’arrive pas à savoir ce qu’il en est pour toi. »

Il ne savait pas si ce serait plus douloureux de l’entendre dire qu’elle ne ressentait rien de plus qu’une amitié renaissante pour lui, ou si ça l’aiderait au contraire à tirer une croix sur elle. Mais il avait besoin d’être fixé, et il espérait qu’elle lui rendrait l’honnêteté dont il avait fait preuve.


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- Les deux ? tenta Isobel lorsque Abel lui demanda les raisons pour lesquelles il ne devait pas lui en vouloir.

Elle avait bien conscience de ne pas réagir comme il l'espérait. Elle avait été émue et touchée par sa lettre, remuée même. Si elle avait pu lire cela plus tôt, sûrement que les choses auraient été différentes. Elle avait espéré un signe de ce genre durant des semaines, elle aurait aimé qu'il lui parle bien plus tôt, avant qu'elle ne prenne sa décision et se promette de s'y tenir. Avant qu'elle ne passe par les épreuves de ces derniers mois, tout ce qui s'était passé avec Madison, leur dispute à l'hôpital. Elle réalisait pourtant que ces événements pouvaient être remis en cause par les explications d'Abel, que le regard qu'elle posait sur ce dernier trimestre pouvait évoluer. Il avait évolué, même, sinon elle n'aurait même pas accepté qu'ils soient amis. Elle savait maintenant qu'il n'avait pas cherché à la blesser volontairement, que ce n'était pas prémédité. Elle aurait pu se jeter dans ses bras, en le voyant revenir ainsi, accepter juste ce qu'il avait à lui dire et se laisser porter. Elle mentirait en disant qu'elle n'avait pas envie d'être plus proche de lui, de retrouver ce lien qui pouvait les unir, elle aussi. Mais la peur était plus forte que tout : elle refusait obstinément de revivre les derniers mois. C'était la seule chose dont elle était sûre, véritablement sûre : elle ne supporterait pas de se rapprocher de lui pour le perdre, encore. Et ce qu'Abel lui proposait... Cela finirait à coup sûr très mal. Ils étaient différents, elle n'était pas une romantique, elle était certaine d'être très nulle dans ce genre de relations, il y avait encore des choses irrésolues entre eux, sûrement, ils avaient des difficultés à communiquer et à se comprendre : tous les ingrédients nécessaires pour une catastrophe.

Pourtant... Elle baissa les yeux sur leurs mains entremêlées. Abel avait glissé ses doigts contre les siens. Elle était pleinement consciente de ce contact. Un silence s'établit entre eux, tranquille, doux. Sa respiration s'apaisa un peu et elle resserra un peu sa main autour de la sienne. Si la situation avait été différente... Elle ne se reconnaissait pas dans cette peur qui lui nouait les entrailles. Lorsqu'elle avait quitté la Nouvelle-Orléans, elle avait peur aussi mais elle l'avait fait. Elle avait eu peur de prendre des mesures drastiques pour quitter Los Angeles, elle l'avait fait. Elle avait eu peur d'échouer à l'Université, elle l'avait fait. Elle avait eu peur de revenir à Leopoldgrad après l'attentat, elle avait eu peur de faire face au lieu du drame. Elle s'était forcée à le faire, elle se forçait encore, elle affrontait sa peur. Lorsqu'elle avait envie d'une chose, elle reculait rarement par crainte. Mais cette fois-ci, elle n'arrivait pas à se lancer, à surmonter ses angoisses. Elle aurait aimé le faire. Parce qu'il n'y avait rien de très neutre dans sa manière de tenir la main d'Abel et de se tenir si près de lui, par crainte qu'il soit encore fâché contre elle. Il n'y avait rien de très honnête dans sa manière de profiter de son baiser avant de reculer, par fuite. Il n'y avait rien de très correct dans le fait d'aller contre elle-même par peur. Elle releva les yeux vers Abel lorsqu'il reprit la parole, brisant le silence établi entre eux.

Il explicita ce qu'il avait voulu dire tout à l'heure, lorsqu'elle avait mal interprété ses propos. Son cœur accéléra, anticipant ce qu'il allait lui dire. Elle sentait qu'ils s'aventuraient sur un terrain où elle ne serait pas à l'aise. Évidemment qu'elle était réceptive lorsqu'il l'embrassait ou lorsqu'il la prenait dans ses bras : elle se sentait bien dans ces moments-là, apaisée. Elle avait toujours envie de recommencer. Ce n'était pas sur ces choses-là qu'elle doutait, c'était bien le problème. Elle baissa les yeux. Se permettre ce genre de gestes sans la moindre conséquences ? Doux rêve. Si elle avait la certitude qu'il n'y n'aurait pas, elle aurait foncé dans ses bras, évidemment. Mais cette fois-ci, c'était différent, ce n'était pas n'importe quelle personne : elle n'était pas indifférente à Abel. Entretenir ce genre de relation avec lui ne ferait que la conforter dans ses inclinations et ne l'aiderait pas à garder la sacro-sainte distance dont elle rêvait. La distance qu'elle se forçait à instaurer. Et s'il avait un truc pour elle, comme il le disait, tout cela ne serait qu'un renforcement... Le problème resterait irrésolu. Le cœur tambourinant, elle releva les yeux vers lui alors qu'il affirmait qu'il s'était ouvert sur ses sentiments. Pas elle. Et c'était vrai : il s'était découvert entièrement dans sa lettre, il avait continué face à elle, alors qu'elle ne lui donnait rien en retour. Pire, qu'elle le repoussait.

Isy aurait pu mentir. Dire qu'elle ne ressentait rien pour lui, juste pour obtenir qu'ils restent amis. Juste pour que toute cette relation reste en sécurité. Mais elle savait qu'en faisant cela, elle faisait le choix de le blesser en mentant. Si cela avait été la vérité, elle aurait pu le faire. Mais lui mentir, après tout ce qu'il venait de lui dire, après sa lettre d'amour, elle ne pouvait pas. Elle ne pourrait pas se regarder dans un miroir après cela. Après tout, lui dire la vérité ne l'engageait pas, elle avait juste l'impression de la lui devoir. Tout comme les explications de pourquoi elle ne pouvait pas plutôt que ne voulait pas. C'était sûrement le seul créneau qu'elle aurait pour lui parler de tout cela. Ensuite, ils seraient amis. Elle hésita quelques secondes, ouvrit la bouche, la referma. C'était la dernière chance. Le dernier écart avant l'amitié qu'elle souhaitait. Vraiment, c'était ce qu'elle voulait. Elle dénoua sa main de celle d'Abel. Elle se redressa sur la pointe de ses bottines, pour glisser une main sur sa joue un peu râpeuse. Et elle l'embrassa. Elle l'embrassa vraiment, comme en septembre, sur les bords du fleuve. Elle sentit son cœur exploser dans sa poitrine alors qu'elle se glissait contre lui, ses bras noués autour de son cou. Elle l'embrassa jusqu'à ce que son souffle se brise sur leur étreinte. Et lorsqu'elle recula, elle sentit tout le froid de la pièce dans un brusque contraste.

- Ce n'est pas vraiment la question, murmura-t-elle en finissant par relever les yeux vers lui. Je n'ai pas de doutes sur ça, Abel, pas depuis des mois. Tout n'aurait pas été si compliqué, sinon...

Elle était attachée à lui, très fort. Elle avait espéré après leur baiser sur les bords du Mississippi, très fort. Elle n'aimait pas l'admettre, même pas à elle-même mais c'était le cas, elle le sentait. Elle n'aurait pas cette brusque envie de l'embrasser encore, sinon, cette envie d'oublier toutes ses craintes et de fermer les yeux pour se laisser porter.

- Cela ne change rien au fait que ce soit une mauvaise idée, tout ça. C'est prendre un risque, un vrai risque, qu'on ne prend pas en étant juste amis. Et je... Elle soupira. Je pourrais pas supporter de... De revivre ce chagrin-là en sachant très bien que ce sera pire, mille fois pire. Elle fit glisser ses doigts sur le dos de sa main, un instant. Tu ne penses pas qu'on a assez donné ? Tous les deux ?


Isobel Lavespère
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Abel s’était plusieurs fois imaginé comment pourraient être leurs prochains baisers, car au fond de lui-même, il avait espéré qu’il y en aurait. Il nourrissait cette attente secrète depuis qu’il avait cessé de s’aveugler sur son attirance pour elle. Mais depuis trois minutes, la donne avait changé. Maintenant, il pensait que son baiser sur les bords du Mississippi serait définitivement le plus enchanteur, le dernier, car il ne pouvait évidemment pas rivaliser avec le second, tout léger et timide, de tout à l’heure. Et il n’était pas sensé y en avoir d’autre, n’est-ce-pas ? Surtout pas après qu’elle lui ait clairement fait comprendre qu’elle ne voulait rien entre eux ? Il en était tellement convaincu qu’il ne comprit pourquoi elle s’approchait de lui qu’au moment où ses lèvres se posèrent sur les siennes.

Mieux encore. C’était mieux que ce baiser près de fleuve, parce que cette fois Abel savait ce qu’il ressentait et n’en avait pas peur. Il n’y mit pas fin brusquement, il ne chercha pas à fuir, bien au contraire. Il savoura comme jamais cette sensation vertigineuse que son coeur décollait. Une chaleur bienfaisante s’était emparée de lui, et il pouvait sentir celle d’Isobel car elle s’était rapprochée tout contre lui. Alors qu’elle entourait son cou, ses bras à lui enserrèrent sa taille, ses mains glissèrent le long de son dos, dont il devinait toutes les formes à travers son pull léger. Il ne savait pas vraiment pourquoi ce geste soudain, il n’y réfléchissait pas. Isobel venait d’éteindre purement et simplement les -pourtant prolifiques- voix dans son cerveau. D’instinct, il pressentait que ce baiser avait quelque chose d’éphémère, de tristement unique. Alors il en profita, jusqu’au bout.

Il n’aurait jamais pu durer aussi longtemps qu’il l’aurait voulu, quand bien même ils se seraient embrassés des heures. Quand ils se séparèrent, il resta encore un instant muet, à la fois par les mots et par la pensée. Seul son coeur se faisait entendre, avec vacarme. Elle l’avait complètement retourné. C’était à se demander comment il avait pu s’aveugler aussi longtemps à son propos. Il devait reprendre le contrôle de ses sens, elle était en train de lui parler, il le voyait. Ses lèvres bougeaient, il entendait, il attrapait quelques mots, comme ça. Elle n’avait pas de doute, depuis des mois. C’était une mauvaise idée. Un risque. Juste amis. Pas revivre ce chagrin. Seule sa dernière question sonna entière, et resta imprimée dans son esprit. Avaient t-ils assez donné ? Son regard flottait dans celui d’Isobel, à la recherche d’une réponse qui lui paraissait pourtant plus évidente que jamais.

« Je ne pense pas. »

Evidemment qu’ils n’avaient pas assez donné. Abel voulait plus encore. S’écoutant totalement, il prit son visage entre ses mains, et se pencha pour l’embrasser encore. Si le premier baiser avait été prudent et le deuxième brûlant, celui-ci fut plein de douceur. Elle avait choisi de répondre à sa question en l’embrassant, et elle avait bien fait. Elle venait de dissiper les doutes qu’elle avait installé chez lui. Elle ressentait quelque chose pour lui, c’était tout ce dont il avait besoin d’être certain. Abel voulait faire la même chose pour elle, il voulait la rassurer, autant qu’il le pouvait. Il voulait qu’elle cesse de s’inquiéter autant sur leur avenir, qu’elle lui fasse confiance, juste un peu. Il n’avait pas d’autre argument à cette fin qu’une tendresse infinie à lui transmettre. Quand il mit fin à leur baiser, il posa son front contre le sien, comme pour établir ce pont qu’il recherchait désespérément entre eux.

« Tu penses vraiment qu’on peut être juste amis, alors qu’on ressent tous les deux autre chose ? dit t-il dans un souffle. Si on s’obstine à se retenir parce que c’est plus raisonnable, on prend aussi un risque. Deux, même, corrigea t-il en glissant sa main sur sa joue. D’abord, il y a des chances qu’on n’y arrive pas du tout, ça ne se commande pas comme ça en effaçant le reste, juste parce qu’on le décide. C’est possible que notre relation, en étant faussée dès le départ, n’aboutisse à rien et qu’on préfère s’éloigner. Et dans ce cas, ils auraient tout perdu, une belle amitié et une belle histoire d’amour à la fois. Et puis… On risquerait de passer à côté de quelque chose d’incroyable. Ca ne finira pas forcément mal, tu sais. »

Il se recula légèrement pour la regarder, un sourire timide aux lèvres. Il comprenait qu’elle envisage le pire, surtout dans leur situation. Il l’avait fait aussi. Il avait conscience qu’ils pouvaient mutuellement se briser le coeur, encore une fois. A présent, il se disait que c’était le risque propre à toute relation. Il se disait aussi qu’ils n’avaient pas perdu leur temps en vains bavardages depuis Noël, et qu’ils étaient capables de faire attention à ce que les schémas ne se répètent pas, s’ils le voulaient vraiment. Son sourire fut plus franc, alors qu’il attachait ses doigts aux siens et tentait une petite blague pour la dérider :

« Ca peut aussi formidablement bien se finir, j’en suis sûr, je suis désolé de ne pas avoir de don de troisième oeil pour t’en convaincre. »


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Si, ils avaient assez donné, Isobel en était certaine. Elle ne pouvait pas imaginer qu'Abel puisse avoir un avis différent : cette année avait été compliquée pour tous les deux. En soi, les seize dernières années avaient été douloureuses sur cette question, quand on y pensait bien. Et pour elle, les derniers mois de sa vie à la Nouvelle-Orléans. Bref, en somme : ils avaient assez souffert de cette situation. Il valait mieux partir sur des bases plus solides, plus saines, moins risquées. C'était peut-être ça vieillir, en soi, faire des choix moins risqués avec sa vie. C'était moins drôle mais plus sûr. Et pourtant Abel, qui était plus âgé qu'elle, semblait penser tout à fait différemment. Elle le voyait dans le regard qu'il posait sur elle après leur baiser. Ce n'était sûrement pas le meilleur geste à avoir au vu de ce qu'elle essayait de faire mais elle n'avait pas su résister. Lorsqu'il prit son visage entre ses mains, elle ne recula pas, alors qu'elle aurait dû. Ce n'était pas la meilleure idée au monde, cette dynamique...

Et pourtant, lorsqu'il l'embrassa avec toute la douceur du monde, elle oublia cet état de fait. Elle se laissa entrainer dans cette étreinte, radicalement différente des précédentes. Ce baiser-là avait quelque chose en plus, quelque chose de plus tendre, comme la matérialisation de quelque chose. C'était comme si, après lui avoir écrit, après lui avoir dit, Abel voulait lui montrer ce qu'il pouvait ressentir pour elle. Lorsqu'ils se séparèrent, doucement, elle avait les joues rouges et le coeur battant. Elle ferma les yeux quelques secondes, pour étouffer l'irradiante envie qu'elle avait de le serrer dans ses bras et de l'embrasser comme ça, encore. Ce n'était pas dans cette voie qu'ils devaient s'engager, se répétait-elle, ce n'était pas bien, ce n'était pas le mieux pour eux... Abel posa son front contre le sien et elle s'efforça de ne pas fuir son regard.

- Oui, s'obstina-t-elle, je le pense.

Elle ne disait pas cela pour lui nuire ou pour se faire désirer, elle avait juste le sentiment que c'était la meilleure des solutions, voilà tout. Elle ne comptait pas en démordre. Elle ne se laisserait pas avoir par les arguments d'Abel ou par ses baisers. Surtout par ses baisers. Pourtant, il évoquait des choses sensées, comme le fait qu'ils puissent échouer dans leur volonté de rester amis. C'est vrai, Isy voulait bien l'avouer, cela ne serait pas forcément facile mais ils pouvaient essayer. Pourtant, être amis signifiait par exemple le voir faire sa vie avec quelqu'un, puisqu'elle l'éconduisait mais... Peut-être qu'ils pouvaient y arriver. Elle voulait qu'ils y arrivent et qu'ils puissent rester amis toute leur vie, plutôt que de tout gâcher en quelques mois. Elle ne voyait pas comment cela pouvait finir autrement, même si Abel lui disait le contraire. Il lui souriait, avait glissé sa main dans la sienne, comme pour mieux la convaincre. Sa plaisanterie lui tira un léger rire et elle secoua doucement la tête.

- Hâte de voir nos trois ados boutonneux et notre labrador alors, cingla-t-elle.

Elle retira sa main de celle d'Abel et s'assit sur le canapé, un peu sur le rebord. Elle n'était pas une grande romantique, c'était certain, et elle ne croyait pas vraiment aux grandes histoires d'amour, si ce n'est quelques exceptions comme ses grands-parents. Il suffisait de regarder les statistiques des séparations ou des divorces ou tout simplement les couples de son entourage qui régurgitaient de niaiserie par tous les pores au début et finissaient par se détester à moitié. Si on rajoutait à tout cela leur passif, leurs deux caractères compliqués, leurs problèmes de compréhension... Et puis tout était réuni pour que ce soit difficile : ils travaillaient beaucoup tous les deux, Abel n'était que de passage en Angleterre, il lui avait dit plusieurs fois, il finirait par repartir... Beaucoup trop de variables.

- Je ne donne pas dans la relation sérieuse, tu sais, je les fuis, au contraire... Il y a plus de chances qu'on finisse par se jeter des sortilèges à la figure que le contraire. Honnêtement, tu as des nouvelles de tes ex ? Sans vraiment attendre la réponse, elle enchaîna. La soirée au cinéma s'est bien passée parce qu'on a su poser les bonnes limites, le bon cadre. Continuons. S'il te plaît.


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« Tu vois, tu commences à y croire ! »

Mieux valait en plaisanter, cela avait le mérite de les détendre tous les deux. Abel en avait besoin, car il prenait la mesure de la tâche qui l’attendait en voyant Isobel s’éloigner légèrement de lui. Si elle n’était pas sincèrement convaincue qu’il valait mieux ne pas s’engager, elle aurait déjà cédé. On pouvait penser qu’elle avait choisi d’écouter la raison plutôt que son coeur, mais ce n’était même pas ça, se rendit t-il compte. Il était plus raisonnable qu’elle, de nature, et il n’arrivait pas à se dire que le jeu n’en valait pas la chandelle. Non, ce fil qui la retenait de se laisser aller s’ancrait dans quelque chose de beaucoup plus viscéral. Cette peur de faire face au chagrin dont elle parlait tout à l’heure ? Son intuition qui lui recommandait la plus grande méfiance face à lui ? Quoi que ce soit, Abel se sentait buter contre cet obstacle à chacune de ses objections. Alors qu’elle s’avançait sur le bord de son canapé, lui s’appuya à l’inverse contre le dossier, pour reposer ses muscles qu’il sentait tendus depuis le début de leur échange. Elle avait toujours de quoi lui répondre, décidément. Il laissa un bref temps s’écouler, le temps qu’il lui fallut pour trouver une parade à laquelle elle devrait réfléchir à son tour.

« Et si je te dis que je ne peux plus continuer comme ça parce que je ne veux pas être un ami ? »

Conscient qu’il lui posait là une sorte de chantage, Abel attendit sa réaction, avant de lâcher un soupir. C’était vrai, il ne s’agissait pas de pure rhétorique, il n’en avait pas envie. Il aurait pu envisager la chose si elle lui avait assuré qu’elle ne ressentait rien pour lui, parce que dans ce cas-là, il aurait eu plus à perdre. Or elle lui avait fait comprendre qu’elle l’aimait de la même façon que lui. A partir de là, Abel considérait qu’il perdait davantage à ne pas tenter de voir où ces sentiments pouvaient les mener, en se contentant d’une sage relation amicale. Il préférait risquer le tout pour le tout. Elle avait le raisonnement exactement inverse, pour des raisons qui lui étaient propres, et ils pouvaient en discuter autant qu’ils le voulaient, ils ne résoudraient pas ce problème tout de suite. Ils ne le résoudraient probablement pas par les mots, d’ailleurs. Pris d’une impulsion, son bras se tendit vers elle, pour l’attirer en arrière contre son torse. Il entoura ses épaules, avec douceur.

« On peut rester comme ça ? Juste trente secondes. »

Ce qui devait être un temps court se transforma en plusieurs minutes de silence calme, entre le moment où Abel fit cette proposition et celui où il se perdit dans ses propres pensées. Il tentait de faire le point, mentalement. Quelles options leur restaient t-ils ? La seule perspective qu’ils en restent là comme le désirait Isobel lui serrait le coeur. Il en ressortirait avec une profonde impression de gâchis, il le savait. Il ne pouvait plus reprendre sa petite relation cordiale avec elle, avec un cinéma par mois, pas après ses lettres, leur conversation, leurs baisers. Il leur fallait un compromis, car elle ne donnait pas dans la relation sérieuse, disait t-elle. Il ne lui en proposait même pas forcément une, il l’avait évoqué à demi-mot plus tôt. Il avait dit qu’il lui laissait le temps, que leur relation pouvait rester sans conséquences. Tant qu’ils n’étaient pas prêts, avait t-il ajouté. C’était peut-être là qu’était son erreur. Elle y avait peut-être vu le signe qu’il cherchait à l’emmener vers une relation sérieuse dans tous les cas de figure ? Qu’il ne proposait que de remettre la question à plus tard ? Cette réflexion tournait encore dans sa tête, quand il lança, histoire de rompre le silence et prendre la température :

« J’ai quand même un dernier argument, je ne suis pas très bon en duel. Si on devait en arriver à se jeter des sortilèges à la figure… C’est toi qui gagnerais » dit t-il le plus sérieusement du monde.

Il se sentait moins éparpillé que tout à l’heure, il avait même retrouvé son humour de pince-sans-rire. Ces quelques minutes de méditation lui avaient été utiles et leur étreinte l’avait apaisé. Abel baissa le regard, puis, du bout de ses doigts, l’incita à tourner la tête vers lui. Il était certain de ne pas pouvoir se contenter d’amitié avec elle -si encore ils y arrivaient. Mais il pensait pouvoir rester dans une espèce de statut indéterminé, suspendre ses attentes et laisser leur relation évoluer, tant qu’ils ne bridaient pas leurs envies. Finalement, tout les y ramenaient. S’ils n’étaient pas d’accord sur la façon dont ils devaient définir leur lien… Il leur restait l’option de ne pas la définir. Ils ne s’engageraient à rien. Son regard clair s’accrocha les yeux d’encre d’Isobel.

« Tu sais, je ne te parlais pas forcément de relation sérieuse. Je te l’ai dit tout à l’heure, ça peut rester sans conséquences. »

S’ils se mettaient d’accord sur le fait qu’il n’y en aurait pas, alors, il n’y avait aucune raison de craindre l’avenir, n’est-ce-pas ? Ils ne pouvaient pas appréhender la fin d’une relation qu’ils ne formalisaient pas. C’était la première fois qu’il se lançait dans ce genre de choses, il devait l’avouer, il ne savait pas bien comment s’y prendre. Quelles qu’aient été ses relations avec les femmes par le passé, elles étaient toujours claire, délimitées. Cette fois il avait l’impression de tenter une sorte d’hybridation, entre la liberté que permettait une amante et les sentiments qui le liaient à une petite amie. Mais c’était sûrement la voie la plus naturelle qui leur restait. De la même façon qu’ils pouvaient difficilement devenir amis parce qu’ils l’avaient décrété, peut-être qu’ils ne pouvaient pas se mettre à sortir ensemble parce qu’Abel claquait des doigts. Il avait passé l’année à se faire la réflexion qu’il était bien incapable de définir ce qu’ils étaient l’un pour l’autre, à se détester, se méfier, se blesser, se jauger, s’apprécier, se plaire. Pourquoi en serait t-il soudainement autrement ? Pour autant, cela ne signifiait pas que leur relation n’évoluait pas. Ils arrivaient à un nouveau changement, qu’ils pouvaient tout simplement accepter comme ils l’avaient fait des précédents, sans en faire de grands discours de forme. Il avait voulu le faire, et il n'avait eu pour résultat que de la faire se retrancher. Il espérait qu'il était encore temps de corriger le tir.

« Disons qu’on n’attend rien l’un de l’autre, souffla t-il. Sa main se cala entre le cou et la mâchoire d’Isobel, qu’il se mit à caresser du pouce. On continue juste à être nous deux, avec nos nouvelles envies, et c’est tout. Je peux gérer ça. »

Ses yeux posèrent silencieusement la question. Et elle, le pouvait t-elle ?


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La boutade d'Abel lui tira un léger sourire et Isobel secoua doucement la tête. Non, justement, elle n'y croyait pas vraiment. Premièrement parce que l'image était ridicule et ensuite, parce que ce n'était pas pour elle tout cela. Elle n'avait pas envie d'avoir trois ados boutonneux sur les bras - ni trois enfants braillards - ni de labrador : elle préférait les chats. Le cliché de la vie de famille en banlieue, elle s'en tenait très éloignée. Quand ses anciennes copines de fac pas encore casées se désespéraient de trouver un homme potable, Isy, elle, était plutôt bien dans sa vie. C'est vrai que, des fois, surtout ces derniers mois, elle se sentait un peu seule. Elle ne serait jamais sortie  vaguement sortie - avec Isaac sinon. Mais en soi, elle aimait bien son indépendance, sa vie sans rendre de comptes à personne. Elle avait ses habitudes et elle n'était pas vraiment du genre à les chambouler pour qui ce soit. Il n'y avait pas beaucoup de place dans sa vie. C'était du moins ce qu'elle aimait à se dire, de temps en temps. Et en ce moment, face à Abel, comme une énième justification.

En revanche, elle avait de la place pour un ami et elle croyait fermement entre eux sur ce point. Elle avait envie d'y croire. Ce n'était pas son cas à lui, en revanche. Lorsqu'il lui lança qu'il ne pouvait peut-être pas continuer comme cela, comme un ami, Isobel eut un coup au cœur. Elle le fixa quelques secondes, le regard scrutateur. Est-ce que c'était un chantage qu'il essayait de lui faire ? Non, elle ne le pensait pas, même si cela pouvait y ressembler. Elle n'avait pas besoin de sonder son aura pour savoir qu'il était sincère, ce n'était pas un levier de pression. Il le pensait vraiment. Évidemment, cela changeait la donne, malgré elle. Elle n'avait pas envie, après tous leurs efforts, toutes leurs discussions, toute cette abnégation, que cela s'arrête comme cela, bêtement. Car c'était le bon terme : cela serait du gâchis et elle savait qu'elle le regretterait. Était-ce une raison néanmoins pour abandonner sa décision ? Elle aurait aimé dire que non mais face au "tout ou rien", Isy n'était pas certaine de choisir le rien.

- Abel... soupira-t-elle.

Elle avait l'impression qu'ils ne se sortiraient jamais de cette conversation, tous les deux trop campés sur leurs positions. Il voulait plus. Elle ne voulait pas prendre le risque. À partir de là, il n'y avait pas beaucoup de solutions. Lasse, Isobel passa une main dans sa nuque tendue, crispée par ces tractations. Elle se sentait fatiguée, elle était passée par beaucoup d'émotions aujourd'hui, elle avait besoin d'une pause, sûrement. Elle était certaine qu'ils ne parviendraient pas à résoudre cette question ce soir, s'ils y arrivaient. Elle n'avait même pas mangé, pas depuis ce matin et son bon petit-déjeuner. Abel semblait ressentir la même fatigue d'elle, elle l'avait senti dans sa manière de s'enfoncer dans son canapé moelleux. Quelques secondes de silence s'écoulèrent après son soupir avant qu'elle ne sente son bras entourer ses épaules, doucement, pour l'attirer contre lui. Ce n'était sûrement pas un très bon argument dans sa rhétorique de "restons amis" mais elle se laissa faire. Elle était fatiguée et le contact était apaisant. Elle posa sa tête sur son torse, sur son pull en laine. Un calme serein s'établit dans la pièce, s'étira, s'alanguit. Elle sentait presque la somnolence la gagner. Pour ne pas fermer les yeux, elle leva la main pour arracher les petites peluches de laine qui ponctuaient le pull, devant ses yeux. Le silence fut troublé par Abel qui reprenait la parole, lui tirant un léger rire. Elle ne releva pas les yeux vers lui, sa main toujours occupée sur la laine.

- Ça dépend. En vaudou, oui, avec de la magie occidentale... Ce n'est pas trop mon truc. Regarde, je n'ai même pas ma baguette magique sur moi.

Elle n'avait pas grand-chose, d'ailleurs. Ni manteau, ni écharpe, ni veste, ni sac. Juste la lettre, dans la poche de sa jupe d'un bleu sombre. Sur l'instant, c'était la seule chose qui comptait. Ses doigts vinrent en effleurer le papier, comme pour attester de sa présence. Elle l'avait tellement relue qu'elle avait l'impression de la connaître par cœur. "Si je m’arrêtais là, tu pourrais prendre cette lettre pour une lettre d’adieu, et on passerait le reste de notre vie à regretter ce qu’on a manqué, toi et moi. Ce n’est pas le cas, je t’ai dit que je ne voulais plus faire de gâchis. Je ne renonce pas à nous deux." C'est vrai qu'elle avait cette sensation de gâchis lorsqu'elle repensait à ce qu'ils auraient pu vivre lorsqu'ils étaient jeunes, si les choses s'étaient présentées autrement. Aujourd'hui, c'était une deuxième chance. Abel y croyait. Elle avait envie d'y croire, dans le fond. Est-ce que refuser cette main tendue aujourd'hui, c'était vraiment gâcher ? De nouveau ? Est-ce qu'elle regretterait ? Est-ce qu'à force de vivre cette amitié, cordiale, elle ne finirait pas par en vouloir plus ? Et si c'était trop tard, à ce moment-là ? Est-ce qu'elle pourrait être amie avec Abel, vraiment, si elle le voyait passer à autre chose, une nouvelle fois ? Toutes ces questions se bousculaient brusquement dans sa tête, s'infiltrant au travers de son raisonnement froid comme un barrage se fissurant sous la pression de l'eau. La main d'Abel vint relever son menton, doucement, et elle tourna ses yeux vers lui.

Rester sans conséquences, disait-il. Cela paraissait tentant. Ne plus se poser les barrières qu'elle se posait, ne pas trop en dire, ne pas trop rire, ne pas trop se laisser aller, ne pas trop s'attacher. Isobel se limitait tellement qu'elle ne pouvait pas profiter de cette relation comme elle l'entendait, alors qu'ils avaient fait des efforts pour y arriver. C'était sûrement cela, le pire gâchis. Parler de relation sérieuse lui faisait peur, parce que c'était officiel, cela demandait des engagements qu'elle n'était pas prête à donner. C'était se mettre dans une position qu'elle détestait, celle de devoir quelque chose à Abel. Et pire, c'était attendre de lui quelque chose qu'elle ne voulait pas attendre. Isobel chérissait son indépendance parce que c'était sa porte de sortie à toutes les situations, y compris les plus compliquées. Ce n'était pas pour rien si elle n'avait jamais été dans des relations officielles, jusqu'à maintenant. Elle ne s'y risquait pas. La main d'Abel se glissa dans son cou, son pouce caressant sa peau et son souffle se raréfia. Ne rien attendre l'un de l'autre. Juste se laisser aller. Être eux, sans conséquences. Avec une porte de sortie. Il pouvait gérer cela, affirmait-il. Et elle ?

Elle le pouvait. Elle le savait. C'est ce qu'elle avait toujours fait. Isobel pouvait gérer un attachement physique, une pulsion des sens. C'était le reste, le plus compliqué. C'était sur le reste, qu'elle ne voulait pas s'attarder. Juste être eux, sans rien se promettre... S'ils ne se promettaient rien, ils ne pouvaient rien se reprocher. Pas d'erreur possible. Pas de failles possible. Pas d'échecs possible. Elle savait au fond d'elle que ce n'était pas si simple. Elle avait juste envie d'y croire parce que c'était tentant, tellement tentant de se laisser aller, de ne plus être retenue par ses peurs... C'était la manière dont elle aimait vivre. Abel avait touché une corde sensible en évoquant le fait qu'ils ne pourraient être amis : elle n'avait pas envie de perdre leur lien. Au tout ou rien... Elle prenait le tout. Avec cette relation aménagée, Abel lui laissait une porte de sortie, se laissait une porte de sortie, et tout semblait soudain plus facile. Elle le fixa quelques secondes, le cœur tambourinant dans sa poitrine. C'était cette sensation familière, ces moments où elle savait qu'elle prenait une mauvaise décision... mais qu'elle la prenait quand même. Et joyeusement, en plus. Sans conséquences... Elle pourrait essayer de tout faire pour que cette promesse fonctionne.

- Je peux le gérer aussi, finit-elle par souffler. Sans conséquences ? Tu le promets ?

Elle se redressa légèrement, ses yeux scrutant les siens, comme pour s'assurer qu'ils seraient sur la même longueur d'ondes. Isobel pouvait céder à ses envies, si elle était certaine que cela ne ruinerait pas tout. Elle tenait trop à tout cela.


Isobel Lavespère
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« Eh bien tu restes toujours avec un avantage, tu maîtrises bien au moins une magie de combat. » objecta t-il, avec un maigre sourire.

Il ne faisait que détourner le sujet pour se laisser davantage de temps de réflexion. Il lui restait une dernière cartouche, après celle-là, Abel pouvait considérer la partie perdue, car il n’avait pas d’autre idée. Mais il hésitait à la tirer. Ces dernières semaines, en particulier depuis qu’il avait cessé de nier ses sentiments pour se forcer à les regarder, Abel avait tourné et retourné une seule question dans sa tête. Quelle relation voulait t-il avec elle, maintenant ? La réponse n’était pas si évidente. L’intensité de son amour pour elle n’occultait ni ses insécurités, ni ses doutes sur le fait que cela puisse marcher entre eux. Comme il avait fini par le lui avouer, au nouvel an, la crainte qu’elle l’abandonne une seconde fois était plus que jamais présente, il suffisait qu’il y pense un peu trop longuement pour qu’il la sente, comme un poids appuyant lourdement sur son estomac.

Et lorsqu’il finit par se jeter à l’eau, la voix hésitante, Abel sentit cette profonde peur jaillir à nouveau dans ses entrailles. Isobel dut sentir qu’il était moins certain de lui, car elle lui laissa une dernière chance de se rétracter. Pendant quelques secondes, il ne fit que la regarder, perturbé par cette question. Elle avait raison de la poser, pouvait t-il promettre qu’il était prêt à ça ? N’était t-il pas en train de se lancer par désespoir de cause dans quelque chose qu’il ne pourrait pas assumer ? Par tous ses ancêtres, qu’était t-il en train de lui proposer ? Cette relation sans contrat, sans aucune forme d’engagement, n’était-ce pas le cadre le plus favorable à ce qu’elle le laisse sans se retourner, si elle changeait d’avis un jour ? Il ne pourrait rien dire si cela arrivait, car ils étaient en train de se mettre d’accord sur le fait qu’ils ne se promettaient rien. Elle pourrait prendre la porte de sortie qu’elle voulait, quand elle le souhaiterait et lui rappeler qu’ils étaient prévenus tous les deux. Abel se sentit retenir son souffle, en pleine prise aux doutes. S’il cherchait si vite à s’engager dans une relation sérieuse avec elle alors qu’ils renouaient à peine, c’était peut-être poussé par un élan de son inconscient, qui voulait se protéger… Il ne pourrait pas supporter qu’elle l’abandonne encore, il l’avait dit à Isobel.

C’était un faux débat, opposa une seconde voix en lui. Ce risque qu’il craignait tant, il le prenait quoiqu’ils décident. Il le prenait à partir du moment où il cherchait à nouer avec elle une relation intime, qui allait par la force des choses exposer et nourrir leurs sentiments. Qu’ils soient ensemble officiellement ou pas… Si elle décidait de disparaître une seconde fois, rien ne l’en empêcherait, et ce serait douloureux dans tous les cas. La seule façon de l’éviter était de ne pas nouer de relation du tout, ou de maintenir une bonne distance. Et cela, il n’en voulait pas, il en était certain. Une seconde réflexion s’y ajouta, en se rappelant les mots et l’attitude défensive d’Isobel plus tôt. Et si cet accord était au contraire la meilleure façon de ne pas la faire fuir ? Ils devaient tirer des enseignements de leur jeunesse, où ils s’étaient aimés sans réserve, sans solution de secours en cas de chute. A trop dépendre de l’autre, ils s’étaient mutuellement fait beaucoup de mal, sans même le vouloir. S’ils devaient recommencer à être proches tous les deux, s’accorder de la souplesse leur permettrait de ne pas réitérer leurs erreurs.

Il mit du temps à répondre, car il avait pris très au sérieux la question d’Isobel. Il n’avait jamais rien promis à la légère. Alors il ne le fit que lorsqu’il eut dissipé ses dernières hésitations, sa résolution revenue dans sa voix.

« Je te le promets. »

Ses mains posées sur ses épaules, il la contempla avec une nouvelle lueur dans le regard. En retombant, ses appréhensions lui laissaient voir ce qu’il n’avait pas tout à fait réalisé. Elle avait dit qu’elle pouvait gérer, c’était un oui, n’est-ce-pas ? Puisqu’il se sentait décoller intérieurement face à ce constat, alors il avait pris la bonne décision, jugea t-il. Un sourire se glissa sur son visage, tandis que ses yeux balayaient chacun des traits d’Isobel.

« J’en ai envie, lui confirma t-il. Si tu en as envie aussi, alors… Faisons comme ça. »

Abel fit remonter ses mains vers ses mâchoires, pour attirer son visage à lui. Quoi de mieux qu’un nouveau baiser pour sceller leur pacte ? En vérité, il était prêt à saisir n’importe quel prétexte, car il avait déjà envie de retrouver ces délicieux frissons du coeur qu’elle provoquait chez lui. Cette fois, il l’embrassa sans craindre que ce soit le dernier, ce qui fit une sensible différence. Pendant quelques secondes, les appréhensions et les incertitudes quittèrent ses épaules, il n’y eut que de la tendresse à son état le plus élémentaire. Juste eux deux, comme il avait promis. L’embrasser avait le don d’arrêter la suractivité de ses neurones, il devait y avoir quelque pouvoir magique là-dessous. En se détachant, il se sentit comme débarrassé d’un superflu qu’il avait à peine conscience de charrier. Forcément, quand ils s’autorisaient à laisser leurs envies prendre le dessus plutôt que les retenir, tout devenait plus simple… Une étincelle dans le regard, il scrutait Isobel, en se demandant si elle ressentait la même chose. Il ne posa pas la question, pas directement. Il commenta ce quatrième baiser en moins de dix minutes dont il avait eu l’initiative, de ce ton qu’il savait prendre pour dire des choses sérieuses sans trop le paraître.

« Voilà. Si tu veux changer d’avis, maintenant, c’est trop tard, je commence déjà à m’y faire.  »


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- Comme si j'allais l'utiliser contre toi, souffla Isobel en secouant la tête, un léger sourire aux lèvres.

En réalité, elle l'avait déjà fait, l'année dernière lorsqu'ils s'étaient revus aux Folies Sorcières : un sortilège pour le repousser loin d'elle. Mais la situation était différente alors, il avait été plutôt violent aussi, il lui avait fait mal en la saisissant par le poignet. Elle en avait gardé la marque quelques jours. Ce genre d'épisode - et il y en avait eu un autre - aurait dû être un signe supplémentaire que nouer une relation intime était une mauvaise idée. Si elle avait dû lister les pour et les contre, Isy savait pertinemment quelle colonne pourrait l'emporter. Mais plus les minutes passaient, plus elle avait du mal à se tenir à son raisonnement froid. Abel avait tout fait pour contrer ses objections, avait tout fait pour la convaincre et il commençait à y arriver. Tout aurait été bien plus simple si elle n'avait pas eu envie de ce lien, dans le fond. Si elle n'avait rien ressenti pour lui, et bien la question aurait été réglée depuis longtemps. Mais ce n'était pas le cas et elle luttait contre elle-même depuis le début pour se tenir à ses résolutions : il avait réussi à mettre le doigt sur une faiblesse de son raisonnement et elle se sentait faillir. S'il pouvait tenir la promesse qu'il était en train de lui faire, celle qu'il n'y aurait pas de conséquences à leur nouvelle proximité, alors, elle pouvait céder. Elle avait érigé des barrières de retenue pour ne pas subir les retombées d'un échec mais s'il n'y avait pas de retombées et bien... Après tout, tout ce que voulait Isy, c'est qu'ils continuent à entretenir ce lien si péniblement établi. Elle tenait à lui, elle ne voulait pas qu'il sorte de sa vie : il fallait trouver la solution pour. Entre lui qui ne voulait pas être son ami et elle qui ne voulait pas être sa petite-amie, c'était le seul intermédiaire.

- Je te le promets.

Abel prononça les mots qui scellaient leur accord et devant son sourire réjoui, Isobel ne put s'empêcher de sourire aussi, les joues un peu rouges. Elle était heureuse. C'était bête, c'était sûrement à tort mais elle était heureuse. Elle se sentait soudainement plus libre de ses mouvements, elle avait tant pris sur elle ces dernières semaines pour ne pas en faire trop, pour ne pas tomber dans le "trop". Ne pas trop rire, ne pas trop parler, ne pas trop s'approcher. Elle pouvait désormais, sans se justifier, sans conversation gênante et surtout, sans conséquences.

- Faisons comme ça, répéta-t-elle.

Depuis l'attentat, depuis même avant, elle avait cherché à retrouver qui elle était avant que tous ces soucis n'arrivent, avant qu'Abel ne vienne perturber sa vie tranquille, avant sa mère, avant le coven. Elle avait cherché à retrouver cette légèreté, elle l'avait cherchée dans les bras d'Isaac, elle l'avait cherchée en sortant beaucoup, même quand elle n'en n'avait pas envie. Elle voulait recommencer à agir sans réfléchir et se laisser porter par ses envies, comme avant. C'était plus difficile, maintenant. Mais accepter cette relation avec Abel, juste parce qu'elle en avait envie... Et bien c'était elle. Et c'était apaisant. Il prit son visage dans ses mains pour l'embrasser de nouveau et, pour la première fois depuis septembre, elle se laissa aller à ce baiser, sans angoisse, sans retenue. Son dos rencontra l'accoudoir du canapé alors qu'elle se courbait légèrement sous l'étreinte. De l'épaule d'Abel, sa main remonta vers sa nuque, à la racine de ses cheveux et elle apprécia leur moment de tendresse. La remarque qu'il fit lorsqu'ils se séparèrent la fit rire et elle secoua légèrement la tête, coinçant une boucle de ses cheveux défaits derrière son oreille.

- Ne prends pas trop l'habitude non plus, lança-t-elle, juste pour le plaisir de le contredire. Un soupir lui échappa alors qu'elle s'appuyait sur le dossier du canapé, mais cette fois-ci, c'était parce qu'elle sentait la tension la quitter pour la première fois de la journée. Un bruit de papier lui rappela qu'elle avait la lettre dans la poche, juste contre sa hanche et sa main vint la tirer. Trop perturbée tout à l'heure, elle n'avait pas pris le temps de vraiment en parler avec lui. Sans la déplier, sans le regarder, elle reprit la parole. Elle m'a beaucoup touchée ta lettre, tu sais. Surtout les passages où il lui expliquait qu'il la pardonnait, pour son départ. Les passages où il s'adressait à leur eux d'il y a longtemps. Mais elle ne sut pas comment le dire, trop pudique. Ça m'a fait du bien de lire tout ça, finit-elle par murmurer, toujours sans le regarder.


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Se laissant aller avec délices à une nouvelle étreinte, Abel souriait légèrement contre les lèvres de sa partenaire. Sa main se glissa dans sa chevelure bouclée, douce et souple, qui lui plaisait tant. Il n’avait même pas imaginé combien ce serait bon de pouvoir laisser libre court à ses envies secrètes et sentir qu’Isobel était réceptive en retour. Alors la petite boutade qu’elle lui lança pour le faire redescendre sur Terre n’eut pas le moindre effet : elle arrivait bien trop tard. Son sourire s’accentua, tandis qu’il la prévenait :

« Hum, n’y compte pas trop. »

Ce serait une habitude très appréciable à prendre, il le sentait. Ils avaient déjà attendu trop longtemps, s’étaient égarés sur tous les chemins, personne n’aurait pu parier sur eux, et sûrement pas lui. On lui aurait décrit cette scène une année plus tôt, il n’y aurait pas cru, il aurait même complètement repoussé l’idée. Encore quelques semaines plus tôt, c’était une perspective qui le troublait, qui réveillait de très vieilles craintes chez lui. Elles n’avaient pas disparu, mais elles le tenaillaient beaucoup moins, repoussées par d’autres sentiments qui prenaient beaucoup plus de place : celui qu’elle lui manquait, qu’il voulait la retrouver et qu’il était empli d’affection pour elle.

Ils rompirent leur étreinte mais Abel maintint un bras posé autour de sa taille, tandis qu’ils s’appuyaient tous les deux contre le canapé. Il garda les yeux sur elle, pendant qu’elle regardait droit devant elle et tirait un papier hors de sa poche. Sa lettre, devina t-il, le coeur battant légèrement plus vite. Avant cette fin qui avait troublé Isobel et dont ils venaient de parler longuement, il y avait encore tout un contenu beaucoup plus long, pas moins important, qu’ils n’avaient pas encore évoqué… Isobel ne lui en dit pas grand-chose mais elle lui dit tout ce qu’il espérait entendre. Silencieux, il retraça des yeux son profil, comme pour graver dans son esprit chacun de ses traits à cet instant. Il voulait imprimer dans sa mémoire cette expression pleine de pudeur, dont il sentait toute la sincérité, tandis qu’elle lui avouait qu’elle était touchée. Que ses mots lui avaient fait du bien. Ils avaient réussi à réparer un peu, tous les deux. Elle allait mieux. Lui aussi, il allait mieux. Il n’avait plus ce poids si lourd dans son coeur à la regarder, ce déchirement au fond de lui-même qui le laissait perdu quelque part entre la nostalgie et la déception. La perspective d’un présent plus heureux était en train de remplacer le regret d’un passé manqué, il le sentait.

« Tant mieux. Ca m’a fait du bien de lire les tiennes aussi. Quelque chose de terriblement pesant était sorti de lui, en même temps que les larmes qu’elle avait faites couler avec ses lettres. Il n’avait pas su comment la remercier pour cela, à part en lui écrivant cette lettre, avec la volonté de lui faire tout autant de bien. Il était soulagé, heureux de voir qu’il y était parvenu. Sa main remonta le long de sa joue, dans une caresse légère, pour l’inciter à tourner son visage vers lui.
Je… J’imagine qu’elles n’étaient pas sensées tomber entre mes mains. Mais je suis vraiment content que ça soit arrivé. »

Il remerciait même tous leurs ancêtres pour avoir laissé ce joli coup du destin se jouer. Abel avait réellement l’impression que sans cela, ils seraient restés à une certaine distance tous les deux. Ils se seraient engagés dans une toute autre voie, plus prudente, moins proche de ce qu’ils ressentaient vraiment l’un pour l’autre. En se permettant de répondre à ses lettres, Abel s’était offert la possibilité de lâcher prise, de lui dire tout ce qu’elle avait changé dans son coeur. Il se sentait incroyablement plus léger, maintenant. Le fait de le coucher par écrit lui donnait l’impression qu’il rendait ses mots plus forts, plus durables. C’était sûrement pour cela aussi qu’il avait choisi d’écrire à Isobel plutôt que lui parler de vive voix : pour qu’elle n’oublie jamais ses mots et qu’ils ne s’altèrent pas avec le temps. Ce fut ce qu’Abel chercha à signifier, lorsqu’il ajouta doucement, en écartant des doigts les mèches sur son visage.

« Et je pense réellement tout ce que je t’ai écrit. »

Il voulait qu’elle n’en doute plus jamais. Ils avaient déjà trop souffert à oublier de s’écouter, manquer de se comprendre, rater leurs occasions. Leur histoire pouvait presque se résumer là-dessus. Abel espérait beaucoup qu’ils parviennent à changer cela, maintenant. Sans un mot de plus, il attira Isobel contre lui, puis referma ses bras autour de ses épaules. L’étreinte le réconforta et lui procura un agréable sentiment. Le rythme de son coeur s’était apaisé, celui de sa respiration aussi. Sa main caressait le dos d’Isobel, à gestes légers, réguliers. Il finit par en fermer les yeux d’aise, pour savourer cet instant de plénitude. Un murmure lui échappa au bout de peut-être cinq ou dix minutes, il venait de perdre la notion du temps.

« Tu m’as manqué, Isobel. »


*****


Un bruit de froissement des draps et un rayon de soleil sur son visage firent émerger Abel du sommeil. Il retrouva cet état familier de flottement entre le rêve et le réveil, où il était difficile de savoir ce qui relevait de la réalité. Il mit d’ailleurs un certain temps à déterminer s’il s’agissait bien de son lit, car quelques éléments changeaient de ses réveils habituels. Il avait l’impression d’être plus habillé qu'à l'accoutumée, pour commencer. Et d’avoir beaucoup plus chaud. Son bras bougea sans retrouver la consistance d’un matelas, mais plutôt le creux harmonieux d’une hanche. Il inspira un coup, laissant une agréable effluve emplir ses narines et le rasséréner. Enfin, il se décida à ouvrir vraiment ses yeux, sur le spectacle d’une belle Isobel endormie contre lui.  

Etrange paradoxe. Abel se sentit à la fois un peu perturbé et tout délassé par sa présence dans ses bras. Son corps avait l’air d’avoir très bien dormi et d'être bien content de se trouver là, mais sa tête tentait frénétiquement de se rappeler comment ils en étaient arrivés à dormir ensemble dans son lit. Pendant que ses souvenirs de la veille lui revenaient progressivement, Isobel bougea contre lui. Il fit un mouvement de la tête, leurs regards finirent par se croiser. Un peu de politesse pouvait ramener un semblant de normalité dans cette situation, peut-être ? Son bras qui maintenait Isobel contre lui glissa légèrement le long de son dos. Le regard hésitant, le ton doux, Abel chuchota :

« Bonjour. »



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Isobel retourna un sourire timide à Abel quand il lui lança que cela lui avait fait du bien de lire ses lettres à elle. Elles lui étaient destinées à l'origine mais elle n'avait jamais eu le courage de les envoyer, sûrement parce que c'était trop intime, sûrement parce qu'elle était trop pudique. Elle avait été horrifiée en comprenant qu'il avait eu accès à tout cela sans qu'elle ne puisse le contrôler mais maintenant qu'ils avaient parlé, maintenant qu'elle avait lu sa lettre à lui... Alors les choses semblaient plus faciles. Elle était heureuse qu'ils soient plus apaisés, elle était heureuse de retrouver ce lien avec lui. Elle était heureuse. Lire ce qu'il lui avait écrit avait réparé des choses en elle, des choses longtemps enfouies. Pour la première fois depuis longtemps, elle avait l'impression de retrouver un peu de son meilleur ami, un peu de lui. Il caressa sa joue et elle lui sourit de nouveau, en tournant le regard vers lui. Elle aussi, elle était heureuse que ce soit arrivé. Que ce soit par la grâce des ancêtres ou par l'intervention beaucoup plus concrète de son grand-père, elle n'avait pas envie de revenir en arrière.

- Moi aussi j'en suis contente, souffla-t-elle.

Il avait des gestes tendres envers elle et c'était agréable, même si cela lui faisait encore un peu étrange. Elle s'habituerait vite, elle en était certaine. « Et je pense réellement tout ce que je t’ai écrit. » Elle avait été tellement touchée - et bouleversée - par cette lettre qu'elle ne sut que répondre. Elle avait encore besoin d'un peu de temps, sûrement, pour traiter toutes ces informations... Mais ils avaient du temps, désormais. Ils s'en laisseraient. Alors, en guise de réponse, elle se laissa attirer contre lui et posa sa tête contre son torse. Elle reposa sa main sur la laine épaisse de son pull alors qu'il caressait son dos et elle se laissa aller à fermer les yeux, bercée par le geste. Elle se sentait lasse après la journée qu'ils venaient de passer et leurs discussions chargées d'émotion. Ainsi blottie contre lui, elle sentit le temps s'écouler et le sommeil s'emparer un peu d'elle, sans qu'elle ne lutte contre. La respiration d'Abel s'était ralentie aussi et elle entendait son cœur contre son oreille. Elle s'apprêtait à s'endormir lorsqu'un murmure parvint à son oreille, lui tirant un sourire tendre. Elle se redressa légèrement et déposa un baiser dans le cou d'Abel avant de se réinstaller. Il lui avait manqué aussi.

*****

Ce fut un rayon de soleil dans ses yeux qui la tira du sommeil et elle ferma très fort les paupières pour l'occulter et se rendormir. Seulement quelques secondes néanmoins, le temps qu'elle prenne conscience qu'elle n'était pas dans son lit à elle. Elle se sentit tout de suite plus réveillée après cette constatation : ce fut le bras d'Abel dans son dos qui ramena ses souvenirs de la veille. Ils avaient dû s'endormir dans son canapé après avoir parlé. Sauf qu'ils n'étaient pas dans son canapé, ils étaient dans un lit, dans son lit. Elle releva le visage vers lui, qui était réveillé également.

- Bonjour, souffla-t-elle.

Cela lui fit étrange qu'ils aient dormi ensemble. Ils l'avaient déjà fait, quand ils étaient gamins ou adolescents, mais cela faisait des années que ce n'était pas arrivé. Elle se redressa, la nuque un peu endolorie et s'assit, étirant ses bras et son dos. Ils étaient bien dans la chambre d'Abel, sauf qu'elle ne se souvenait pas de la partie où ils y arrivaient. Elle se retourna vers lui, curieuse.

- On a bougé ?


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