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 Something just like this [Isabel]

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Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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15 janvier 2009

Abel était rarement content de venir au Ministère. D’abord il trouvait le bâtiment assez sordide -qui était l’archimage qui avait choisi cette faïence noire parfaitement glauque ? Les sorciers anglais ne connaissaient t-ils donc pas les bienfaits de la lumière ?- puis c’était rempli de fonctionnaires relativement peu aimables ou pressés. Sans compter que les seules raisons qui le poussaient à venir ici se résumaient au travail ou à de la paperasse personnelle, rien de fort excitant là-dedans. Alors c’était sûrement la première fois qu’il atterrissait ici avec une bonne humeur. Même de devoir passer dans une cuvette de toilette -voie d’entrée très élaborée, car les anglais avaient beaucoup de respect pour leur Ministère- n’avait pas effacé son sourire aux lèvres.

L’endroit était tout de même plus agréable passé dix neuf heures, quand la majorité des employés étaient déjà rentrés chez eux. Abel ne croisa pas grand-monde, mais il se sentit regardé comme un objet d’étonnement par les quelques travailleurs zélés encore présents. Peu de visiteurs extérieurs devaient venir ici, à cette heure-ci. Et pourtant, il était encore tôt aux yeux de l’archimage, qui finissait plutôt une heure plus tard en temps normal. Mais c’était vendredi, et le vendredi, on avait le droit de partir un peu en avance, selon le code non officiel du travail. Il s’était arrangé pour terminer plus tôt et partir sans trop culpabiliser, ni soulever des questions. Car il était ici en mission secrète, et d’ailleurs, il avait même pensé à prendre un dossier sous le bras pour jouer son rôle à la perfection.

Mais il n’eut même pas besoin de le brandir devant la personne chargée de l’accueil, tel un formidable et très recherché alibi, puisque le standard était tout bonnement fermé. Service public, à dix-neuf heures passées, c’était parfait comme créneau, ça, il s’en souviendrait. En revanche, il ne coupa pas à la traversée de l’open space qui regroupaient les plus jeunes employés du service, encore affairés. Les stagiaires étaient exploités partout pareil, songea t-il avec une petite pensée pour ceux qui étaient restés à sa propre agence. Il leur accorda un signe de tête et un sourire aimable pour ne pas avoir l’air de se faufiler -il faisait un très mauvais espion de toute façon, pas du tout discret du haut de son mètre quatre-vingt dix. Il s’arrêta même près d’un petit groupe pour demander l’air de rien avec toute la politesse requise pour l’intrus qu’il était :

« Bonsoir, vous savez si Mademoiselle Lavespère est toujours là ? J’avais un dossier à lui rapporter. 
-On ne l’a pas vue partir, répondit le jeune homme en consultant son voisin d’un bref regard, elle est sûrement encore ici. Bureau du fond, deuxième porte à droite. »

Abel connaissait déjà le chemin, fait qu’il ne précisa pas, se contentant de hocher la tête avec un remerciement. Parfait, il avait compté sur le fait qu’Isobel finirait aujourd’hui à peu près aussi tard que d’habitude. Il frappa à sa porte, puis savoura le bref suspense entre le moment où il entendit sa voix l’inviter à entrer et celui où il s’exécuta. Quelle tête allait t-elle faire ? Il s’efforça de conserver un ton sérieux en s’annonçant :

« Mademoiselle Lavespère, comment allez-vous ? Abel referma tranquillement derrière lui la porte. Un sourire perça ses lèvres, sans qu’il ne puisse s’en empêcher. Je parie que je suis la seule personne ici à le dire correctement. »

Il s’avança vers elle, empli d’une sorte de sentiment… d’excitation, oui, c’était le mot, c’était rare. C’était bête, mais il avait passé une partie de son après-midi à préparer cette petite surprise qu’il venait lui faire, alors il se sentait à la fois content et légèrement sous pression de se retrouver là, au moment qu’il avait attendu toute la journée. Il espérait qu’elle appréciait de le voir sans être prévenue. Arrivé au niveau de son bureau, il se pencha pour lui tendre le dossier plein de feuilles parfaitement vierges qu’il tenait sous son bras.

« Cadeau. Ou plutôt, alibi, mais tu peux le garder, annonça t-il. Il s’avança davantage, jeta un coup d’oeil à droite, un autre à gauche. On dirait que je n’en ai plus besoin. »

Il n’y avait personne d’autre qu’eux deux dans ce bureau, béni soit ce poste qui lui permettait d’avoir ses locaux personnels. Sans plus attendre, Abel posa ses lèvres souriantes sur les siennes pour un salut moins formel, car il avait déjà trop attendu. Vingt quatre heures dans une relation naissante, parfaitement, c’était énorme.


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Il y avait des journées comme celles-ci où Isobel pouvait respecter son programme de travail : cela la mettait toujours d’excellente humeur. La plupart du temps, elle courait de réunions en réunions et devait assurer des tâches de dernière minute, ce qui pouvait la mettre en retard sur ce qu’elle avait prévu. Elle faisait de longues journées pour mieux pouvoir gérer son temps et repartir satisfaite du bureau. Mais aujourd’hui, tout avait bien fonctionné et elle avait pu terminer des choses qui traînaient depuis quelques temps. Installée dans sa chaise, un peu trop penchée sur sa feuille, elle travaillait sur le projet qui était en train de se dessiner avec Jonah Forbes. Jusqu’à huit heures, se disait-elle, puis elle rentrerait. Elle entendait quelques voix provenir de l’open space, signe qu’elle n’était pas toute seule dans le service, pas encore. Il faisait déjà nuit derrière sa fenêtre artificielle et elle avait allumé la lampe de son bureau pour mieux voir ce qu’elle écrivait. Elle avait les épaules et la nuque tendues, elle redressait régulièrement le visage pour étirer légèrement son cou. Aspirée sa réflexion, elle n’entendit pas les pas devant sa porte avant que des coups ne retentissent. Elle jeta machinalement un coup d’oeil à sa montre, surprise qu’on vienne la chercher à cette heure précise. À tous les coups, c’était une urgence, un dérapage de secrétaire d’État sur la RITM ou un Directeur de Département surpris en pleine infidélité aux Folies Sorcières. Quoique, il était encore un peu tôt pour la deuxième option.

- Entrez ?

Mais le visage qui se glissa dans l’entrebâillement de la porte n’était pas celui de l’un de ses collègues. C’était Abel. Surprise, elle déposa son stylo sur son bloc-notes, alors qu’il la saluait de manière tout à fait sérieuse, pour les collègues restés en arrière. Ils n’avaient pas prévu de se voir ce soir, encore moins sur son lieu de travail.

- Mais qu’est-ce que tu fais là ?

Il n’y avait rien d’accusateur dans son ton, elle était juste sincèrement étonnée de le trouver ici. Il ne lui avait pas sauté au cou en public, après tout, elle n’avait donc pas de quoi s’agacer. Il semblait tout content de sa surprise, elle le sentit dans le ton qu’il employa pour souligner qu’il prononçait bien son nom de famille, comme personne ici. Elle eut un sourire et secoua légèrement la tête.

- Raté, le Ministre parle bien français, répliqua-t-elle avec un peu de malice. Elle était toujours volontaire pour titiller un peu son ego, surtout quand il lui tendait des perches comme celles-ci. Huum, merci, trop d’honneur.

Il venait de lui tendre une chemise pleine de papiers vierges, chemise qui lui avait servi d’alibi pour venir pointer son nez si tard au service de communication du Ministère. Elle tendit la main pour la saisir et la déposa sur son bureau, histoire qu’elle puisse la dégainer aussi, si on lui posait des questions. Après tout, cela pourrait sembler bizarre que l’’un des archimages de Leopoldgrad lui rende visite si tard, porte close… Et à raison. Il se pencha vers elle pour l’embrasser et elle glissa sa main sur sa joue, pour prolonger le contact. Ça, c’était bien plus agréable qu’un trop formel Mademoiselle Lavespère. Lorsqu’ils se séparèrent, elle plongea ses yeux dans les siens quelques secondes et déposa un bref et volatile baiser sur ses lèvres.

- Je t’ai manqué au point que tu tentes l’aventure jusqu’au Ministère ?

Isy avait un ton un peu goguenard, comme pour distancier cela. Elle restait surprise qu’il passe ainsi à l’improviste. Contente, mais étonnée. Cela lui faisait plaisir de le voir et pourtant, ils s’étaient vus souvent depuis samedi, jour de la « discussion ». Pas dès le lendemain, elle avait eu besoin d’un peu de temps pour procéder toutes les informations et surtout, toutes les émotions. Elle était passée par plusieurs stades en seulement quelques heures, cela avait été éprouvant. Et puis… il fallait s’habituer à ce nouveau statut avec Abel. Ils étaient allés boire un verre sur les docks de Londres : elle avait appréhendé cette soirée mais au final, tout avait été parlé. Ils avaient parlé, avaient beaucoup ri et s’étaient beaucoup embrassés, aussi. Un bon programme en somme. Elle avait l’impression qu’un poids s’était enlevé de sa poitrine. Elle n’avait plus vraiment à se réguler, se retenir, à faire attention à tous ses gestes pour ne pas paraître trop familière avec lui. Et elle était bien. Tellement bien que, mercredi soir, ils avaient dormi ensemble après leur restaurant. Encore. Et par dormir, elle voulait dire vraiment dormir, l’un à côté de l’autre. C’avait été étonnamment apaisant même si elle ne l’avouerait pas vraiment. Et hier, encore, ils avaient passé la soirée ensemble, même si elle était rentrée dormir chez elle. Sans engagement, ils avaient dit : généralement, elle ne dormait pas sans engagement et les « sans engagement » ne venaient pas la chercher au bureau…

Elle n’en dit rien à Abel. Ils cherchaient encore leur rythme, voilà tout. Et puis… elle était sincèrement heureuse de le voir. Elle lui adressa un sourire et se leva de sa chaise pour contourner son bureau. Un coup d’oeil à la porte, toujours bien fermée, et elle glissa ses bras autour de lui pour lui faire un câlin, poussant un soupir. Elle était complètement cassée dans sa dynamique de travail, par contre… Jonah Forbes attendrait le lendemain. Les yeux fermés, la tête contre son torse, elle murmura.

- Bonne journée ?



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« J’ai terminé plus tôt, et je me suis dit que je viendrais te faire un coucou surprise. La vérité partait plutôt du raisonnement inverse, il avait fait en sorte de terminer plus tôt pour lui faire cette surprise, mais elle n’était pas obligée de le savoir tout de suite. Le petit commentaire sur monsieur le ministre qui parlait bien français, évidemment, lui tira une moue de fierté. Eh bien, il ne le parle pas aussi bien que moi ! »

C’était juste pour la forme, de toute manière, ce n’était pas un atout de nature à impressionner Isobel, puisqu’elle-même maîtrisait très bien cette langue, alors il ne pouvait pas jouer de son adorable accent français pour la charmer. En revanche, il pouvait user de longs baisers et doux regards, tandis qu’elle sortait son petit ton taquin qui avait un certain effet sur lui, il devait l’avouer.

« Si tu savais. C’est quelque chose de venir braver les gens pressés et les contrôles à l’entrée, j’espère que tu apprécies. »

En vérité, il n’avait pas croisé grand-monde pour une fois mais il s’y était attendu et préparé, alors c’était tout comme, de son point de vue. Isobel avait l’air agréablement surprise de sa venue, ce qui était exactement la réaction qu’il était venu chercher, ça, et quelques gestes de tendresse. Il referma ses bras autour de ses épaules, avec cette agréable sensation de chaleur dans l’estomac, de plus en plus familière. Un câlin suffisait à reconstruire cette petite bulle de bien-être où il se sentait si bien avec elle, sans personne pour venir les déranger. Depuis le week-end dernier, Abel se sentait flotter sur un petit nuage, se délestant chaque jour un peu plus du poids de ses incertitudes. Il avait la sensation satisfaisante d’avoir pris la bonne décision, d’être enfin sur une bonne voie avec elle, sans la menace d’une tension dramatique prête à éclater à tout moment au-dessus de leurs têtes, au moindre pas de travers. Leur samedi fort en émotions, puis le temps de prise de recul qu’ils s’étaient accordé leur avait permis de profiter de plusieurs soirées dans la semaine, plus légères, plus simples. Il avait ce réconfortant sentiment d’avoir enfin résolu plusieurs choses entre eux, pour ne garder qu’une affection sincère et belle, une intimité savoureuse et toute nouvelle. Mais Abel avait encore du mal à réaliser, pour être honnête, tout s’était enchaîné tellement vite. Il essayait de ne pas trop y réfléchir et se contentait de profiter de leur rapprochement, ce qui représentait déjà un vaste programme.

La question d’Isobel suscita chez lui aussi un soupir -le soupir de fatigue de fin de semaine qui voulait tout dire. Il lui répondit en bougeant légèrement la tête, sans rompre leur étreinte :

« Hum, content que le week-end soit arrivé, on va dire, j’ai enchaîné les dossiers aujourd’hui. Il se sentait encore tout fourbu des heures penché sur ses contrats et sa table de dessin pour avancer le plus possible et quitter plus tôt. Il déposa un baiser dans le cou d’Isobel, puis recula la tête pour croiser son regard. Et toi, je ne te dérange pas ? Tu bossais sur quoi ? »
 
Il l’avait aperçue penchée et concentrée à son bureau quand il était entré. Il pensait qu’à cette heure-ci, elle serait bientôt prête à partir, pourtant. Un dossier l’avait suffisamment captivée pour qu’elle ne prête plus attention au temps qui filait, peut-être. Qui savait jusqu’à quelle heure elle serait restée s’il n’était pas venu lui faire la surprise de sa venue ? Ce fut son tour de prendre un air badin, en ajoutant, les bras enlacés autour de sa taille :

« Tu restes vachement tard au fait, tu es toujours la dernière partie ou c’est juste parce que je ne te manquais pas assez ? »


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- C’est gentil, concéda Isobel avec un sourire lorsque Abel lui précisa qu’il avait fini plus tôt, ce qui expliquait sa présence. Enfin, plus tôt… Il était plus de dix-neuf heures mais pour eux, qui travaillaient beaucoup, c’était plus tôt, effectivement. Elle plissa légèrement le nez quand il affirma parler français encore mieux que le Ministre : elle savait très bien que c'était le cas. Tu ne pourras pas m’impressionner avec ça, tu sais !

Ils étaient tous les deux bilingues et ce n’était pas nouveau. Elle avait appris le français en même temps que l’anglais, comme tous les enfants de leurs familles respectives. La Louisiane tenait à cet héritage culturel, c’était d’ailleurs le seul État bilingue des États-Unis. Cela donnait un joyeux patois, mélange d’anglais, de français, de créole, saupoudré d’expression très locale. Elle avait beau avoir quitté la région depuis des années et des années, lorsqu’elle y était revenue, les deux fois, cette manie de langage lui était revenue spontanément. En dehors de la maison, elle ne parlait qu’un anglais très sérieux et presque nordique. Un petit reste d’accent traînait ici et là. Abel semblait avoir le même fonctionnement, de ce qu’elle avait pu voir. Et après avoir essayé de l’impressionner avec le français, c’était désormais avec son héroïque récit son accès au Ministère qu’il enchaînait. Décidément, ce soir, il avait quelque chose à prouver…

- À cette heure là, fit-elle remarquer, les seuls gens pressés sont les équipes de ménage…

Elle exagérait un peu, il restait du monde : les fonctionnaires de garde cette nuit et les gens qui restaient travailler tard. Mais ici, le rythme des journées était un peu plus différent qu’aux États-Unis. Les gens étaient là plus tôt mais repartaient généralement vers dix-huit heures, environ. C’était sûrement à cause de la manie très anglaise de dîner tôt, les gens s’organisaient autrement. Quand elle avait travaillé à New-York, au contraire, il n’était pas rare que les employés arrivent vers neuf heures mais pour repartir vers vingt-heures des fois. Elle-même avait un peu un mélange des deux rythmes, elle arrivait tôt et repartait tard, parce qu’elle aimait travailler et elle aimait s’avancer. Puis personne ne l’attendait chez elle, si ce n’est son chat, alors elle pouvait bien se le permettre. Si Abel n’était pas arrivé, elle serait sûrement restée à son bureau jusque vingt heures, histoire de. Parce qu’évidemment, alors qu’elle était blottie dans ses bras chauds, elle ne retravaillerait pas, elle le savait très bien. Toute sa motivation s’était envolée dans cette étreinte apaisante.

- Tu comptes faire quoi, ce week-end ? demanda-t-elle. Elle aussi n’était pas mécontente que la semaine se termine, elle avait envie de dormir un peu. Il déposa un baiser dans son cou qui aiguisa sa peau et lui tira un sourire, qu’elle lui renvoya en croisant son regard. Non, tu ne me déranges pas, j’ai fini ma journée en soi. C’est un projet éventuel avec Poudlard et Jonah Forbes, un professeur, tu l’as peut-être croisé. Après tout, l’agence d’Abel et d’Isaac s’occupait de la rénovation de l’école de sorcellerie. Cela serait pour nouer des conventions de stage entre le Ministère et le collège, afin de plonger un peu les élèves dans le bain professionnel. J’aime bien le projet, alors je bosse un peu dessus… Peut-être qu’à long terme, cela pourrait même être un plan national pour impliquer des entreprises… Enfin, le dernier point, je ne décide pas. Cela relèverait plus du gouvernement.

Faire découvrir le Ministère et en faire la promotion, même auprès de jeunes, c’était son boulot. Pour le reste, elle n’était pas décisionnaire. Elle allait déjà faire sa part, c’était déjà assez conséquent. Elle posa sa main sur le torse d’Abel, lorsqu’il souligna qu’elle restait bien tard. S’il croyait qu’elle n’avait pas remarqué qu’il essayait de lui voler un compliment…

- Aucun commentaire sur le dernier point, répliqua-t-elle avec malice, comme parfois face à des journalistes trop insistants. Je ne suis pas la dernière, je pense que ma collègue Beryl est encore là puis j’ai croisé des gens du service graphisme. Et les stagiaires, aussi. Elle partait dans les derniers mais pas forcément la dernière, elle n’était pas si acharnée que cela. Mais bon, comme tu es là… Je ne pense pas que je vais m’y remettre.

Elle se détacha de lui et repassa du bon coté du bureau pour éteindre la petite lampe à huile. Elle ferma son bloc-notes et empila les chemises sur le côté. Elle rangeait tout au fur et à mesure de la journée aussi, cela fut vite fait et elle attrapa son sac par terre pour le poser sur le bureau, glissant ce qu’elle remportait chez elle.

- Tu voulais faire quelque chose en particulier ?

Si c’était dîner, elle était partante…



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« Hum, je vois, tu as décidé de me contrarier dans mes tentatives pour t’impressionner aujourd’hui ! » répliqua t-il en faisant mine de se draper dans sa fierté.

D’abord le commentaire sur le français, maintenant sur le fait qu’il n’avait pas eu à affronter des foules en arrivant… Non, ses déplacements dans le Ministère n’avaient pas été contrariés comme il aurait pu l’imaginer. Pas de voisin d’ascenseur trop bavard et curieux, pas d’employé maladroit pour le bousculer dans les couloirs, pas de standardiste tirée à quatre épingles qui souhaitait savoir ce qu’il venait faire dans leur service si tard. Il avait évité tous les moments où sa présence aurait pu se faire remarquer et susciter des interrogations. Il était presque un peu déçu pour être honnête, car il avait l’impression de braver une espèce d’interdit en venant chercher sa… - partenaire ? son amante ?- sa Isobel sur son lieu de travail, au vu et au su de tous ses collègues, alors qu’ils n’avaient rien officialisé entre eux. Mais personne n’avait eu le bon goût de pimenter un peu l’expérience.

En vérité, c’était tant mieux, car ce n’était pas le moment d’ajouter le regard des autres dans la liste des choses à gérer dans leur relation. Cette proximité toute nouvelle entre eux, Abel voulait la préserver autant que possible. Il se sentait bien dans un petit cocon avec elle, à la redécouvrir et la découvrir autrement. C’était exactement comme ils se l’étaient promis, « juste eux deux » et c’était parfait comme cela. Des choses toutes bêtes lui faisaient du bien, se raconter leurs journées par exemple. Seulement une semaine était passée et leurs rapports n’étaient déjà plus du tout les mêmes. Il la sentait beaucoup plus ouverte à lui, chose qui relevait de l’exploit si on remontait le temps de quinze jours à peine.

« Rien de prévu en particulier, me reposer, je dirais. C’était assez tendu comme semaine, on a enchaîné les réunions, répondu à plusieurs appels d’offre pour des nouveaux projets… C’est toujours comme ça après les vacances de Noël, les gens se réveillent, il faut relancer la machine après la baisse de régime des fêtes. Et toi, quelque chose de prévu ? »

Il ne disait pas non à l’éventualité de se voir un soir ou une après-midi de son choix. Ils avaient rythmé leur semaine en sortant ensemble une fois tous les deux jours, voire plus, ce qui lui allait à la perfection. En contrepartie, il se retrouvait un peu en retard sur son travail, mais il trouverait bien un moyen de se rattraper… Le respect de son emploi du temps lui paraissait bien moins essentiel que ses objectifs du moment, à savoir partager des moments avec Isobel, l’écouter parler, s’endormir à ses côtés, l’embrasser. Toutes ces petites choses de cou… de pas couple qu’ils étaient.

« Jonah Forbes, ça me dit quelque chose, oui. J'ai sans doute dû le croiser. Il n’avait pas retenu le nom de sa matière, en revanche. C’est une bonne idée de proposer des stages aux étudiants, c’est une volonté qui émane d’eux ? demanda t-il avec curiosité, avant de glisser un commentaire l’air de rien. Si vous pensez à impliquer des entreprises plus tard, je réserve une place… Jamais assez de stagiaires. »

Il fallait bien faire jouer ses contacts au Ministère s’il voulait agrandir son agence, c’était toujours bon à prendre, disait son sourire innocent. En vérité, toutes les places étaient pourvues car ils bénéficiaient d’une bonne visibilité en étant les constructeurs de Leopoldgrad. Mais leurs stagiaires actuels finiraient par partir, et Abel espérait bien que Laveau&Wells continuerait de grossir dans les prochains mois, alors il ne fallait refuser aucune occasion de se faire un peu de publicité.

Pour l’embêter encore -il en était sûr-, Isobel refusa de répondre à sa question sous-entendue dans son dernier commentaire, ce qui le fit secouer la tête avec amusement. Cette femme avait toujours aimé faire des mystères et se faire désirer, voilà une chose qui n’avait pas changé. Elle lui annonça ce qu’il voulait entendre en revanche, quand elle déclara qu’elle n’allait pas s’attarder. Tant mieux, car il avait un programme plus sympathique en tête que celui de rester dans son bureau. Il saisit l’occasion de le lui expliciter, dès qu’elle posa la question.

« Oui ! Deux questions d’abord, à quel point as-tu faim ? Et, ajouta t-il avec malice, à quel point as-tu faim de cuisine italienne ? »  


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- Et pourquoi vouloir m’impressionner ? répliqua-t-elle avec un sourire en coin.

Ils se fréquentaient déjà, ce n’était pas vraiment nécessaire. En plus, ils se connaissaient depuis longtemps et ce, plutôt bien. Elle doutait d’avoir encore énormément de choses à découvrir sur lui, si ce n’est ce qu’elle avait pu manquer durant dix-sept ans. Il ne l’impressionnerait pas avec du français ou un acte héroïque aussi trivial que venir au Ministère en dehors des heures de pointe… Mais il avait réussi à la surprendre en se présentant ici : elle était plutôt heureuse qu’il ne l’ait pas fait en présence de tous ses collègues, d’ailleurs. Les rumeurs pouvaient aller vite des fois et elle n’avait pas envie que ce soit le cas. Ils étaient bien tous les deux, dans une bulle, elle n’avait pas envie d’entendre des commentaires insidieux sur la question. Elle n’en n’avait même pas parlé à Roy : elle savait très bien ce qu’il dirait. D’abord, que c’était une très mauvaise idée - il n’avait peut-être pas tort - et ensuite, il rirait. Beaucoup. Il y avait de quoi : Abel et elle avaient passé des mois et des mois à ne pas s’adresser la parole, à s’entendre, à ne plus s’entendre, à se détester, ils étaient devenus amis, elle avait promis que cela ne serait pas plus, elle avait accepté du plus… Un vrai soap opéra, c’était presque ridicule.

- Vous prenez encore de nouveaux projets ? s’étonna Isy. Après tout, de ce qu’elle savait, elle avait l’impression qu’ils étaient déjà surchargés. Ils avaient la reconstruction de la March’Bank et de la place Merlin, la rénovation de Poudlard, la villa de Mildred Magpie et sûrement d’autres qu’elle ne connaissait pas. Il avait toutes les raisons d’être fatigué. Je dois absolument faire des courses mais sinon, rien. Je comptais me faire une belle grasse matinée. On pourrait se voir un peu, aussi, si tu veux.

Elle avait hésité quelques secondes avant de proposer cela, histoire de ne pas avoir l’air trop accrochée. Après tout, ils s’étaient vus avant-hier, la veille et ils étaient visiblement partis pour passer la soirée ensemble. Mais Abel avait fait le pas vers elle aujourd’hui donc sûrement que cela ne paraissait pas déséquilibré… Ils avaient dit qu’ils feraient comme ils avaient envie, sans prise de tête, et elle avait envie de le voir donc il n’y avait pas de problème, se disait-elle, pour se rassurer un peu. Elle était toujours un peu méfiante au fond d’elle, elle voulait faire attention à ce qu’ils ne tombent pas dans de mauvais schémas qui pourraient tout faire échouer. Après tout, ils n’étaient pas un couple, c’était la certitude qu’elle avait. Ils se l’étaient dit. De toute manière, elle avait elle-même un équilibre à trouver : cette semaine, elle avait consacré ses soirées plus disponibles à Abel, or elle aimait sortir également et voir ses amis. Il allait falloir qu’elle arrange un peu tout cela.

- Il enseigne les moldus… précisa Isobel au sujet de Jonah Forbes. C’est bizarre comme matière. Ils n’avaient pas ça, aux États-Unis, l’apprentissage des jeunes sorciers se faisait au quotidien. Hum, non, pas vraiment. En fait, je reçois une jeune stagiaire cet été, c’est l’une de ses élèves et il a trouvé l’idée intéressante donc il a demandé si cela pouvait être imaginé à plus grande échelle. Je pense que ça peut être un bon projet donc… J’ai envie que ça marche. Puis ça me fait un dossier plus léger à côté de la reconstruction. La remarque de chef d’entreprise qu’il lui adressa la fit rire. Parfait, je note, ton agence sera notre entreprise témoin, ça ira très bien avec votre statut de structure dynamique en lien avec le Ministère ! Mais attention, on parle ici d’élèves de l’école, pas de jeunes adultes à maltraiter.  Quoique, tu peux peut-être déclencher des vocations…

Détachée des bras d’Abel, elle était en train d’attraper son manteau lorsqu’il lui demanda à quel point elle avait faim. Il prononça le mot magique « nourriture italienne » et elle eut un grand sourire.

- Sache que j’ai toujours faim de nourriture italienne !

C’était un petit point faible chez elle. Elle enfila son manteau en laine, dégageant ses cheveux coincés dans le col et passa son écharpe autour de son cou. Elle refermait ses doigts sur son sac quand elle réalisa quelque chose.

- Mais… On ne va pas sortir de ce bureau ensemble.

Elle n’avait pas très envie qu’ils soient aperçus en train de quitter le Ministère tous les deux, papotant joyeusement. Isy relâcha son sac et se dirigea vers lui, posant sa main sur son bras.

- Tu ne veux pas partir devant et je te rejoins dans l’Atrium ?

Comme pour mieux faire passer sa demande, elle se hissa légèrement vers lui pour l’embrasser, quelques longues secondes.

- On sera plus tranquilles comme ça, finit-elle par dire.



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Abel LaveauArchimage urbanisteavatar
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« Hum, parce que tu es difficilement impressionnable ? » tenta t-il avec un soupçon de provocation, juste pour ne pas répondre directement à la question.

La vraie réponse était assez évidente à ses yeux, quel homme ne voulait pas impressionner la femme qu’il fréquentait ? Même si en l’occurrence, il avait plutôt cherché à la surprendre en venant ici. La question suivante d’Isobel, légitime, lui fit hocher la tête, car la balance n’était effectivement pas évidente à trouver sur le nombre de projets qu’ils pouvaient se permettre de prendre. Il fallait de quoi se donner de l’élan et pouvoir payer tous les employés chaque mois, sans se montrer trop gourmands au risque de perdre bêtement de l’argent et de l’énergie. Mais contrairement à ce que la jeune femme s’imaginait, ils n’étaient pas encore au maximum de leurs capacités.

« Oui, il faut bien, on a deux bureaux à faire tourner. On cherche surtout des projets sur le sol américain en ce moment, pour que notre antenne à New York soit plus active. On a une équipe d’une dizaine de personnes qui s’occupent de répondre à des candidatures en ce moment, on verra bien ce que ça donne… Le marché américain était plus prolifique et plus sollicité à l’international, il ne doutait pas qu’ils parviendraient à trouver quelque chose d’intéressant à se mettre sous la dent. Il chassa momentanément ses réflexions professionnelles pour se tourner vers Isobel lorsqu’elle lui proposa de se revoir sur le week-end. Avec plaisir. »

Elle semblait le lui proposer avec sincérité, et non parce que c’était exactement ce qu’il souhaitait entendre. Ils semblaient sur la même longueur d’onde, et cela le soulageait. Il ne voulait pas se montrer trop étouffant avec elle, car il se souvenait bien des réserves qu’elle avait eues à l’idée qu’ils se rapprochent. Il s’en était rappelé dans la matinée, lorsque l’idée de l’inviter quelque part s’était dessinée dans sa tête. Puisqu’ils s’étaient vus la veille et l’avant-veille, pouvait t-il vraiment remettre le couvert ? Il n’était bien sûr d’avoir le bon dosage, il avait simplement l’impression qu’elle s’était amusée toutes les fois où ils s’étaient vus cette semaine, qu’elle n’avait à aucun moment cherché à le repousser. Alors pourquoi chercher à se retenir ? Il avait eu raison de faire ce pari, semblait t-il. Il l’avait sentie agréablement surprise quand il était entré, et il la voyait enthousiaste maintenant, ce qui dissipait ses derniers doutes. Rassuré sur ce point, Abel lui porta toute son attention alors qu’elle lui expliquait le projet qu’elle montait avec le professeur Forbes.

« C’est une bonne initiative, oui. Surtout que j’ai cru comprendre que les étudiants ici ne poursuivaient pas vraiment d’études après Poudlard, ils sont tout de suite plongés dans de l’apprentissage professionnel, c’est ça ? L’avantage de l’université, c’est que ça laisse encore le temps de réfléchir à quel métier on va exercer plus tard… Du coup, un stage pendant l’école, c’est une autre façon de plonger moins brutalement dans le bain, supposa t-il, tout à ses réflexions. Les anglais avaient tout de même un système scolaire assez étrange. La taquinerie d’Isobel fit revenir un sourire sur son visage, teinté de quelque chose d’inquiétant. Ah, parce qu’on ne peut pas maltraiter des élèves ici ? C’est bien dommage. »

Il exagérait, bien sûr, ses stagiaires étaient -presque- bien traités. Ils représentaient le nerf de la guerre, avec leur énergie, qui sait si l’ouverture de Leopoldgrad aurait respecté les délais sans eux ? Abel songeait à faire une proposition d’embauche à certains dans la foulée, comme la possibilité lui avait été offerte, une quinzaine d’années plus tôt, quand lui-même avait terminé ses études… Le digne passage de flambeau.

Sur un sujet moins sérieux et plus plaisant, Abel notait en tout cas que la nourriture italienne éveillait l’intérêt de sa partenaire. Tant mieux, car il avait repéré quelques très bonnes adresses à Londres et il espérait qu’elle ne les connaissait pas déjà, pour lui faire une vraie surprise. Emporté dans son enthousiasme, il s’apprêtait à rouvrir la porte pour eux deux, avant qu’une remarque très pertinente ne le coupe dans son élan.

« Euh… »

Oui, elle avait raison, il valait mieux ne pas sortir en même temps pour ne pas éveiller de soupçons et attirer les regards. Il arriva mentalement à cette conclusion assez vite, avant qu’elle n’appuie sa demande d’un baiser mignon comme tout. Argument dont elle n’avait pas besoin, ce qui ne l’empêcha pas d’avoir de l’effet. Quand elle se recula, il lui lança un regard railleur qui disait exactement ce qui sortit de sa bouche :

« Forcément, si tu demandes comme ça… »


Il omettait de lui dire qu’il avait pensé un moment à l’attendre directement à la sortie du Ministère, pour les mêmes raisons qui la poussaient à vouloir sortir sans lui. Puis il avait songé que c’était prendre le risque de l’attendre longtemps, de la rater, et que c’était quand même plus amusant de tenter l’incursion dans son bureau.

« Retrouve moi à la sortie sur New Globe Walk, ça sera plus discret que l’Atrium. Il posa sa main sur la poignée de porte, souffla dans un dernier sourire. Ne traîne pas trop. »

Ponctuant sa phrase d’un baiser volatile, il sortit du bureau en refermant derrière lui, comme convenu. Ses pas firent le chemin retour jusqu’à l’open space où quelques employés, moins que tout à l’heure, traînaient encore ou commençaient à amasser leurs affaires. Abel leur adressa un poli « Bonne soirée », histoire de signaler son départ. Personne ne pourrait dire que l’archimage Laveau était rentré dans le bureau de miss Lavespère, et qu’on ne l’avait pas vu en sortir…

L’atrium était peu traversé, car l’heure de départ en masse était passée depuis une heure. Les dernières personnes présentes dans le Ministère sortaient tour à tour des étages. Le menton enfoncé dans le col de son manteau, Abel sortit son badge de visiteur pour ouvrir l’accès de la première Cheminette sur son chemin, menant comme toutes ses voisines dans un deuxième sas qui contenait d’autres Cheminettes communautaires, réparties selon une dizaine de sorties sur différents points stratégiques de Londres. Il se dirigea vers celle qui débouchait à l’arrière du théâtre de Shakespeare, sûrement l’un des plus vieux âtres magiques de la ville. Puis il attendit patiemment contre une colonne en bois qu’Isobel fasse surface. La cheminée finit par s’animer de flammes vertes et laisser apparaître sa jolie silhouette. Abel revint à sa hauteur, en enfonçant ses mains dans ses poches pour se parer du froid hivernal qu’ils allaient affronter à la sortie.

« On y va ? C’est par là, du côté des quais, il faut qu’on marche un peu. »

Oui, il avait trouvé un chic restaurant italien qui donnait sur la Tamise, monsieur s’était donné du mal.


Isobel LavespèreChargée de vacancesavatar
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- Justement, ne te fatigue pas trop, répondit Isobel sur le même ton lorsque Abel argua qu’elle était difficilement impressionnable.

C’était plus ou moins vrai : disons plutôt qu’elle savait se contenir. Elle n’avait pas tellement envie de passer pour une idiote énamourée, ce qu’elle n’était pas, aussi préférait-elle garder une légère distance. Mais s’il y avait quelque chose qui l’impressionnait réellement, et cette fois-ci, elle ne le cacha pas, c’est qu’Abel prenne encore des projets alors qu’il lui semblait déjà surchargé. C’est vrai que lui et son associé avaient deux agences à faire tourner, mais tout de même… Il ne devait pas beaucoup voir la lumière du jour : ils s’étaient vus beaucoup cette semaine mais cela semblait être tout à fait exceptionnel.

- Pas trop difficile de faire tourner deux agences sur deux continents ?

Déjà que eux, au service communication, ils mettaient parfois deux semaines à avoir certains retours des autres services alors s’ils avaient dû être sur un autre continent… Évidemment, avec la magie, c’était plus facile, on pouvait voyager avec les Portoloins de manière très rapide mais c’était un coût non-négligeable et le décalage horaire jouait beaucoup. Contrairement au Royaume-Uni où il était possible de vivre au fond de l’Écosse et de travailler à Londres sans problème, le continent américain était grand. Il y avait une heure de décalage horaire entre New-York et la Louisiane par exemple, c’était encore gérable, mais il y en avait deux avec le Nouveau-Mexique et trois avec la Californie : on ne pouvait pas vraiment jongler entre les deux au quotidien. Si on ajoutait à cela les cinq heures de décalage entre Londres et New-York, gérer des projets aux États-Unis devait relever de l’exploit. Enfin, Abel et Isaac semblaient survivre pour le moment. Abel semblait même relativement disponible puisqu’il accepta sa proposition de se voir ce week-end. Ils pourraient peut-être aller boire un verre et voir un film, samedi soir… Demain, donc. Ils faisaient un bel enchaînement. Cela lui laisserait néanmoins le temps de faire ses courses et de travailler un peu : elle avait envie d’avancer sur ses dossiers, comme pour rattraper le temps perdu lors de son congé-attentat il y a quelques mois.

- Oui, enfin, il y a quelques grandes écoles tout de même, Lycaon par exemple, une Académie d’Arts Magiques, je crois aussi. Mais ce sont des exceptions, même les médicomages sont formés en apprentissage, tu réalises ? Pour deux anciens étudiants du prestigieux système universitaire américain comme eux, c’était plus qu’étonnant : les départements de médicomagie étaient parmi les plus sélectifs. C’est ça, acquiesça-t-elle lorsqu’il parla de les plonger dans le bain avant de choisir un métier. Et puis leur faire découvrir d’autres possibilités que Auror, joueur de Quidditch ou désensorceleur… Après tout, la fac avait réussi à la faire passer de « prêtresse vaudou » à « chargée de communication ». Elle rit légèrement lorsqu’il fit mine de s’étonner de la politique de bientraitance éducative du pays. Roh, je sais que tu as mal vécu Abigail Wiliams, se faire maltraiter par les membres de l’équipe de Wizball, tous les jours, ça a dû être difficile !

Ça, c’était une ancienne plaisanterie qu’elle avait tendance à lui faire alors qu’ils étaient encore adolescents tous les deux. Abel ne ressemblait pas tellement au cliché du lycéen quaterback dans l’équipe de Wizball, plutôt à celui membre du club d’échec et du club de débat (et ce malgré sa taille et sa carrure). En somme, toute la différence entre son cousin Alexandre et lui : à l’époque, Michelle et elle en riaient beaucoup, biberonnées à la télévision moldue et aux grandes histoires d’Alexandre, scolarisé au lycée d’Albuquerque. Elle retrouvait désormais ces vieux souvenirs avec plus de plaisir et d’apaisement notamment parce qu’ils étaient en train d’en bâtir de nouveau, à chaque fois qu’ils se voyaient. Pour autant, elle préférait garder cette relation toute nouvelle, cette petite bulle, pour tous les deux, d’où sa volonté de discrétion. Abel n’y semblait pas opposé - de toute manière, elle n’aurait pas vraiment négocié sur ce point - surtout lorsqu’elle appuyait sa demande en l’embrassant (technique non-officielle de persuasion.) Elle répondit à son regard railleur par un grand sourire innocent, haussant légèrement les épaules.

- Je sais, j’ai les bons arguments !

Des fois, les hommes n’étaient pas bien difficiles à corrompre… Elle aurait pu exposer la liste longue comme le bras de bonnes raisons de ne pas sortir de ce bureau tous les deux mais un simple baiser suffisait. Que demander de plus ? Elle hocha la tête lorsqu’il lui demanda de le rejoindre à une sortie de cheminette communautaire et le laissa sortir de son bureau après qu’il lui ait volé un dernier effleurement. Un léger soupir lui échappa, sans qu’elle ne sache pourquoi, et elle se trouva bien bête quelques secondes, debout dans son manteau au milieu de son bureau. Elle attrapa son sac à main, vérifia qu’il était bien fermé, fit un dernier tour pour arranger quelques papiers, glissa un stylo dans un tiroir, consulta deux fois sa montre et décida qu’elle avait assez attendu. Après tout, la version officielle était qu’il était venu la voir pour ce fameux dossier plein de feuilles, ils en avaient brièvement parlé, il était reparti et après quelques minutes supplémentaires pour travailler et ranger ses affaires, elle avait décidé de rentrer aussi. Elle appuya sur la poignée de la porte, éteignit la lumière et donna un tour de clé avant de ranger son trousseau dans sa poche. Comme prévu, il restait du monde dans l’open-space, Beryl, une attachée de presse, Harold, un stagiaire et Jimmy, du graphisme.

- Bonsoir, lança-t-elle à la cantonade, à lundi !

Les deux garçons répondirent presque en même temps, mais pas Beryl, qui releva les yeux de sa machine à écrire. C’était toujours elle, la dernière.

- Qu’est-ce qu’il voulait, monsieur Laveau ?
- Oh, demander si on pouvait insérer des documents composés par leur agence dans nos communiques de presse, au sujet de la reconstruction de la place Merlin… Elle avait toujours ce petit instant de satisfaction quand le mensonge lui venait avec tant de facilité et de naturel. J’ai dis pourquoi pas, mais que ça dépendait des documents, il faut que ça reste lisible par la presse et le grand public.
- Oui, c’est sûr, confirma Beryl en hochant la tête à deux reprises, visiblement convaincue. Bonne soirée, à lundi !

Isobel lui adressa un sourire et sortit de l’open-space pour rejoindre les ascenseurs et l’atrium. Il était quasiment vide et ses talons claquaient sur le sol en marbre sombre. Elle sortit son badge de sa poche, attaché à un cordon de cou qu’elle ne portait que rarement, et le passa pour accéder au local des Cheminettes. Elle tourna quelques minutes pour trouver la bonne - il y en avaient des réglées pour faire une liaison directe, pour les autres, il fallait prévoir sa Poudre de Cheminette afin de donner une autre adresse - et arriva en quelques secondes au rendez-vous donné par Abel. Il était appuyé contre une colonne et elle lui adressa un sourire.

- Je te suis, répondit-elle.

Il faisait froid - vivement le printemps - et elle enfonça ses mains dans ses poches pour ne pas congeler. Elle aimait Londres la nuit, les immeubles illuminés et la Tamise qui regorgeait de reflets de couleurs. Elle regarda autour d’elle de longues minutes, un silence tranquille établi entre eux, avant qu’elle ne tourne la tête vers lui, dégageant légèrement son écharpe du bas de son visage.

- À cette heure-ci, les restaurants sont bondés, j’espère qu’on trouvera une place… Mais alors qu’elle prononçait cette phrase, elle réalisa qu’Abel ne cherchait pas « un restaurant » mais qu’il allait dans un endroit précis. À moins que tu aies réservé. Un léger sourire s’épanouit sur son visage. Et si tu as réservé, c’est que tu as tout prévu, n’est-ce pas ?

Donc que sa petite visite au Ministère n’était pas si fortuite que ça… Son sourire s’agrandit, amusé.



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« Eh bien, on a la chance d’être deux avec Isaac, c’est pratique pour se répartir les déplacements entre les deux pays. Mais c’est loin d’être évident, faire tourner une seule agence, c’est déjà un sacré boulot, reconnut t-il. On a la chance d’avoir des gros projets, forcément ça aide à faire rentrer l’argent qu’il faut. Ca fait rentrer aussi beaucoup plus de pression. Après, je dirais que quand on a connu un chantier aussi délirant que Leopoldgrad en terme d’équilibre entre les délais et l’attente… le reste nous semble tout de suite plus jouable, bizarrement. » Il échangea un regard complice avec elle, car elle était bien placée pour connaître les difficultés du dossier. Maintenant, il arrivait à faire des nuits correctes, au moins, c’était un sacré progrès. « Pour être honnête avec toi, notre bureau à New York n’est pas aussi bien lancé que celui qui est ici, c’est pour ça qu’on essaye de corriger le tir, histoire de ne pas perdre l’argent qu’on y a investi. »

En parler avec elle lui rappelait d’ailleurs tous les sujets d’inquiétude qu’il s’efforçait de laisser au bureau une fois qu’il le quittait. Il n’avait pas été très raisonnable, cette semaine, à partir plus tôt, à passer des soirées entières en compagnie d’Isobel, alors que son rythme exigeait d’habitude davantage d’investissement… Il allait certainement le payer dans les prochaines semaines, mais il essayait de ne pas y penser. Son désir de profiter de l’instant présent avec elle était plus fort, malgré les perturbations d’emploi du temps que cela entraînait. Pourtant, il avait perdu l’habitude de laisser place à autre chose dans sa vie que sa carrière professionnelle car sa dernière relation sérieuse en date remontait à bien deux ou trois ans. Il s’était même installé dans un célibat confortable et tout lui laissait penser qu’il n’était pas prêt à se laisser perturber dans son rythme. En tout cas, c’était avant que la vie ne lui offre cette chance avec Isobel, qu’il avait toujours manquée. Cette fois, il ne voulait avoir aucun regret. Cette fois, il ne reproduirait pas l’erreur de penser qu’ils avaient tout leur temps, qu’elle allait l’attendre, et qu’il pouvait reporter à plus tard tout ce qu’il souhaitait partager avec elle, sous prétexte qu’il avait plus urgent à faire. Même s’il n’y avait rien d’officiel et qu’ils avançaient avec prudence, leur relation était déjà une priorité et un objet de toute son attention, dans le coeur d’Abel.

Alors il voulait en prendre soin, la cultiver, sans se restreindre inutilement tant qu’il sentait Isobel sur la même longueur d’onde. Il lui semblait que c’était le cas, ils passaient de bons moments ensemble, ils parvenaient à discuter de tout et de rien et se taquiner comme deux personnes complices. Elle lui ressortit d’ailleurs une vieille plaisanterie qu’elle avait l’habitude de faire quand elle spéculait sur son quotidien au collège, une plaisanterie qui lui faisait toujours autant lever les yeux au ciel.

« Si tu savais. Je ne maltraite que les stagiaires qui ont des têtes de quarterback blond du Massachusetts, c’est ceux que je charge de coller des arbres en plastique sur des maquettes à longueur de journée. »

Il sourit à ce commentaire pour le moins caricatural, curieux de savoir ce qu’Isobel allait lui rétorquer, car elle avait toujours quelque chose à rétorquer quoi qu’il arrive. Même quand elle se faisait prendre en flagrant délit de technique de persuasion déloyale, avec son baiser volé. Il secoua la tête en sortant, plutôt amusé. Qu’elle ne s’habitue pas trop à ce genre d’arguments non plus, il restait un homme dominé par sa raison, spécimen suffisamment rare pour être signalé.

Lorsqu’ils furent enfin sortis du Ministère, Abel savoura l’air frais et le joli éclat des lumières de la ville sur la Tamise, un décor bien plus agréable à partager avec elle. Ils marchèrent dans un silence apaisant, sans se tenir, mais avec leurs coudes qui se frôlaient juste ce qu’il fallait, jusqu’à ce que la voix d’Isobel finisse par le sortir de ses pensées relativement niaises. Un sourire discret se glissa sur son visage, masqué par son col.

« Hum… Grillé. J’ai appelé tout à l’heure, on a une table pour vingt heures. Et… Bref coup d’oeil à sa montre. Pour une fois dans ma vie, j’ai bien prévu mon timing. » Un thème dans lequel il était particulièrement mauvais, qu’il s’agisse d’organiser son emploi du temps ou de ne pas rater le coche avec la femme de ses rêves, n’est-ce-pas. Il posa un regard malicieux sur elle. « Pourquoi j’ai l’impression dans le ton de ta question que ça te fait avoir raison sur quelque chose ? »

Le temps qu’elle lui réponde, il repéra la silhouette du restaurant en question, surélevé de quelques marches par rapport aux quais. Une jolie construction de bois et de métal tout en longueur, comparable à une embarcation, avec de généreuses baies vitrées d’où émanait une délicate lumière. Abel tint la porte à Isobel -puis au jeune couple qui suivait derrière, tant qu’à faire- lui laissant le temps de découvrir le bâtiment pendant qu’il donnait son nom aux hôtes à l’accueil. La table qui leur avait été réservée se trouvait près des baies vitrées, en vue directe sur la Tamise. L’intérêt principal de ce genre de restaurant haut de gamme résidait selon Abel au calme savoureux qui y régnait et dont il put se délecter en s’asseyant. Pas d’enfant braillard, pas de clients mécontents. Que des gens seuls, en couple ou des familles bien élevées qui respectaient le pianiste sur l’estrade du fond de la salle.

« Ca te plaît ? On a fêté l’inauguration de Leopoldgrad ici, avec l’agence, ils nous avaient placés sur les grandes tables de la terrasse » déclara t-il en désignant la terrasse en question, fermée pour l’hiver. Ils avaient un peu pleuré avec Isaac en voyant la note finale qu’ils s’étaient chargés de régler entièrement, bons patrons qu’ils étaient. Mais la soirée en avait valu le coup, il en conservait un bon souvenir. « Tu sais, ajouta t-il avec un léger sourire car il s’apprêtait à se relancer dans un de ses sujets de tacles préférés, quand je cherchais un restaurant pour ce soir, je me suis rendu compte que je n’en connaissais pas un seul correct où on mange typiquement anglais. Est-ce que tu as mis plus d’un an à les trouver, toi aussi ? »


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- Il faut voir le bon côté des choses, avec tous ces déplacements, tu peux voir souvent tes copains américains ou la famille. Tu es moins expatrié, souligna Isy avec un sourire.

Elle-même aurait aimé revenir aux États-Unis plus souvent, elle faisait le voyage tous les ans, à peu près. Les Portoloins étaient très chers mais ses amis lui manquaient parfois ainsi que la vie new-yorkaise. Les deux allers-retours, à l’été et Noël, l’avaient ruinée mais elle s’était engagée auprès des prêtresses à revenir plus souvent : cela lui permettrait de voir son grand-père, c’était positif, mais elle avait intérêt à se serrer la ceinture pour mettre des sous de côté… Elle espérait quand même partir en vacances cet été. Il lui faudrait donc soi une augmentation, soit arrêter de manger, soit arrêter de s’acheter des vêtements mais la dernière option semblait la plus difficile à tenir. Elle n’était pas accro, c’est juste qu’elle aimait avoir beaucoup de choses, son dressing était plein à craquer. Elle compensait un peu des années sans achat à avoir à peine de quoi payer le loyer et se nourrir : elle avait un salaire confortable pour une personne seule et en profiter pour le dépenser en shopping et vacances. Après tout, cet argent, elle ne l’emporterait pas en enfer.

- Tu aurais fait un bon quaterback, pourtant, fit-elle remarquer avec malice. Regarde comme tu es grand !

C’était vrai, il la dépassait d’une vraie bonne tête, quand elle n’avait pas de talons. Même lorsqu’elle était en talons d’ailleurs, il restait un peu plus grand ce qui était appréciable, il fallait le dire. Et puis il était carré, des épaules, joliment carré mais elle préférait ne pas s’attarder sur ce sujet à voix haute devant lui, elle réservait cela à ses rêveries secrètes à elle. Elle avait l’impression que les images de cette soirée viendraient bientôt se rajouter à ses rêvasseries, alors qu’ils marchaient tous les deux le long de la Tamise. Isobel avait envie de glisser son bras sous le sien, alors que leurs manteaux se touchaient régulièrement, mais elle se retint. Elle trouvait que ce geste avait une intimité particulière, marcher tous les deux main dans la main, cela semblait relever d’un autre type de relation. Elle se contenta de rester près de lui alors qu’ils avançaient vers le restaurant. Lorsqu’il confirma sa petite théorie de la réservation, elle essaya de cacher son grand sourire mais n’y parvint pas. Elle était contente, bêtement contente. Il avait organisé cette soirée pour tous les deux. Elle n’aurait pas dû être si ravie de cela, ça ne rentrait pas vraiment dans les termes décontractés de leur relation mais… Tant pis.

- Parce que tu m’as laissée entendre que ta visite à mon bureau était tout à fait fortuite, ce qui n’est pas vraiment le cas ! répondit-elle, amusée. Elle sortit sa main gantée de sa poche pour glisser son bras sous le sien. Et si je n’avais pas été disponible ?

Après tout, c’était vendredi soir et la plupart du temps, elle sortait, elle voyait ses amis. Elle aurait très bien pu aller aux Folies pour voir Roy et Sofya, ou bien voir cette pièce qu’elle voulait voir depuis deux semaines avec sa copine Oprah, de la danse. Mais justement parce qu’Abel et elle s’étaient vus plusieurs soirs dans la semaine, elle avait prévu de rester chez elle à se reposer un peu, à ranger un peu son appartement, se faire les ongles, ce genre de choses toutes bêtes. Tant pis, ce serait pour dimanche ! Elle ne regrettait pas cette soirée. Le restaurant était élégant face à la baie, les baies vitrées miroitaient face à la Tamise. Isy était déjà venue se promener plusieurs fois et l’avait aperçu mais elle n’était jamais entrée. Elle lâcha le bras d’Abel lorsqu’il lui ouvrit la porte, elle le remercia d’un sourire et s’engagea dans le hall. Il faisait bon par rapport à l’extérieur et elle retira ses gants - une seule paire cette fois-ci - en promenant son regard autour d’elle. Il n’y avait pas énormément de bruit, c’était calme, il y avait de la musique, cela sentait bon - son amour des bonnes pizzas était incommensurable, malheureusement - et la vue était magnifique. Un couple passa devant elle suivi par Abel, qui donna son nom pour la réservation. À son plus grand contentement, ils avaient une table près des fenêtres et elle sourit à la serveuse quand celle-ci les mena à leurs chaises.

- Ça me plaît beaucoup, assura-t-elle, c’est très joli. Elle tourna la tête vers la terrasse désignée, sur laquelle Laveau&Wells avait fêté le succès de Leolpoldgrad. En été, ce doit être sympa, effectivement ! Cela l’était déjà : elle prit quelques secondes pour admirer la Tamise éclaboussée de lumière. On apercevait le dôme de la cathédrale saint-Paul d’ici. Elle sourit à son tacle sur l’Angleterre - décidément, ils faisaient de bons chauvins, et elle entreprit de répondre sur le même ton. Je n’en n’ai jamais cherché : je ne vois pas l’intérêt de manger typiquement anglais ! Elle ne parlait pas extrêmement fort, pour respecter la quiétude du restaurant et pour ne pas se faire alpaguer par des anglais trop patriotes. Jelly, haggis, porridge ? Il y en a déjà à la cantine du Ministère, je m’en passe bien !

Elle préférait largement manger italien, par exemple.

- Tu vois, badina-t-elle, si tu m’avais emmenée dans un restaurant anglais, j’aurai soudainement eu cours d’aqua-quidditch.

La serveuse se présenta de nouveau à leur table pour leur apporter d’élégants menus bordés de cuir.

- Désirez-vous un apéritif ? s’enquit-elle.



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« C’est vrai, oui, c’est l’avantage. Même si je ne descends pas systématiquement à la Nouvelle-Orléans et je n’ai pas toujours le temps de voir du monde ailleurs. C’est un peu l’inconvénient des voyages d’affaire, parfois on est en déplacement qu’un jour ou deux, c’est peu. Mon organisme ne tolère pas plus d’un aller-retour de Portoloin trans-atlantique sur cette durée, avoua t-il, avec une pensée pour sa mère qui aurait aimé le voir passer à chaque fois qu’il venait, soit une fois tous les mois à peu près. La remarque suivante d’Isobel lui tira une moue incrédule et amusée à la fois. C’était bien la première fois qu’elle lui disait qu’il aurait fait un bon quarterback et il ne savait pas trop comment le prendre. Faudrait déjà que je commence par comprendre toutes les règles de ce jeu, avant de prétendre à quoi que ce soit ! »

Surtout quand on savait que c’était le rôle du quarterback de maîtriser la stratégie de son équipe sur le terrain, et qu’Abel n’avait jamais compris toutes ces histoires de codes tactiques, de subtilités de temps morts et autres détails de règle. Il était même incapable d’énumérer tous les postes qui existaient dans ce jeu, tellement il y en avait. Tout ceci faisait le grand désespoir d’Isaac qui était un grand fan, par ailleurs.

En marchant avec elle, Abel sentait l’excitation et l’appréhension augmenter tous deux d’un cran. Il espérait que sa surprise plairait à Isobel. C’était tout simple comme sortie, assez classique finalement, il y avait plus original à trouver qu’un dîner à deux. Mais comme elle l’avait dit plus tôt, il n’avait pas à chercher à tout prix à l’impressionner. Passer un bon moment était déjà une jolie réussite, et il savait que l’endroit qu’il avait choisi avait toutes les cartes pour les y aider. Parfois les meilleures idées étaient plus simples, comme on disait. Le grand sourire que lui adressait Isobel et la main qu’elle passa sous son bras lui firent voir qu’elle était déjà enthousiasmée par le programme, ce qui eut le mérite de le détendre.

« Moi, je t’ai laissée entendre ça, vraiment ? Il l’embêtait à faire l’innocent, juste pour le plaisir. Si tu n’avais pas été disponible, eh bien, j’aurais tout simplement appelé le restaurant pour reporter à un autre jour, mais tu n’aurais pas eu la surprise du coup. Et je me serais senti bête à laisser un dossier rempli de feuilles blanches à un de tes collègues. Voilà, je reconnais que mon plan n’était pas parfait. »

Les choses ne se seraient sans doute pas déroulées de la sorte mais il voulait bien se prêter au jeu des hypothèses foireuses. Il avait simplement tenu à voir sa tête surprise en le découvrant au pas de la porte de son bureau, il l’avait eue et il était satisfait. La soirée pouvait continuer de suivre son cours, de la façon qu’il l’avait prévue dans sa tête, à savoir parfaitement bien. Ils allaient manger un plat succulent, un dessert indécent, se promèneraient un peu sur les quais pour faire durer plus longtemps la soirée, il finirait par la raccompagner et ils rentreraient chacun en ayant plein d’étoiles dans les yeux. Assis à la table face à elle, pendant qu’elle admirait le lieu, il lui semblait en tout cas que ce qu’il avait imaginé était possible.

« Je suis content que ça te plaise » souffla t-il. Son commentaire sur la cuisine anglaise l’amusa, et il eut une petite pensée pour sa grand-mère paternelle qui aurait désapprouvé qu’on insulte un met aussi vénérable que le haggis. « Ne nomme pas ces plats, enfin, ça va nous couper l’appétit. » Ils n’avaient même pas fini de se moquer, elle lui tira un vrai rire lorsqu’elle s’inventa un prétendu cours d’aqua-quidditch. « Bah tu sais quoi, je ne t’aurais même pas invitée. Je me serais moi-même rendu compte que j’avais une conférence sur l’élevage des licornes moldaves à la place. »

Avec leurs bêtises, ils n’offraient pas un accueil très sérieux à la serveuse très sérieuse qui se présenta à eux, avec ses menus de choix. Abel s’efforça de retrouver une mine plus neutre en attrapant la carte des apéritifs longue comme son bras, qu’il n’avait pas toute l’expertise requise pour déchiffrer.

« Tu veux boire quelque chose ? » s’enquit t-il auprès d’Isobel.

Ils finirent par commander un vin blanc toscan conseillé par la maison et élogieusement commenté par la serveuse, qui les laissa en reprenant les cartes. Elle laissa derrière elle un bref silence qu’Abel interrompit en relançant la conversation sur le premier sujet qu’il eut en tête :

« Alors, qu’est-ce que tu voudras qu’on fasse ensemble, ce week-end ? Je précise que la grasse matinée est un programme acceptable. »

Elle l’avait évoqué tout à l’heure et ils n’en étaient pas à leur première nuit ensemble cette semaine, alors il en parlait sans ressentir de pression. Nuit de sommeil, uniquement, s’entendait.


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Isobel hocha la tête lorsqu’il lui rappela que ces déplacements en Amérique étaient avant tout des voyages d’affaires : cela ne laissait pas toute liberté pour organiser son emploi du temps. De toute manière, il n’avait sûrement pas envie de passer son temps en Louisiane avec sa famille, même s’il était relativement proche d’eux, et elle pouvait le comprendre. Elle ne put s’empêcher néanmoins de faire une petite remarque :

« Et ta mère le tolère ? »

Il était bien connu qu’Adeline Laveau n’était pas commode et qu’elle avait un peu tendance à couver son fils : elle avait longuement taquiné Abel, lorsqu’ils étaient jeunes, sur son petit côté fils à maman. C’était sûrement le fait d’être enfant unique ça. Et d’avoir une mère présente, ajouta-t-elle dans son esprit. Parce qu’elle était loin d’être une fille à maman… Ou à papa, du coup. Lorsqu’il rappela - suite à son compliment déguisé - qu’il ne connaissait même pas bien les règles du Wizball, elle secoua la tête, faussement désapprobatrice, réellement moqueuse.

« Et tu te prétends américain ? J’espère que tu as honte de toi. »

C’était leur sport, après tout, un mélange de Quidditch, de balai de course et de football américain : un sport plutôt violent donc très apprécié de leur patrie. Elle aimait bien regarder les matches importants, ceux des Rougarous de Lafayette par exemple et avait des copains plutôt fans, comme Jack, qui avait joué dans l’équipe d’Abigail Williams. En plus, elle avait fréquenté plusieurs joueurs, même à la fac, donc elle avait plutôt intérêt à ne pas se tromper sur les règles, cela faisait toujours mieux. Ses cousins étaient toujours fans, d’ailleurs, elle les avait entendu parler à Noël. Mais elle n’insista pas vraiment sur le sujet auprès d’Abel, consciente qu’il était plus intellectuel que sportif : elle avait plein d’autres sujets pour le taquiner, notamment le fait qu’il leur ait organisé toute une soirée en douce, sans savoir si elle serait disponible. Elle appréciait la surprise, même si elle trouvait cela un peu étrange, dans le fond.

« Oui, oui, toi tu m’as laissé entendre ça ! » répondit Isy joyeusement. « Tu n’aurais pas fait un espion très doué, dis donc. »

Elle aurait été déçue en réalité que cette soirée n’ait pas lieu. Assise face à lui à table, dans ce jolie endroit, elle était contente qu’il ait pensé à eux. Dans une autre circonstance, elle aurait même pu trouver cela romantique. Dans une autre circonstance. Ici, il n’était pas question de cela, juste de eux deux, qui… profitaient un peu de leurs soirées pour se voir, au milieu de leurs journées chargées par le travail. Il fallait bien se détendre un peu, non ? Elle oubliait déjà les remous des journées au Ministère, amusée par leur conversation légère et leur sujet de piques préféré : leur pays d’accueil. Qui aime bien châtie bien, c’était la politique appliquée par Isobel au sujet du Royaume-Uni. C’était une manière de faire croire qu’elle n’y était pas trop attachée, malgré ses sept ans ici. La remarque d’Abel au sujet de sa conférence sur les licornes moldaves lui tira un véritable rire et elle lui renvoya un regard profondément amusé.

« Pas assez américain pour connaître les règles du Wizball, pas assez anglais pour aimer leur cuisine… Heureusement que tu es, elle baissa la voix, vaudou, sinon tu vivrais sans repère ! »

C’était leur identité principale à la Nouvelle-Orléans, c’était l’identité principale de leurs familles, devant leur nationalité américaine, devant leurs métiers, devant tout. Ils s’identifiaient parfois plus aux covens vaudou du monde entier qu’au reste du pays. L’arrivée de la serveuse l’obligea à taire ses références à leur magie et elle parcouru rapidement la carte des yeux lorsqu’ils furent interrogés sur leur choix d’apéritif.

« Du vin, peut-être ? tenta-t-elle, son regard passant d’Abel, pour avoir son avis, à la personne qui s’occupait d’eux. Cette dernière leur recommanda chaudement un vin toscan, qui se prêtait à beaucoup de plats. Cela me semble parfait » acquiesça Isobel.

Ils n’avaient pas encore choisi quoi manger, autant partir sur une valeur sûre. Abel connaissait sûrement déjà la carte, puisqu’il était déjà venu, mais elle la découvrait et il y avait plein de choses qui la tentait. Déjà, se décider entre pizza ou pâtes, c’était l’épreuve de la soirée. La voix d’Abel lui fit relever les yeux de son menu. Elle sourit lorsqu’il lui proposa une grasse matinée - elle y avait pensé, d’ailleurs.

- C’est comme se retrouver pour un brunch mais pour dormir ? Elle le taquinait. Ils s’étaient endormis ensemble samedi soir, sur son canapé, fatigués et avaient recommencé mercredi, après avoir longuement parlé devant un dernier verre. Elle avait apprécié ces moments, tendres. Je ne sais pas, je dois faire des courses et puis je cours, le samedi matin. On pourrait aller faire une balade sur la côte dimanche ? La Cornouailles, c’est magnifique, je ne sais pas si tu as déjà vu. Et j’y connais un super restaurant de poisson - pensée émue pour son budget à la fin du mois, avec tous ces restaurants - cela pourrait être sympa. On pourrait marcher sur la plage, je sais que nous sommes en janvier, mais cela a du charme quand même.

Elle reposa la carte sur la table, pour glisser ses doigts dans ceux d’Abel.

- Et une grasse matinée, aussi, ajouta-t-elle avec un sourire en coin.





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« Oh, ma mère râle, tu la connais » répondit t-il avec un regard complice.

Elle râlait d’autant plus qu’il s’impliquait dans sa carrière et consacrait moins de temps à leur famille, tout en étant très fière de son parcours. Le paradoxe classique. Mais au fond, Abel n’avait pas à se plaindre, il ne s’agissait que de remarques occasionnelles car comme lui, Adeline restait assez pudique dans l’expression de son affection. Pas le genre de mère à l’étouffer de câlins excessifs, donc. Ce qui ne l’empêchait pas de le couver à sa façon, comme une louve protégeant son petit dans l’ombre, en veillant à ce qu’il ne manque jamais de rien et menant la vie dure à quiconque se mettait à son chemin…

« Je n’ai pas honte du tout, je suis loin d’être le seul américain à trouver toute cette religion autour de ce sport un tout petit peu excessive. » répliqua t-il ironiquement.

Abel l’assumait pleinement, le Wizball n’était tout simplement pas une source d’intérêt assez importante pour qu’il y consacre son énergie. Oh il appréciait de voir un match de temps à autres, les matchs importants surtout, car c’était un prétexte comme un autre de s’amuser ou de se rassembler autour d’un évènement, comme pouvaient l’être un festival ou une fête nationale. Mais cela n’allait pas plus loin pour lui, il regardait les matchs avec l’oeil d’un amateur qui cherchait un divertissement, c’était tout. D’ailleurs il ne s’identifiait pas plus que ça à leur équipe locale des Rougarous de Lafayette, quand ils perdaient, eh bien c’était dommage pour eux, mais c’était la vie, non ? Personne n’allait en mourir. Abel avait tendance à trouver disproportionné et totalement arbitraire tout cet engouement national que suscitait le Wizball. D’autres sports, d’autres activités de façon générale, ne bénéficiaient pas d’un quart de cet enthousiasme, étaient t-ils moins intéressants pour autant ? Non, Abel attribuait de façon très cynique le succès de ce sport aux multiples lobbies gravitant autour et aux actionnaires qui veillaient à voir leurs investissements rentabilisés, et non à un intérêt réellement supérieur. De façon plus personnelle, lui qui fuyait les foules de façon générale, ce n’était pas étonnant qu’il se sente naturellement rebuté par ce qui tractait tant de monde…

C’était un débat qu’il se souvenait avoir eu à de multiples reprises avec elle et leurs amis, par le passé. Il n’y avait bien que son cousin Léonard pour le soutenir un peu dans son point de vue face aux autres, se rappela t-il avec nostalgie et amusement. Isobel avait choisi de l’embêter sur un autre sujet, cette fois, mais il lia les deux conversations en répondant avec un sourire et un haussement d’épaules.

« Très mauvais. Je suis trop grand, tu l’as dit toi-même, pas pratique pour se faufiler. »

La seule qualité qu’il aurait eu pour lui dans cette reconversion professionnelle était ses facultés d’observation. Mais comme il comprenait mal les êtres humains, c’était un don insuffisant pour l’espionnage. Non, il était très bien dans son petit monde, avec ses plans et ses bâtiments, finalement.

Assis avec Isobel, il se prit à détailler son sourire alors qu’ils riaient tous les deux sur un autre sujet amusant. Une douce nostalgie le saisit, ainsi qu’une autre sensation de chaleur au creux de l’estomac, d’une origine un peu différente. Ah, décidément. Elle parvenait à le faire craquer avec quelque chose d’aussi bête qu’un rire aux éclats, qu’il avait déjà vu tellement de fois quand ils étaient jeunes… Sa rêverie passagère et l’arrivée de la serveuse l’empêchèrent de répondre tout de suite, mais il garda le sujet en tête pendant qu’ils choisissaient leur vin. Abel savait qu’il pouvait faire confiance aux suggestions du personnel ici, qui apportait un soin particulier à satisfaire leurs clients, alors il accepta sans plus réfléchir la proposition qu’on leur fit. Quand la serveuse fut suffisamment éloignée, il reprit le fil de leur conversation en se penchant vers Isobel pour préserver la confidentialité de leur échange :

« Et encore, pour le vaudou, plus les années passent, plus je m’en éloigne,
avoua t-il. Une lueur moqueuse s’illumina dans son regard. Ca doit être pour ça que ma mère râle d’ailleurs, j’ai pris des manières de nord américain, à force. »

Il le disait sur le ton de la plaisanterie, mais c’était un constat réel, que partageaient la plupart des hommes de son coven partis vivre ailleurs. Ils n’étaient pas autant impliqués que les femmes dans cette culture, qui leur refusait notamment accès à la magie. Abel avait senti ce changement en lui, ce détachement progressif. Quand il était petit, comme tous les autres, il avait baigné dans les traditions louisianaises et vaudou, il était entouré de sa mère, de ses tantes, il observait certains rites avec elles, il rêvait de tout faire comme elles, il entendait parler de tout ce qui se passait au temple, il partageait beaucoup avec Isobel également. Puis, assez vite, il s’était mis à aller à l’école ailleurs, à Salem, puis à Salisbury. Il avait rencontré d’autres personnes, d’autres cultures, qui s’étaient ajoutées à son métissage de naissance. Il s’était ouvert l’esprit, il commençait déjà à s’imprégner de plein d’autres choses, sans forcément s’en rendre compte. A l’époque, Isobel l’avait sûrement vu mieux que lui, d’ailleurs…

Puis il avait commencé à travailler, à élargir son cercle de connaissances, multiplier les voyages. Maintenant, son éducation vaudou était un repère identitaire parmi d’autres. Un repère un peu plus spécial, certes, son lien à sa terre natale était toujours fort, il continuait de revenir régulièrement, de s’y sentir vraiment chez lui. C’était ce qu’il se disait, d’ailleurs, qu’il revenait « à la maison ». Mais c’était différent d’avant. Il était prêt à parier que paradoxalement, alors qu’elle était partie pendant des années, Isobel se sentait davantage enracinée dans la culture vaudou que lui. Pour la simple et bonne raison que le lien magique était le plus fort, le plus particulier, et Abel n’en avait bénéficié qu’à travers les femmes de sa famille, qu’il voyait moins maintenant.

Son esprit vaqua à des rêveries plus légères quand ils se mirent tous les deux à chercher quoi faire pour le week-end. Abel ne manqua pas la petite remarque moqueuse d’Isobel sur la première proposition qui lui venait en tête, à savoir dormir -car c’était le but principal d’un dimanche matin, notamment- et il répliqua sur un ton presque sérieux :

« Le brunch du dodo, moi je pense qu’on tient là un concept digne d’intérêt. »

Qu’il était prêt à tester quand elle le voulait, cela allait sans dire. Mais la proposition qu’elle lui fit était au moins aussi alléchante, et même un peu plus -allait t-il oser le dire ?- romantique… Une journée en bord de mer, avec elle, à découvrir un joli coin d’Angleterre et déguster des fruits de mer, que demander de plus ? Ce n’était qu’une journée, mais cela avait tout de même un air de week-end en amoureux qui les impliquait un peu plus qu’une simple soirée cinéma, ce qu’il ne pensait pas qu’elle aurait l’audace de proposer si vite. Lui-même n’aurait pas osé le faire, pas parce qu’il n’en avait pas envie, mais simplement par peur de la brusquer. Ils étaient dans une espèce de période de test, elle s’était montée assez claire en refusant une relation sérieuse, alors Abel faisait attention à ne pas aller trop vite. Mais puisqu’elle proposait d’elle-même… Ce serait pure bêtise que de se poser davantage de questions. Le contact de leurs mains et son petit sourire achevèrent de le faire fondre.

« Hum, qu’est-ce que je peux dire face à ce programme, ça m’a l’air parfait. Les doigts noués autour des siens, il marqua une pause en la caressant du regard. Je n’ai jamais eu l’occasion d’aller en Cornouailles, en plus, ça sera l’occasion de découvrir. Tu as l’habitude d’y aller, toi ? »

Peu importait que cela soit en Cornouailles ou en Laponie, Abel savait déjà qu’il serait davantage concentré par la présence d’Isobel à ses côtés. Exactement comme il était actuellement pris dans la contemplation de ses traits, au lieu de choisir un plat avant qu’un serveur ne revienne. Avec un léger sourire aux lèvres, il baissa le regard vers son menu, puis décida assez vite qu’il allait prendre exactement ce qu’il avait pris la dernière fois qu’il était venu.

« Je pense que je vais prendre leurs cannelloni à la florentine, elles sont excellentes. Assez routinier sur la nourriture, il était. Tu as choisi, toi ? »


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Isobel répondit à la mention d’Adeline Laveau avec un regard évocateur. Elle pouvait tout à fait imaginer ce qui contrariait l’impressionnante prêtresse dans l’absence de son fils. Lorsqu’elle était encore à la Nouvelle-Orléans, la famille d’Abel était unie et ses parents veillaient beaucoup sur lui, notamment sa mère, de loin. L’idée qu’il vive si loin, sur un autre continent, et ne revienne pas très souvent même lorsqu’il mettait un pied sur le continent américain, devait la contrarier. Sa mère à elle, au moins, ne se formalisait pas de ce genre de choses : elle n’avait même pas intérêt à lui faire ce genre de scènes, ce qui ne lui passerait sûrement même pas par la tête.

- Le seul américain du sud, si, répliqua-t-elle avec aplomb. Après tout, le Wizball était encore plus implanté dans le Dixie, c’était bien connu et ils en avaient fait l’expérience lors de leur jeunesse. Les membres du coven s’organisaient souvent pour aller à Bâton-Rouge ou à Lafayette assister aux matches des Rougarous. Ils suivaient les matches sur le vieux poste du Rousseau’s lorsqu’ils étaient jeunes, dans l’arrière-salle, au milieu des chaises et des tables empilées et même Abel était là, même s’il râlait un peu au passage. Il l’assumait, elle le savait, mais elle pouvait tout de même l’embêter là-dessus. Du coup, si je t’invite à un match, tu me poses un lapin ? Je suis vexée !

Elle se doutait bien que non mais si elle pouvait l’amener à aller contre ses principes à lui… Elle voulait bien. Après tout, entre eux, c’était plus souvent l’inverse. Elle avait d’abord dit non, à cette relation, cette relation un peu hybride pas tellement définie. Mais… Elle était bien quand ils étaient ensemble, elle se sentait apaisée quand il la prenait dans ses bras, quand elle s’endormait pas très loin de lui, le poids de son bras autour de sa taille. Elle aimait ces soirées qu’ils passaient tous les deux, dans une bulle, ils retrouvaient une vieille complicité, de nouveaux liens. Elle lui adressa un sourire par dessus son menu, presque malgré elle, elle croisa ses yeux gris doux et son sourire à lui et, soudainement timide, elle se cacha, presque malgré elle, derrière sa carte.

- En même temps, reprit-elle sans relever les yeux, il n’y a rien qui t’y retient… Après tout, le vaudou était une histoire de femmes exclusivement, dans leur communauté, les hommes en étaient chassés. Il était normal qu’ils passent à autre chose : elles étaient les pratiquantes, les magiciennes. Elles ne pouvaient se débarrasser de ce lien, il coulait dans leurs doigts, dans leur sang, il pulsait sous leur peau. Elle-même, même lorsqu’elle ne pratiquait plus après son départ de la maison, y était restée attachée. Depuis son retour, ses pouvoirs étaient même encore plus ancrés, elle le sentait. La remarque d’Abel sur ses manières nord américaine la fit sourire et elle baissa son menu, toujours pas décidée. Et oui, on dirait un vrai type de l’Oregon ou du Maine ! Mais où est passé ton accent ?

Elle était mal placée pour parler, pourtant. Elle n’avait plus grand-chose de la fille du Sud, si ce n’est un sacré caractère et quelques manières élégantes, si elle avait dû se reporter aux clichés sur sa région. Elle avait vite perdu son accent si typique de la Nouvelle-Orléans en entrant à la fac, parce qu’il était mal côté aux États-Unis et cela ne faisait pas très sérieux pour une future chargée de communication. Et puis elle s’était habituée à la vie à Salem, à New-York, à Londres… Et elle avait laissé derrière elle, du moins, en partie, la Isy Louise de la Louisiane. Ou plutôt, elle avait caché cette dernière quelque part : elle avait vite retrouvé ses marques en septembre et en décembre, ce qui lui avait fait plaisir. Renouer avec Abel l’aidait également à retrouver cette part d’elle laissée de côté et cela n’allait pas s’arranger s’ils continuaient à se voir à cette fréquence : elle avait proposé le week-end, sans réfléchir, portée par son envie de passer encore un peu de temps avec lui.

- Un concept pour toi, oui, répondit-elle, moi j’aime bien quand mes week-end sont productifs !

Et ils l’étaient, souvent. Elle allait courir, faisait les courses, son ménage, elle sortait voir ses amis ou allait au théâtre ou au cinéma, dans des expositions, avançait ses dossiers : bref, elle ne perdait pas de temps. Dormir et traîner au lit étaient des pertes de temps et elle n’avait pas envie de rater des choses. Il y avait toujours des tâches et objectifs à accomplir. Isobel n’avait jamais été paresseuse. Du coup, passer le dimanche en Cornouailles rentrait déjà plus dans ses objectifs ! Son coeur rata un battement devant le sourire d’Abel et elle caressa légèrement sa main du bout des doigts.

- Je vais y courir, expliqua Isy, sur une jetée que j’ai trouvée un jour, en allant à ce restaurant justement. Je trouve que c’est un coin magnifique, avec la mer qui s’écrase sur les falaises… C’est encore plus beau que nos côtes à nous.

Après tout, le golfe du Mexique, c’était assez plat. Elle aimait ces paysages sauvages de l’Angleterre, qui lui faisaient penser aux Hauts de Hurlevent. Elle parcourut son menu du regard quand Abel annonça ce qu’il allait prendre : c’était bien beau de se regarder dans le blanc des yeux mais la serveuse n’allait pas tarder à revenir…

- Les marguerites aux deux saumons, je pense, je vais tenter !

La pizza, cela serait pour une prochaine fois, s’ils revenaient… Elle referma son menu, le posa à côté de ses couverts et retendit le bras pour reprendre la main d’Abel dans la sienne, appréciant ce contact.

- Je suis contente que tu sois passé au bureau ce soir, lança-t-elle avec un sourire. Mais ne te prends pas trop la grosse tête, je dois travailler la plupart du temps, cette semaine était exceptionnelle, ajouta Isy avec une pensée pour ses dossiers. Le brunch-grasse matinée ne sera pas une institution !



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« Hum, non, répondit t-il après un court temps de réflexion, si tu m’invites à un match, je peux accepter. Moyennant quelques très bons arguments, précisa t-il avec une lueur mystérieuse dans le regard. Je ne doute pas que tu sauras trouver quoi. »

C’était son métier après tout, de savoir convaincre. Il avait son petit talent dans le domaine également, sa pugnacité étant sa meilleure arme. Lorsqu’il voulait obtenir quelque chose, Abel y passait le temps qu’il y fallait, même si cela signifiait des mois et quelques dents cassées au passage. La jeune femme face à lui en savait quelque chose, car après tout, recoller les débris de leur relation passée avait été une véritable lutte, contre eux-mêmes, contre leurs doutes et ceux de l’autre, une lutte qui ne les avait pas laissés indemnes. Une lutte pour laquelle Abel avait joué sur tous les plans, tenté toutes les approches possibles. Aucune n’avait complètement marché, probablement, c’était l’accumulation de tous ces pas qu’ils avaient faits l’un vers l’autre qui leur permettait d’en être là aujourd’hui. Abel ne s’était jamais autant félicité de sa persévérance qu’en cet instant. Tous ces accrochages, tous ces malentendus, toutes ces disputes… Cela en valait la peine, finalement. Il ne regrettait pas d’en être passé par là, si cela leur permettait d’être assis l’un face à l’autre, à se tenir la main et se regarder avec tendresse.

Il affectionnait chaque jour un peu plus leur proximité et leurs échanges complices, il notait à chaque fois un nouveau détail dans sa façon de se tenir, de lui parler. Il apprenait à déceler ses sourires masqués, à attraper ses regards plus affectueux que les autres. Des petits détails qui le laissaient rêveur ou bêtement content, ce qui devait s’attraper aussi dans de micro indices sur son visage, quand on le connaissait bien.

« Je peux dire la même chose du tien ! opposa t-il à juste titre, à propos de son accent. Disons qu’il s’est dilué à force de traîner avec des gens du Nord. »

Il le prononça d’un ton qui suggérait que ces gens-là étaient d’une espèce étrange et pas bien fiable, même s’il la côtoyait maintenant depuis si longtemps qu’il avait en effet attrapé certaines de leurs habitudes. Isaac était un nordiste aussi, mais de la campagne profonde, il n’avait pas grand-chose à voir avec les gens de New-York et de Salisbury, pas plus qu’Abel. Tous deux avaient dû se calquer sur de nouveaux rythmes de vie, productifs, où les ambitions professionnelles prenaient le pas sur le reste. Isobel le tanna d’ailleurs sur le sujet, ce qui le fit répliquer après une brève pensée pour les nombreux week-end dans l’année qu’il passait à chercher de nouvelles idées pour ses projets.

« Ils le sont, en général… Une fois que j’ai eu ma grasse matinée sacrée. »

Il y tenait, comme à un principe vital. Il travaillait beaucoup, plus que la moyenne des gens, il rentrait souvent tard en semaine, et son seul instant de grâce pour lui qui aimait tant dormir se trouvait sur le week-end. Ainsi que sur ses semaines de congés, il ne fallait pas compter sur lui avant midi… Isobel semblait tenir un rythme de vie plus équilibré. Abel se l’imagina sans mal se lever tôt en matinée pour aller faire son footing en bord de plage, ses longs cheveux se balançant gracieusement derrière elle, avec un magnifique paysage de falaises contre lesquelles s’échouaient les vagues puissantes… Mais il commençait à divaguer.

« Oui, les côtes anglaises sont assez belles, c’est vrai… Nous, on a surtout des beaux lacs. Et les plus jolies rues du monde » ajouta t-il, avec un sourire plein de conviction.

Il n’était sans doute pas très objectif, mais il ne doutait pas qu’Isobel suivrait son avis. Ils avaient grandi et passé tant de bons moments dans ces rues aux couleurs bigarrées, pleines d’un charme authentique et festif, animées par la clameur des voix et le son des musiciens en herbe. Les plus belles rues, et les plus jolies filles aussi. Ses souvenirs de ses promenades dans le Carré Français étaient largement conditionnés par les sourires éclatants d’Isobel, des mélanges de lumière sur la peau dorée d’Isobel, les regards malicieux d’Isobel… L’objet de ses rêvasseries fit justement un geste pour retrouver un contact avec lui, ce qui lui procura une douce sensation au coeur. Abel baissa le regard vers leurs mains à nouveau nouées, leurs doigts entrecroisés. Il était content de la trouver disponible pour lui, pour sortir régulièrement, pour avoir des gestes de tendresse spontanés. En relevant le regard, il capta son sourire et ses paroles affectueuses et eut immédiatement envie de l’embrasser. Mais la largeur de la table l’en empêchait, ainsi que les nombreux regards autour et la serveuse qui reviendrait d’une minute à l’autre… Il aurait du prendre un coin plus confidentiel du restaurant, tant pis. A la place, sa voix se fit plus chaude et il porta sa main à ses lèvres, en un effleurement.

« Hum, on verra ça. Mais moi je pense qu’on y prendra goût et qu’on a tout le reste de la journée s’il faut travailler… »

Et que c’était mieux s’il ne fallait pas et s’il pouvait passer un week-end entier avec elle aux Cornouailles ou toute autre destination agréable. Il était bien content d’être passé par surprise à son bureau aussi et de pouvoir savourer l’effet des chaudes lumières du restaurant sur les joues d’Isobel. Beaucoup trop d’éléments qui appelaient des baisers sur ce joli visage. Le retour de la serveuse avec la bouteille qu’ils avaient commandée lui offrit la distraction qu’il fallait, quoiqu’il n’était pas sûr qu’un verre d’alcool l’aiderait à retrouver ses esprits. Mais ils n’avaient pas programmé cette soirée pour être sages, de toute manière. C’était vendredi soir, ils avaient eu une longue semaine et ils venaient de prévoir un sympathique week-end en bord de mer, cela se fêtait. La serveuse repartit avec les commandes de leur plat et Abel leva sa coupe pour trinquer, une lueur provocatrice dans le regard.

« A nos futurs brunch grasses matinées et à nos futures soirées surprise après le bureau. »


Elle ne se débarrasserait pas si facilement de lui.


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Abel et Isobel avaient grandi ensemble, ils avaient été enfants tous les deux, adolescents tous les deux mais ils avaient raté leur passage à l’âge adulte. Elle était partie avant. C’était sûrement ce qui expliquait le décalage qu’elle ressentait, entre le Abel qu’elle avait connu et celui qu’elle avait rencontré l’année dernière. Ils devaient se redécouvrir, rencontrer les adultes qu’ils étaient désormais. C’est cette sensation qui fit qu’Isobel se tut quand elle crut décerner une allusion tendancieuse dans les propos d’Abel, lorsqu’il mentionna les très bons arguments qu’elle devrait trouver pour le trainer à un match de Wizball. Ce n’était pas désagréable, au contraire, cela lui tira un sourire et elle se mordilla légèrement la lèvre, volontairement. Elle s’y ferait. Bien volontiers. Elle finit par répondre, sur le même ton, le regard malicieux sous ses cils noirs.

- J’ai déjà ma petite idée.

Ce n’était pas exactement vrai mais elle comptait apprendre à manier ce nouveau registre avec lui. Elle connaissait ce genre de choses par coeur, normalement, mais avec Abel, c’était différent. Elle ne voulait pas qu’il pense du mal d’elle, elle ne voulait pas qu’il ait une mauvaise opinion. Tous les deux, ils avaient reçu une éducation classique, imprégnée de religion, elle plus que lui. Si elle avait tout perdu au cours des difficultés de sa vie, cela ne semblait pas être son cas. Il la rendait nerveuse, ce qui n’était pas courant : elle était usuellement plutôt à l’aise face aux hommes. Mais ils se rapprochaient peu à peu et elle se laissait aller, elle se détendait. Ils passaient de plus en plus de temps ensemble et elle appréciait leur proximité, la manière dont Abel agissait avec elle, doux et prévenant. Elle était encore émerveillée de pouvoir l’embrasser à loisir, de pouvoir être dans ses bras, de pouvoir faire ce dont elle avait envie avec lui. Elle avait été si jalouse de Madison ces derniers mois qu’elle savourait cette nouvelle relation. Elle s’était répété durant des semaines qu’elle n’en n’avait pas envie mais… c’était faux. Celle complicité toute nouvelle, cette douceur entre eux, elle devait l’avouer, elle en redemandait. Lorsqu’il lança qu’ils avaient les plus belles rues du monde, elle acquiesça joyeusement.

- Ça, c’est bien vrai ! Et elles sont encore méconnues, ce qui est plutôt positif, on est encore tranquilles.

Cela pouvait sembler étrange qu’elle dise cela quand on voyait le nombre de touristes dans les rues lors de Mardi Gras mais c’était pourtant vrai. La Nouvelle-Orléans était visitée, évidemment, mais moins que des villes comme Paris ou New-York ou même Seattle. Cela permettait aux covens de continuer à vivre avec une certaine discrétion tout en pouvant vivre du tourisme, comme beaucoup d’habitants du Carré Français. Ils avaient des boutiques de vaudou, de soi-disant vaudou lorsqu’on parlait des étagères pour touristes - les arrières-boutiques, c’était autre chose - travaillaient dans les bars ou les restaurants, les hôtels et autres lieux d’accueil qui pullulaient dans le quartier. Même le Rousseau’s, qui était leur bar, un bar de locaux, voyait régulièrement des groupes passer sa porte, attirés par la devanture typique et le nom français. Elle appréciait d’autant plus la beauté de la Nouvelle-Orléans maintenant qu’elle pouvait y revenir tranquillement. Elle avait été heureuse de retrouver ces rues familières du Carré, sans stigmates de l’ouragan : ce n’était pas le cas de toute la ville, malheureusement, qui souffrait encore énormément des conséquences de cet évènement… Elle était heureuse de pouvoir partager cette connivence avec Abel. Ils savaient tous les deux d’où ils venaient.

- Mais bon, tu verras, là où on va demain, c’est très beau quand même. Et on y mange bien !

Encore un point commun, tiens, mais elle le savait très bien depuis longtemps. La Nouvelle-Orléans se vantait d’avoir la meilleure cuisine du pays, savant mélange entre la gastronomie française, les saveurs espagnoles et les traditions américaines : c’était absolument parfait, selon Isy, qui cuisinait encore comme cela. La nourriture, chez eux, c’était important et ils avaient l’art de la table comme en France, de longs repas qui s’éternisaient parfois pendant des heures et des heures. Elle comptait bien faire découvrir plein de restaurants à Abel, pour entretenir leur passion commune de la bonne cuisine. Mais ses pensées furent vite détournées lorsqu’il saisit sa main entrée ses doigts pour la porter à ses lèvres, y déposant un infime baiser. À ce geste, elle l’avouait, elle se sentit fondre. Tant pis pour son jeu d’inaccessible, elle se sentit rougir et eut un rire timide. C’était bête mais c’était doux comme geste, et galant, et elle n’avait pas l’habitude et en plus, il la regardait avec ses jolis yeux gris et son cerveau était parti. Elle le chercha quelques instants, pour avoir une réponse un peu construite.

- Je… J’ai pas mal travaillé aujourd’hui, je suis tranquille pour ce week-end. Je dois juste faire les courses.

On s’en fiche, Isobel, se sermonna-t-elle. Elle était un peu perturbée. L’arrivée de la serveuse lui permit de reprendre ses esprits et elle dû rabaisser les yeux sur la carte pour se rappeler ce qu’elle avait choisi. Elle leur versa leurs verres et Isy cala une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Elle espérait que l’alcool éclaircirait un peu tout ça. Elle leva sa coupe pour trinquer et l’apostrophe d’Abel la fit sourire, de nouveau. Elle aurait pu le corriger, pour le plaisir, mais elle se contenta de secouer légèrement la tête, amusée.

- À la tienne, glissa-t-elle dans un souffle en entrechoquant son verre avec le sien.

Elle porta son verre à ses lèvres sans le quitter du regard, le coeur léger. Cette soirée la rendait bêtement heureuse. Elle savait qu’elle ne devait pas trop s’emballer mais c’était plus fort qu’elle. C’était peut-être la fatigue, le joli restaurant, ou bien la manière dont Abel la regardait mais elle se sentait guillerette. Comme pour se donner une contenance, elle baissa les yeux sur l’étiquette de la bouteille laissée sur la table.

- Il est bon, ce vin.

Tout semblait bon ici, de toute manière. Elle en eut vite la confirmation avec les assiettes qui furent posées devant eux, absolument renversantes. Les meilleures pâtes au saumon de toute sa vie, encore plus bonnes que celles mangées à Rome un soir d’été 2000, comme elle l’affirma avec passion à Abel (et pourtant, ces pâtes étaient dans son classement depuis neuf ans !). Ce fut l’occasion pour eux de reparler de leurs voyages et elle lui fit la liste des choses qu'il devait absolument visiter au Royaume-Uni selon elle. Le dessert fut l’occasion d’hésiter dix minutes devant la carte, parce que tout avait l’air bon, de manière presque indécente. Elle se décida sur un classique tiramisu mais eut la cuillère baladeuse dans l’assiette d’Abel, malgré ses protestations.

- Si tu veux mon avis, expliquait-elle alors qu’elle terminait sa dernière cuillère de tiramisu, il ne faudrait des restaurants que de desserts. Je pourrais me nourrir de ça toute ma vie.

Elle se tut lorsque la serveuse se présenta à leur table, le papier de l’addition soigneusement retourné.

- Tout s’est bien passé ?
- C’était parfait, assura Isy.

Elle débarrassa leurs assiettes et Isobel en profita pour tendre la main vers l’addition. Elle devait l’avouer, la plupart du temps, lorsqu’elle fréquentait un homme, elle aimait bien être invitée, elle se sentait courtisée. Elle prenait assez mal que l’homme qui l’invite à dîner lui propose de partager la note. Mais Abel, c’était différent. Ils n’étaient pas dans ce genre de rapports, ce n’était pas ce genre de relation qu’elle voulait entretenir avec lui. Elle n’avait pas envie de le faire courir après elle.

- On partage ? proposa-t-elle.

Elle déplia le papier blanc et ses yeux tombèrent sur un montant si élevé qu’elle pensa une seconde que c’était la date. Elle venait de comprendre pourquoi ses pâtes au saumon étaient si bonnes.

- Ah ! ne put-elle s’empêcher de s’exclamer.



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« J’ai déjà ma petite idée. »

Cette réponse malicieuse fit lever le regard d’Abel, qui crut à son tour y déceler un sous-entendu. Pour être honnête, lui-même n’avait pas tout à fait innocemment glissé son commentaire, en laissant juste ce qu’il fallait de vague pour que cela reste anodin si jamais elle ne remarquait rien. Mais à voir cette lueur audacieuse dans son regard et cette délicieuse façon qu’elle avait de se mordiller les lèvres, elle avait très bien compris le message. Il lui retourna le même sourire subtil. Il se plaisait à jouer ce petit jeu avec elle, très nouveau entre eux. Ils n’osaient pas encore se dire ce genre de choses, à l’époque où ils s’étaient connus. C’était un peu perturbant, mais très agréable, il y prenait déjà goût.

« Oui, on est assez méconnus… Ou plutôt, on effraye un peu, peut-être » souffla t-il, amusé.

Les touristes les moins téméraires pouvaient trouver peu sûre une destination telle que la Nouvelle-Orléans, où la criminalité était à un niveau assez haut, assez proche des frontières mexicaines et très connue pour la magie occulte qu’on y pratiquerait. Pour la plupart des gens, c’était plus rassurant d’aller faire bronzette en Californie. Mais comme disait Isobel, cela leur permettait au moins d’être tranquilles chez eux et ne pas se laisser envahir par trop de touristes. Un de leurs autres avantages résidait dans le fait que certains lieux de la ville étaient secrets et surveillés, uniquement accessibles aux membres des covens, le Chaudron en étant l’exemple le plus fameux. Ainsi ils pouvaient profiter du quartier, même aux moments les plus fréquentés de l’année, sans avoir l’impression d’étouffer. Elle usa d’éléments de comparaison qui firent mouche chez Abel, lorsqu’elle voulut vanter son choix de destination chez le week-end, ce à quoi il répondit :

« Je te fais confiance, je sais que tu es un fin gourmet. »

Si au passage il pouvait glisser un petit compliment l’air de rien… Abel se sentait progressivement entrer dans une humeur de séduction face à elle. L’atmosphère était parfaitement propice à se lancer des longs regards, des petits mots charmeurs, ou avoir quelques gestes tendres qui restaient acceptables en public. C’est ce qu’il fit en portant sa main à ses lèvres, mais en la sentant hésitante, il se demanda un instant si son geste l’avait dérangée. Sa réponse plutôt positive qui suivit et son expression le rassurèrent. Les légères couleurs sur ses joues le laissèrent imaginer qu’elle était simplement troublée par son initiative, et il devait l’avouer, cela le fit fondre à son tour. Il ne la voyait pas souvent rougir, ce qui rendait son émoi encore plus adorable à ses yeux.

« C'est parfait, alors. »

C’était réellement parfait. Cette soirée, ce week-end à deux qui se profilait, ce bon vin italien, ces plats succulents. Abel se sentait dans les meilleures dispositions du monde pour passer un bon moment, profiter de ce dîner d’amoureux et rire avec elle. Même pour la laisser piquer dans son dessert, bien qu’il se mit à râler pour la forme. Il la charriait plus qu’autre chose, un peu comme ils en avaient l’habitude plus jeunes. Personne ne le devinait comme ça en voyant la silhouette toute fine d’Isobel, mais elle était une sacrée gourmande, ce qu’il le savait depuis bien longtemps. Combien de fois lui avait t-elle piqué un beignet des mains pour le mettre dans sa bouche, alors qu’il s’apprêtait à l’enfourner dans la sienne, juste pour le plaisir de voir la tête qu’il allait faire derrière ? Et il tombait toujours dans le panneau.

« Ah ça, je me doute, miss voleuse de beignets professionnelle et j’en passe des meilleures. Hep ! l’apostropha t-il alors qu’elle plongeait encore sa cuillère dans son dessert. Ma glace. »

Mais il la laissait se resservir sans vraiment l’en empêcher, et lui-même goûta de son tiramisu, si bien qu’ils finirent tous les deux repus à la fin de leur dégustation. Occupé à savourer cet état de satisfaction, il ne fut pas assez rapide pour attraper l’addition avant Isobel. Partager ? Non ce n’était pas au programme, et d’ailleurs il se pencha pour récupérer le papier, mais c’était trop tard. Elle venait de voir la note, mais au lieu de s’en affoler, Abel eut un bref rire face à la tête qu’elle faisait. Le « Ah » qui voulait tout dire. Il profita de sa surprise pour reprendre l’addition à trois chiffres et annoncer :

« Je t’invite, si tu veux bien. C’était mon idée et c’est moi qui ai choisi le restaurant, donc c’est normal. »

Il espérait qu'elle le laisserait faire, il n’invitait pas systématiquement les femmes avec qui il sortait au restaurant, assez partisan de la règle du partage en général. Mais cette fois, il avait tout préparé à l’avance, pour lui faire la surprise, donc cela lui semblait logique d’aller jusqu’au bout, cela lui faisait plaisir, même. Et puis, cela ne faisait pas trop mal à son porte-monnaie de tout jeune millionnaire, ce qui était un détail plutôt appréciable. Une fois la note réglée, le personnel les remercia chaudement de leur visite en leur rendant leurs manteaux. Abel sortit dans le froid hivernal qui lui piqua les joues après la chaleur de l’intérieur. Son souffle sortit sous forme de vapeur, avant qu’il n’enfouisse le menton dans le col de son manteau, en se tournant vers Isobel. Elle arrivait à sa hauteur, prêt à marcher avec lui, mais il la retint à quelques pas devant la devanture du restaurant.

« Attends. »

Ses mains vinrent chercher celles d’Isobel sous les manches de son manteau et il se pencha vers elle. Avec douceur, il lui donna un baiser, la plus agréable des sources de chaleur qu’ils pouvaient s’offrir. En vérité, il avait voulu le faire au moins vingt fois pendant leur soirée, à la voir toute pétillante, il avait dû ronger son frein. Alors maintenant qu’ils étaient plus libres de leurs mouvements et à l’abri des regards, il ne se priva pas. Ses doigts s’enroulèrent autour des siens, tandis qu’il prolongeait leur baiser, pour retrouver cette sensation de plénitude dont il ne se lassait pas. Quand ils se relâchèrent, leurs souffles s’entrechoquèrent comme des petits nuages derrière lesquels Abel sourit.

« Ce restaurant est délicieux mais leurs tables sont beaucoup trop larges, je trouve. » Ce qui était un détail auquel il allait faire attention, désormais. Il ne lâcha qu’une seule de ses mains, gardant l’autre dans la sienne, pour l’inviter à le suivre. Il venait de se souvenir de quelque chose. « Il y a une espèce de belvédère assez sympa par là-bas, si je ne me trompe pas, ça te dit ? »

Il l’entraîna à sa suite, l’endroit qu’il avait repéré une fois était tout proche, à quelques marches de là où ils se trouvaient. Alors il considéra qu’il pouvait garder sa main dans la sienne sans que cela ne soit trop étrange entre eux. Avant, ils avaient l’habitude d’avoir ce genre de geste assez naturellement, entre des enfants c’était anodin. Pour deux adultes, c’était un peu différent mais Abel jugea que c’était le bon moment pour essayer. Il avait envie de prolonger le plus possible l’ambiance tendre et romantique que leur soirée avait installée entre eux. Le lieu où il les amena offrait une vue encore plus appréciable sur la Tamise que celle qu’ils avaient eue depuis le restaurant. Il faisait sûrement trop froid pour qu’ils y restent longtemps mais c’était un bel endroit où terminer leur escapade. S’appuyant contre le garde-corps, il attendit qu’Isobel le rejoigne. Londres faisait scintiller le fleuve noir face à eux, mais aussi le joli visage de sa partenaire, comme il s’en rendit compte en se tournant vers elle. Dans un souffle, il lui demanda, son regard doux accroché sur elle :

« Ca t’a plu, comme surprise ? »


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Isobel était en train de passer mentalement en revue mentalement l’état de son compte en banque pour savoir si oui ou non elle pouvait gérer deux restaurants le même week-end avant même que la facture d’eau ne soit passée… Elle fut sortie de ses comptes d’apothicaires par Abel, qui annonçait qu’il l’invitait, parce qu’il avait choisi le restaurant, parce que c’était sa surprise. Au début, elle comptait partager mais, d’abord, la note la piquait un peu et puis… Partager c’était réinstaller une distance entre eux, quand on connaissait les limites qu’ils s’étaient fixées, et à cet instant précis, elle n’en n’avait pas envie. C’est vrai, il était venu la chercher au bureau pour lui faire une surprise, ils étaient venus dans ce restaurant chic, tous les deux, ils parlaient de passer le week-end au bord de la mer et de faire un brunch… Ils venaient de cocher tous les clichés de couple possible et pourtant, là, elle était bien. Et puis la note avait trois chiffres.

- C’est gentil, fit-elle avec un sourire en tendant le papier à Abel. Et demain, c’est moi qui t’invite !

Parce que les menus étaient à vingt-cinq livres. Elle n’était pas avare, c’est juste qu’elle gagnait moins qu’Abel et qu’elle avait payé un aller-retour en Portoloin aux USA le mois dernier, sans compter les impôts… Elle préférait ne pas y penser. Surtout qu’elle passait une bonne soirée, elle n’avait pas envie que cela se termine. La note fut réglée, on leur apporta leurs manteaux et Isy s’emmitoufla chaudement dans le sien, calant bien son écharpe pour que sa gorge ne soit pas exposée : elle avait la hantise de tomber malade. Il faisait très froid dehors, surtout par rapport à l’intérieur et elle frissonna en mettant le nez dehors, se dépêchant de rejoindre la grande silhouette d’Abel dans son manteau sombre. Elle préférait marcher que de faire du sur place - et congeler - mais Abel la retint d’un mot, glissant ses mains dans les siennes, malgré ses gants épais. Il se pencha pour l’embrasser et elle ne put s’empêcher de sourire, sa peau chaude rencontrant la sienne. Elle se hissa légèrement sur la pointe des pieds pour se rapprocher de lui, de l’étreinte agréable. Elle avait eu envie de ce baiser toute la soirée, elle avait été retenue par le  fait qu’ils soient au restaurant. Lorsqu’ils se séparèrent, elle eut tout de suite envie de recommencer et sa remarque lui tira un léger rire.

- Je trouve aussi, acquiesça-t-elle, c’était frustrant. Elle se grandit un peu pour lui voler un nouveau baiser. Elle avait déjà le bout du nez froid. Elle n’avait qu’une envie, s’abriter quelque part, mais elle suivit quand même Abel vers le belvédère. Le coin était joli et elle n’avait pas envie qu’il pense qu’elle cherchait à écourter la soirée : c’était bien le contraire. Je te suis, lança-t-elle.

Leurs mains restèrent enlacées, elle sentait la chaleur de sa peau à lui au travers de son gant de laine. Toute la semaine, Isobel avait fait attention à ne pas trop en faire. Elle-même ne savait pas très bien à quoi cela pouvait correspondre mais elle avait gardé ce fil conducteur en tête. C’était plutôt ironique, quand on considérait le fait qu’ils avaient dit qu’ils suivraient leurs envies, justement. C’est ce qu’elle faisait. Ils s’embrassaient, passaient des moments tous les deux, riaient, parlaient. Elle était encore toute émerveillée de pouvoir faire cela à volonté, après des mois de distance entre eux. Elle aimait cette proximité. Mais dans un coin de sa tête, elle n’oubliait pas qu’il avait voulu qu’ils soient un couple, au début. Elle faisait attention à ne pas faire trop couple, malgré cette soirée, malgré sa main dans la sienne… Mais elle n’avait pas envie de torturer avec cela ce soir, elle avait juste envie d’être là, avec lui, tant pis pour le reste. Elle verrai bien plus tard. Il serait toujours temps de corriger les choses.

La vue sur la Tamise était encore plus jolie qu’au restaurant et Isy la contempla quelques secondes alors qu’Abel s’appuyait sur la rambarde - comme s’il ne s’agissait pas de métal congelé, il était fou - le nez glissé dans son écharpe rose pâle. Il s’adressa d’un ton doux à elle et elle sortit son visage de la laine pour lui adresser un sourire.

- Beaucoup, souffla-t-elle.

Elle défit ses doigts de ceux d’Abel pour se blottir contre lui, les mains contre son torse. Avec ses talons, elle était assez haute pour cacher son visage dans son cou, à l’abri du vent. Elle sentait son après-rasage au creux de sa nuque et de sa mâchoire et elle ferma les yeux. Ils restèrent de longues secondes ainsi, le bruit de la ville s’estompant peu à peu dans ses oreilles alors qu’elle s’apaisait. Ce fut le froid mordant qui parvint à la déloger légèrement, lorsqu’elle eut un frisson malgré la chaleur des bras d’Abel autour d’elle. Les mains toujours posées sur son torse, elle le contempla quelques secondes, ses yeux gris qu’elle aimait tant, la courbe de sa bouche, et elle finit par l’embrasser, avec ardeur. L’une de ses mains vint se glisser dans sa nuque pour le rapprocher d’elle alors qu’elle se glissait un peu plus contre lui. Elle ne voulait pas que la soirée se finisse.



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Elle accepta son offre sans protester, ce qui le satisfit. Il était content de pouvoir lui faire ce plaisir et terminer la soirée sans fausse note. Il avait déjà connu quelques dîners qui s’étaient conclus sur la note légèrement amère d’un malentendu sur l’addition, et ce n’était jamais agréable. Parce que la galanterie restait encore bien ancrée dans les moeurs, et parce qu’en parallèle le combat féministe gagnait les coeurs, être raccords sur qui payait ou non relevait parfois de tout un art, dont la subtilité avait tendance à échapper à Abel. Beaucoup de choses avaient tendance à lui échapper dans les relations humaines, en général. Donc il était content de constater que d’une part, Isobel acceptait de se faire inviter sans le prendre comme une insulte, et d’autre part, concevait l’idée de l’inviter lui aussi, à l’occasion. Elle ne semblait ni dans un excès ni dans l’autre.

Il était bien avec elle. Il sortit du restaurant avec cette conviction-là, qui le fit se sentir tout léger. Leur semaine s’était déroulée presque comme un rêve, et pourtant, il n’aurait pas parié du tout là-dessus, très récemment encore. C’était étonnant, fou, presque. Après avoir passé des mois à ne pas se comprendre, il avait suffi qu’ils s’ouvrent l’un à l’autre et qu’ils acceptent de lâcher prise pour que maintenant, tout semble parfaitement fluide entre eux. Oh il restait encore un peu sur ses gardes, quelque part dans un coin de sa tête, mais pour ce soir, sa voix de la prudence s’était endormie. Pour ce soir, Abel s’écoutait, se laissait faire ce qui lui passait par la tête. Là maintenant, tout ce qu’il avait envie de faire, c’était de se laisser conquérir par les petits rires d’Isobel, par ses mimiques mignonnes, par ses baisers tout doux.

Une fois sur le belvédère, il put savourer l’apaisant paysage d’un Londres nocturne avec elle. Le sourire sincère qu’elle lui fit pour le remercier de sa surprise était une parfaite conclusion à cette soirée. Soulagé et heureux qu’elle ait apprécié, Abel lui répondit du même sourire. A ce moment-là, il remarqua avec amusement qu’elle avait le visage à moitié enfoncé dans son écharpe. Il la trouva assez adorable dans cette posture. Elle avait toujours été une grande frileuse. D’ailleurs, elle vint se blottir contre lui et il baissa la tête vers elle, se moquant gentiment :

« Froid ? »

Il referma ses bras autour d’elle dans une étreinte chaleureuse. Elle sentait terriblement bon, se rendit t-il compte, alors qu’elle se nichait dans son cou. Elle avait toujours eu un certain charme pour elle, même quand ils étaient jeunes, mais depuis peu, Abel se trouvait bien plus conscient de tout ce qu’il y avait d’attirant chez elle. Son parfum envoûtant, sa peau douce et ambrée, ses longues jambes que l’on devinait sous ses tenues seyantes, ce maquillage qui soulignait juste comme il le fallait ses yeux noirs… La femme adulte qu’elle était devenue recelait de nombreux atouts auxquels il était loin d’être indifférent. Ils lui apparurent plus clairement que jamais quand elle se recula légèrement, lui laissant tout le loisir de la contempler. Il aurait pu voir venir ce qu’elle provoqua en lui lorsqu’elle s’accrocha pour l’embrasser avec ferveur. Il aurait pu savoir qu’elle n’avait que ce pas-là à faire pour enflammer tous ses sens. Peut-être parce qu’il avait passé la soirée à la dévorer du regard ou parce que ce baiser avait réellement quelque chose de différent, Abel se sentit pris d’un élan sans pareil. Il la ramena davantage contre lui, échangeant des baisers brûlants avec elle, encore et encore, si bien que le froid cessa d’avoir de l’emprise sur lui. Leurs silhouettes se fondaient l’une contre l’autre en se réchauffant mutuellement, ils n’auraient pas pu être plus proches et pourtant, le manteau épais d’Isobel lui apparut bientôt comme un obstacle à leur proximité. Il voulait sentir et non plus deviner ses hanches sous ses mains. Il voulait pouvoir plonger dans ce cou défendu par une écharpe pour le couvrir de baisers. Il voulait, il voulait…

« Je te raccompagne ? » souffla t-il en se reculant, la respiration entrecoupée et le coeur à mille à l’heure.

Il la voulait elle. La raccompagner n’était qu’un prétexte, une façon détournée de dire ce qu’il désirait à l’instant. Il ne l’avait pas prémédité, il avait même à peine osé y penser jusque là. C’était trop troublant de reconnaître son désir pour elle, sa meilleure amie d’enfance, avec qui il avait tout partagé, jusqu’à un certain point seulement. Ils n’avaient jamais osé rompre cet équilibre, Abel n’avait jamais eu ce courage, par crainte que cela ne leur aille pas, à tous les deux. Pourtant, quand il se retrouva à dévorer ses lèvres, elle plaquée contre le mur de son palier, ce fut comme s’il attendait depuis toujours de réaliser ce fantasme.



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Les mains d’Abel se glissèrent sur ses hanches, il la rapprocha de lui et Isobel se laissa volontiers faire. Elle avait l’impression qu’ils ne seraient jamais assez proches l’un de l’autre, jamais assez pour la satisfaire. Elle passa ses bras autour de son cou pour l’embrasser encore plus, éprise de ses lèvres, insatiable. Dévorée sous ses baisers, elle en oublia le froid mordant de l’hiver et sentit tous ses sens se réchauffer. Isy avait abandonné toute autre pensée que celle du corps d’Abel contre le sien, dominée par un désir qu’elle n’avait pas connu depuis longtemps. Elle analyserait tout cela plus tard, demain, un jour peut-être. Ses doigts se glissèrent à la racine de ses cheveux, son souffle lui échappait. Elle sentit l’étreinte des doigts d’Abel sur ses hanches se renforcer et soudain, elle eut envie qu’ils disparaissent d’ici pour profiter de cette étreinte, encore plus. Elle avait envie de le toucher, de le toucher vraiment. Lorsqu’ils se séparèrent, le souffle court, un soupir lui échappa tandis que ses mains se refermaient sur ses épaules, peu désireuse de se détacher de lui. Il semblait dans le même état. Elle n’eut pas besoin de réfléchir à sa proposition et sa réponse lui échappa dans un souffle empressé.

- Oui. Absolument.

Elle songea un instant - et un peu tard - qu’elle pouvait paraître désespérée mais Abel l’embrassa encore et elle oublia cette pensée aussitôt. Elle referma les doigts sur les pans de son manteau à lui et, sans cesser de l’embrasser, elle visualisa le bas de son immeuble et ils transplanèrent, réalisant - toujours un peu tard - qu’ils auraient pu être vus par des moldus, même si le parvis semblait vide. Tant pis. Elle se détacha de lui quelques secondes, le temps de tapoter sa baguette magique sur l’interphone pour que la porte s’ouvre. Abandonnant les escaliers, elle ouvrit la porte de l’ascenseur qui était au rez-de-chaussée et ils s’y engouffrèrent, toujours très occupés. Son dos rencontra la paroi de l’ascenseur alors qu’elle attirait Abel contre elle, pressée contre lui à l’embrasser. Elle appuya machinalement sur le bouton deux, libérant une main qui s’empressa de revenir caresser la peau exposée de sa nuque. Ce fut lui qui l’entraina hors de la cabine lorsque la cloche retentit et, très vite, ils se retrouvèrent contre un mur. C’était décidément plus confortable que le belvédère devant la Tamise mais toujours pas assez. Sa porte n’était qu’à quelques mètres mais cela aurait impliqué de se séparer, le temps qu’elle trouve ses clés dans son sac à main, qu’elle ouvre sa porte… Trop long. Alors ils restaient là, flirtant de plus en plus avec les limites de la décence. Elle avait défait son écharpe, ouvert les boutons de son manteau et de celui d’Abel, dans l’ascenseur. Ses lèvres à lui s’égarèrent dans son cou et Isobel poussa un soupir évocateur. Ce fut ce qui la poussa à le repousser légèrement : ils n’allaient pas pouvoir rester plus longtemps dans le couloir.

- Attends, murmura-t-elle.

Elle tendit le bras pour rallumer la minuterie et y voir quelque chose. C’était le bazar dans son sac et elle dû fouiller trop longtemps à son goût pour dénicher ses clés. Elle adressa un regard désolé à Abel, haussant légèrement les épaules.

- J’ai toujours trop de choses dedans.

Elle lui tourna le dos pour mettre l'objet enfin retrouvé dans la serrure, souriante de le sentir tout près d’elle. La porte s’ouvrit enfin et elle s’engouffra dans l’appartement, illuminé par les lampadaires blancs de la rue. Elle claqua le battant derrière eux et, sans attendre, enleva son manteau qui termina sur une des chaises. Ce geste à peine terminé, elle repassa ses bras autour du cou d’Abel, débarrassé également. Elle fut ravie de ne pas entendre les miaulements de Sorbier, qui devait dormir comme un loir dans son panier, et l’attira au milieu de la pièce, jusqu’à s’appuyer contre son canapé. Ses mains glissèrent le long des boutons de sa chemise, en défirent quelqu’uns d’un geste erratique, ses lèvres s’égarèrent dans son cou. Saisie d’un désir oppressant, elle mourait d’envie de sentir ses mains à lui sur sa peau, de se sentir proche de lui, de combler cette convoitise. Les mains d’Isobel glissèrent sur la peau de son dos, libérée par les premiers boutons ouverts et elle pressa de nouveau ses lèvres sur les siennes, dans une caresse. Elle ne sut pas ce qui ramena un peu de réflexion à son esprit, tant elle était obnubilée par ses sens. C’était peut-être la réalisation de ce qu’ils s’apprêtaient à faire. Elle cessa son baiser, ses mains quittèrent le bas du dos d’Abel et elle se recula légèrement, levant les yeux vers lui.

- Tu... T’es sûr ? C’est ce que tu veux ?



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Le transplanage ne suffit même pas à refroidir les ardeurs d’Abel, alors qu’il avait tendance à en ressortir un peu remué. La seule chose qui lui faisait tourner la tête à ce moment-là était une Isobel terriblement désirable, suspendue à son cou et à ses lèvres, aux mains baladeuses dans son dos et sa nuque. L’empressement et l’envie lui firent totalement oublier qu’ils étaient encore dans les parties communes du bâtiment. Grisé par les soupirs d’Isobel, il multiplia les baisers dans son cou, tandis que sa main se faufilait derrière les pans de son manteau ouvert, attirée par le tissu fluide de sa chemise. A cet instant-là, elle murmura pour le repousser. Quand elle se mit à fouiller dans son sac, certainement à la recherche de ses clés, Abel la laissa faire et resta dans son dos en s’appuyant d’une main contre le mur, penché par-dessus elle. La frustration le tenaillait mais il en profita pour reprendre un peu son souffle, souriant à son commentaire.

« J’ai vu ça. »

C’était le cliché bien connu des sacs à main de femme, ressource inépuisable d’objets, plutôt embêtant à cet instant. Il parvint à patienter quelques secondes le temps qu'elle ouvre la porte, mais dès qu'ils se retrouvèrent dans l'intimité de son appartement, il n'attendit pas davantage pour se ruer à nouveau sur elle. Le fait qu’il ne connaisse pas les lieux n’avait que peu d’importance pour le moment, il n'avait pas besoin de repérer grand-chose pour ce qu'il avait en tête… Il entraperçut un recoin de lit dans une pièce ouverte sur le salon et ils s'y dirigèrent avec application, en marquant une halte sur le canapé pour mieux se débarrasser de leurs vêtements. Son souffle se fit plus erratique lorsqu’il sentit les mains d’Isobel glisser sous son haut, dans une caresse brûlante. Leur proximité l’enivrait totalement, affolait tous ses sens à la fois. A son tour, il fit sauter les boutons de sa chemise et se mit à embrasser sa peau découverte. Le raisonnable Abel ne réfléchissait plus, complètement aux prises de ses envies, tous ses gestes guidés uniquement par son instinct. Il voulait la sentir contre lui, tout découvrir d’elle, concrétiser un désir contenu depuis bien trop longtemps. Rien ne lui paraissait plus urgent à cet instant-là, si bien qu’il n’eut même pas à réfléchir pour répondre à sa question.

« Oui. »

Il repartit à l’assaut de ses lèvres, comme pour appuyer sa réponse. S’il le voulait ? C’était un euphémisme, il en brûlait d’envie. Ce qu’il avait en tête se résumait à peu près à la porter jusque son lit et se laisser emporter dans leur lancée fièvreuse. Tout de suite, maintenant. Tout le criait dans ses gestes, alors l’interrogation d’Isobel lui paraissait étonnante. Mais si elle les arrêtait momentanément pour s’assurer de son consentement, il devait y avoir une raison… Abel se détacha une seconde, recula la tête, pour pouvoir la sonder de son regard.

« Toi aussi ? »

Il aurait difficilement pu mal interpréter ses réactions, elle en avait envie elle aussi, mais peut-être pas comme cela ? Une flamme toujours au creux de ses entrailles, il continua de l’embrasser, mais plus doucement, comme pour lui laisser le temps de juger s’ils allaient trop vite ou non. Il irait au rythme qu’elle désirait.


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Abel répondit à sa question sans la moindre hésitation, comme s’il s’agissait pour lui d’un évidence absolue et Isobel sourit alors qu’il se penchait pour l’embrasser de nouveau, rassérénée par sa réponse. Ses mains reprirent leur exploration de la peau de son dos, toujours assise sur l’accoudoir du canapé. Le lit semblait bien trop loin, à cet instant précis. Mais alors qu’elle s’apprêtait à l’y entraîner, Abel cessa de l’embrasser, pour lui retourner la question de son consentement. Surprise, elle mit quelques secondes pour répondre, alors qu’il recommençait à l’embrasser dans le cou, mais plus doucement. Il avait mal interprété ses propos, réalisa-t-elle. Elle ne l’avait pas interrompu parce qu’elle voulait qu’ils aillent plus doucement, au contraire. Elle voulait juste éviter qu’ils ne se retrouvent dans la même situation qu’en septembre, après leur premier baiser sur les bords du Mississippi. C’était un grand pas dans leur relation, un pas qu’ils n’avaient pas prémédité en début de soirée, elle préférait être certaine que tout allait bien. Elle le voulait. Il le voulait. C’était parfait. Alors elle glissa sa main sur sa joue pour que leurs regard se croisent et lui adressa un sourire. Elle hocha doucement la tête avant de glisser sa main derrière sa nuque pour l’embrasser avec ferveur, de nouveau. Ils avaient tout le temps d’y aller doucement plus tard. Cette fois-ci, ils se voulaient.
**********************

Allongée sur le rebord de son lit, Isobel avait les doigts tendus, espérant ainsi récupérer la bouteille d’eau qui se trouvait sur le parquet. Elle aurait pu se redresser et la saisir facilement mais cela nécessitait un effort qu’elle n’était pas prête à faire. Elle finit par saisir le bouchon, victorieuse, et but une grande lampée, appuyée sur un coude. Elle referma la bouteille et se tourna vers Abel, allongé à ses côtés.

- Tu en veux un peu ?

Les lumières de la nuit dessinaient des formes orangées sur ses draps clairs, colorant ainsi la pièce quasiment plongée dans l’obscurité. Elle avait allumé sa lampe de chevet à un moment, mais c’était trop éclatant. C’était mieux, comme cela. Isy tira un peu la couette sur son épaule dénudée, plus sensible au froid désormais que les baisers d’Abel sur sa peau avaient cessé. Elle se rapprocha de lui, glissant sa main sur son ventre. Elle était bien, heureuse, détendue et un peu gagnée par la somnolence. Elle remonta son visage vers sa mâchoire pour y déposer un baiser, avant de lui adresser un sourire.

- Ça va ?




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Le regard d'Abel glissait le long de son dos, dont les lignes harmonieuses se mouvaient dans la pénombre. Les lumières nocturnes coloraient par éclats sa peau dévoilée ça et là, offrant un joli tableau à l’appréciation de l’artiste qui sommeillait en lui. Elle était belle, il le savait déjà. Elle ne l’était que davantage à ses yeux, après un moment aussi intime. L’assoupissement gagnait peu à peu son corps, il le sentait, mais une espèce d’émerveillement le tenait encore réveillé. Abel voulait garder les yeux ouverts, juste pour pouvoir la contempler. Alors il suivit cette douce chorégraphie de ses membres qui se mouvaient, ses cheveux qui glissaient sur ses épaules quand elle se penchait, et ne sortit de ses rêveries que lorsqu’elle lui adressa la parole.

« Je veux bien, oui. »

L'effort lui avait donné soif. Se redressant contre l'oreiller le temps de boire, il savoura à son tour la fraîcheur dans sa gorge. Il sentait son corps encore chaud, alors cela lui fit du bien. Il reposa la bouteille sur le sol de son côté, puis se glissa de nouveau sous les draps en laissant Isobel venir contre lui avec un sourire. Un léger frisson de bien-être lui échappa quand elle passa la main sur son ventre et il remonta la sienne le long de son bras, dans une lente caresse. Le moment était parfait. Abel s'était senti glisser avec délice dans les affres du plaisir tout à l'heure et à présent il savourait une heureuse paix intérieure. Alors répondre "ça va" à Isobel lui paraissait plutôt insuffisant pour décrire ce qu'il ressentait, ce qui étira son sourire.

« Ça ne pourrait pas être mieux. »

Il baissa vers elle un regard saisi d'une lueur chaude, difficilement descriptible, un je-ne-sais-quoi qu’il peinait à formuler avec des mots. C’était de toute façon inutile de chercher à le faire, ils se parlaient autrement à cet instant. Il sentait son coeur à elle palpiter derrière sa peau nue, tout contre la sienne, son ventre se mouvoir légèrement au rythme de sa respiration, ses jambes bouger entre les siennes. Il avait encore du mal à croire que ce moment se produisait, mais paradoxalement, il ne ressentait aucun décalage face à la situation : il était tout à fait là où il voulait être. Cette certitude puissante, rassérénante, Abel était heureux de pouvoir la toucher du bout des doigts, après avoir si longtemps lutté avec elle et avec lui-même. Ils venaient de partager un moment tellement différent. Enfin, il s’était senti ajusté à elle, dans une écoute mutuelle, une même volonté, un accord parfait, tout ce qu’il n’osait même plus espérer d’eux. Elle était là, avec lui, dans ses bras, il l’avait retrouvée, vraiment, entièrement, plus complètement encore qu’avant. Il était bien. Elle le faisait se sentir si bien. Il espérait qu’il en était de même pour elle.

« Et toi ? souffla t-il, en se penchant vers elle. Pas de regrets ? »

Ses lèvres se nichèrent dans son cou pour y déposer un long baiser, un bras enlacé autour de sa taille. Après avoir consumé un désir brûlant, pressant, Abel se sentait d’une humeur très câline, un fait assez rare chez lui pour être signalé. Il avait envie de parler avec Isobel, de savoir ce qu’elle ressentait, et de la couvrir d’amour tout à la fois. Alors quand il eut fini de cajoler son cou, il releva le nez à quelques centimètres du sien, posant un regard curieux, même un peu amusé, sur elle.

« Ca ne te fait pas un peu… bizarre ? »

La question méritait d’être posée. Ils venaient de se découvrir d’une façon inédite, de faire un grand bond d’adulte dans leur relation née de leur plus tendre enfance. Si décalage il y avait, c’était peut-être celui-ci. Cela semblait à Abel une juste continuité des sentiments qu’il avait pour elle, et à la fois… C’était Isobel. Cette fille qu’il avait vue grandir, dont il connaissait à une époque toutes les mimiques, qu’il avait vu dans ses moments les plus glorieux et les moins flatteurs. S’il s’arrêtait sur cette pensée, c’était un peu étrange de se dire que cette femme qu’il tenait dans ses bras, dans son plus simple appareil, était cette même fille, étrange de constater que leur relation avait évolué jusque là. Etrange, étonnant, sans être dérangeant. A présent, c’était une femme, une magnifique femme, qu’il était bien heureux de découvrir.



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La réponse entière et spontanée d’Abel tira un sourire affectueux à Isobel, qui se sentait béatement heureuse. C’était peut-être les endorphines ou quelque chose dans ce goût-là mais elle avait l’impression qu’elle ne pourrait pas s’arrêter de sourire bêtement avant de longues heures. Elle n’était jamais aussi euphorique, pas extérieurement du moins. Elle se laissait aller dans les bras d’Abel, parce qu’elle sentait qu’il était heureux aussi, elle le voyait dans son regard, dans son sourire.. Elle était bien à cet instant précis, dans les draps chauds, le lit moelleux, le bras d’Abel autour de sa taille, là, maintenant, tout contre lui. Elle avait envie de l’embrasser, encore, et de rester là longtemps, dans un instant suspendu qui lui semblait parfait. Elle ferma les yeux quelques secondes, lasse, ne les rouvrant que lorsqu’elle entendit sa voix grave retentir dans la pièce. Sa question la fit sourire, tant la réponse semblait évidente pour elle. Si elle avait eu des regrets, elle ne se serait pas attardée dans ses bras, cherchant un peu de tendresse dans ce contact.

- Pas le moindre, murmura-t-elle.

Surtout pas. Elle avait voulu ce qui venait de se passer, elle l’avait voulu ardemment. Elle avait pris cette décision en toute connaissance de cause, même si elle préférait penser plus tard aux implications. Pour l’instant, elle voulait profiter de cet instant, le marquer dans sa mémoire comme un souvenir précieux. Abel se pencha pour l’embrasser dans le cou et le contact la chatouilla, ce qui lui tira un rire. Elle avait toujours été sensible de ce côté-là : il semblait bien l’avoir compris et ça, très rapidement. Elle chercha à se dérober de la sensation, sans beaucoup de conviction, et se redressa légèrement sur un coude lorsqu’il lui posa une nouvelle question. Elle ne le connaissait pas si hésitant, d’habitude. Mais c’est vrai que la demande était légitime. L’année dernière, Isy n’aurait jamais pu envisager ce genre de relation avec lui, ce genre de contacts. C’aurait été trop bizarre, effectivement. Ils avaient grandi ensemble, ils se connaissaient bien et elle n’avait jamais eu - enfin, jusqu’à récemment - ce genre de pensées envers lui. Même lorsqu’elle avait le béguin pour lui, à l’adolescence, son objectif s’arrêtait à l’embrasser pour la première fois, ce qui était déjà toute une étape qu’ils n’avaient jamais franchie. Mais aujourd’hui, et depuis quelques semaines, tout semblait naturel, évident presque. Ils avaient pris leur temps et leur regard l’un sur l’autre avait lentement évolué, jusqu’ici. Ce n’était pas étrange, c’était le cheminement logique. Ils avaient grandi, tout simplement. Elle ne se posait pas plus de questions que cela Sûrement que si elle y réfléchissait, elle trouverait des arguments pour rendre la situation étrange mais elle n’en n’avait pas envie. Dans ce genre de domaine, elle se contentait de suivre ses envies. Elle déposa un baiser sur ses lèvres avant de soutenir son regard.

- Non. Ça te fait bizarre, toi ?

Elle espérait que non, que rien ne viendrait percer leur petite bulle de bien-être. Ils étaient si bien, tous les deux, que c’en était indécent. Isy roula sur le ventre pour mieux lui faire face. Elle se pencha vers lui pour l’embrasser de nouveau, longuement, l’une de ses mains à la fonction de son cou et de son épaule. Lorsqu’ils se séparèrent, elle lui adressa un sourire malicieux.

- Je suis certaine qu’on pourra s’arranger pour que tu t’y fasses… promit-elle en appuyant son menton dans la paume de sa main.



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Isobel répondit la même chose que lui, ce qui acheva de le plonger dans une douce plénitude. Ils étaient bien, tous les deux. Il n’y avait rien de plus à dire. Ils pouvaient savourer ensemble cet état de fait, en se blottissant tendrement l’un contre l’autre. Abel ne s’en priva pas, tout à l’appréciation du contact avec Isobel, de sa chaleur, de sa douceur. Sa simple présence l’apaisait, il voulait bien rester dans cette position-là toute la nuit, même toute la journée du lendemain. Il resta d’abord à se délecter de cette sensation. Puis, il eut envie de prolonger leur petit moment complice, d’échanger avec elle, de l’embrasser, encore. Elle lui affirma qu’elle ne voyait rien d’étrange dans la nouvelle étape qu’ils franchissaient et il vit dans son regard qu’elle était sincère. Cela le rassurait, un peu. Encore une semaine plus tôt, c’était loin d’être une évidence pour eux deux. Abel se rappelait même qu’elle avait ri plutôt nerveusement lorsqu’elle avait cru qu’il cherchait à coucher avec elle : comme si ce n’est pas approprié entre eux, c’était en tout cas la façon dont il l’avait interprété. Au-delà même de cette simple question physique, Abel se souvenait très bien du mal qu’il avait eu à la persuader de se laisser aller à leurs sentiments, ensemble. Elle voulait maintenir une distance bien fixe entre eux à ce moment-là. Or, ils venaient d’abolir les dernières retenues qu’ils maintenaient encore, ils ne pouvaient pas être plus proches à présent. Elle aurait pu regretter, trouver qu’ils étaient allés trop vite. Il se sentait soulagé de savoir que ce n’était pas le cas.

« Non, assura t-il à son tour. Quoiqu’il s’accorda un temps de réflexion. Enfin… Quand j’y réfléchis, peut-être un peu. »

Il le dit sur un ton taquin, au fond, il acceptait bien volontiers l’étrangeté de la situation s’il y en avait une. La remarque d’Isobel, comme pour le faire réviser son jugement, lui tira un rire. Son regard brillait de malice aussi quand il répondit :

« Vraiment ? Je suis curieux de voir comment tu vas t’y prendre… »

Lui il avait une idée assez précise en tête, très simple : la meilleure façon de s’habituer était encore de recommencer, ce dont Abel avait bien l’intention, dès qu’il le pourrait. En attendant, il se contenta de nouer ses bras autour de sa taille et répondre à son étreinte. Il ne s’en lassait pas, leurs baisers avaient même une toute nouvelle saveur, après ce qu’ils venaient de partager. Il s’empara de ses lèvres à plusieurs reprises, raffermissant leur petite bulle de bien-être autour d’eux. A un moment, il s’écarta, pour reprendre son souffle, croiser son joli regard noir, lui sourire. Parce qu’elle était sur le ventre, Abel nota à cet instant un détail sur son corps qu’il avait remarqué plus tôt sans forcément s’y attarder, dans le feu de l’action. Maintenant il lui apparaissait plus clairement et éveillait sa curiosité. Sa main glissa le long de sa peau, s’arrêta juste au creux de son dos. D’un mouvement, il cessa de maintenir Isobel contre lui pour se redresser et mieux voir cette partie de son corps. Il s’y pencha avec curiosité.

« D’ailleurs, c’est nouveau ça. Tu l’as depuis longtemps ? » Ses doigts retracèrent le tatouage qui sillonnait sa peau, dans d’élégantes courbes. Il reconnaissait des symboles vaudous, organisés dans un dessin symétrique, qu’il prit le temps d’examiner avant de souffler : « C’est joli. »

Il le pensait vraiment, ce dessin délicat et fort en symbolique mettait gracieusement sa chute de reins en valeur. Il était certain qu’elle ne l’avait pas quand ils étaient adolescents, elle avait du le faire après être partie. Il ne savait pas encore ce qui l’avait poussée à ce choix, mais ce tatouage vaudou démontrait au moins une chose : elle n’avait pas renié cette identité-là. Plutôt charmé, Abel déposa un baiser sur sa peau tatouée, puis releva un regard pas vraiment innocent vers Isobel. Puisqu’il était à cet endroit, l’idée d’embrasser les alentours ne lui déplaisait pas.


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