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 Silent night [Meredith, Nora & Irving]

Irving WhitakerAubergisteavatar
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10 mars 2010

« Je l’ai ! » Irving referma la malle qui contenait ses affaires de cours de Poudlard et qu’il n’avait pas ouvert depuis des mois ( pour ne pas dire des années ). Le jeune homme observa quelques instants la carte du ciel donnée par Crispin Dérébusor lors de ses études  avant de la dupliquer en plusieurs exemplaires qu’il roula soigneusement pour les ranger dans une des sacoches de son balai.
Son télescope et celui de Nora  étaient déjà entreposés dans la « Bulle d’Observation » avec des lits de camp inclinable grand confort, des plaids tout doux et tout le nécessaire pour le repas de la nouvelle animation de Mallosweet-Inn.

Nora et Irving avaient eut l’idée de cette nuit insolite en se remémorant leur voyage à Valtivaraa et la fameuse nuit où ils avaient préféré observer les étoiles plutôt que d’assister au bal. Si l’on mettait de côté la partie effroyable de leur séjour en Laponie avec l’attentat d’Ana Sorden, ce moment avait été, et de loin, un instant mémorable aux yeux d’Irving. Il se souvenait encore du soleil couchant sur les montagnes, de la voute céleste magnifique, de la communion avec la nature et il espérait bien provoquer la même sensation d’émerveillement auprès de ses clients en proposant une expérience similaire au sein du parc du Dartmoor .

D’autant plus que le couple avait une seconde carte à jouer. Non seulement la voie lactée était particulièrement visible dans cette zone reculée, loin de toute pollution lumineuse, mais en plus, le parc était également un espace protégé pour de nombreuses espèces magiques visibles uniquement la nuit, comme le veaudelune. Nora lui avait bien parlé d’autres animaux mais Irving les avaient déjà oubliés…. Oui, il comptait sur le savoir et les compétences de sa petite-amie en matière de Créatures Magiques pour répondre aux questions de leurs convives. Lui, il s’occuperait du repas et de la logistique tant ses connaissances s’avéraient limitées dans les autres domaines...

« Tu as pris les fascicules montrant les silhouettes des animaux du parc ? » dit-il en relevant les yeux vers Nora et en faisant référence aux brochures éditées par le parc national. C’est bien pour les enfants ça ! »

En effet, les six places disponibles pour cette soirée s’étaient réservées très rapidement et l’animation compterait autant d’enfants que d’adultes. Nora et Irving venaient avec Sybille et Finn qu’ils avaient encore à leur charge, un couple amenait leur fille et une grand-mère ses deux petits-enfants… Les clients avaient d’ailleurs tous rendez-vous devant l’auberge dans moins d’une heure avec ou sans leurs propres balais.  Irving s’était chargé d’en acheter  plusieurs à son ami qui tenait le magasin de balais volants sur la Grand Place de la Cité Nimbus, au cas où.

Depuis qu’il suivait sa thérapie avec Emma Winston, il avait appris à mieux s’organiser dans son quotidien pour éviter de se sentir déborder et il avait même fait appel à une personne extérieure pour l’aider à gérer ses papiers administratifs liés à l’attentat et à la mise en place de leur activité d’entrepreneur… Le jeune homme reprenait doucement le dessus tout en essayant de ne pas se griller les ailes. Ils avaient longuement réfléchi avant de lancer cette nouvelle animation qui exigeait une préparation méticuleuse entre les demandes d’autorisation et l’achat de matériel spécifique mais c’était essentiellement Nora qui s’était chargée de mettre ce projet sur pieds avec l’aide occasionnelle d’Irving.

« Tu veux que j’accroche tout de suite les sacoches sur nos balais, s’enquit-il alors auprès d’elle. Peut-être que Sybille et Finn pourraient en prendre aussi sur les leurs, ça nous éviterait d’être trop chargé… » suggéra-t-il pour avoir l’avis de sa petite-amie.

Même si, contrairement à Crispin Dérébusor lors de leur ascension du massif en Laponie, Irving comptait utiliser la magie pour réduire le poids des sacoches, les balais resteraient toutefois assez encombrés.

« Je veux bien aider et prendre une sacoche  moi! s’exclama Finn en se dirigeant vers Nora pour qu’elle lui en donne une. Le petit garçon s’était acclimaté lentement à Mallowsweet. Passés les premiers jours d’inquiétude, il avait fini par prendre ses marques. Pour Sybille, la situation était toujours un peu compliquée mais Irving essayait de garder espoir et de positiver.

« Et toi Sybille ? »
s’enquit-il d’ailleurs en se tournant vers la fillette qui était occupée à lire dans le fauteuil face à la cheminée.


Nora WeaverAubergisteavatar
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"Est-ce qu'on a la place de prendre ça en plus ? On va en avoir besoin !"

Nora tendit à Irving un vieux livre d'astronomie qu'elle avait récupéré chez ses parents la semaine précédente. Ils seraient certainement ravis d'avoir le manuel sous la main, en plus des cartes, pour identifier les étoiles et les constellations ce soir. Cette soirée était placée sous le signe de la découverte de la nature et, si la jeune fille était plutôt certaine de pouvoir apprendre quelques anecdotes sur les créatures magiques à leurs invités, elle doutait très sérieusement de ses connaissances en astronomie. Il fallait dire qu'elle n'avait pas eu le meilleur des professeurs !

La jeune femme se réjouissait de cette escapade nocturne, qu'ils préparaient depuis des semaines. Ils réfléchissaient depuis longtemps à des activités qu'ils pourraient proposer à leurs clients afin de rendre leur séjour plus original et qui donneraient à Mallowsweet de quoi se distinguer de la concurrence. Ils avaient pensé à des randonnées, à des ballade "découverte des animaux fantastiques", mais ce genre d'activités étaient déjà offertes par la réserve naturelle du Dartmoor, qui disposait de sa propre structure de circuits touristiques. Nora y avait travaillé quelques après-midis en tant que guide, avant l'ouverture officielle de l'auberge et pendant les premiers mois. Elle n'avait plus le temps d'y effectuer des remplacements en ce moment mais elle s'entendait toujours très bien avec Christopher, le gérant, et elle avait réussi à le convaincre de s'associer avec Irving et elle dans ce projet de nuit insolite à la belle étoile.

Le parc national avait entièrement financé l'installation de la bulle d'observation, à condition qu'Irving et Nora reversent une partie de l'argent des réservations pour l'entretien du parc et la protection des espèces qu'il abritait. Aux yeux de Nora c'était un deal gagnant-gagnant, ils s'épargnaient d'importantes dépenses et ils protégeaient les créatures magiques ! Elle avait investi beaucoup d'énergie dans ce nouveau projet. Elle était persuadée que ce genre d'excursion trouverait son public ! Les étoiles étaient magnifiques vues depuis le coeur du parc, loin de toute solution lumineuse, et la faune nocturne de la réserve naturelle était incroyablement riche, cela allait forcément attirer les clients ! Elle avait sauté de joie en voyant la vitesse avec laquelle les six places avaient été réservées. Maintenant que le grand soir était arrivé elle devait admettre qu'elle était un peu nerveuse, mais également impatiente de voir ce projet se concrétiser.

"Oui, je l'ai rangé dans la sacoche, répondit-elle en désignant un sac en cuir d'un signe de tête. Avec le livre sur les techniques de divination des centaures."

Elle n'avait pas étudié la divination à Poudlard mais savait que les centaures utilisaient beaucoup les étoiles pour lire l'avenir et avait pensé que cela pourrait être un exercice amusant.

"Oui bonne idée, répondit-elle avec un hochement de tête quand Irving suggéra de commencer à accrocher les sacoches en question sur les balais, y compris sur ceux de Finn et Sybille. Tu peux prendre la sacoche avec les cartes si tu veux, ajouta-t-elle à l'intention du petit garçon, visiblement ravi de les aider. C'est la moins lourde."

Nora se tourna vers Sybille, guettant sa réponse à la question d'Irving. Occupée à lire dans un fauteuil qui paraissait immense derrière sa silhouette frêle, la fillette se contenta de relever les yeux de son roman -comment pouvait-elle lire un roman si épais ? Elle était censée avoir cinq ans !- et les observa avec un regard sombre, sans rien dire.

"Est-ce que tu sais voler ? s'enquit Nora en s'approchant du fauteuil de la fillette. Tu peux monter avec moi sur mon balai sinon, il n'y a aucun problème."

Sybille secoua négativement la tête, toujours en silence, et se replongea dans sa lecture. Qu'est-ce que cela voulait dire ? Qu'elle ne savait pas voler ? Ou qu'elle ne voulait pas partager son balai ? Nora jeta un regard décontenancé à son petit-ami. Ils s'étaient habitués au caractère taciturne de la petite fille mais son attitude restait déroutante et il n'y avait pas beaucoup de signes d'amélioration depuis son arrivée à l'auberge. Elle avait cessé de les observer avec méfiance, ce qui était certainement bon signe, mais vivait enfermée dans son silence et ne leur accordait que très rarement son attention. Elle passait beaucoup de temps à lire, ou à simplement regarder dehors par la fenêtre, immobile.

"Elle vole super bien ! intervint Finn. Mieux que moi même ! Des fois j'ai un peu de mal quand il y a trop de vent parce que..."

Contrairement à sa jeune soeur, Finn s'était plutôt bien adapté à sa vie à Mallowsweet. Il lui arrivait encore d'avoir des terreurs nocturnes mais il semblait se plaire à l'auberge. Il aidait très souvent Nora quand elle s'occupait des créatures de la ménagerie et Irving quand il préparait les repas, et était de plus en plus bavard, ce qui ne semblait pas plaire à Sybille. Cette dernière le fit d'ailleurs taire d'un claquement de langue et le jeune garçon s'interrompit au milieu de sa phrase.

Ce genre de scènes étaient très fréquentes mais Nora était toujours aussi surprise de l'autorité que Sybille exerçait sur son grand-frère, qui était complètement sous son emprise. Elle échangea un nouveau regard surpris avec Irving et essaya d'encourager Finn à poursuivre, quoiqu'en dise sa soeur.

"Tu as déjà volé la nuit ? s'enquit-elle. On va partir en fin d'après-midi mais le soleil se couche tôt en ce moment. D'ailleurs on a pensé à prendre des lampes, pour accrocher sur les balais ?" ajouta-t-elle à l'intention d'Irving.

Eux pourrait se servir de leur baguette pour s'éclairer mais il faudrait qu'il pense à équiper les balais des enfants de lampes magiques, pour qu'ils puissent être repérés facilement.

"On sait quel âge auront les autres enfants ?" s'enquit-elle en fouillant les sacoches à la recherche desdites lampes.

Ils n'avaient pas eu beaucoup d'informations sur les participants à cette première excursion nocturne, mais Nora avait déjà hâte de faire leur connaissance.


Irving WhitakerAubergisteavatar
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Irving s'était redressé pour observer l'échange entre Sybille et Nora... même si le terme « échange » était un bien grand mot quant il était question de Sybille ! En effet, la fillette s’avérait plutôt taciturne et elle ne dérogea pas à son comportement habituel, se contentant de secouer la tête négativement lorsque sa petite amie suggéra qu’elles fassent balai commun. Irving répondit au regard interrogateur de Nora par un bref haussement d’épaules. Depuis que les enfants s’étaient installés chez eux, ils avaient appris à communiquer d’un simple regard. Sybille était assurément celle qui les laissait le plus perplexe contrairement à Finn qui semblait s’accommoder, doucement mais surement, à Mallowsweet en les aidant avec enthousiasme dans leurs différentes tâches .

Pour dire vrai, Irving ne savait pas trop comment se conduire avec ces enfants. Il avait demandé quelques conseils à ses sœurs, mères de famille, et il essayait d’agir au mieux et de prendre les bonnes décisions au quotidien. Le fait d’être  catapulté adulte référent était un statut assez lourd à porter pour celui qui avait déjà du mal à prendre soin de lui-même mais il s’appuyait dans cette tâche sur Nora qui avait vraiment réussi à tisser un lien privilégié avec Finn.
Irving les observa d’ailleurs tandis qu’ils discutaient tous les deux avant d’être interrompus par un claquement de langue autoritaire de Sybille, visiblement peu encline à ce que Finn dévoile ses compétences en vol. La cadette bridait fréquemment son ainé et Irving hésitait souvent entre s’opposer frontalement à la fillette –mauvaise idée, lui semblait-il- et laisser couler –mauvaise idée aussi, estimait-il… Il ignorait tout d’eux, de leurs antécédents, de leurs rapports avant d’arriver à Mallowsweet et il hésitait souvent sur la bonne marche à suivre dans ce type de situation : Prendre le risque de braquer Sybille ? Ne pas la brusquer ? Inviter Finn à s’exprimer, mais, par conséquent, le mettre dans une situation délicate vis-à-vis de sa sœur ? Toutefois, n’était-ce pas une étape nécessaire pour qu’il s’affirme enfin ?

Trop de questions, pas assez de réponses.

Irving devrait aborder ce sujet avec Nora pour qu’ils se mettent d’accord sur une marche à suivre, un comportement commun à adopter, mais pour le moment, il allait s’aligner sur sa décision : Encourager Finn à poursuivre ses explications en lui demandant s’il avait déjà volé de nuit sans toutefois reprendre Sybille.

« Non. » répondit le gamin, timidement
« Tu vas voir, c’est génial, l’encouragea Irving, En plus avec la neige la nuit s’ra plutôt claire… J’suis sûr que les paysages vont être magnifiques sur les crêtes, ajouta-t-il en s’asseyant sur le banc, au milieu du matériel de randonnée, pour faire face à Finn. Looping s’approcha pour lui renifler les mains et Irving lui gratouilla distraitement le dessus de la tête tandis qu’il poursuivait, Tu voles sur quel balai habituellement?
-Un Furtif.
-Un balai  Nimbus. Bon choix, commenta l’aubergiste avec un sourire, mais tu es surement  un peu trop léger pour c'type modèle. C’est pour ça qu’le vent t’chahute… Irving avait beau ne pas être un pro du quidditch, il avait grandi dans une famille d’ouvriers de l’industrie du balai volant. Il possédait donc quelques connaissances sur le sujet, on va t’ mettre sur un Pulsar+, La nouveauté de l’Usine Cosmos dans le milieu de gamme, c’est un balai un peu plus lourd mais nettement plus stable, tu vas voir. »


Irving se leva et rejoignit le placard à balais où il avait entreposé ses dernières acquisitions, Looping sur ses talons. Il attrapa deux Pulsar+ flambants neufs, fraichement acquis auprès de son ami Curtis McFly, et retourna auprès de Finn. Tiens, je te laisse accrocher ta sacoche dessus. » dit-il avant de reporter son attention sur Nora qui lui demandait s’il avait pensé à prévoir un éclairage sur les balais, Les lampes ! s’exclama-t-il en posant sa main sur son front, Merlin il avait complètement oublié d’équiper les balais des plus jeunes – elles sont rangées dans la grande sacoche, vers Sybille ! répondit-il en désignant du menton un sac en cuir posé sur l’accoudoir du fauteuil de la fillette. Toutefois, elle ne daigna pas esquisser le moindre geste pour leurs faire passer le sac et resta le nez plongée dans son livre.

Passablement agacé, Irving rejoignit Nora autour de la sacoche pour s’emparer des lampes destinées aux enfants tandis que sa petite-amie lui demandait leur nombre :

« Ils seront cinq, Finn, Sybille Et… –Irving réfléchit un instant avant de sortir un papier plié en huit de la poche arrière de son pantalon. Il  le déplia et lut à haute voix : …Victor et Redmond  -des jumeaux de 7 ans qui viennent avec leur grand-mère, Astoria- ainsi qu’ Eva 8 ans – qui vient avec son papa et sa maman., Doug et Meredith. »
« C’est chouette qu’il y ait d’autres enfants ! » lâcha Finn.

Il était assis en tailleur au sol et se démenait non seulement  avec les sangles de ses sacoches mais aussi avec Looping qui tentait d’en mâchouiller les extrémités.


« Moi je trouve ça nul. »
Sybille n’avait pas levé le nez de son livre pour faire son commentaire. Irving échangea un nouveau regard entendu avec Nora avant de demander :
« Et pourquoi ça ? Vous allez peut-être vous faire des amis ce soir… »
C'était aussi l'occasion pour qu'ils testent leurs nouvelles identités auprès d'un petit groupe de personnes.
« Ouai c’est vrai ! J’espère qu’ils seront sympas et qu’ils aiment les animaux, aussi, ajouta Finn en gratifiant Nora d’un regard complice. Ils partageaient la même passion pour les créatures magiques et Irving passait parfois des soirées à les écouter parler de bicornes, de chaporouges ou encore de jongeruines.
« J’aurais préféré qu’on aille dans la bulle que tous les quatre. » grogna-t-elle sans lever la tête.

Les yeux d’Irving s’arrondirent d’étonnement : il rêvait où Sybille se montrait moins farouche ? Elle n’avait pas dit qu’elle souhaitait s’y rendre seule, ni en compagnie de son frère exclusivement, non, elle aurait préféré qu’ils y aillent seulement tous les quatre : Elle, Finn, Nora et lui…


Nora WeaverAubergisteavatar
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Nora suivit l'échange entre Finn et Irving avec un sourire attendri. Le Gryffondor avait formulé les mêmes reproches à l'encontre du Nimbus Furtif le jour où il l'avait aidé à choisir son premier balais, des années plus tôt. Elle se remémorait avec nostalgie les détails de cette chaude journée d'août. C'était la première fois qu'elle venait à Nimbus, et le jour où elle avait rencontré la mère et les soeurs d'Irving. Ils avaient passé un long moment à profiter du stade d'entrainement de l'usine, avant de rentrer se raconter leurs vacances en se goinfrant de gâteaux préparés par Vivianne. Tout ça lui paraissait terriblement loin désormais tant sa vie avait changé au cours des dernières années. Elle avait parfois l'impression que tout était différent aujourd'hui et qu'il ne leur restait plus rien de cette belle après-midi d'été, pourtant en observant Irving conseiller à Finn un Pulsar +, elle réalisa qu'il y avait, heureusement, des choses qui ne changeaient pas.

"Tu peux lui faire confiance, c'est grâce à lui que j'ai choisi mon Nimbus Dynamic, expliqua-t-elle à Finn. J'étais un peu trop légère pour le furtif moi aussi !"

Elle échangea un sourire complice avec le jeune garçon, qui semblait satisfait du balais qu'Irving venait de lui confier. Nora réalisa alors que ce dernier n'était pas équipé de lampes, et leva les yeux au ciel quand Sybille, pourtant assise juste à côté de la sacoche où se trouvaient lesdites lampes, ne fit pas un geste pour les aider. Elle choisit néanmoins de ne rien dire pour ne pas braquer la fillette. Ils marchaient constamment sur des oeufs avec Sybille et elle n'était pas à l'aise avec le fait de toujours devoir prendre des pincettes. Ils ne pourraient pas toujours la laisser se comporter ainsi, ce ne serait pas lui rendre service ! D'un autre côté, ils n'en savaient pas assez à son sujet pour pouvoir comprendre ses raisons d'agir ainsi et Nora avait bien trop peur de blesser la fillette pour se permettre de la réprimander.

Elle reporta donc son attention sur Finn, qui avait un peu de difficultés à accrocher sa sacoche sur son balais, en grande partie du fait de Looping qui en avait après les lanières en cuir. Nora appela le jeune chien à ses pieds et s'accroupit pour lui gratter la tête tout en écoutant Irving lister les prénoms et les âges des différents participants, qu'elle s'efforça tant bien que mal de retenir.

"On sera cinq adultes pour cinq enfants, constata-t-elle avec un sourire satisfait. C'est parfait !"

Elle n'aurait pas été très à l'aise s'ils s'étaient retrouvés avec plus de mineurs que de parents, Finn et Sybille étaient déjà une grosse responsabilité, elle ne voulait pas avoir la charge d'autres enfants. Il y avait pourtant des jours où la cohabitation se déroulait paisiblement et où elle avait le sentiment qu'Irving et elle s'en sortaient plutôt bien, mais il y avait toujours des moments où elle se sentait dépassée par les évènements et où elle questionnait chacune de ses décisions, persuadée qu'elle ne se comportait pas comme il le fallait avec les enfants. Sybille avait visiblement décidé de faire de cet instant un de ces moments difficiles puisqu'elle prit soudainement la parole pour contredire son frère et affirmer qu'elle trouvait ça "nul" que d'autres enfants soient présents ce soir.

Nora soupira de découragement et laissa Irving essayer de raisonner la fillette en lui expliquant qu'elle pourrait peut-être se faire des amis ce soir. La réponse de cette dernière eut le mérite de les prendre par surprise et la jeune femme répondit au regard étonné de son petit-ami par un froncement de sourcils. Elle avait du mal à croire qu'elle avait bien entendu. Un silence de plusieurs secondes suivit les paroles de Sybille avant que Nora ne se décide à rebondir sur sa déclaration.

"Tu voudrais qu'on y retourne un soir juste tous les quatre ? Ou qu'on fasse une ballade un après-midi ? Ça te plairait ?"

Elle tentait le coup sans vraiment y croire, persuadée que la fillette ferait taire leurs espoirs en leur répondant par une réplique brève et cassante comme elle en avait l'habitude, mais cette dernière se contenta de hocher légèrement la tête. Se pouvait-il que son attitude difficile soit simplement une étrange façon de leur demander un peu d'attention ? Ils passaient pourtant leurs journées ensembles, mais à bien y réfléchir ils ne faisaient pas beaucoup d'activité tous les quatre, et ils avaient souvent des clients dont Nora et Irving devaient s'occuper.

"On fera ça alors ! Peut-être le week-end prochain ? répondit-elle avec un sourire encourageant.
- D'accord."

La fillette se replongea aussitôt dans sa lecture mais Nora avait crut apercevoir un sourire passer furtivement sur son visage fermé. Ce n'était qu'un petit pas en avant mais elle vivait ce changement de comportement comme une véritable victoire. Peut-être les choses allaient-elle enfin devenir un peu plus faciles avec Sybille. Elle essayait de ne pas trop se réjouir -ils n'étaient pas l'abris d'un retournement de situation- mais s'autorisa toutefois à échanger un sourire satisfait avec Irving avant de venir en aide à Finn qui se débattait encore avec les lanières de sa sacoche.

Leur petit groupe fut interrompu dans les derniers préparatifs par quelques coups frappés à la porte, indiquant que leurs premiers clients étaient arrivés.

"J'espère que c'est les jumeaux !" s'exclama Finn en bondissant sur ses pieds visiblement pressés de se faire des amis.

Qui que soient les arrivants, ils seraient les premières personnes auprès desquelles Irving et Nora pourraient tester l'histoire mise au point pour expliquer leur relation avec Finn et Sybille. Les enfants avaient déjà croisés quelques clients, mais toujours rapidement et sans jamais que leur présence ne fasse l'objet de questions. Ils passeraient toutefois suffisamment de temps avec les participants à cette excursion nocturne pour pouvoir tester leurs talents de menteurs et Nora espérait qu'ils se montreraient tous suffisamment convaincants.


Irving WhitakerAubergisteavatar
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Irving masqua à grande peine son étonnement lorsque Sybille adhéra à la proposition de Nora. La petite fille venait simplement d’avouer qu’elle avait envie de passer un moment avec eux. En vérité, Sybille et Finn passaient déjà tout leur temps avec Nora et Irving mais il est vrai que ce temps était rarement occupé par des loisirs. Finn aidait beaucoup à l’Auberge, de son propre chef, et il était toujours prompt à donner un coup de main pour nourrir les animaux  ou pour d’autres taches diverses. Sybille passait le plus clair de ses journées à lire mais il n’était jamais venu à l’esprit d’Irving qu’elle puisse avoir envie de se détendre ensemble comme s’ils formaient, tous les quatre,  une petite famille.

Le jeune homme répondit au sourire satisfait de Nora en abondant dans son sens :

« Le week-end prochain c’est très bien. Je crois qu’on a personne dans la nuit de vendredi à samedi. Je vais bloquer la date pour ne pas prendre de réservations, souffla-t-il en passant entre les filles pour attraper le lourd carnet de commande posé sur le bar. Il vola un baiser à Nora au passage et il était occupé à noter la sortie sur le carnet lorsque quelques coups furent frappés à la porte, signe que les premiers clients étaient déjà là.

L’heure de vérité était arrivée. Sybille et Finn vivaient chez eux depuis plusieurs semaines déjà, sous leurs fausses identités, mais c’était la première fois qu’ils seraient confrontés aussi longtemps à des clients de l’auberge et à des enfants de leurs âges. Irving et Nora les avaient fait répéter, tous les soirs, leur montrant des photos et des cartes de Guernesey où ils étaient sensés avoir grandis, mais Irving ressentait une légère pointe d’appréhension à l’idée que quelque chose tourne mal.  Il pensait  avoir ficelé le plan convenablement, ne rien avoir laissé au hasard mais ils n’étaient pas à l’abri d’une déconvenue…Comme cette soirée à Pré-Au-Lard qui avait mal tournée…

Irving chassa cette pensée dans un coin de son cerveau et reporta son attention sur Finn qui venait littéralement de se jeter sur l’entrée pour ouvrir aux jumeaux… qui n’en étaient manifestement pas.

« Bonsoir ! lança chaleureusement Irving bien décidé à faire bonne impression, bienvenue à Mallowsweet ! Il s’approcha à son tour de l’entrée pour accueillir une vieille dame potelée et deux garçons on ne peut plus différents. Astoria je présume, souffla-t-il à l’attention de la mamie avant de reporter son regard sur les deux enfants, et vous devez être Redmond et Victor. »
« C’est moi Victor ! » répondit un petit rouquin au visage jovial constellé de taches de rousseur.
« Et moi c’est Red, ajouta le second au teint halé et au cheveux noir de jais, on est cousins. »

Irving hocha lentement la tête. Ceci expliquait cela.

«  Vous avez fait bonne route ? » s’enquit-il en attrapant les bagages de la grand-mère et en s’effaçant pour laisser entrer les trois invités.

« Oui, merci, répondit Astoria, nous avons trouvé facilement. Elle observa tour à tour Finn et Sybille toujours occupée à lire et s’exclama avec enthousiasme à l’intention de ses petits enfants, Vous voyez, il y a d’autres enfants, elle releva les yeux vers Nora et ajouta sur le ton de la confidence, Ils avaient peur d’être les seuls. »

« Nous attendons encore une petite Eva qui devrait arriver avec ses parents, en plus de Finn et Sybille. » commenta Irving en posant les sacs dans un coin de la pièce. Il attrapa Looping  par son collier –son jeune chien était si indiscipliné qu’il risquait de renverser Astoria- et le remisa dans la cuisine, le temps qu’ils finissent les préparatifs et qu’ils accueillent comme il se doit leurs convives avec une boisson chaudes avant de prendre le départ.

Finn avait déjà accaparé les deux cousins pour les débarrasser de leurs manteaux et les inonder de questions. Il voulait  savoir  s’ils étaient venus avec leurs propres balais ou pas, s’ils avaient pensé aux lampes, s’ils avaient prévus des grosses vestes pour le trajet mais pas trop épaisses non plus parce que dans la bulle il faisait drôlement chaud et…

« Finn. »
Sybille, encore elle. D’un simple mot, elle avait fait taire son frère et attiré l’attention des deux cousins.  Son livre était posé sur ses jambes repliées et elle observait son ainé d’un air fermé.
« Tu n’as même pas dit bonjour à Astoria. »
Elle tourna la tête et gratifia la vieille dame d’un sourire quelque peu mécanique mais tout de même.
« Bonsoir Madame. »
Elle marqua la page de son livre et glissa doucement du fauteuil avant de traverser la pièce à vivre sur la pointe de ses collants en laine. Elle serra la main de la Grand-mère de Redmund et Victor et retourna s’asseoir sur son fauteuil après avoir slalomé entre les sacs.
C’était un peu… bizarre, songea Irving en la suivant du regard mais elle faisait des efforts. C’était indéniable.

« Oui, c’est vrai... Bonjour… »
 balbutia Finn. Il hésita visiblement à imiter sa sœur –devait-il serrer la main d’Astoria ?- et chercha Nora du regard pour obtenir une réponse.

Mais au  même moment, la clochette de l’entrée retentit pour signaler enfin l’arrivée des trois derniers participants …


Nora WeaverAubergisteavatar
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Nora accueillit Astoria et ses petits-enfants avec un sourire chaleureux qui dissimulait parfaitement sa nervosité. Finn était déjà en train d'inonder les cousins de questions mais Sybille restait étrangement silencieuse. Cela n'avait toutefois pas l'air d'inquiéter la grand-mère, visiblement ravie de voir qu'il y aurait d'autres enfants ce soir.

"Sybille et Finn avaient hâte de rencontrer Victor et Redmond, lui répondit Nora sur le même ton. Ils ont l'air adorables ! Elle débarrassa la vieille dame de son manteau qu'elle accrocha à une patère près de la porte. Vous voulez boire quelque chose avant que le reste des participants arrive ? Un thé, un café ? Le garçons, vous voulez quelque chose ?"

Elle se dirigeait vers la cuisine pour servir une tisane à Astoria et un verre d'eau pour Victor quand la voix de Sybille claqua dans l'air. Nora s'arrêta et se retourna pour poser un regard inquiet sur la fillette. Ils avaient répété leurs rôles des soirées entières, Finn et Sybille connaissaient leurs nouvelles identités par coeur. Ils avaient retenu les prénoms de leurs faux parents, et parlaient de Guernesey comme s'ils y avaient grandi, mais la moindre erreur pouvait faire voler leur couverture en éclats.

La fillette reprocha à son frère de ne pas avoir salué Astoria et se leva pour aller serrer la main de la grand-mère et des deux cousins avant de rejoindre son fauteuil et de reprendre sa lecture là où elle l'avait laissée. Un léger silence suivit ces salutations formelles, finalement troublé par la voix hésitante de Finn qui corrigea son oubli en jetant un regard interrogateur en direction de Nora. Celle-ci secoua imperceptiblement la tête de gauche à droite pour lui faire comprendre qu'il était inutile de serrer la main d'Astoria -cela ne lui paraissait pas être un comportement très naturel pour un enfant. Le petit garçon se contenta d'adresser un adorable sourire à la vielle dame et de reprendre sa discussion enflammée avec Victor et Redmond.

"Ah ! Les enfants ! s'exclama finalement Astoria avec un sourire amusé pour Nora et Irving. On ne s'ennuie jamais avec eux !"

Nora se détendit un peu. Depuis le début ils pensaient que le fait que Sybille et Finn soient -officiellement en tout cas- des enfants leurs compliquerait la tâche, mais c'était peut-être une chance pour eux. On pardonnait plein de bizarreries aux enfants. Ils pouvaient raconter des bêtises et être incohérents sans que personne ne trouve ça louche. Astoria ne semblait même pas surprise pas l'étrange comportement de Sybille, que Nora gratifia d'un sourire pour la remercier de ses efforts. Elle fut étonnée de voir la fillette lui rendre un sourire timide avant de baisser la tête sur son livre.

"Ce sont vos petits frères et soeurs ?"

C'était finalement la partie de leur couverture qui était la plus délicate. Ils pourraient mettre les bizarreries de Finn ou Sybille sur le compte de leur âge mais ils devraient toujours expliquer comment un couple d'adolescents s'était vu confier la garde de deux enfants. Pour une simple soirée comme celle-ci ce ne serait pas difficile, mais les habitants des villages voisins trouveraient certainement étrange que les enfants restent si longtemps à Mallowsweet.

Nora n'eut pas le temps de tester ses capacités de menteuse sur Astoria puisque la sonnette retentit, annonçant l'arrivée des trois derniers participants. Elle fut cette fois-ci assez rapide pour devancer Finn et s'approcha de la porte d'entrée, qu'elle ouvrit avec un sourire enthousiaste. Sourire qui disparut instantanément quand elle posa les yeux sur la femme qui se tenait en face d'elle. Son premier réflexe aurait été de refermer aussitôt la porte, et de ne plus jamais l'ouvrir, mais elle resta immobile et muette de stupeur.

Elle n'oublierait jamais ce visage, il avait hanté ses nuits pendant des semaines et visitait encore parfois ses cauchemars. C'était la médicomage qui avait tué le petit garçon de Léopoldgrad. Sans même essayer de le sauver. C'était la femme sur laquelle Irving avait déversé tant de haine et de chagrin. C'était la personne à qui Nora avait affirmé qu'elle méritait de mourir. Et elle se tenait là, encadrée par ce qui devait être son mari et sa fille. L'homme prit d'ailleurs la parole en fronçant les sourcils, visiblement déstabilisé par l'accueil de Nora.

"Nous sommes bien à...Mallosweet Inn ? demanda-t-il en déchiffrant le nom sur le ticket de réservation qu'il venait de sortir de sa poche.
- Euh...oui, pardon. Bonjour, enfin bonsoir, je...entrez..."

Elle ne voulait pas qu'ils entrent. Elle voulait qu'ils partent, elle ne voulait plus jamais voir cette femme. Elle ne voulait pas qu'Irving ait à l'affronter. Ils n'étaient pas prêts pour ça. Elle se sentait oppressée, prise au piège dans son propre foyer, et jeta un regard d'excuses à son petit-ami alors qu'elle s'effaçait pour laisser entrer Meredith Kane dans leur salon.


Meredith KaneDirectrice de Skyeavatar
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Résidence des Kane, Leopoldgrad, un peu plus tôt dans la matinée...

Quand avait-elle pleuré pour la dernière fois? Aussi lointain que cela puisse être, Meredith Kane n'arrivait même plus à s'en souvenir tant ses obligations professionnelles et familiales prenaient le pas sur ses émotions intérieures. Elle avait peut-être pleurer de joie lors de la naissance de ses enfants, où quand l'adoption définitive d'Eva lui avait été accordé. Mais jamais, au grand jamais, elle n'avait pleuré de tristesse! Pourtant aujourd'hui, alors qu'elle tenait entre ses mains tremblantes les froids papiers du Divorce que lui avait expédié lâchement son mari depuis une destination lointaine et isolée ; La glaciale Meredith Kane pleurait à chaudes larmes...

Certes les reproches s'étaient accentués dans le couple ces dernières semaines, et Douglas avait multiplié ses déplacements comme pour mieux s'éloigner d'une épouse envers qui, il ne ressentait plus l'ombre d'un désir. Mais comment pouvait-on tirer un trait aussi facilement sur presque trente ans de vie commune? Certes sous les poids des années la passion des débuts s'était forcément estompée, mais il fallait se montrer incroyablement insensible et égoïste pour vouloir rayer de sa vie sa famille entière pour assouvir sa libido avec une jeune greluche? Doug avait-il penser aux enfants, et aux impacts d'une telle décision? Meredith Kane pouvait comprendre qu'il ne ressente plus rien pour sa propre personne, mais Douglas avait-il pensé à la détresse de Charles, Claire, Walter, Emmy et Eva? Assurément pas depuis que son mari volage pataugeait en pleine crise de la cinquantaine, et ne pensait qu'à son hygiène de vie dans les bras d'une poupée en âge d'être sa fille...

Lamentable! Douglas sombrait dans l'irresponsabilité et l'ingratitude la plus révoltante, surtout quand on était au fait des nombreux sacrifices auxquels avaient consenti la Directrice de Skye lors des derniers mois. En effet, en mère âprement décidée à protéger l'unité de sa famille, Meredith avait volontairement consenti à toutes sortes d'humiliations, comme celle d'oser mettre son amour propre au second plan. Dans un souci de protéger ses enfants, elle se contraignait à fermer les yeux sur les tromperies de son mari. Elle acceptait sans broncher les mensonges éhontés de ce dernier, quand il osait parler de ses prétendues missions caritatives qui se limitaient assurément au seuil d'une chambre d'hôtel avec sa garce préférée. Par amour, Meredith avait noyé sa rancœur et son égo meurtri. Elle avait sacrifié son rôle d'épouse pour celui de mère. Et quelle en était la récompense? Une demande de divorce pré-signée et une lettre manuscrite de quelques lignes pour se justifier de l'injustifiable.

*
Meredith,

Ces dernières mois, nous l'avons constaté, rien ne va plus entre nous. Je réalise que j'ai eu tort de te faire croire que je pouvais changer, m'améliorer en quelque sorte, pour répondre à tes exigences. Trop de temps a passé, on a essayé de forcer le destin, mais je suis fatigué de faire semblant que tout va bien. Je ne suis pas heureux, et je ne ressens malheureusement plus rien pour toi...

La tiédeur de nos sentiments ne peut pas être cachée plus longtemps, elle finira par éclater au grand jour, et ce, en provoquant toujours plus de malheurs. Nos enfants finiront immanquablement par en subir les conséquences. Toi et moi, nous ne voulons pas cela. Je souffre de la tournure que prennent les choses et je suis convaincu que cette séparation ne manquera pas de nous attrister. Mais c'est un mal nécessaire. Cette distance qui s'est installée entre nous ne saurait qu'être passagère. Seule une séparation définitive allégera nos cœurs et nous fera aller de l'avant. Pour l'un et l'autre, le Divorce doit s'imposer comme un nouveau départ...

Je voudrais te remercier pour tous les agréables moments que nous avons passés ensemble et qui sont gravés à tout jamais dans ma mémoire. Loin de moi l'idée de me dérober de mes obligations de père, et sache que je serai toujours là pour les enfants. Je te demande pardon de n'avoir point la force, ni le courage de te le dire de vive voix. Mais je suis persuadé que tu comprendras qu'il est très difficile de tourner une page, vieille de plus de trente ans.

Je t'embrasse tendrement, une dernière fois, et sache que je suis disposé à répondre à toutes tes questions quand bon il te semblera.

Douglas
*

Meredith était au bord du désespoir, mais elle étouffa très vite ses sanglots quand elle écouta des petits bruits de pas dévaler les marches du luxueux loft Leopolgradien. Non, elle ne pouvait point afficher sa tristesse et gâcher le peu de moment heureux qu'elle pouvait partager avec sa petite dernière. Depuis qu'elle lui avait annoncé la nouvelle d'un séjour à la campagne, Eva ne cessait de trépigner d'impatience à l'idée de pouvoir voir de vrais animaux en liberté. Elle comptait chaque jour qui la séparait encore de ce week-end bucolique, comme si la simple idée de pouvoir s'échapper des murs de sa chambre suffisait à son bonheur. Si Douglas osait privilégier son petit confort personnel, au détriment de sa propre fille ; Cela le regardait! Quitte à se sacrifier, Meredith ne ferait aucun cas de ses émotions intérieures, de manière à ne point ternir les rares occasions partagées avec sa fille.  Déjà qu'Eva se plaignait trop souvent de s'ennuyer et de ne plus partager des moments avec elle, il serait odieux de lui retirer ce merveilleux moment...

Voila pourquoi, Meredith jeta sans ménagement la demande de divorce et la lettre immonde de son égoïste de mari dans l'un des tiroirs de son bureau, avant de la renfermer le temps de ce week-end. Séchant ses larmes du revers de sa main, la psychomage était bien décidée à ne pas lui répondre dans l'immédiat, histoire de le laisser mariner dans sa propre culpabilité. Qui sait, avec le temps, finirait-il par concevoir l'incroyable erreur qu'il était sur le point de commettre? Peut-être finirait-il par s'excuser de son égoïsme, en rejoignant sa famille? Qui sait? Meredith n'était pas du genre à perdre espoir, surtout quand Eva se rua sur elle,le visage éclairé d'un immense sourire. La petite fille tira sans ménagement sur l'étoffe de sa chemise en soie.

"Dis maman, c'est vrai qu'il y a des bébés lapins? Est-ce que je pourrai en caresser un? "

Même si son regard trahissait encore sa tristesse, un pale sourire finit par éclairer doucement le visage blême de Meredith Kane.

"Bien entendu, ils en ont. Mais pour ce qui de caresser les bébés lapins, il faudra que tu demandes l'autorisation aux propriétaires. Les mamans lapins sont très protectrices et possessives, et n'aiment pas toujours que l'on câline leurs bébés... "

La Directrice de Skye se sentit soudainement très proche des ses "mamans-lapins" ; Elle aussi pourrait tuer quiconque oserait s'en prendre à l'un de ses enfants. Eva ne sembla pas trop s'en émouvoir, et finit par exprimer toute l'étendue de son enthousiasme.

"Oh, je ne leurs ferai aucun mal! Je veux juste leurs faire des bisous et les serrer très très fort contre mon cœur! " La petite fille regarda un instant autours d'elle, avant d'interroger à nouveau sa mère : "Dis maman, quand est-ce que l'on part? Et où est papa? "

Curieuse dans l'âme, Eva en était au stade où elle ne cessait d’inonder de questions les adultes. Caressant affectueusement le sommet du crane de sa fille, Meredith Kane masqua à la perfection toutes formes d'émotion, avant de se contenter d'une réponse douce et laconique.

"Malheureusement, Papa est retardé dans l'un de ses voyages à l'autre bout du monde. Il vient de me prévenir qu'il aurait sans doute du retard, mais qu'il finirait par nous rejoindre directement à l'auberge de Mallowseet. Tu n'as donc qu'à donner tes valises à Kieran, pour qu'il les charge directement dans le coffre de la voiture. Et hop, nous décollerons vers le royaume des lapins! " Meredith fronça légèrement les sourcils. "J'espère que ta valise est prête? "

Ignorant totalement la gravité de la situation, la petite fille sautilla sur place comme une sauterelle en manque d'espace vert.  

"Oh que oui, elle est prête, j'ai même emmené mon doudou pour qu'il voit d'autres animaux! "

Meredith la couva d'un regard attendri, avant de simplement lui répondre...

"C'est bien ma fille, c'est bien ma fille... "

*****  


Au dessus du Parc National du Datrmoor, l'heure de l'arrivée.

" Dis maman, quand est-ce qu'on arrive? "

"Bientôt mon cœur, bientôt... "

A l'arrière de la Rolls-Royce magique qui survolait la campagne anglaise, Eva ne tenait plus en place secouant sa petite peluche en forme de Nifleur comme s'il s'agissait d'un prisonnier de Skye à qui l'on voudrait arracher une réponse. Meredith, quant à elle, laissait son regard triste se perdre dans l'horizon verdoyant du Dartmoor. Une multitude de questions tournaient en bouche dans son esprit, alors qu'elle surveillait avec anxiété son Pear-One, dans l'attente d'une réponse de son égoïste époux. Mais rien ne venait... Nul doute qu'il devait satisfaire une libido frustrée par trente de mariage avec sa jeune garce en pleine floraison! Les tempes de la psychomage bouillonnaient de colère, alors qu'elle cherchait à se concentrer sur l'essentiel : Le bonheur de sa fille et ce précieux moment qu'elles allaient enfin pouvoir toutes deux partager. Avec l'affaire scabreuse des Stevenson, et le pamphlet anti-FREE toujours en liberté, la Directrice de Skye n'avait plus une seconde pour sa famille. Ce week-end était donc une douce parenthèse dans un agenda surchargé, et elle comptait bien en profiter pour recharger ses batteries de chef du Département de la Santé Magique.

"Madame Kane, nous arrivons à destination. " avertit Kieran, le chauffeur qui n'était autre que le garde du corps personnel de la Directrice de Skye.

Pour prévenir tous risques d'attentat à l'encontre des têtes pensantes du FREE, le Ministre de la Magie avait ordonné à chacun des membres rapprochés de son cercle de s'entourer d'un service de sécurité. Nul doute que Leopold Marchebank ne voulait plus revivre un aussi troublant scénario que celui de l'affaire Dalhiatus, et la Directrice de Skye n'avait point tarder à s'offrir les services d'un Milicien pour l'escorter dans ses très nombreux déplacements. Recommandé par Danielle Coleman en personne, Kieran, en plus d'être un exemple de professionnalisme et de discrétion, il avait l'art de s'entendre à merveille avec sa fille ; Denrée rare dans un monde aussi rigide que celui de la Milice...

Pourtant en ce jour de retrouvaille avec sa fille, Meredith Kane trouvait la présence de son garde du corps de trop. La Directrice de Skye avait accepté qu'il puisse l'accompagner jusqu'à la charmante auberge de Mallowsweet, mais après elle voulait privilégier sa vie privée plutôt que sa propre sécurité. Dissimulant son identité dans la réservation de son séjour, Meredith ne voyait guère de risque dans cette escapade bucolique. Mise à part se faire mordre par un mouton, que risquait-elle dans ce coin paumé du Monde Magique? Meredith n'aspirait qu'à une chose, oublier les dangers et les affaires de son quotidien, tout en veillant à ce que rien ne puisse venir entraver la joie de sa ravissante fille Eva.

"On arrive! On arrive! C'est trop beau!!! "

Le nez collé sur la vitre de la Rolls-Royce, Eva trépignait d'impatience à l'idée de découvrir son nouveau terrain de jeu. Les pneus de la voiture magique finirent par toucher le sol tourbeux de ce petit paradis terrestre et plutôt que d'attendre que Kieran ne leurs ouvre la portière ; Eva se rua à l'extérieur.

"Une minute chérie, attends-nous! "

C'était trop en demander à une petite fille de sept ans, dont le quotidien n'était que de rester dans sa chambre luxueuse, avec pour seule compagnie des adultes. Suivant une instruction à domicile, Eva n'avait pas la chance de fréquenter et de jouer avec des enfants de son âge. Lors de séjour découverte, Meredith espérait secrètement qu'elle puisse se faire des copains ou des copines de son âge. Car jamais un prescripteur, une nourrice ou même un garde du corps ne remplaceraient l'amitié d'un camarade de son âge.

Le visage toujours inquiet, Kieran parcourut rapidement les lieux du regard, avant de se munir des bagages. Meredith Kane, quant à elle, posa pour la première fois le pied sur le sol de Cornouailles ; Et les talons de ses escarpins de luxe ne tardèrent pas à s'enfoncer dans la tourbe spongieuse. Ô joie de la campagne! L'incongruité de sa tenue, qui ne correspondait en rien à la rudesse de ce décor campagnard réussit à arracher un pale sourire à la chef du département de la Santé magique.

"Vous voyez, Kieran. Je dépense des sommes astronomiques en tailleur de luxe ou autres escarpins... Et le comble, c'est que je n'ai même pas de bottes à me mettre aux pieds! "

Toujours aussi sérieux, Kieran ne tarda pas à lui proposer son aide.

"Vous voulez que je vous porte jusqu'à l'entrée? "

Meredith Kane secoua vigoureusement la tête en signe de son désaccord. D'autant plus ridicule, elle n'aimait guère ce genre de familiarité et d'avoir à se comporter comme une diva vulgaire à l'image de Mildred Magpie.

"Merci pour votre aide, mais je m'y refuse. Je vais assumer moi-même les erreurs de ma garde-robe. Qui sait? Peut-être, auront-ils des affaires à me prêter dans l'auberge... "

A la vue de ce décor féérique et des petites maisons enterrées dans les collines verdoyantes, Meredith en oublia presque son chagrin l'espace d'une seconde. Eva ne tenait plus en place alors qu'elle découvrait les mille et une merveilles que renfermaient les lieux.

"Maman, maman regarde! Ils ont des gnagneaux! Ils sont trop beaux! Je peux les caresser??? "

Évitant soigneusement les flaques qui trahissaient une ondée récente, Meredith rejoignit sa fille pour lui intimer gentiment certaines consignes.

"Tu auras tout le temps pour le faire mon cœur, mais pour le moment, le plus important est d'aller saluer nos hôtes et de nous installer. Tu te rappelles? La politesse est la clef...? "

Eva récita sa leçon à la perfection.

"La politesse est la clef du respect! "

Fière de sa fille, Meredith lui caressa délicatement la joue alors que le trio de nouveaux arrivants rejoignaient la porte ronde de l'auberge. Kieran tira la sonnette en forme de petite cloche, et des pas légers ne tardèrent pas à se faire entendre à l'intérieur. Meredith esquissait déjà son sourire de bienséance, quand l'aubergiste ou plutôt une jeune femme blonde finit par leur ouvrir la porte d'entrée. Le regard froid de la directrice de Skye se figea quelque peu devant ce visage familier qui la ramenait aux heures les plus sombres de son combat contre l'horreur de l'attentat de la March'Bank. Physionomiste dans l'âme, il n'y avait aucun doute à avoir sur l'identité de cette jeune femme d'allure si angélique ; Il s'agissait belle et bien de la même personne qui l'avait sévèrement vilipendée pour avoir mit un terme aux souffrances d'une jeune victime mourante. Une action certes horrible au demeurant, mais tellement nécessaire au vue des blessures du malheureux garçon. Dans son rôle de directrice de la prison de Skye, les insultes et la haine des détenus ne faisaient que ricocher sur la carapace de son âme. Mais ce jour là, quand cette jeune femme si douce et innocente lui avait craché au visage son désir de la voir "crever"... Meredith avait éprouvé un profond malaise, l'ayant empêché de dormir bon nombre de nuits.

Et pourtant, même si la réaction et la détresse de cette jeune femme étaient parfaitement compréhensibles ; Meredith était persuadée d'avoir prise la bonne décision. Dans ce genre de tragédie humanitaire, il s'avérait essentielle de chasser l'émotionnel pour se concentrer exclusivement sur le rationnel. L'important étant de sauver un maximum de monde et d'établir des diagnostics aussi rapides que efficace. Là où cette blondinette innocente dénonçait un crime, Meredith n'y voyait qu'un soulagement et un accompagnement plus digne dans la mort. Quelque peu choquée par cette affreuse coïncidence, et le fait de se retrouver en face de celle qui l'avait si sévèrement jugée : Meredith en oublia quelque peut les formules de politesse. Eva qui s'abritait timidement derrière elle, sembla tiquer sur ce silence gênant avant que Kieran ne prenne les devants.

"Nous sommes bien à...Mallosweet Inn ? "

Au vue de la gêne apparente dans son message de bienvenue, il était clair que la jeune femme l'avait bel et bien identifiée, mais qu'elle éprouvait encore une forme de répulsion à son égard. Dès lors, il semblait plus qu'improbable de pouvoir mettre une parenthèse enchantée dans une vie professionnelle tumultueuse. De plus, Meredith craignait d'avoir à subir de nouveaux reproches de la part de la blondinette moralisatrice, et ce sous les yeux de sa fille ; Voila pourquoi, la psychomage hésita longuement avant de pénétrer à l'intérieur de l'auberge qui s'apparentait de plus en plus à un piège pour sa conscience. Ignorant totalement les raisons du malaise, Kieran ne fit rien pour détendre l’atmosphère pesante qui venait d'envahir la campagne du Dartmoor.

"Je suis désolé, mais je vais devoir inspecter et sécuriser le périmètre. Il en va de la sécurité de madame la Directrice du Département de la Santé Magique. "

La situation n'avait plus rien d'un week-end idyllique, dans lequel Meredith pourrait s'abandonner et se ressourcer en famille, loin de toutes les contraintes et sacrifices que nécessitaient sa fonction. Il n'était plus question de se détendre, alors qu'elle se retrouvait à nouveau en face de ce même regard accusateur qui l'avait si sévèrement jugé le soir de la funeste tragédie de la March'bank. Meredith hésita quelques instants à faire machine arrière et mettre un terme à cette situation des plus embarrassantes. Elle s'apprêtait à tourner les talons et rejoindre l'arrière luxueux de sa Rolls-Royce quand tout à coup Eva fit une intervention dont seuls les enfants peuvent se permettre. En effet, la petite fille se dirigea vers la jeune femme blonde, s'inclina poliment, avant d'oser poser la question qui lui tiraillait l'esprit depuis de longues semaines.

"Madame... Est-ce que je pourrai caresser des bébés lapins? Je vous promets que je ne leur ferai aucun mal. Je les trouve juste trop beaux et trop doux. "

Eva regarda la jeune aubergiste avec ce regard de chaton auquel il était impossible de céder. Cette entrée en scène, aussi innocente soit-elle, eut le mérite de détendre quelque peu l’atmosphère. Meredith réalisa surtout que la joie de sa fille passait avant tout autre considération personnelle. Elle choisit donc d'avancer plutôt que de reculer, en misant sur le professionnalisme et la discrétion intelligente de la jeune aubergiste. Meredith posa une main affectueuse sur l'épaule de la douce Eva, avant d'incliner légèrement la tête à son tour, en guise de salutation.

"Bien le bonjour. Veuillez excuser ma fille, elle meurt d'envie de découvrir tous les trésors animaliers dont regorgent votre jolie coin de campagne... "

Voyant la jeune femme se mettre sur le coté afin de lui libérer l'entrée, Meredith se décida enfin à pénétrer dans la fosse aux lions. Le terme n'était pas usurpé quand elle découvrit le visage effaré de l'aubergiste. Crinière frisée, le lion qui l'attendait à l'intérieur de sa tanière, n'était autre que la deuxième pièce du couple qui l'avait si violemment critiqué pour sa décision radicale mais libératrice. Une formule assassine fit écho dans sa mémoire : "Vous êtes bonne qu'à tuer! ". Pourquoi le blâmer? Aussi cruel soit-il, Meredith Kane acceptait ce genre de jugement de la part d'individus qui n'avaient point son expertise et son sang-froid médicomagique. Énième moralisateur au grand cœur, ce jeune homme n'avait pas prit conscience de la réalité alors que ses émotions lui dictaient sa pensée. Ayant déjà affronté le regard atterré de la jeune blonde, Meredith se montra plus volubile avec le propriétaire de Mallosweet Inn et les autres convives.

"Bonjour jeune homme. Bonjour tout le monde. Nous avions effectué une réservation pour trois personnes, malheureusement mon époux est retardé à l'étranger et risque de n'être pas de la partie... " Meredith sentit le petit regard d'Eva se braquer sur elle, la contraignant à ajouter : "Du moins pour le moment, car il y a de forte chance pour qu'il puisse nous rejoindre dans le week-end. " Elle marqua un temps pause, avant de briser encore le silence gênant qui s'emparait des lieux. " En tout votre auberge est magnifique et dépasse toutes nos espérances... N'est-ce pas Eva? "

Quelque peu intimidée par la présence des autres enfants, la petite fille restait blottie contre la jambe de sa mère. Eva n'avait guère l'habitude de fréquenter d'autres enfants de son âge. Depuis le départ de Walter et Emmy pour Poudlard, elle vivait dans un monde où gravitaient les adultes. Garde du corps, nourrice, ou sa préceptrice étaient devenues ses seules compagnies. D'ailleurs, elle était très souvent seule pour jouer dans sa chambre débordant de jouets. Face à autant de regards enfantins qui la scrutaient, cette mamie fripée qui risquait de lui claquer une bise sonore sur la joue, et ce grand monsieur aux cheveux bouclés qui avait l'air sévère... Eva était dans ses petits souliers.

"Voyons ne fait pas ta timide. Tu es là pour te faire des copains et t'amuser mon cœur. "

Eva hocha lentement de la tête, tout en enserrant encore plus fortement la jambe de sa maman. Meredith comprenait la tension environnante et espérait réellement que ses hôtes feraient un effort de convivialité, au moins pour sa fille. Il pouvait la détester, l'ignorer comme bon il leurs semblerait, mais par pitié... Meredith ne voulait pas que le poids de sa décision d'euthanasier un jeune garçon sur le point de mourir ne retombe sur les épaules frêles et innocentes de sa fille. En voyant son garde du corps qui scrutait chaque coin de la pièce, en arborant fièrement son badge de la Milice à sa boutonnière, Meredith choisit délibérément de faire un pas en direction de l'apaisement général. D'une voix douce, elle intima un ordre sans concession au loyal Kieran.

"Kieran. Merci pour tout, mais il est inutile d'inspecter les lieux. Nous ne pouvons être plus en sécurité. Je te libère de ton service. Tu peux te retirer, et je t'indiquerai quand venir nous rechercher. "

Quelque peu inquiet, l'homme hésita quelques secondes, dévisagea assez froidement certains enfants, avant de claquer les talons en signe d'obéissance.

"A vos ordres, Madame Kane. N'hésitez point, je ne serai pas très loin. Au moindre souci, je serai paré à intervenir. "

"Merci Kieran. Au revoir... "

L'homme quitta prestement les lieux pour s'envoler au volant de la merveilleuse Rolls-Royce blanche, laissant derrière lui la mère et la fille Kane. Ne sachant plus trop quoi dire pour combler le vide, Meredith observait ses valises, et ses escarpins trempés. Décidément, elle était devenue une citadine trop habituée au confort et aux pavés de Leopoldgrad! Désireuse de s’installer, et de ranger ses affaires, elle s’apprêtait à poser une question, quand Eva la devança. Alors qu'il n'était sans doute pas encore remit de ses émotions, la petite fille fit preuve d'un culot légendaire avec le jeune aubergiste.

"Monsieur? C'est à force de vivre avec les moutons que vous avez les cheveux tous bouclés? "

Récemment, Eva avait lu l'histoire d'un berger qui se transformait en mouton la nuit. Peut-être que l'aubergiste aux bouclettes n'était pas si différent? Peut-être ne pouvait-il pas parler sans bêler? Voila peut-être la raison du pourquoi il ne parlait guère...



             
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Nora s’occupa d’aller ouvrir la porte pour accueillir les derniers clients tandis qu’Irving rangeait quelque peu la pièce à vivre d’un coup de baguette. La première impression devait être bonne et il voulait que le salle soit ordonné à l’arrivée des trois derniers participants. L’équipement pour la randonnée s’entassa donc dans un coin de la pièce, à côté des sacs d’Astoria. Le jeune homme esquissa un sourire satisfait et reporta son attention sur Nora qui lui tournait le dos et qui venait d’accueillir les retardataires. Le battant de la porte ouverte masquait les trois personnes encore à l’extérieur mais Irving comprit rapidement que quelque chose clochait au long silence de sa petite-amie. Lorsqu’elle se mit à bafouiller, il fronça les sourcils, fit quelques pas sur le côté pour élargir son champs de vision et découvrit l’identité des derniers arrivants. Irving reconnut instantanément le visage froid et insensible de Meredith Kane. Non seulement il n’aurait pas pu l’oublier -après ce qui s’était passé à Leopoldgrad, c’était difficile- mais aussi parce qu’il voyait la photo de la directrice de Skye un peu partout dans les journaux et les magazines qui vantaient les qualités du programme MémoRise.

Un poids immense tomba instantanément dans sa poitrine  et son cœur se mit à pulser de plus en plus fort : Non seulement, il avait face à lui la femme qui avait tué le petit garçon de l’effondrement de la Marche Bank, mais en plus elle était également une membre du gouvernement. La dernière fois qu’il avait rencontré un directeur de département, cela s’était très mal terminé…

Tout un tas de visions et de souvenirs morbides s’imposèrent dans l’esprit d’Irving sans qu’il ne puisse contrôler quoique ce soit. Sa respiration s’accéléra et sa tête se mit à bourdonner. Il ne voulait pas que cette femme entre chez lui, dans son petit havre de paix. Il avait lutté pour remonter la pente, depuis des mois, et la simple présence de Meredith Kane à Mallowsweet était sur le point de lui déclencher un véritable vertige. Le jeune homme s’agrippa fermement sur le dossier du fauteuil à côté de lui, tandis que la femme et son compagnon pénétrait dans leur Auberge. Que faisait-elle là ? Elle ne pouvait pas être la dernière cliente ! Le regard d’Irving passa de la responsable de Skye à Nora qui semblait tout aussi choquée que lui. Elle tenait entre les mains un papier qu’il reconnut instantanément : Le ticket de réservation.

Le jeune homme cligna des yeux –comme pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une hallucination- et reporta son attention sur l’homme qui accompagnait Kane dont la cape était brodée d’une accromantule sur sa toile. Un milicien. Comme pour confirmer cette information, l’homme prit la parole :

"Je suis désolé, mais je vais devoir inspecter et sécuriser le périmètre. Il en va de la sécurité de madame la Directrice du Département de la Santé Magique. "


Finn laissa échapper un petit couinement, quasiment inaudible au milieu des jappements de Looping qui s’impatientait dans la cuisine et qui avait flairé l’arrivée de nouvelles personnes. Toutefois Irving le perçut très nettement et en fut immédiatement alarmé. Il n’osait pas regarder l’enfant, pour éviter que son comportement  ne trahisse son appréhension, mais il pouvait deviner le frêle silhouette de Finn trembler comme une feuille sur un arbre. Les considérations personnelles d’Irving passèrent immédiatement  au second plan. Il devait se ressaisir, se transcender : Seule importait, dorénavant,  la sécurité des deux jeunes gens dont il avait la charge depuis plus d’un mois.

«… Bien sûr… Allez-y. souffla-t-il, soucieux de se montrer coopératif et de focaliser l’attention générale sur lui.
Il se racla la gorge et poursuivit en désignant d’un geste de la main l’intérieur de la pièce :
«   Faites ce que vous avez à faire, mais attention dans la cuisine, il y a notre chien…. Il vaut mieux éviter de le faire sortir sinon il risque de sauter sur tout le monde. Pour jouer bien sûr. Précisa-t-il en faisant quelques pas pour rejoindre les trois garçons, Vous comprenez, c’est un jeune chiot et il est encore un peu foufou… » expliqua-t-il en se positionnant juste derrière Finn. Il posa ses mains sur les épaules de l’enfant, comme si de rien n’était, autant pour le réconforter de sa présence que pour  l’escorter dans un transplanage d’urgence au moindre signe alarmant. Son esprit envisageait mille possibilités à la seconde : La réservation était-elle un prétexte pour les approcher sans éveiller leurs soupçons ?  Le Milicien venait-il pour eux ou était-il réellement le garde du corps de Kane? Souhaitait-il les arrêter dans le cadre de l’enquête du meurtre de Dalhiatus ? A moins qu’il ne soit là pour Finn et Sybille. D’ailleurs, la fillette était toujours installée dans son fauteuil , ses deux pupilles noires  braquées sur le Milicien, suivant chacun de ses faits et gestes.

Irving, lui,  n’osait pas ajouter quoique ce soit de peur de se trahir. Le malaise était perceptible dans la pièce et même Victor et Redmond semblaient l’avoir ressentis. Ils jetaient des regards interrogateurs en direction de leur grand-mère qui était bien incapable de leur expliquer les raisons d’un tel froid. La tension était bien installée mais, contre toute attente, ce fut Meredith Kane qui brisa le silence qui inondait la pièce en prononçant des salutations plutôt…chaleureuses. Elle alla même jusqu’à complimenter le charme des lieux.

« Euh…merci. » souffla Irving en suivant des yeux les allers et venues du milicien qui fouillait chaque recoin de la pièce à vivre, baguette à la main.

Dans de telles conditions, l’aubergiste était bien incapable de se concentrer pleinement sur les propos de la directrice de département, du moins, pas avant qu’elle ne mentionne la petite Eva. Irving baissa le regard et  observa la fillette timidement accrochée à la jambe de sa mère. Bizarrement, elle semblait presqu’aussi impressionnée que Finn mais toute trace d’inquiétude disparut toutefois de son visage lorsque Looping, fraichement libéré par le milicien qui inspectait la cuisine, s’approcha d’elle pour lui léchouiller frénétiquement les joues.

« Non Looping ! C’est sale ! » intervint l’aubergiste d’un ton qui se voulait autoritaire. Il jeta un regard contrarié en direction de la porte de la cuisine qui –bien évidemment-  était restée ouverte et fronça légèrement les sourcils. Meredith Kane profita de ce moment pour rappeler son escorte auprès d’elle.

Visiblement, le fameux Kieran n’était présent que pour assurer la sécurité de la directrice de département et non pas pour les arrêter, tous les quatre, comme l’avait craint initialement Irving. En effet, le milicien obéit aux exigences de sa supérieure et quitta l’Auberge à sa demande, non sans avoir jeté un dernier regard défiant à Sybille avant de partir . Irving sentit immédiatement les épaules de Finn se détendre quelque peu. Il s’autorisa, lui aussi, un soupir de soulagement imperceptible avant de reporter son attention sur Eva qui s’était approché d’eux pour lui poser une question particulièrement incongrue. La désarmante innocence de la fillette eut au moins le mérite de détendre l’atmosphère d’un cran. Irving n’était pas encore complètement détendu mais il esquissa un léger sourire, tout comme Astoria. Ce fut toutefois Finn, le plus rapide, qui répondit.

« Mais non ! Il a toujours été comme ça ! Bien vrai ? » le gamin se tourna légèrement vers Irving pour le prendre à témoin.
« C’est vrai. Il n’y a pas de mouton dans mon arbre généalogique, dit-il, heureusement d’ailleurs ! » ajouta-t-il à l’attention d’Astoria. Il ne se sentait pas prêt à plaisanter avec Meredith Kane, ni à soutenir son regard d’ailleurs. Il avait même des difficultés à se dire qu’il allait passer une soirée, entière, avec elle et était presque tenté de chercher un prétexte pour annuler l’animation de la bulle. Il ne voulait pas partager un seul instant avec cette femme mais, une fois encore, ce fut Eva qui chamboula ses projets :

« Ma maman n’a pas les bonnes chaussures !
dit-elle en désignant les souliers vernis de Meredith Kane, Est-ce que vous pouvez  lui en prêter des comme les vôtres ? » ajouta-t-elle en regardant, tour à tour, les chaussures de randonnées d’Irving, de Finn  et celles de Nora.

« Et bien… »

L’aubergiste hésita quelques instants et releva les yeux sur sa petite amie, légèrement prit de court.


Nora WeaverAubergisteavatar
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Nora sentit ses jambes faiblir quand l’homme qu’elle avait pris pour le mari de Mrs. Kane annonça qu’il était chargé de la sécurité de cette dernière et devait donc inspecter les lieux. Elle dut s’appuyer contre le cadre de la porte pour ne pas défaillir. Consciente que son attitude était déjà suffisamment suspecte, elle s’empêcha de jeter un regard apeuré en direction d’Irving. Elle aurait voulu échanger juste un signe avec son petit-ami et pouvoir établir rapidement un plan, même sommaire. Cela faisait longtemps qu’ils n’avaient plus besoin de mots pour se comprendre, mais la présence de Meredith Kane et de son garde du corps leur interdisait le moindre échange. Ils ne pouvaient pas montrer leur angoisse, pourtant ils avaient tant de choses à craindre que Nora ne savait même plus de quoi elle devait s’inquiéter en priorité. Et si Finn et Sybille étaient découverts ? Et si Irving et elle étaient finalement reconnus coupables de la mort de Dalhiatus ? Et si on les avait reliés à la résistance ? Le seul fait d’envisager toutes ces perspectives lui donnait le vertige.

Abandonnant la porte d’entrée, elle avança dans la pièce à la suite de la médicomage, d’un pas mal assuré. Elle balaya l’ensemble de la pièce du regard et vit qu’Irving s’était stratégiquement rapprocher de Finn. Se préparait-il à prendre la fuite ? Toujours dans le dos de Meredith, la jeune fille voulut rejoindre discrètement de Sybille mais elle se prit les pieds dans les affaires de randonnées sagement empilées le long du mur, et manqua de s’étaler de tout son long. Sentant plusieurs regards se tourner vers elle, elle s’immobilisa à l’endroit où elle se tenait et abandonna tout espoir de s’approcher davantage la fillette, qui scrutait chaque geste de la médicomage et du milicien de son regard sombre, depuis le fond de son fauteuil.

L’ambiance s’était clairement tendue et même Astoria semblait avoir compris que quelque chose clochait. Meredith Kane leva le lourd silence qui s’était abattu sur la pièce en complimentant les lieux, et Nora se força à la remercier d’un sourire, toujours incapable de prendre la parole sans trahir son état de stress. La jeune fille avait presque envie de croire que la médicomage était vraiment venue pour une excursion dans la nature, et qu’elle était prête à enterrer la baguette de guerre. Mais une part d’elle redoutait que toute cette mise en scène soit un piège.

Le Milicien chargé de la protection de la directrice fut finalement congédié par cette dernière, mais Nora restait sur ces gardes. Il avait assuré qu’il ne serait pas loin et la Poufsouffle craignait qu’il ne passe toute la nuit à les surveiller, prêt à intervenir au moindre dérapage. Et elle redoutait davantage Meredith Kane que son garde du corps. Astoria avait mis le comportement étrange de Sybille sur le compte de son jeune âge, mais la réputée psychomage tirerait-elle les mêmes conclusions hâtives ? Nora n’avait pas une très bonne estime de la directrice de Skye, mais elle ne doutait pas de ses compétences. On disait d’elle qu’elle lisait les gens comme des livres ouverts. Se laisserait-elle berner par les mensonges de deux enfants et de deux adolescents à peine plus âgés ?

Le silence retomba alors que la porte d’entrée se refermait derrière le milicien, mais fut aussitôt brisé par une de ces questions absurdes dont les enfants ont le secret. L’innocence désarmante de la jeune Eva aurait probablement fait sourire Nora dans d’autres circonstances, mais ce fut la réponse de Finn qui lui tira un sourire fier. Elle avait senti que le jeune garçon était au moins aussi terrifié qu’elle, et voilà qu’il reprenait le contrôle de lui-même comme si tout allait bien. Il était impressionnant de le voir faire preuve de tant de courage, lui qui était si craintif. Irving surenchérit, tout aussi convaincant dans son rôle d’hôte détendu, avant de tourner les yeux vers Nora quand Eva leur demanda s’ils avaient des chaussures à prêter à sa mère, qui portait des escarpins désormais tâchés de boue.

Prise de court, la jeune fille resta un instant muette alors que plusieurs regards se tournaient dans sa direction. Elle faisait la même pointure que Finn, elle n’était pas vraiment la mieux placée pour prêter des chaussures à la médicomage…

« Mes chaussures risquent d’être un peu trop petites, commença-t-elle en baissant le regard sur ses pieds ridiculement minuscules. Mais Irving a une paire de bottes de pluie… Ce sera surement un peu grand, mais avec une bonne paire de chaussettes ça devrait le faire ! »

Elle avait retrouvé un peu de contenance et ponctua sa phrase d’un sourire à l’intention de la fillette. Elle s’adressait à elle plutôt qu’à la principale intéressée, préférant éviter de croiser le regard de Meredith.

« J’vais chercher les bottes ! lança Finn avec entrain. Est-ce que je peux aller montrer les bébés lapins à Eva aussi ? ajouta-t-il à l’intention de Nora. S’te-plaaaaaaait !
- Euh… Nora fut obligée de lancer un regard interrogateur à Meredith. Si sa maman est d’accord… Mais cinq minutes seulement, on ne va pas tarder à partir.
- On peut y aller aussi ? » demandèrent en cœur les cousins en suppliant leur grand-mère avec de grands yeux de chiens battus.

Nora laissa le soin à Meredith et Astoria de répondre aux demandes de leurs enfants et profita de l’occasion pour échanger un regard incrédule avec Irving. La situation lui échappait complètement. Elle avait du mal à réaliser qu’ils allaient devoir passer une nuit entière enfermés dans une bulle en verre avec Meredith Kane. Elle ne s’en sentait pas capable, pas alors que Sibylle et Finn avaient encore du mal avec leurs nouvelles identités, et pas après les paroles violentes qu’ils avaient échangées à Léopolgrad.

Elle ne se souvenait trop bien que des mots qu’elle avait craché au visage de la médicomage, alors qu’elle était désespérée et à bout de force. Il lui avait semblés justifiés sur le moment, et elle ne les avait pas regrettés, mais elle se sentait beaucoup moins à l’aise avec sa conscience maintenant qu’elle avait fait la rencontre d’Eva. Il était plus facile de vouloir la mort de l’insensible directrice de Skye que celle de la mère d’une fillette de huit ans. Mal à l’aise, et hantée par ses propres mots, Nora se força à reporter son attention sur le petit groupe d’enfants, qui écoutait attentivement les consignes de Finn.

« …et trois bébés lapins, ils sont nés il y a juste trois semaines. Ils sont tout petits, comme ça. Surtout il faut pas les serrer trop fort, sinon vous risquez de leur faire mal. Ils ont un peu peur des humains mais… »

Remarquant l’absence de Sybille, Nora se tourna vers la fillette, toujours assise dans son fauteuil. La fillette avait les yeux rivés sur Meredith, et elle était livide. Son regard n’avait plus rien à voir avec celui, plein de méfiance, qu’elle avait réservé au Milicien. Il n’exprimait plus que la crainte. Elle était pétrifiée. Pourquoi avait-elle si peur de Meredith ? Avait-elle vu sa photo dans les journaux, ou s’étaient-elles déjà rencontrées, dans une autre vie ?


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Malgré un léger sourire de façade, Meredith se demanda si elle ne préférait pas quand sa fille jouait encore la carte de la timidité. Pourtant, c'est bel et bien avec un naturel désarmant et enfantin, que Eva osa demander à l'aubergiste si sa chevelure bouclée puisait ses origines de sa promiscuité avec les ovidés. En voilà, une question saugrenue et déplacée qui fit lever les yeux de sa mère au plafond. Derrière son look de poupée en porcelaine, Eva pouvait faire preuve d'effronterie et prenait un malin plaisir à se faire passer pour plus bête qu'elle ne l'était. Était-ce sa manière à elle de briser la glace? De contourner sa timidité? Dans tous les cas, cette question aussi déplacée soit-elle eue le mérite d'évacuer quelque peu l’atmosphère tendue qui régnait depuis l'arrivée de la Responsable de la Santé Magique.

Guettant avec une certaine gêne la réaction de ses hôtes, Meredith fut rassurée de voir le jeune aubergiste prendre la question incongrue de sa fille avec humour et délicatesse. La vie prenait parfois de curieux détours. En effet, entre cette réponse chaleureuse de l'aubergiste et l'instant où il l'avait littéralement menacée de mort à Léopoldgrad, il semblait y avoir un monde d'écart. Bien que habituée à essuyer de violentes critiques de la part de ses détenus, rarement des propos ne l'avaient autant affectée que ceux prononcés par le jeune couple lors de cette fatidique journée de la March'bank. Mais pourquoi devrait-elle leur en vouloir?

Contrairement aux dangereux détenus qui peuplaient ses geôles, le jeune homme aux cheveux bouclés et sa jeune femme au visage angélique ne s'étaient que laissés emporter par le souffle de leurs émotions... Un violent traumatisme compréhensible qui avait balayé leur raison respective, au point de confondre un acte libérateur à un odieux meurtre de sang-froid. Si Meredith ne cherchaient aucune forme de reconnaissance, il lui déplaisait fortement d'être blâmée lorsqu'il lui incombait de prendre de douloureuse responsabilité. Est-ce qu'il était plus humain de laisser souffrir un gosse pendant des heures alors qu'il était condamné de toute manière à mourir à la moindre tentative de déplacement?

Le gentil couple bohème pouvait la juger sévèrement, mais ils n'avaient ni les compétences, ni le sang-froid nécessaire pour appréhender une aussi terrible situation d'urgence. Il n'était pas rare d'ailleurs de voir les victimes d'une tragédie confondre les sauveteurs avec leurs bourreaux, et inversement... Mais il était préférable de laisser ces maudits souvenirs aux oubliettes, et de repartir sur des bases nouvelles. Voilà pourquoi Meredith chercha à se montrer aussi douce et joviale que possible pour ne point brusquer ses hôtes. En adulte responsable, chacun devait étouffer ses rancœurs et aller de l'avant. Meredith peinait à trouver un sujet de discussion autre que la météo, quand Eva l'aida dans ce sens. En effet, inquiète de voir sa maman déambuler en talons hauts dans la campagne, elle pointa son index en direction des escarpins de luxe de sa maman. Avec le départ de Douglas, les pressions liées à son rang de chef du département de la Santé, Meredith avait la tête ailleurs... Au point d'oublier ses bottines et une tenue plus adaptée aux conditions extrêmes du Dartmoor.  

"Entre mon agenda de ministre et ma vie familiale surchargée, je crains d'avoir oublié une tenue adaptée à la marche en pleine nature... " Meredith extirpa son Pear One de son sac, et en caressa délicatement la surface. "Mais il me suffit de contacter un membre de mon équipe, et la chose sera rapidement rectifiée..."  

Mais plutôt que d'avoir à attendre la venue d'une aide extérieure, le regard du dénommé Irving se tourna rapidement vers la jeune femme blonde qui troublée, se figea quelques secondes avant d'offrir une réponse. Nul doute qu'elle aussi, n'était guère enthousiasmée à l'idée de se retrouver en compagnie de la Médicomage, et ce durant un week-end entier ; Mais malgré son ressenti intérieur, elle ne tarda pas à fournir son aide plus pratique que celle d'attendre la venue d'un homme de main de la Chef de Département. La jeune aubergiste se proposait de lui prêter de quoi se chausser ; Mais au vue de la différence de taille et de pointure qui séparait les deux femmes, une autre solution s'envisageait sous la forme d'une paire de bottes de pluie doublée de chaussettes en laine appartenant à Irving... Certes cela allait la changer de ses bottines de luxe en écaille de serpent argenté, mais Meredith salua d'un sourire poli cette gentille proposition. Se tournant vers la jeune femme, la Directrice de Skye chercha à accrocher un regard qui ne vint jamais se poser sur elle.

"Je vous remercie. C'est très généreux de votre part. Une paire de bottes et des chaussettes feront très bien l'affaire... "

La voix douce et le sourire agréable de Nora, contrastait durement avec les souvenirs haineux que la médicomage conservait de cette dernière durant la tragédie de la Marchebank. Attentionnée et délicate avec les enfants, elle était à des années lumière de cette blondinette enragée qui réclamait la tête de la Directrice de Skye sur une pique. Sans l'épisode sanglant de leur rencontre, Meredith Kane aurait même pu lui confier la garde de sa petite Eva, et s'offrir ses services en tant que nourrice. Mais Nora fuyait encore le dialogue, signe qu'elle n'était toujours pas guérie de son traumatisme. Comme depuis le début, ce fut encore les enfants par la voix du jeune Finn qui désamorcèrent la tension palpable de ces retrouvailles. Avec un entrain presque communicatif, le petit garçon proposait astucieusement d'aller chercher les fameuses bottes en caoutchouc, avant de poser la véritable question qui lui brulait les lèvres ; à savoir s'il pouvait emmener Eva voir les bébés lapins... Nora fut alors contrainte de se tourner vers la maléfique reine de l'euthanasie afin de lui demander son autorisation.

"Je n'y vois aucun inconvénient. " Puis se tournant vers sa fille, Meredith distribua ses consignes : "Juste cinq minutes, Eva. Pas une de plus. Compris? Prends ton écharpe si tu vas dehors, et ne salis pas ton veston neuf. Et sois gentille avec les bébés lapins, ne les caresse pas trop fort... "

Meredith déposa un tendre baiser sur le front de sa fille, avant de réajuster son col, et essuyer sa joue encore humide du coup de langue de Looping.

"Mon Dieu tu t'es déjà salie. J'espère que tu seras sage? "

"Oui. C'est promis, maman... " dit Eva, trop pressée de s'extirper des ailes de sa maman poule pour rejoindre la bande joyeuse de Finn. Ce dernier venait tout juste de ramener les fameuses bottes en caoutchouc kaki gentiment prêtées par Irving. Meredith jeta un regard dénué d'émotion sur celles-ci, avant d'exprimer un avis évasif.

"Elles ont l'air bien étanches et confortables... Merci. "

Meredith espérait ne pas avoir à croiser des paparazzis de Multiplettes dans les landes isolées du Dartmoor, car son image de mère de famille modèle et BCBG risquait d'en prendre un sérieux coup. Mais au diable les diktats de la communication, en ce week-end, seul le bonheur de sa fille lui importait. Alors que les quatre enfants filaient en direction des clapiers, après avoir sagement écouté les sages recommandations de Finn. Meredith Kane remarqua pour la première fois une petite fille, assise dans un coin , et qui la dévisageait froidement...


"Et toi? Tu ne vas pas voir les lapins? "

Meredith tenta de lui esquisser un sourire, afin d'adoucir son visage grave, mais ce fut bel et bien l'effet inverse qui se produisit. En effet, la petite fille se recroquevilla sur elle-même, comme saisit par une violente et soudaine panique. Quelque peu décontenancée par cette attitude et dans une pulsion maternelle, Meredith Kane se dirigea vers l'enfant tétanisée afin de comprendre les raisons d'un tel trouble.

"Mais voyons, qu'est-ce qui ne va pas? Tu n'as aucune raison d'être effrayée... "

En se rapprochant d'elle, Meredith Kane finit par plisser son regard alors qu'une image subliminale venait de traverser son esprit. Ce petit visage arrondi, ces petits yeux resserrés, ces sourcils en accent circonflexe, cette petite bouche fine et pincée ... N'avait-elle point déjà vue cette enfant quelque part? Pourquoi ce visage lui paraissait tout à coup si étrangement familier? Était-ce une jeune patiente de Saint-Mangouste? Ou peut-être l'avait-elle croisée au détour d'un souvenir qui inondait les pensines de l'île de Skye. Mystère... Meredith voulut en savoir davantage et interroger la jeune fille, mais celle-ci tremblait comme une feuille dans le vent. Comme tétanisée, elle était au bord des larmes...

"Quel est ton nom, jeune fille? "

Meredith voulut à tout prix calmer la peur qui la saisissait, mais lorsqu'elle leva la main pour la réconforter d'une caresse, la jeune Sybille n'attendit pas une seconde de plus pour détaler comme une flèche en direction de la cuisine. Décidément, ce week-end bucolique ne démarrait pas sous les meilleurs auspices. Décontenancée par l'attitude de la jeune fille, la médicomage se tourna tour à tour vers Nora, Irving et Astoria.

"Je suis confuse... Je ne pensais pas l'effrayer de la sorte. Vous m'en voyez désolée... " Mais très vite la réaction humaine céda sa place à celle de la psychomage. "Souffre-t-elle d'un mal quelconque? Si je peux lui venir en aide... "

Mais ses paroles furent coupées par les éclats de rire venant de l'extérieur. Les enfants s'extasiaient sur la beauté des bébés lapins, signe qu'il y avait encore de l'espoir et de l'innocence dans ce bas-monde...



             
“Meilleur ne veut pas dire meilleur pour tout le monde”
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Contre toute attente, ce fut Finn qui prit la direction des opérations. Le congédiement du milicien semblait l’avoir ragaillardi et il proposa rapidement à Nora d’aller chercher les fameuses bottes de pluie et de montrer la ménagerie à Eva, Redmund et Victor. Le petit garçon avait retrouvé son enthousiasme habituel qui contrastait avec l’attitude quelque peu défiante des adultes.

Tous les regards se tournèrent vers Meredith Kane lorsque sa fille lui demanda la permission pour aller voir les lapins. Irving ne savait pas si elle se montrait tout le temps si précautionneuse mais la directrice de Skye semblait être une véritable maman poule. C’était tout juste si la petite Eva avait le droit de se salir.  Un comble ! Passer un week-end à la campagne et devoir garder son « nouveau veston » immaculé : Pauvre gamine…

« Le chemin jusqu’à l’étable est plutôt boueux, vous savez, c’est difficile d’en revenir intact. » prévint Irving. « La randonnée en pleine nature est une activité salissante… » ajouta-t-il à l’attention de la mère de famille.

Ce n’était quand même pas compliqué de prévoir une tenue adéquate ? Qui partait en randonnée avec des vêtement neufs et des chaussures à talons ?
A vrai dire, Irving espérait que le D. Kane allait changer d’avis. Il était clair, aux yeux de l’aubergiste, qu’elle n’avait pas préparé cette expédition et que cela lui faisait une excellente raison pour rentrer chez elle et ne pas supporter, tout un week-end, les deux jeunes gens qui l’avaient copieusement insultés lors de l’effondrement de la Marchebank. Meredith aurait du saisir cette occasion pour reporter ce séjour –pour ne pas dire l’ annuler- mais elle ne semblait pas de cet avis. Elle attrapa la paire de bottes que Finn venait de lui apporter et le remercia.

« Je peux prêter mon vieux blouson à Eva. Il est trop petit pour moi. » lâcha ce dernier en attrapant une vieille parka sur les patères de l’entrée. Il observa tour à tour Nora et Irving, comme pour leur demander la permission, puis il tendit la veste à la fillette et fila en trombe à l’extérieur en entrainant ses nouveaux camarades de jeu en direction des clapiers.

Le silence retomba immédiatement dans la pièce. Irving n’arrivait pas à se résoudre à lancer le « top départ », tant il espérait un brusque revirement de situation. Il y croyait dur comme fer : Maintenant que sa fille n’était plus dans la pièce Meredith Kane allait s’excuser et dire, qu’étant donné les circonstances, elle préférait rentrer chez elle. Il n’y avait pas d’autre scénario envisageable. Irving était suspendu aux lèvres de la directrice de département mais ce ne fut pas les mots qu’il attendait qu’elle prononça.

"Et toi? Tu ne vas pas voir les lapins? "

L’aubergiste reporta son attention sur Sybille à qui s’adressait cette remarque.  Toujours assise dans le large fauteuil, son visage livide exprimait une réelle terreur qui ne lui était pas coutumière. Il n’en fallut pas davantage pour éveiller un profond sentiment de crainte chez Irving. Sybille n’était pas connue pour son enthousiasme débordant-certes- mais il ne l’avait jamais vu arborer une mine si craintive. Quelque soit les raisons qui la poussaient à se sentir si menacée, Irving se devait d’intervenir.

« Elle est allergique. »
s’empressa-t-il de répondre en esquissant quelques pas en direction de la fillette. Le D. Kane s’était déjà agenouillée devant Sybille pour la questionner et une horrible sensation de déjà vu s’empara d’Irving. Meredith au chevet d’un enfant, faussement compatissante. Le même ton doux, mielleux, le même geste tendre, presque maternelle, qui se veut réconfortant et puis…

« Arrêtez. »

Les mots étaient sortis dans sa bouche sans qu’Irving n’ait prémédité ce qu’il allait dire ensuite. Il savait juste qu’il devait interrompre cette scène qui se jouait sous ses yeux et qui les plongeaient dans un réel trouble, lui, Sybille et surement Nora. La fillette profita de cette interruption pour se substituer à Meredith et détaler littéralement dans la cuisine. Irving jeta un bref regard à sa petite amie –il était quasiment sûr qu’elle avait fait le parallèle avec la scène de l’attentat elle aussi- et reporta finalement son attention sur la directrice du Département de la Santé qui paraissait réellement confuse.

« Sybille. Elle s’appelle Sybille et elle est un peu sauvage » dit-il, soucieux de préserver les apparences.

Il y avait peu de chance pour qu’une psychomage comme Meredith Kane se contente de si peu d’explications. Elle s’empressa d’ailleurs de proposer ses services, suggestion qui fit frissonner Irving. Il observa tour à tour Astoria et la directrice de département et poursuivit :

« Elle est déjà suivie par un médicomage qui nous a conseillé de pas la brusquer…, inventa-t-il en se tournant vers Nora comme si elle était en mesure de nommer le spécialiste en question, on nous a conseillé de lui laisser un peu de temps pour qu’elle s’acclimate et qu’elle se sociabilise, Il marqua une légère pause et reprit, je compte sur vous pour faire en sorte qu’elle ne se sente pas trop acculée durant ce week-end … »

« Bien sûr, répondit Astoria en joignant les mains, Je préviendrai les garçons d’être gentils avec elle et de ne pas l’embêter… »
« Merci infiniment. »

Cherchant à clore définitivement cette conversation, Irving se tourna vers Meredith, et merci à vous aussi D. Kane pour votre proposition d’aide mais Sybille est déjà entre de bonnes mains. Il esquissa difficilement un sourire reconnaissant, Profitez donc de ce week-end avec votre fille sans songer à votre travail. Son regard se posa sur les souliers vernis de la directrice de département et il ajouta : Vous devriez enfiler vos bottes, nous n’allons pas tarder à partir. Laissez nous juste le temps de récupérer la petite… »
Irving prit la direction de la cuisine, ouvrit la porte et s’effaça pour inviter Nora à le suivre…


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Silent night [Meredith, Nora & Irving]

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