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 Un regard en arrière pour un regard en avant (Joséphine)

Constantine ÉgalitéDirecteur du Département des Mystèresavatar
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3 Juillet 2010

- Ou vas-tu ? "

Émergeant de la salle de l'espace comme une ombre solitaire, la silhouette de Lou se découpe sur l'étendue infini de planète et la faible lumière des étoiles qui flottent, éparses, derrière elle. Je retire la main de la poignée qui orne la porte et ce geste verrouille instantanément mon bureau alors que je cherche à deviner son regard au travers des reflets froids que projettent le bleu des flammes sur son visage. " Régler une affaire. " Lou tient sa baguette dans une main, une liasse de papiers de l'autre. Elle s'appuie lentement à la chambranle et je devine qu'elle hausse un sourcil.
- Une affaire de quel genre ? " La porte reste ouverte, les planètes s'égaillent, tournent, changent de position au grès d'une force qui nous dépasse tous les deux.
- Du genre confidentielle. " Lou se redresse et ferme la porte. De son pas de panthère, elle se glisse jusque sous mon nez et me toise. Ses yeux sont deux fentes sombres. Son examen est long, je ne bouge pas, les traits fermés. Lou possède quelque chose dans le regard capable de clouer sur place absolument n'importe quelle force de la nature. Elle n'est pas agressive ni pressente, elle est juste…. De longues secondes de silence s'écoulent, buté. Elle finit par reculer légèrement.
- Vous puez le passé, Constantine Égalité.
- Pas du tout. " Me défends-je beaucoup trop vite avec la certitude d'avoir été percé à jour. Je déteste l'idée que même après tant d'années de séparation, Lou Losserand soit toujours capable de me lire comme la vulgaire première page de Multiplettes.
- Pas du tout ", me singe-t-elle dans son français le plus pur. Je lève à demi les yeux au ciel pour échapper à son regard. " Tu essaies de filer sans que personne ne le remarque, et je connais cette expression. " J'ouvre la bouche, aussitôt interrompu par le doigt qu'elle lève avec paresse pour m'intimer de me taire. " Tu fais ce que tu veux, Monsieur le Directeur du Département des Mystères. Tu te rappellera seulement que Lou t'as dit de ne pas y aller. " Elle ne cille pas. J'aimerai lui dire de s'occuper de ses affaires, mais c'est Lou. Je n'ai jamais été capable d'être franchement malpoli avec elle.
- De quoi tu as peur ? " Dis-je sèchement à la place. Je ne sais jamais si elle me fait payer mon départ précipité de France, après notre sorti de Beauxbâtons, ou le fait d'avoir coupé court aux nouvelles alors que nous avions échangés sept ans d'intimité et que je lui dois beaucoup plus que ce que je ne veux bien l'admettre. Ou peut-être qu'elle s'inquiète réellement pour moi, je n'en sais rien, mais cette idée me culpabilise étrangement, et je préfèrerais que ce ne soit pas le cas.
- Pas que tu t'en ailles pour ne jamais revenir. " Lâche-t-elle de son ton atone, avec l'évident désir de me le faire payer jusqu'à la fin de ma vie. " Mais tu reviendra peut être perturbé et je ne veux pas d'un Directeur qui ne sait plus où il habite. " Sa franchise me fait blêmir. Je sers les lèvres et secoue la tête.
- Laisse-moi passer. " Lou hausse les épaules et s'écarte. Je sens son regard dans mon dos alors que je quitte le Département.

***

Les folies sorcières, 21 heures

Les cabaret me mettent mal à l'aise. Les casinos un peu moins, mais ne sont pas mes lieux de prédilections. Les deux couplés donnent un résultat que je fuis franchement. Les lumières vives des salles surchargées de décorations, l'activité brutale et bruyante des jetons, de la musique, des verres qui teintent, m'assourdissent, même de l'extérieur, après des semaines de cloisonnement au sein du Département. Je constate toujours avec une sorte de surprise renouvelée combien je ne supporte la foule que lorsqu'elle est rassemblée autour d'un match de quidditch.

D'un geste souple, je saute au bas de mon balais que je remets au voiturier avec une sueur glacée. Je déteste confier mes balais à qui que ce soit, et même si je connais les compétences des Folies à ce sujet, n'ayant jamais eu à me plaindre, le savoir croupissant entourés de centaines d'autres au risque de ne jamais le retrouver me met plutôt mal à l'aise. Je jette un coup d'œil circulaire autours de moi. Comme d'accoutumée, les Folies Sorcières regroupe une foule conséquente de sorciers et sorcières sur leur trente et un venus se divertir ou perdre de l'argent aux tables de Roy Calder. Je lisse vaguement mes cheveux et réajuste ma cravate sans réaliser que j'ai l'air aussi bien vêtu que n'importe lequel des hommes présents sur le perron, conscient d'avoir passé la journée à travailler dans ces vêtements, et escalade les marches jusqu'à la haute porte de fer et de verre. J'adresse un vague salut de la main à Frapedur qui me répond par un espèce de grognement que je choisis d'identifier comme un signe de bienvenu. Depuis que je suis Directeur, j'ai le privilège d'assister aux réunions organisées par Leopold, et je me sens presque comme un habitué dans ce lieux que je déteste.

En m'enfonçant dans le hall, ouvrant la foule devant moi, pressant des coudes, esquivant de justesses la traînes de robes réellement étouffantes, même pour moi qui ne les porte pas, j'essuie une parade de regards qui me reconnaissent, surpris de voir le si étrange Directeur du tout aussi étrange Département des Mystères s'afficher dans un lieu si excentriquement joyeux. Je commence par rejoindre le bar où Volderêve me décoche un sourire rayonnant. Je le lui rend par mimétisme, avec la sensation étrange que ma poitrine s'enrobe d'une chaleur bienvenue. Je m'interroge fugacement sur la sensation que doit procurer la présence de Volderêve aux dames qui le louent pour une soirée. Lorsque je me saisit du cocktail qu'il vient de composer spécialement à mon intention, je sens ses doigts effleurer les miens et cette sensation me trouble une infime seconde. Je me lève en balbutiant un remerciement pathétique et fuis rapidement sa compagnie.

Les rires et les éclats de voix forment une mélodie brutale qui couvre la musique raffinée qui rebondit au hasard des espaces gigantesques. Les groupes se déplacent dans une configuration de balais, entre le cabaret, le bar, les tables de jeu. Calder, ce petit impertinent, semble faire magnifiquement tourner son business. En buvant résolument une longue gorgée de mon cocktail bien chargé, je jette un coup d'œil au lustre gigantesque avec une pensée machinale pour Griselda Marchebank. J'ai du mal à focaliser mon attention. La déferlante de bruits, d'odeurs, de sensations et d'informations déséquilibrent ma concentration. Il me faut dix bonnes minutes pour déceler, occupé à renseigner une dame vêtue d'une incroyable robe de damas blanc satiné, Elias Nasser, le majordome et garant du lieux. Je me demande toujours comment cet homme si calme fait pour survivre dans une telle agression permanente de tous les sens. Je le salut avec une politesse pressée, et lui indique ma requête en affermissant mon contact sur le verre d'alcool. Dans ma poche intérieur, Chevalerie s'agite pour tenter de fuir le brouhaha agressif qui assaillent ses oreilles sensibles de prédateur.

Deux minutes plus tard, je pénètre dans les loges privées du cabaret. Le son s'atténue brutalement, comme si on avait posé dessus une cloche en argent et je ferme les yeux un instant pour savourer la sensation de calme qui m'envahit avec le réconfort du silence. Lentement, je me laisse tomber dans un fauteuil, conscient que j'occupe l'espace de Joséphine Chevalier. Nasser m'a promis qu'elle devrait se présenter bientôt, je profite donc des quelques minutes de solitude qui me sont accordées pour reprendre mon souffle.



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Joséphine ChevalierDanseuse aux Folies Sorcièresavatar
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"Il faut vraiment qu'Olga arrête avec les trucs en plumes..." marmonne Joséphine, occupée à finir de se maquiller, penchée sur un grand miroir en argent.

Il règne une agitation fébrile dans les loges des danseuses, comme avant chaque spectacle. Il fait chaud, l'air est chargé de fumée et de parfum, costumes et dentelles envahissent l'espace déjà restreint et elles se bousculent devant les quelques miroirs pour rattraper une coiffure ou retoucher un maquillage avant d'entrer en scène. L'ambiance est étouffante, mais aussi familière, rassurante.

"C'est clair ! J'en retrouve partout c'est infernal ! La plainte de Fran est accueillie par quelques éclats de rire compréhensifs. Non vraiment, j'en retrouve dans des endroits improbables !"

Les filles n'ont pas besoin de plus de précision pour éclater d'un rire plus franc. Les corps en sueur et les boas en plumes n'ont jamais fait bon ménage, mais c'est une association qui a fait ses preuves dans tous les cabarets du monde. Il y a des grands classiques qui ne cessent de faire leur effet, comme une formule magique qui marche à tous les coups.

Joséphine était occupée à enfiler une paire de talons hauts argentés quand Elias Nasser fit irruption dans les loges, sans qu'aucune danseuse ne pense à se couvrir. Il en avait vue d'autres ! Il se faufila entre les filles, aussi discret qu'une ombre, pour arriver à sa hauteur.

"Joséphine, Gloria va te remplacer ce soir, on t'attend dans l'aile Ouest."

La danseuse haussa les sourcils, surprise. Elle était sur scène ce soir, et n'avait pas prévu de faire d'extras après sa représentation. Il n'était pas dans les habitudes des dirigeants de l'aile Ouest de changer les planning à la dernière minute, mais elle savait d'expérience qu'il ne valait mieux pas poser trop de questions, et qu'il ne servait à rien de négocier. On ne faisait pas attendre les clients.

"Donne moi cinq minutes."

La jolie rousse se débarrassa de ses chaussures argentés et de son costume pailleté pour enfiler quelque chose de plus sobre et d'encore moins confortable. Elle confia sa tenue de scène à Gloria, qui avait à peu près le même profil qu'elle. Avec leurs chevelures rousses et leurs regards mutins, les deux danseuses étaient souvent considérées comme parfaitement interchangeable, et étaient constamment en compétition. Gloria avait l'air ravie de récupérer le rôle de Joséphine dans le tableau de ce soir, plutôt que de passer la soirée en salle.

Quelques minutes plus tard, Joséphine passait la porte de sa loge dans l'aile ouest. Elle n'aimait pas être prévenue à la dernière minute pour ce genre d'extras, elle préférait choisir les nuits où elle travaillait, cela la mettait dans de meilleures dispositions. Elle s'efforça toutefois de se composer un air affable et colla un sourire enjôleur sur ses lèvres en se concentrant sur le pourboire qu'elle ramasserait en fin de soirée.

"Bonsoir..." souffla-t-elle en s'avançant dans le salon privé.

Elle s'arrêta net au milieu de la pièce et abandonna aussitôt son sourire en reconnaissant Constantine Egalité, confortablement installé dans un fauteuil. C'était une très mauvaise surprise. La seule vision du directeur des mystère la ramena aussitôt des années en arrière, à des souvenirs qu'elle aurait voulu oublier. Il ne pouvait pas être là par hasard. Elle le connaissait assez pour savoir qu'il n'était pas du genre à apprécier ce genre d'endroits. Il était là pour elle, mais certainement pas pour ce que les autres hommes venaient chercher ici. Pourtant habituée à être exposée, elle se sentait soudainement vulnérable, seulement couverte de quelques morceaux de dentelle noire.

Joséphine ne s'était jamais sentie en danger aux Folies Sorcières. Bien sûr, il y avait souvent des débordements, et il arrivait que les filles se retrouvent face à des clients trop insistants ou violents, mais ils étaient rapidement neutralisés par le service de sécurité. L'agression de Robin, des mois plus tôt, avait déjà entamé ce sentiment de sécurité mais la présence de Constantine dans l'aile Ouest venait de le faire voler en éclat. L'attitude du directeur était pourtant tout sauf menaçante, et elle savait qu'elle n'avait rien à craindre pour son intégrité physique, mais elle le connaissait assez pour se méfier des raisons de sa venue.

"Qu'est-ce que tu fais là ?" l'attaqua-t-elle, en français, en posant sur lui un regard méfiant.

Ils ne s'étaient pas vus depuis quinze ans et jusqu'à ce soir elle pensait ne plus jamais le revoir. Elle savait qu'il vivait en Angleterre, qu'il était Directeur du département des Mystères, et elle avait vaguement suivit sa progression dans les journaux, mais elle avait espéré passer inaperçu. Constantine Egalité n'était le genre d'hommes à fréquenter les cabarets et il n'y avait aucune raison pour que leurs routes se croisent à nouveau. Et pourtant, il l'avait retrouvée. Et elle lui en voulait de débarquer dans sa vie comme ça, après quinze ans, sans prévenir.

Il aurait du savoir qu'il n'avait aucun intérêt à raviver les vieux souvenirs. Joséphine ne savait pas ce qu'il venait chercher, mais s'il voulait parler du bon vieux temps, elle avait quelques vieilles histoires à lui rappeler...



Constantine ÉgalitéDirecteur du Département des Mystèresavatar
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" Bonsoir… "

C'est un souffle suave, caressant, sucré. Une confiserie insinuée entre les lèvres rouges et gonflées de Joséphine qui se glisse dans la pièce, silencieuse comme une panthère. J'ai le regard tourné et je suspend mon souffle, agressé. Sensuels, ses syllabes souples m'enveloppent et je sers les dents, ferme les yeux brièvement pour effacer l'image de Camille. J'expire un soupir lent et profond comme une tombe et tourne vers elle un visage pâle. Je me pense fort et prêt à lui faire face.

Sa vision me heurte.

Découpée dans le clair obscure de la pièce, confinée dans la vanité charnelle qui suppure des velours ocres, Joséphine, enveloppée de dentelles noires, se tient immobile. Elle me dévisage avec une expression amère et fière, troublée dans le quotidien paisible de sa vie. Je me suis convaincue, intimement, m'être préparé à cette rencontre. Et je réalise que la projection que je me faisais de nos retrouvailles ressemble à une chimère pleine de fantasme. Je prévoyais de rester de marbre, et dans les profondeurs sécurisante du Département, la présence de Joséphine ne me semblait pas plus dangereuse que la vague appréhension que j'y projetai. Je me voyais subir une vague appréhension, une certaine contrariété, probablement, mais j'aurai su y faire face avec la dignité absolu de l'homme que rien ne peut atteindre.

Je n'imaginais pas possible un tel coup au cœur.

Elle a changé. Mon regard la parcourt sans pudeur, parce qu'elle s'offre à moi avec une indécence que je n'imaginais pas. Stupidement, je ne m'étais pas réellement posé la question : qu'est-ce qu'un homme attend d'une femme qu'il convoque dans une loge privée si ce n'est la pleine disposition de sa personne ? Sa vulnérabilité m'affecte encore plus. Je pensais la rencontrer comme mon égal, pas comme un objet jeté à mes pieds pour je ne sais quelle prestation. C'est humiliant pour nous deux.

Plongé dans l'inconfort de sa présence, je me venge en détaillant chaque partie de son corps d'un regard appuyé. Elle est belle, c'est indéniable. L'enfant, l'adolescente que j'ai connue et vu grandir a totalement disparut pour laisser place à une femme au charme diffus et profond. Je cherche la vulgarité en elle, présente partout dans la mise en scène, mais ne la décèle pas dans son attitude. Joséphine, même excentrique, reste charmante et noble en toutes circonstances. Probablement un fond d'éducation niché quelque part sous les couches de ce que sa vie est devenue.

Comment peut-on jeter un don comme le sien ?

Jambes élancés, cuisses fermes, ventre ciselé, corps de danseuse et port d'ancienne fille d'aristocrates désabusés. Je termine mon examen sur son visage où je retrouve un peu de ce que Camille me décrivait comme l'arrondit parfait et le regard enjôleur. Je n'avais jamais vraiment compris, à l'époque, ce qu'il pouvait lui trouver, mais en la découvrant femme, l'évidence est brutale.

Je chasse prestement ces pensées.

- Qu'est-ce que tu fais là ? " Interroge-t-elle brutalement. Je souris un peu, amusé qu'elle m'interpelle en français, comme si quinze ans ne s'étaient pas écoulés, comme si l'anglais n'était pas depuis longtemps la langue que nous parlons au quotidien. Cela me fait un effet étrange, comme si le temps perdu n'existait pas vraiment, et qu'elle employait tout de suite un artifice qui nous donne une forme d'intimité. Les expatriés au passé communs, engageant une nouvelle confrontation dans un contexte franchement sordide.
- Selon toi, Joséphine ? " Dis-je en anglais, comme pour mettre de la distance entre nous. Je laisse négligemment traîner mon regard autours de moi, sans cacher le fond de jugement exaspéré que m'inspire la décoration du lieu. J'ai probablement l'air profondément ennuyé, au fond de mon fauteuil impérial. Paresseusement, je lui jette un coup d'œil. " J'ai appris par hasard que tu prodiguais un certain type de spectacle privés. Alors je me suis dit que pour une fois, peut-être, je pouvais me permettre d'utiliser ma position pour me donner un peu de plaisir. " J'exécute un vague geste de la main. " Quelle meilleure personne pour ce genre de service qu'une femme dont je partage le passé ? " Je souris franchement cette fois, mais mon sourire, pleins d'acidité, ressemble à une grimace.

Lentement, je me lève, mimant très bien un dégagement que je n'ai pas du tout et qui me pousse à me montrer grossier. Comme un instinct défensif, je me sens dans le besoins de lui faire partager mon malaise, et la domination que je ressens vaguement me rassure tout en me dégoûtant.

Je me demande si elle va se couvrir.

- Comment as-tu pu échouer ici, Joséphine ? " Je tourne brutalement les yeux vers elle, capte son regard, sert les lèvres. " Avec un don comme le tien ? "

Quel gâchis.


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Joséphine ChevalierDanseuse aux Folies Sorcièresavatar
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Joséphine avait souvent été déshabillée du regard, elle avait l'habitude de sentir les yeux des hommes sur son corps, pourtant elle s'était rarement trouvée si mal à l'aise. Il n'y avait aucune trace de désir dans le regard insistant que Constantine faisait lentement glisser sur elle. Il la détaillait avec une précision presque scientifique qui la fit frissonner. Elle s'appliqua à ne pas montrer la moindre gêne et garda le menton haut et le regard fier alors qu'il terminait son examen cruel. La danseuse ne fut pas étonnée d'entendre son compatriote lui répondre en anglais, comme pour nier leurs origines communes. Il ne pourrait pas fuir le passé éternellement, pas avec elle.

La réponse que Constantine lui offrit la répugna, mais elle n'en crut rien. Il était évident qu'il bluffait. Elle ne le connaissait plus assez maintenant pour s'étonner de ses habitudes, et peut-être était-il bien devenu le genre d'hommes à s'acheter "un peu de plaisir", comme il disait, mais elle était certaine qu'elle était la dernière personne qu'il serait venu trouver pour ça. Il se moquait d'elle, certainement dans l'espoir de la déstabiliser encore davantage, mais elle n'allait pas le laisser faire si facilement. Il jouait les habitués, avec sa fausse nonchalance et son air détaché, mais elle se doutait qu'en réalité il était aussi mal à l'aise qu'elle. Après tout, il n'était pas dans son environnement naturel. C'était son terrain de jeu à elle, ici.

"Tu es venu exactement au bon endroit pour ça... souffla-t-elle d'une voix suave en faisant lentement un pas en direction de Constantine qui venait de quitter on fauteuil. Tu ne vas pas être déçu.."

Avant qu'elle n'ait pu terminer son petit numéro de séduction, il tourna brusquement les yeux vers elle, et sa question la cloua sur place. Son regard, qu'elle avait voulu sensuel et chaleureux, se glaça aussitôt et elle serra les lèvres pour se retenir de lui hurler une insulte à la figure. Elle tourna la tête pour ne plus le voir. Le terme d'échec lui était resté en travers de la gorge, elle était consciente que ce n'était pas un choix de terme anodin. Il la méprisait, bien à l'abris dans son costume, drapé dans sa fierté. Il l'avait toujours méprisé. Le jugement dans son regard lui était insupportable. Comment pouvait-il encore se permettre de la prendre de haut ? Lui qui était tombé si bas... Bien plus bas qu'elle n'échouerait jamais. Elle savait ce qu'il avait fait de pire, et pourtant il se permettait encore de venir lui donner des leçons de dignité. Il n'en avait plus aucune à ses yeux.

"Et qu'est-ce que tu voudrais que j'en fasse ?" s'agaça-t-elle alors qu'il évoquait son don de voyance.

C'était un don inutile, qui tenait plus du fardeau que d'autre chose. A quoi bon connaitre l'avenir si on ne pouvait rien faire pour le changer ? Joséphine avait été confrontée à l'aspect fatal de la chose bien assez tôt, et n'avait eu d'autre choix que d'accepter la vérité : on n'échappe pas à son destin.

"Même les sorciers ne croient plus les voyantes... reprit-elle d'une voix neutre. Elle tourna brusquement la tête vers lui, accrocha son regard. Ils ont peur."

Camille ne l'avait pas cru, à l'époque. Joséphine l’avait pourtant mis en garde, à de nombreuses reprises, mais il n’avait jamais voulu l’écouter. Il disait qu’elle se trompait, qu'elle avait dû mal interpréter les signes, que ça ne pouvait pas arriver. Elle s'était inquiétée, avait répété ses avertissements, sans succès. C'était tout simplement impossible, disait-il. Ils s'étaient disputés, plusieurs fois, et elle avait arrêté de vouloir le convaincre. Elle avait alors quatorze ou quinze ans, et préserver sa relation avec son petit-ami lui avait paru plus important qu'une obscure prémonition. Et puis c’était arrivé, inévitablement. Joséphine était certaine que c’était arrivé exactement comme elle l’avait vu, comme elle l'avait rêvé des années plus tôt.

"Mais certains n'ont pas assez peur." acheva-t-elle, le regard dur.

Camille avait-il parlé son frère des avertissement de Joséphine, à l’époque ? Constantine savait-il qu’elle savait tout ? Savait-il qu’elle l’avait su avant même que ça n’arrive ? Et quand c’était arrivé, s’était-il souvenu qu’elle l’avait prédit ? Elle brûlait d'envie de lui demander, d'étaler la vérité au grand jour, de crever cette tension entre eux, mais elle garda le silence, son regard transperçant rivé sur lui.



Constantine ÉgalitéDirecteur du Département des Mystèresavatar
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Le regard sirupeux, enjôleur de Joséphine me caresse longuement. Et s'immobilise brutalement pour se changer en glace chargée de colère, et me fuir, se détourner, rompre le charme stupide qu'elle tentait de mettre entre nous comme une insulte, comme un défi lancé à la domination que j'essaie de faire peser sur elle. Elle s'est approchée, moi aussi, il me suffirait de tendre le bras pour saisir son menton entre mes doigts et agrafer son regard à mon regard, sa haine à ma haine. Nous n'avons pas besoins de plus de quelques mots pour comprendre que nos retrouvailles nous plongent tous les deux dans une colère froide, une colère pleine de non-dits et de rancœur noyées dans le passé, et je suis subjugué de constater combien je les ressens encore férocement alors que mon esprit s'évertue à oublier les détails. Joséphine immergée, ma mémoire me l'avait rendue plus supportable mais me confronter à son expression de défit dégoûté ravive avec une violence que je ne soupçonnais pas les centaines de questions, les dizaines de regrets que sa simple existence soulève, incarne, confesse.

Aurais-je évité le pire si je l'avais acceptée entre Camille et moi ? Se serait-elle confiée à moi comme elle s'était confiée à Camille si je ne l'avais pas négligée, insultée, rejetée depuis notre enfance partagée entre deux demeures de luxe et des parents contraignants ? Que serait-il advenu si ma jalousie puérile, si mon exigence profonde s'était serti d'un peu de bienveillance pour le nouvel amour de mon frère, si je m'étais contenté d'être heureux pour eux plutôt que de lui dire " cette fille est feignante et ne te mènera nul part ? "

Camille serait-il mort malgré tout, ou aurait-on accepté de prendre en compte la mise en garde de Joséphine, parce qu'elle se serait confié à moi ?

Cela nous semblait inconcevable. Sa prédiction sonnait pour moi comme le désir de nous séparer. C'était stupide.

Je ne veux pas y penser.

- Et qu'est-ce que tu voudrais que j'en fasse ?
- Regarde-moi. " Mon ordre claque comme un fouet entre mes dents serrées, mais Joséphine garde les yeux fixe, parle froidement, et ne heurte mon regard que lorsqu'elle l'a désiré.
- Ils ont peur. " Je souris, un sourire froid, qui n'atteint pas mes yeux. J'attends sa sentence avec une patience décuplée par la rage profonde qui m'habite. Comment ma nervosité a-t-elle pu se contracter si rapidement, si unilatéralement en colère profonde et brûlante ? Je reconnais cette douleur lancinante qui suit le deuil et comprend qu'il n'est pas terminé, qu'il ne l'a jamais été.

Je comprends que je n'ai jamais accepté les circonstances de sa mort, et que la présence physique de Joséphine me rappelle à cette haine dirigée contre moi-même, mais aussi un peu contre elle, avec une brutalité que j'accuse mal.

J'ai l'impression que nous ne sommes jamais quittés, et que nous avons tellement de choses à nous dire. Moi qui pensais qu'aucun des mots que nous pourrions échanger n'aurait d'importance. Seul devait compter le résultat de cette entrevue. Mais Lou avait raison. Je l'ignorais jusqu'à maintenant, parce que je ne pensais à Joséphine Chevalier qu'avec amertume en m'efforçant de l'oublier. Je comprends ce soir qu'elle est restée le catalyseur essentiel de ces évènements, et qu'elle a toujours été omniprésente dans mes regrets, dans mes remords, dans les reproches que je me suis fais et que je me fais encore. Joséphine n'a jamais déserté mon cœur, parce qu'elle savait, qu'elle sait, qu'elle a toujours su.

Et je la hais pour ça.

- Pose-la. " Ma voix est rauque, sonne faux dans le calme étouffée de la pièce. Elle dans sa nudité physique, moi dans ma nudité morale, nous ne nous regardons pas en chien de faïence mais comme deux amants qui rompons dans la colère après des années de venin bu à la source de l'autre. " Demande moi. Demande-moi si je me suis souvenu. Si j'y ai pensé. Tu meurs d'envie de savoir si je me suis rappelé vos disputes rapportées par Camille. " Son prénom dans ma bouche alors que plus jamais je ne le prononce, me brûle. " Tu meurs d'envie de savoir si ça s'est produit en connaissance de cause. Alors vas-y. Pose la question, Joséphine. Je suis là. Je vais répondre. " Nos corps se frôlent, je pourrais la plaquer contre un mur, serrer son cou entre mes mains et la sentir suffoquer. Peut-être que cela me soulagerait de ce que je lis dans son regard.


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Joséphine ChevalierDanseuse aux Folies Sorcièresavatar
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Joséphine tressaillit alors que Constantine lui demandait -non, lui ordonnait- de parler, de poser ces questions qui lui brûlaient les lèvres, de céder à cette curiosité morbide, de mettre des mots sur leurs non-dits. Elle s'y refusa, gardant ses lèvres résolument scellées, et son regard rivé dans le sien. Qu'il parle le premier. Elle voulait entendre ses aveux. Une vague de tristesse s'abattit sur elle, complètement inattendue, quand il prononça le prénom de Camille.

Joséphine avait commencé à faire son deuil de Camille bien avant sa mort, s'y préparant avec une résignation qui avait teinté de tristesse les derniers mois de leur relation. Elle n'avait évidemment pas été surprise en apprenant son décès dans la presse, des années après leur séparation, alors qu'il n'était plus qu'un souvenir d'une autre vie. Elle avait été presque soulagée de lire que c'était finalement arrivé, et elle s'était interdit d'éprouver la moindre tristesse pour cet homme à qui elle avait déjà fait ses adieux. Elle n'avait plus pensé à Camille depuis longtemps, mais voilà qu'il refaisait brusquement irruption dans sa vie, sous les traits de Constantine qui ravivait en elle le souvenir de son jeune frère, et Joséphine ressentait finalement cette peine qu'elle avait rejetée autrefois.

Sa tristesse laissa rapidement place à une colère sourde alors qu'elle comprenait qu'il était au courant, depuis le début. Camille lui avait évidemment rapporté leurs disputes, et il lui avait surement raconté sa vision. Ce n’était pas étonnant, les deux frères avaient toujours tout partagé. Pourtant elle n’arrivait pas à le croire. Comment avait-il pu vivre avec cette peur, avec cette menace ? Et surtout, comment avait-il pu la laisser se réaliser ?

« Tu savais... constata-t-elle dans un souffle. Comment as-tu pu ? » asséna-t-elle un peu plus fort, d’une voix tremblante.

Elle savait parfaitement qu’il n’aurait rien pu faire pour l’empêcher, que ça devait arriver. Elle le savait depuis le matin où elle s’était réveillée trempée de sueur et de larmes après cet affreux cauchemar. Elle savait que c’était inévitable, pourtant elle aurait voulu qu’il empêche. Il aurait dû faire l’impossible pour sauver Camille. Elle lui en voulait de s’être laissé rattraper par la fatalité. Et elle lui en voulait encore plus de se tenir là, en face d’elle, sans chercher à nier son crime. Elle ressentit une brusque envie de le frapper alors qu’il affirmait être prêt à parler, à répondre à sa question. Elle avait déjà sa réponse.

Quelque chose venait de céder en elle, libérant une rage dévastatrice. Elle lui en voulait depuis longtemps, mais elle s’était retenue de le haïr, elle n’avait pas pu le détester avant qu’il n’agisse. Et quand il avait finalement commis l’irréparable, elle n’y accordait plus assez d’importance pour en souffrir. Mais maintenant il était là, sous ses yeux, coupable, et elle était parfaitement légitime à le haïr, à le mépriser.

« Comment est-ce que tu arrives à te regarder dans un miroir ? cracha-t-elle, son regard glacial dépourvu de la moine empathie. Comment peux-tu te supporter ? »

Elle prit soudainement conscience de leurs corps bien trop proches. Elle avait à peine besoin de lever la tête pour le regarder dans les yeux pourtant elle se sentait écrasée par sa présence, qu'elle percevait maintenant comme une menace. Il était trop près d'elle. La danseuse voulut faire un pas en arrière mais son dos heurta le mur derrière elle, qui la privait de toute possibilité de s'éloigner de Constantine. Il y avait quelque chose d'effrayant dans son regard, mais elle ne détourna pas les yeux. C'était lui qui aurait dû la craindre. C'était elle qui avait l'avantage, qui connaissait son secret, qui pouvait détruire sa vie en révélant la vérité. Pourtant, il ne semblait pas avoir peur. Peut-être avait-il perçu en elle -à juste titre- cette forme de lâcheté qui lui faisait toujours garder le silence.

Joséphine se contenta d'observer son visage trop près du sien, sa mâchoire serrée, son regard fou. Elle avait toujours trouvé Camille plus beau que ses frères, ses traits plus doux, son sourire plus franc. A ses yeux d'adolescente amoureuse, il était le plus beau de tous. Aujourd'hui elle ne pouvait pas s'empêcher de se demander à quoi il ressemblerait s'il avait eu trente ans. Elle trouvait malgré elle dans le visage de Constantine des indices de ce qu'aurait pu être celui de Camille, s'il avait eu la chance de vieillir lui aussi.



Constantine ÉgalitéDirecteur du Département des Mystèresavatar
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Je me préservais de ces sentiments depuis des années, depuis qu'assaillit par la douleur contraignante du deuil, de l'abandon, je m'étais senti dépourvu de force, à tel point que j'avais cru en devenir fou. La mort de Camille était un des facteur tragique de cette époque terrible et avait conduit à un lent processus de destruction. Incapable de jeter un sort. Incapable de me souvenir.

- Je savais ? " Je lui rend son dégoût, le dégoût amer et solide qui transforme ses mots en gifles. Je sens dans mes mains une crispation nerveuse et profonde, la même qu'à l'époque. Mes doigts étaient restés enserré autour du manche du couteau. Il m'avait fallu m'aider de l'autre main pour parvenir à l'ouvrir, à le lâcher, et cette contraction demeure désormais, comme si mon corps était incapable d'oublier ce que mon esprit tente d'adoucir. Je n'y prend pas garde. " Je ne savais rien. Tu n'es jamais venu m'en parler. " Je me défend avec la rage de la culpabilité partagée, parce que je refuse de prendre seul la responsabilité d'une action que Joséphine ne m'a jamais transmise. Même si Camille l'avait dit, ses mots n'avaient aucun poids. " Il était furieux. Il en parlait comme d'une dispute de couple, et ça ne me regardait pas. Qu'est-ce que tu imagines ? Que ses mots sonnaient justes, alors qu'il était en colère contre toi et refusait d'y accorder de l'importance ? " J'aurai pu l'écouter. Si je n'avais pas eu de la condescendance et du mépris pour Joséphine, j'aurais pu accorder à sa négligence une attention plus mature. J'aurais pu aller trouver Joséphine, j'aurai pu prendre en compte sa mise en garde, même si elle m'était transmise par quelqu'un qui ne voulait pas y croire. S'avait été plus facile de la déprécier et de lui donner tort. Les mots avaient trop de poids. Et comment donner du crédit à une femme qui me détestait ? Je ne cherche pas à rejeter la faute sur elle, entièrement. Mais je veux la voir prendre conscience de sa lâcheté, cette lâcheté rampante qui l'a toujours habité et qui fait que je suis là aujourd'hui, aux folies sorcières, pour tenter de faire d'elle quelque chose.

Ou suis-je venu pour une autre raison, je ne sais plus.

- Je n'ai eu que ses mots à lui, alors que j'aurais dû avoir les tiens. " Sa voix tremble, elle vibre très proche de moi, irradie de quelque chose que je perçoit parce que je ressens la même chose. J'ai la sensation d'avoir ouvert une boîte enfouie sous terre depuis longtemps, et d'en avoir laissé échapper un ouragan dont j'ignorais l'existence.
- Comment as-tu pu ? "
- Avec un couteau. " J'ai un sourire sauvage. C'est la première fois que je prononce ces mots. Ce discours. Cette histoire. Elle ne devrait pas être raconté comme ça. " J'étais désarmé, alors j'ai pris un couteau. Je le gardais sur moi, parce que je savais que ça risquait d'arriver. Que je n'aurai probablement pas la force. " Un part de moi veut fondre en larme, l'autre bouille d'une colère sanglante, et celle-là parle plus fort. " Et toi Joséphine ? Où étais-tu, quand c'est arrivé ? Toi qui savait précisément comment ça se passerait ? Parce que tu savais, n'est-ce pas ? C'est comme ça que ça fonctionne, les visions. Où est-ce que tu étais quand il aurait fallut empêcher Camille de s'engager pour Voldemort ? Où est-ce que tu étais pour l'empêcher de créer cet ultimatum ? Où est ce que tu étais pour retenir ma main ? " C'est injuste. Joséphine n'est pas responsable de ce qui s'est passé entre nous. Je frôle son visage, parle bas, sourdement. Je recule, la toise. Je ne peux plus desserrer mes poings. " Nul part. Tu lui as fait tes adieux, et tu t'es dit que tu avais fait ton devoir en essayant de le convaincre. Qu'à présent tu ne pouvais plus rien pour nous. Que ça devait arriver. Alors que tu savais. Tu savais que ça arriverais, et tu étais la seule à en être convaincue. " Quelque chose s'est rompu en elle. Je ne comprends pas comment on en est arrivé là aussi vite. Je n'étais pas venu régler mes comptes. J'ai une mission. Je ne suis pas là pour ça. " Et toi, comment supportes-tu ton reflet ? Terrée au fond de ton cabaret pitoyable, à faire la pute pour oublier que tu pourrais empêcher ces choses d'arriver mais trop lâche pour t'y confronter réellement ? " Je veux clairement lui faire du mal. Je veux voir sur son visage la pâleur qu'il y a sur le mien. " Je l'ai peut être tué, Joséphine. Mais toi, tu m'as laissé faire. " Elle est complice, la seule complice que j'ai jamais eu.


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Joséphine ChevalierDanseuse aux Folies Sorcièresavatar
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"Arrête ! le supplia-t-elle quand il lui servit une réponse aussi triviale que cruelle. Elle aurait voulu plaquer ses mains contre ses oreilles pour ne plus rien entendre. Je sais !" le coupa-t-elle alors qu'il entrait dans les détails triviaux expliquant le choix de son arme.

Joséphine savait exactement comment cela s'était déroulée. Elle connaissait l'arme du crime, le nombre de coups portés. Elle avait regardé le sang couler, elle avait entendu les râles d'agonie. Elle avait tout vu avec une précision effrayante, comme cela ne lui arrivait presque jamais. Ses visions étaient souvent symboliques, nébuleuses. Il ne lui arrivait que rarement de visualiser précisémement un moment qui n'avait pas encore eu lieu, d'assister au futur tel qu'il se déroulerait. Pourtant elle se souvenait de cette scène abominable aussi bien que si elle l'avait réellement vécu. Comme si elle avait réellement été là, debout derrière Constantine, à observer par dessus son épaule.

Mais elle n'était pas là, ce fameux jours. Et c'était exactement ce que Constantine lui reprochait, mais Joséphine refusait d'entendre ses accusations. Il ne pouvait pas la rendre responsable de son crime. Il n'avait aucun droit de lui en vouloir de la sorte. Sa colère n'était pas légitime, et dirigée contre la mauvaise personne. C'était lui qui l'avait tué, seul, et elle n'aurait rien pu faire pour l'en empêcher.

"Tu ne m'aurais pas écouté..." se défendit-elle faiblement. Il était trop près d'elle, et elle tourna la tête sur le côté pour se soustraire à son regard fou de rage.

Elle ne se souvenait même pas du jour de leur rencontre, qui remontait à sa petite enfance, mais elle était persuadée que Constantine ne l'avait jamais aimée. Il n'avait toujours eu pour elle que du mépris et de l'indifférence, et cela s'était accentué quand elle avait commencé à fréquenter Camille. Rien de ce qu'elle pouvait dire ou faire ne trouvait grâce à ses yeux, alors pourquoi aurait-il accordé la moindre importance à sa mise en garde ? Si même Camille avait refusé de la croire, pourquoi son ainé aurait-il agit autrement ? Et puis, même dans l'hypothèse peu probable où il l'aurait écouté, où il l'aurait cru, aurait-il pu tout empêcher ?

"On ne peut pas changer l'avenir, affirma-t-elle en braquant de nouveau son regard sur lui. C'était déjà trop tard."

Joséphine s'accrochait à cette rengaine depuis ses premières visions, sans aucune raison valable si ce n'était que cela la rassurait. Les théories sur la question étaient nombreuses et les sorciers étaient partagés sur la possibilité ou non de changer son avenir, mais Joséphine avait choisi son camp des années plus tôt. C'était pourtant terrible, et démoralisant, de considérer que l'avenir qu'elle voyait était destiné à se réaliser et que rien ne pouvait changer le cours des choses ; mais c'était aussi beaucoup plus simple que d'envisager la possibilité de pouvoir intervenir. L'idée qu'elle puisse changer le futur était aussi séduisante qu'effrayante. Elle refusait de considérer cette hypothèse, elle ne voulait pas prendre tant de responsabilités, elle n'en avait jamais voulu.

Elle n'aurait rien pu faire pour sauver Camille. Elle n'était pas responsable de sa mort. Et elle ne laisserait pas Constantine ébranler cette conviction.

Joséphine tressaillit sous ses accusation injustes, sous les insultes qui l'atteignirent en plein coeur. Une pulsion violente parcourut tout son corps alors qu'elle était saisie par la brusque envie de le voir souffrir, de lui faire du mal. Sa main fendit l'air et s'abattit sur la joue de Constantine avec un claquement sonore. Elle n'avait même pas essayer de doser sa force ou de maitriser son coup, qu'elle avait porté avec toute la rage qu'il lui inspirait. La main brûlante et parcourut de fourmillements, elle levait déjà le bras pour le frapper à nouveau.

"Tu as tué ton frère, articula-t-elle lentement, prenant presque plaisir à faire trainer ses mots. Personne n'aurait du avoir à te retenir ! Comment pouvait-il lui en vouloir de n'avoir rien fait alors que c'était lui qui l'avait assassiné, qui l'avait massacré ? Ne te cherche pas d'excuses Constantine..."



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- Tu ne sais rien ! "

Le son de ma voix s'étouffe dans l'agonie de mon souffle expirant. Révolté par les démons obscurs qui flottent devant ses yeux et qui hurlent le souvenir de quelque chose qu'elle n'a pas vécu. Elle ne sait rien. Elle a eu une vision. Elle n'a pas senti la lame s'enfoncer, elle n'a pas reçu sur elle le poids inerte de Camille, la respiration sifflante, les poumons transpercés, des bulles de sang au coin de la bouche. J'ai encore sur ma nuque l'empreinte de sa main crispée alors qu'il se retenait à moi pour ne pas s'écrouler sur le sol imbibé, et sa voix, sa voix hachée par la douleur et le choque qui répétait inlassablement qu'est-ce que tu fais ?

Qu'est-ce que tu fais ?

Je n'ai aucun souvenir plus précis que celui de Camille pénétrant dans les locaux du Département à mon invitation, le regard sombre. C'était étrange, ce regard qui lui sied si mal et qu'il arborait depuis plusieurs mois, lui qui avait toujours considéré le monde d'un œil clair et vif, rarement désenchanté, souvent souriant malgré notre univers familial toxique, malgré un frère franchement pessimiste, malgré sa solitude, malgré tout. Il s'était avancé dans l'espace sans l'occuper, les yeux baissés, et les avait levé vers moi. " Constantine, " avait-il dit avec un calme que je ne lui avais jamais connu. " Il faut que tu m'aides, maintenant, parce que sinon, tu sais… " Je l'avais scruté sans répondre, en attendant la suite de ses paroles. Il tenait sa baguette baissée vers le sol mais nous savions très bien tous les deux pourquoi je lui avais donné la permission d'entrer au Département. La situation en était là, un cycle de dégénérescence partagée, d'une situation qui nous échappe totalement, et qui aboutit à un drame plus puissant qu'on n'aurait put l'imaginer. Il avait expiré péniblement. Sa douleur m'incisait aussi puissamment que si je l'avais portée sur moi. " On n'a plus le choix… " Il avait levé la tête, cherché mon regard, pleins d'une émotivité profonde qui faisait trembler sa voix. Camille avait toujours été sensible, profondément sensible, si facile à atteindre, et il me dévisageait avec un désespoir terrible. Il s'était heurté à ma pâleur, à ma rigidité habituelle. " On n'a plus le choix… " Avait-il répété comme s'il attendait que je le conforte. Le silence avait empli la pièce, je serais ma baguette au creux de ma main, dissimulé par le bureau qui nous séparait.
- Abandonnes, Constantine, s'il te plaît.
- Pour Voldemort ? " Il s'était raidit. J'avais souris péniblement, le même sourire que j'adresse à Joséphine, dur, froid, inaccessible. " Je ne peux pas servir ta cause, Camille. " Il n'avait pas su quoi répondre, il s'était agité, je savais qu'il retournait dans sa tête la situation avec l'espoir désespéré d'y trouver une solution. Camille avait toujours été comme ça. Il avait toujours cru que toutes les situations pouvaient s'améliorer, qu'il existait toujours un sortilège, un mot, un geste, capable de réparer des siècles de destruction. Je l'aimais pour ça. Parce que je savais, moi, qu'il n'y avait aucune solution.

J'avais attendu. Attendu qu'il fasse un mouvement résigné, comme s'il allait lever sa baguette. Mon premier sort avait fusé avec une brutalité qui l'avait surpris, mais incapable de le diriger contre lui, il s'était écrasé sans l'atteindre. Sa conviction avait été violente. L'éclair rouge, échos du mien, s'était écrasé sur un bouclier instinctif. Ces deux sorts avaient étaient le déclencheur d'une avalanche, d'un flot libéré de la conclusion de ce que nous vivions. Camille s'était laissé envahir par une rage, une violence qui n'avait jamais existé en lui, incendiant de sort chaque secondes dans un mouvement continue qui m'avait bloqué la respiration.

Plongé sous la table. Esquive. J'avais émergé entre deux sortilèges. Il avait hurlé, un son inarticulé, ma baguette avait quitté ma main. Lui qui n'avait jamais été capable de me vaincre, dans aucun de nos duels. J'avais agi instinctivement. Ma main avait saisi le couteau, l'avait tiré de son étui. J'avais plongé vers lui, plongé le couteau en lui, sentit le rayon vert me frôler, exécuté un mouvement de torsion bref. L'avait senti tomber contre moi.

Et je m'étais souvenu des paroles de Joséphine.

La douleur gicle dans ma joue en même temps que le son acide de la gifle qu'elle m'assène se répercute, étouffée par les velours sang de la pièce.

- Je ne me cherche aucune excuse. " Ma voix est rauque, je la contient, mais je me sens vibrer, atteint, profondément. C'est comme si elle ne m'avait pas frappé. " J'ai tué Camille. Je suis responsable de sa mort. Ais-je laissé croire le contraire ? " Je la brave, un regard à la fois glacial et brûlant figé sur elle. Je sens mes mains trembler doucement. " Je n'ai jamais fuis cette responsabilité, et je vis avec chaque insupportable secondes de ma vie, Joséphine. " Ma joue est chaude et me lance, mais la douleur instille en moi un calme nouveau auquel je tente de m'accrocher. Son prénom, dans ma bouche, sonne comme une insulte. " Tu n'as aucune idée de ce qui s'est passé réellement, n'est-ce pas ? " Dis-je avec un calme que je ressens presque. Je la dévisage, assagis. Sa silhouette blanche qui se découpe sur les tentures sombre, la dentelle qui recouvre son corps vulnérable, ses lèvres roses crispées comme deux boutons clos. Ses yeux terrifiants, vertigineux. " On peut changer le futur. Grâce à des gens comme toi. Tu aurais pu changer le futur. Mais tu as fuis. Et tu le sais. " J'esquisse un geste pénible, pour détendre mes mains, calmer leurs tremblement. " Tu n'es pas idiote Joséphine. Tu sais que tu ne pourras fuir éternellement ce qui t'a été donné. Tu sais que tu ne crois pas toi-même à tes affirmations. " Conclu-je en haussant les épaules dans un geste de mépris. " Tu te dissimules derrière tes convictions parce que c'est plus simple que d'affronter le fait que tu possèdes le pouvoir d'empêcher des drames comme celui que nous avons vécu. " Du bout des doigts, je touche la blessure qu'elle m'a infligé, et sert les lèvres.




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Un regard en arrière pour un regard en avant (Joséphine)

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